samedi 31 octobre 2026

Décès de Jacques Ruisseau (1931-2026)

 J'ai appris hier soir avec tristesse (par un appel de Claude Rollet) le décès hier de notre adorable ami Jacques Ruisseau, comédien (l'un des trois héros du feuilleton Le temps des copains) et auteur et directeur artistique de doublages.
Personnage attachant, Jacques participait régulièrement aux sorties de groupes que j'organisais pour des spectacles, et je l'avais interviewé le 3 janvier 2021.


Jacques Ruisseau naît à Corbeil-Essonnes le 20 décembre 1931 dans une famille d’ouvriers. « J’ai été moi-même ouvrier de l’âge de 14 ans jusqu’à mes 18 ou 19 ans. D’abord balayeur à la grande imprimerie Crété. Puis chez Renault, ouvrier-tourneur. J'aurais sans doute dû y rester longtemps, puis un jour, j'ai failli avoir un accident : il y avait des machines qui tournaient. On était à la pièce et il fallait prendre les mesures au palmer, un instrument qui prend au dixième de millimètre la circonférence des objets. Théoriquement, on devait arrêter les machines, prendre la mesure et puis pour aller plus vite, comme on était aux pièces, moi je prenais pendant que ça tournait et un jour il y a eu une pièce ovalisée. Le palmer m’a sauté à la figure et est passé au ras de l'oreille. J'ai arrêté la machine, j'ai vu l'usine et je me suis demandé « Mais qu'est-ce que je fous là ? » (rires). Je suis allé chercher ma paye tout de suite. » Jacques enchaîne ensuite d’autres petits boulots : vendeur de journaux à la criée, grouillot dans une banque, etc.

« J’ai vu Daniel Gélin au théâtre, j’ai été très emballé. J’allais voir des pièces, au poulailler, je payais 20 centimes, avec une visibilité très réduite, les colonnes, etc. Mais si je n’avais pas croisé une certaine voiture, je ne sais pas ce qu’il se serait passé. À l’époque, dans les voitures, il y avait une plaque avec le nom du propriétaire et son adresse. Un jour, sur une voiture garée derrière un théâtre, je vois une plaque avec le nom et l’adresse de l’acteur Félix Oudart. Je suis allé chez lui, sa femme m’a dit qu’il fallait aller le voir au théâtre dans Le Petit Café (1949) si je voulais lui parler. Je vais le voir à l’entracte : « Comment on fait pour être comédien ? » « Ah, tu sais, il faut avoir des parents riches. ». Il m’a envoyé chier, quoi. La deuxième vedette de la pièce, c'était Bernard Blier. Au deuxième entracte, je me dis, merde, après tout, Blier, c'est le roi là-dedans. Je suis allé le voir et avec mon accent parigot, je lui pose la même question. Il me dit : « Mais... tes parents ? ». Je lui dis que je travaille à l’usine, je suis tout seul. Il me dit « Écoute, il y a le Centre de la rue Blanche, c'est gratuit, mais il y a un concours un peu difficile. Tu vas aller voir mon copain Teddy Bilis, qui est professeur au Conservatoire et au Centre de la rue Blanche, et je vais lui demander de te préparer pour le concours, et de ne pas te prendre cher ». Plus tard, j’ai pendant un moment gardé un lien avec Bernard Blier, on s’échangeait notamment les vœux au Nouvel an. Et puis la dernière fois que je l’ai revu, il ne se souvenait pas de ça. Il m’a dit « Tu veux dire que c’est à cause de moi que tu fais ce métier de con ? ». Je le sentais complètement désabusé. Il avait fait tous ces films comiques où il avait un succès fou. J’ai l’impression qu’il avait un peu honte de lui-même. Alors que quand je l’avais vu dans Le Petit Café, c’était magnifique. »

Jacques suit les conseils de Bernard Blier et rencontre Teddy Bilis. « Je suis allé voir Teddy, lui ai expliqué la situation. Il m’a dit « Tu ne paies plus » et je ne l’ai jamais payé. Il a été un type vraiment extraordinaire. Et en sortant, je refaisais les cours que j’avais appris à mon cousin Jacques Pierre, qui est devenu réalisateur de télé. » Les deux réussissent le concours d’entrée au Centre de la rue Blanche. Au Centre, Jacques suit des cours de théâtre avec Teddy Bilis, mais également avec Georges Chamarat, et plus ponctuellement Rober Manuel. Et Le Goff pour la poésie. Parmi les élèves : Jean-Paul Roussillon et Georges Descrières. « C’est Descrières qui m’a appris que la cantine était gratuite au Centre (rires) ». À la sortie de la rue Blanche, il est engagé au Centre de l’Ouest (à Rennes), où il reste trois ou quatre ans. Jacques n’a jamais oublié son professeur : « Avec mon cousin, on avait créé une jeune compagnie théâtrale, où on a fait jouer Teddy Bilis. Et quand je suis devenu directeur artistique de doublages, je lui ai fait doubler des centaines de films. »

