samedi 21 février 2026

Hommage à Hélène Pedersen-Devos (1943-2026)

J’ai appris avec une grande tristesse le décès (le 20/01/2026 à Boulogne-Billancourt) de la choriste Hélène Pedersen-Devos, ancienne membre des Swingle Singers et des Nouveaux Double Six.
Je l’avais rencontrée le 18/10/2010 (cet hommage est basé sur ce premier entretien enregistré), à une époque où je vivais dans son quartier, puis nous sommes devenus amis. Hélène, qui me taquinait pour ma folle passion pour ce métier, a été d’une aide constante dans mes recherches.



Hélène Devos naît le 22/04/1943 à Vernon (Eure) mais passe son enfance en Lorraine : à Saint-Avold, où son père est ingénieur aux houillères, puis à Forbach. « J'aurais dû faire n'importe quel métier sauf celui-là. Si je me suis retrouvée là-dedans, c'est tout à fait par hasard. À part du piano et du solfège en province quand j’étais petite, je n’ai pas fait d’études musicales. »

Jean Lumière
Arrivée à Paris, Hélène fait des études de chimie avant de devenir assistante chimiste, mais elle passe ses nuits dans les boîtes de jazz. « J'ai rencontré un comédien dont je suis tombée follement amoureuse et qui adorait le jazz lui aussi. J’aimais chanter pour moi, dans ma cuisine ou ma salle de bain, mais rien de plus. Mon copain était ami avec la comédienne et chanteuse Elisabeth Wiener. Elle m’a présentée à son père, le compositeur Jean Wiener, qui était adorable. Je lui ai dit que j’aimerais prendre des cours de chant, et il m’a recommandée à Jean Lumière. »
Quand on connaît la personnalité d’Hélène et son goût très « mesuré » pour la variété et les chansons anciennes, difficile de l’imaginer avoir pour professeur un « dinosaure » de la chanson de charme : « Je devais avoir 20 ans à l’époque, donc pour moi, j’avais l’impression que Jean Lumière en avait 100. Mais il était réputé pour apprendre aux jeunes à placer leur voix. La moitié de mon salaire de l’époque passait dans ces cours individuels, mais ça ne fait rien, j’étais très contente. »

Les Nouveaux Double Six
(Jef Gilson, Anne Vassiliu, Hélène Devos, Mimi Perrin, Gaëtan Dupenher et Bernard Lubat)

Dans les boîtes de jazz, Hélène rencontre de nombreux musiciens. « Un jour, le saxophoniste Jean-Claude Fohrenbach me demande « Dis donc toi, tu ne chantes pas un peu ? ». Je lui réponds que j’aime chanter mais juste pour le plaisir, et il me dit que Mimi Perrin cherche à relancer Les Double Six avec une nouvelle équipe. Complètement au flan, car j’avais 22 ans, je lui ai dit « Ah bon ? Donne-moi son numéro. » Je suis donc entrée directement dans le métier par les Double Six, il fallait être cinglée et inconsciente. »
Après quelques télévisions et concerts à partir de l’automne 1965, et l’enregistrement d’un album en studio, l’album ne sort pas, Mimi n’étant vraisemblablement pas satisfaite du résultat, et le groupe s’arrête courant 1966.
« Dans ces nouveaux Double Six, il y avait Anne Vassiliu. On était jeunes, donc on a vécu en collocation ensemble avec une autre de ses copines. Je suis rentrée comme ça comme choriste dans les séances de studios, mais très lentement. »



Les Nouveaux Double Six chantent "Ow" (1966)
Solo: Hélène Devos

La vie nocturne d’Hélène fait qu’elle croise souvent une autre choriste, Alice Herald. « Alice en avait marre des Swingle Singers, elle m’a demandé si ça m’intéressait de la remplacer. Et avec, là encore, énormément d’inconscience j’ai dit « Pourquoi pas ?» alors que je ne faisais pas partie de ce milieu. J’ai passé un essai, car il fallait que mon timbre corresponde vocalement avec celui de Claudine Meunier (1ère alto des Swingle Singers, ndlr) et c'est comme ça que je suis vraiment rentrée dans le métier, et les choses se sont enchaînées. »

Hélène Devos et Guy Pedersen
Chez les Swingle Singers, Hélène rencontre celui qui deviendra son mari, le grand contrebassiste de jazz Guy Pedersen : « On m’avait tellement dit, avant que je n’entre dans le groupe, « Méfie-toi de Daniel Humair », que je ne me suis pas méfiée de Guy Pedersen (rires). » Hélène fait partie du groupe de 1967 jusqu’à sa dissolution en 1973.


Leonard Bernstein
avec C. Meunier, H. Devos et J. Baucomont
Pendant ces quelques années, elle travaille avec Duke Ellington et participe notamment à la création du Sinfonia de Luciano Berio à New York : 
« On a été vernis, avec ce groupe. Le Sinfonia, c’était magnifique. On a enregistré le disque à New York avec Berio, car Leonard Bernstein qui devait le diriger avait eu les partitions trop tard. Mais après, on l'a refait diriger par Bernstein et quel plaisir. C’était extraordinaire, jouissif, parce qu’il était d’une telle précision pendant les répétitions, il entendait tout. Quand il faisait répéter les trompettes toutes seules, il y a des trucs qu'on n’avait jamais entendu avant, et on s’en servait de points de repères, on avait tous les repères qu’on voulait. Mais il y a eu d'autres gens fabuleux avec qui on l'a joué aussi comme Zubin Mehta ou Lorin Maazel, que j’aimais moins mais qui était un grand chef d’orchestre. Bernstein, il avait un côté beaucoup plus chaleureux, beaucoup plus « artiste », il était adorable. Travailler avec des gens comme ça, nous qui sommes de simples artistes de variétés, parce qu’on ne se considère pas comme des chanteurs classiques, travailler dans cette ambiance-là, vous apprenez tellement sur la musicalité ».


Les Swingle Singers chantent la Sevilla d'Albeniz (1968)


Les Swingle (J. Novès, B. Lubat, H. Devos)
avec le roi Pelé et Oscar Castro-Neves
Très populaires, et s’exprimant dans un langage sans paroles facile à « exporter », les Swingle Singers enchaînent les tournées à l’international. « Avec les Swingle, nous avons fait des concerts au Japon, au Liban, aux États-Unis, au Canada, en Israël, en Scandinavie, dans toute l’Europe mais pas en Europe de l’est (Christiane Legrand en revanche a fait des concerts à Moscou avec son frère), et beaucoup de concerts en Amérique du Sud, notamment Mexique, Brésil, Venezuela et Argentine. Plein de destinations super, mais on n’avait pas souvent le temps de faire du tourisme. J’ai de bons souvenirs du Mexique, où on a été bien reçus et on a pu y rester plusieurs jours, car c’était pour les Jeux Olympiques. Mais mes souvenirs les plus forts sont en Argentine. Pour la chaleur humaine et musicale, c’était fabuleux. On était invités à des soirées où ils invitaient les plus grands musiciens, qui se mettaient à jouer. C’est comme si vous veniez à la maison et que Jacques Brel, invité lui aussi, vous disait « Ah, vous êtes là, je vais chanter quelque chose pour vous ! ». C’était ça tous les soirs. On a connu des gens magnifiques. En Argentine, ils nous appelaient 
« le Concerto d’Aranjuez ». On avait enregistré pour le disque espagnol des Swingle la Pavane pour une infante défunte de Ravel mais les héritiers se sont opposés à sa sortie, donc on a enregistré à la place le Concerto d’Aranjuez de Rodrigo, et on faisait un malheur avec ça dans les pays hispanophones. Le disque espagnol est très beau et swing bien, c’est mon préféré. »

En parallèle à ses enregistrements et concerts avec les Swingle Singers, Hélène tombe dans le « bain » des séances de studio comme choriste : « Quand il y avait beaucoup de musiciens, on confiait à l’un des choristes le soin de faire la régie. C’était par exemple Janine de Waleyne, qui était « la » figure du métier de choriste. La régente. C’était drôle, elle était au courant de tout. Il y avait un joke : « si tu veux savoir, appelle de Waleyne » Donc par exemple Janine vous appelait, et on était convoqué à une séance, souvent sans savoir quel chanteur on allait accompagner. On nous mettait les partitions dans les mais et 3, 4, on y va. Au début je n’étais pas à l’aise avec la lecture à vue. Pas mal de choristes étaient musiciennes ou, comme Nicole Darde et Jocelyne Lacaille, avaient fait la Maîtrise de la RTF, donc elles déchiffraient la musique aussi vite que vous quand vous lisez votre Fred Vargas. Moi il me fallait un petit peu plus de temps, mais avec les Swingle, j'ai fait beaucoup de progrès en lecture, parce que là, il fallait vraiment assurer. »


Nadine Doukan, Hélène Devos, Nicole Darde et Anne Germain
accompagnent Joe Dassin dans "Indian summer" (L'été indien)


Hélène accompagne la plupart des chanteurs et groupes de l’époque, aussi divers que Demis Roussos, Johnny Hallyday, Serge Lama, Gilbert Bécaud, Zoo, Manu Dibango, Guy Marchand, Nicoletta, Tino Rossi, Guy Béart, Mireille Mathieu, Dalida, Joel Daydé, etc. Elle est souvent associée en trio en studio ou pour les plateaux de télévision avec Eliane Hollande (épouse du vibraphoniste Guy Boyer) et Jocelyne Lacaille. 
« On enregistrait avec tout le monde, ça m'est même arrivé de faire des séances pour des curés. » 
On la voit régulièrement dans l’émission de télévision Taratata de Jacques Martin. Hélène évite en revanche les tournées : « Avec Eliane, on a accompagné toutes les deux une tournée d’hiver de Johnny Hallyday en 73 ou 74. J’ai accompagné Thierry Le Luron pour des télés en province et le Palais des congrès. Et Joe Dassin pendant deux ans. Quand ça s'est arrêté avec Dassin, je n'avais pas tellement envie de repartir après des années de tournées avec les Swingle. »
Pour Joe Dassin, elle chante « L’été indien » en anglais pour la télévision. « On peut voir aussi des concerts à l’Olympia où je l’accompagne. Mais je ne suis pas sûre d’avoir fait les chœurs dans les disques. Souvent avec les chanteurs l’arrangeur de leurs concerts n’était pas le même que celui qui faisait les séances studio, donc les équipes de musiciens n’étaient pas les mêmes, même si Dassin prenait en général ses musiciens. »

Hélène participe à pas mal de musiques de films comme choriste (La folie des grandeurs, Moonraker, Coup de tête, Domicile conjugal, Les malheurs d'Alfred, Les aventures de Rabbi Jacob, Les uns et les autres, Parking, etc.), et on l’entend sur des petits soli dans Peau d’âne. « J’avais aussi enregistré les maquettes des chansons du film Zig Zig (1975) pour que Catherine Deneuve puisse répéter mais du coup on ne m’entend pas dans le film. Je me mets très bien dans un groupe, mais je ne suis pas soliste, je n’en ai pas le tempérament. Claudine Meunier vous a dit qu’elle non plus ne se sentait pas soliste, mais qu’est-ce qu’elle chantait bien, avec son timbre chaud, comme dans Les Parapluies de Cherbourg

Hélène participe également à quelques doublages dès ses débuts dans les années 60 plus ou moins occasionnellement 
(choeurs de Chitty Chitty Bang Bang (1968), La soeur volante (1968), Jesus-Christ Superstar (1973), etc.), puis à partir des années 80 plus régulièrement, dans ceux dirigés par son mari Guy Pedersen : « Guy avait composé la musique d’un film de Michel Gast, Céleste (1970). J’étais en tournée avec les Swingle au moment des enregistrements donc il a fait enregistrer la chanson à Françoise Walle, qui était un pilier de ce métier. Guy est devenu copain avec Michel Gast et Jenny Gérard et il leur a proposé de faire leurs directions musicales de doublages. Jenny ne connaissait rien à la musique, donc elle a engagé Guy pour s'en occuper. J’en ai fait comme choriste, comme La Petite Boutique des Horreurs ou Les Animaniacs, mais ses solistes préférés, avec lesquels il a beaucoup travaillé, c’étaient Marie Ruggeri et Olivier Constantin. Olivier était son idole et Guy était un inconditionnel de Marie, qui chante d’une façon merveilleuse et qui est aussi une superbe comédienne. Et puis Guy et Jenny Gérard, ça s’est un peu fini en bisbille, car Michel Gast et elle ont fait faillite plusieurs fois et c’était difficile de se faire payer »

Tandis que le métier de choriste de variétés disparaît peu à peu (« On a vécu la fin de l'époque des choristes. Tout change, mon brave monsieur ! (rires) »), Hélène commence une carrière parallèle d’antiquaire. « Avec Guy on a pris un stand aux Puces de Saint-Ouen à partir de 1980. Il continuait de faire à côté des enregistrements, et de composer, notamment de la musique de fond sonore. Et il a aussi composé le générique de Thalassa, qui est passé à la télévision pendant trente ans».

Depuis 2000, elle est complètement à la retraite, mais profite toujours de bons concerts classiques (notamment en compagnie de sa belle-soeur, l'ancienne patronne de studios Carla Guiot-Pedersen) et de jazz.

Grande professionnelle, modeste et drôle, son franc-parler et sa gentillesse vont nous manquer.


Suivez toute l'actualité de Dans l'ombre des studios en vous abonnant à la page Facebook.