Il revient à Paris avec Les oiseaux de lune de Marcel Aymé au Théâtre de l’Atelier. « On a fait une tournée. Il y avait Pierre Blanchar qui était vraiment formidable, ça a été très agréable comme tournée, il était marrant comme tout. Alors que dans les films, il donnait plutôt une image sérieuse. Et dans la troupe, il y avait Jacqueline Danno, qui a été un peu ma copine à cette période (sourire) »
Jacques poursuit une jolie carrière de comédien sur les planches, et il est également assistant du grand metteur en scène Raymond Rouleau au Théâtre National de Bruxelles, puis de Marcelle Tassencourt. « Mes parents ne se sont pas occupés de moi, j’étais seul à 14 ans. Ma mère était quand même fière. Quand je jouais, je l’entendais dans la salle dire « C’est mon fils, c’est mon fils ! » mais mon père ne m’a jamais vu jouer. »

Au cinéma, il fait ses débuts en figurant, notamment dans Les Misérables (1958) de Jean-Paul Le Chanois. « Je n'étais pas loin de Gabin et Bourvil au moment d’une pause, ils discutaient ensemble et il y avait Bourvil qui lui disait : « Pourquoi tu ne joues plus au théâtre ? » Et Gabin lui disait : « Pour jouer, il faut que je sois à jeun, donc je ne peux pas manger avant et maintenant comme j'ai faim, je préfère manger et je ne joue plus. » Bourvil lui répond « C'est marrant parce que moi quand je joue, je me goinfre avant, j'adore ça. » J'étais témoin à quelques mètres d'eux, à écouter tout ça. »

Puis vient l’aventure du feuilleton Le temps des copains (1961). « Dans la maison de production, il y avait un gars avec qui j’avais joué du théâtre amateur, quand on n’avait même pas 18 ans. Une petite tournée minable avec les décors accrochés sur le toit du taxi. On avait enlevé tous les sièges, même celui du chauffeur, pour pouvoir mettre les malles de costume. Il était devenu directeur de production à la télévision. Un jour il m’a fait venir. J'avais 30 ans alors que le personnage en a 18. J’ai passé des essais. Ils ont engagé un comédien et ça n’a pas plu, et c’est le perchman qui dit « Moi il y en avait un qui me plaisait beaucoup » et ils se sont mis à chercher mon essai. C'est comme ça que je suis devenu Etienne Chantournel. »
Le tournage du premier épisode commence. Le comédien devant interpréter le rôle de Jean Delabre n’étant pas satisfaisant, Claude Rollet le remplace. Quant à Henri Tisot : « Je ne sais pas comment il a eu le scénario. Il était déjà connu à l’époque pour son imitation du Général de Gaulle. Il est venu voir le réalisateur et lui a dit « Gonfaron, c’est moi ! » ». Les épisodes sont tournés, selon les souvenirs de Jacques, dans un studio à Saint-Cloud, puis en extérieur, et enfin dans un petit studio de la rue Mouffetard « Dans ce studio, on a fait beaucoup de choses : les chiottes servaient de cabines téléphoniques (rires). C’était du petit budget, et nos cachets étaient ridicules. Mais au début ils prenaient quand même me temps, surtout pour les extérieurs. Et puis vers la fin, l’épisode de 13 minutes qu’on tournait au début en une semaine, on le faisait presque en une journée ».
La série est diffusée à 19h30 avant le journal. « Il y avait des médecins qui arrêtaient leurs consultations pour nous regarder. Comme je jouais l'étudiant en médecine, j'avais un capital sympathie dans le milieu médical ».
Le personnage d’Etienne est assez doux et timide, un peu trop lisse aux yeux de Jacques. « Il y a un moment, j'en avais marre, je voulais qu'il se passe quelque chose et je m’en suis plaint. Et il y a un épisode où du coup il fait faire des blagues aux copains, je viens habillé en facteur ou je ne sais plus quoi. »
Comme il n’y a qu’une seule chaîne, Le temps des copains est très regardé, et les visages des acteurs sont reconnus dans la rue. « J’ai gardé des liens avec tout le monde, et en particulier avec Rollet, avec qui j’ai scellé une grande amitié. On s’appelle tous les deux jours et on se voit très souvent. »
Le temps des copains, ancêtre du sitcom, s’arrête au bout de 117 épisodes. « Jean Canolle écrivait ça tout seul. Il n’y avait pas des pôles d’auteurs comme pour Plus belle la vie, et ça commençait à devenir un peu répétitif. »

Le feuilleton permet à Jacques d’être connu du milieu (il est notamment engagé par Claude Barma car sa femme l’avait vu dans Le temps des copains) et de travailler pour la télévision (moins pour le cinéma, plus cloisonné). « Je ne m'aimais pas du tout à l’écran. Peut-être que les réalisateurs ne voyaient pas exactement qui j'étais, etc. Mais j’étais tellement pris de toute façon par l’écriture des dialogues de doublages. » Il joue un petit rôle dans L’homme du Picardie : « J’avais commencé à jouer au théâtre avec Christian Barbier en Belgique, on a joué quelques années ensemble. Puis après, il est venu en France. Et théoriquement, j'aurais dû jouer son fils qui a finalement été joué par Pierre Santini et le metteur en scène, je ne sais pas pourquoi, ne m'a même pas convoqué pour faire des essais. J’ai finalement eu un petit rôle mais qui ne me correspondait pas, et où j’étais mal dirigé. »

Jacques découvre le doublage, qui prendra une grande place dans sa carrière professionnelle : « J’avais tourné en France dans un film anglais. Un truc bizarroïde. Je me souviens que je traversais un truc en flammes où je m'étais finalement vraiment enflammé, j'ai failli finir grillé. Le metteur en scène m’avait dit qu’il aimerait bien que ce soit en français. Je lui ai proposé de me renseigner, et finalement j'ai fait la traduction et dirigé. Et quelqu’un m’a dit « Ah, tu diriges ? Tu peux diriger ça aussi ? » De la même façon, j’étais chez Blondeau (société de doublage Téléart, ndlr), j'étais en train d'écrire ce dialogue, et la secrétaire m’a proposé que j’en fasse d’autres. C'était la première fois que je faisais un truc comme ça pour dépanner et tout s’est enchaîné comme ça. »
Jean-Paul Blondeau avait ses bureaux sur les Champs-Elysées, au Poste Parisien, mais les enregistrements se faisaient principalement rue Mermoz. « Il ne me connaissait quasiment pas au moment où il m’a engagé pour adapter. J’ai dû faire entre 700 et 800 adaptations, dont pas mal d’épisodes de Chapeau melon et bottes de cuir. C’est Geneviève Le Forestier (qui a trouvé le titre français, ndlr) qui m’a appris le boulot. Elle faisait les vérifications et moi j’étais avec elle pour lire le texte et vérifier le synchronisme, comme je dirigeais le doublage. Du coup, elle m’a confié des adaptations d'épisodes. Son fils, Maxime Le Forestier devait avoir quinze ans à l’époque. Je ne me souviens plus de tous les titres sur lesquels j’ai travaillés, mais j’ai travaillé entre autres sur Les Mystères de l’Ouest. »

Il adapte et dirige Flipper le dauphin, Souris Souris, etc. Après la période Blondeau, Jacques Ruisseau dirige beaucoup pour Telecinex (Jean-Pierre Barrot), travaille avec le comédien Daniel Crouet (Jean-Pierre dans Ma sorcière bien-aimée) à qui il confie des adaptations.


Parmi ses grands souvenirs, Johnny s’en va-t-en guerre (1971), qu’il écrit et dirige. « J’avais employé pas mal de comédiens célèbres, comme Michel Piccoli, qui faisait le rôle principal». Il dirige Daniel Gélin pour le doublage de la série Matt Helm (1975) avec Perrette Pradier. « Je lui donnais des indications et il n’en tenait pas compte, donc je ne comprenais pas ce qu'il me faisait. Et on m’a expliqué qu’il était sourd d’une oreille, et que je lui donnais les indications dans la mauvaise oreille. Donc après je lui parlais dans l’autre, et ça marchait. »

Il travaille également comme comédien pour des doublages ou des créations de voix. On le retrouve souvent sous la direction de Serge Nadaud comme par exemple La flûte à six Schtroumpfs, Tintin et le Temple du Soleil, etc. : « Je l’ai fait beaucoup travailler comme comédien quand je dirigeais. Il s’était ensuite retiré dans le midi, où j’allais lui rendre visite. »
Son meilleur souvenir de doublage est d’avoir prêté sa voix à James Stewart dans le redoublage de Mister Smith au Sénat.
Ces dernières années, Jacques ne souhaite plus faire du doublage. Il tourne dans des court-métrage réalisés par des équipes vivant dans sa région, et fait de la radio : « On vient d’enregistrer une longue émission où je joue Homère, entouré de copains autour du micro, j’y ai pris du plaisir. »

Jacques s'est éteint vendredi 30 octobre 2026, à 94 ans. Il était une figure sympathique et bienveillante dans ce métier. Mes pensées vont à son épouse et à sa fille. 


Suivez toute l'actualité de Dans l'ombre des studios en vous abonnant à la page Facebook.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire