samedi 22 août 2026

Bob Tebow : Itinéraire d'une basse chanceuse

Membre d’illustres groupes vocaux (The Jack Halloran Quartet, The Anita Kerr Singers, The Ray Conniff Singers, etc.) et présent dans des centaines de musiques de films (de Mary Poppins à À la poursuite d'Octobre Rouge) et des milliers de chansons, Bob Tebow fait partie de la légende des choristes  hollywoodiens.
Vivant actuellement dans une maison de repos à Phoenix, en Arizona, c’est par visioconférence que j’ai eu la chance de l’interviewer (les 25 et 27 août 2025). De sa belle voix de basse (qui me fait penser au timbre parlé de Phil Harris, voix originale de Baloo), il est revenu à 96 ans, pour Dans l’ombre des studios, sur une vie entière dédiée à la musique.

Remerciements à Sally Stevens, Brad Tebow, Mathieu Serradell, Lincoln Briney et Grégoire Philibert.




SES JEUNES ANNÉES
Les parents de Bob Tebow et leurs frères et soeurs

« Je me surnomme moi-même Lucky Bob (Bob le chanceux, ndlr) parce que j’ai eu la chance de savoir chanter. »

Robert Tebow naît le 22 août 1929 à Maryville (Missouri). Son père est peintre en bâtiment. Toute la famille baigne dans la musique : « On était cinq frères et sœurs. Il n’y avait pas d’orchestre ou de choeur familial mais chacun d’entre nous jouait d’un instrument et on en jouait avec nos camarades de classe. Mon frère aîné jouait du violon et de la trompette, ma sœur aînée du violon et du hautbois, elle en pratiquait le matin avant d’aller à l’école. Mon autre frère jouait des percussions, notamment du marimba et du xylophone. Ma sœur cadette, du piano et du chant. Et moi, de la trompette, du piano et du chant. »
Bob se passionne pour les big bands et écoute Woody Herman, Stan Kenton, etc. « La plupart de ces big bands avaient des groupes vocaux. Et quand j’étais au lycée je chantais par-dessus les enregistrements. »

Pendant le lycée et ses quatre ans à la Northwest Missouri State University, Bob rejoint un big band comme contrebassiste (et occasionnellement trompettiste). Bien que membre le plus jeune de l'orchestre, il finit par en prendre la direction, avant de mettre un terme à Bob Tebow and his Collegians en 1950. 


Bob Tebow and his Collegians


Bob rejoint ensuite la garde nationale des États-Unis. « Une sorte d’armée de réserve. Vous portez l’uniforme et apprenez à utiliser une arme, etc. J’ai fait ensuite une école militaire, dans les services spéciaux, où on apprend à jouer aux cartes et boire de l’alcool (rires). Ils avaient une unité de divertissement, et un homme nous a dit qu’ils cherchaient quelqu’un pour jouer de la trompette, car le trompettiste venait de perdre son père et devait rentrer s’occuper de sa ferme. J’ai levé la main, on m’a tendu une trompette, j’ai joué une marche de Sousa et « Le carnaval de Venise » et j’ai été engagé. J’ai joué dans l’orchestre cinq ou six mois. Chacune des douze classes montait un spectacle sur le thème des soldats pendant sa dernière semaine de cours. L'orchestre était donc occupé à accompagner les répétitions des spectacles chaque semaine. Il y avait des arrangeurs, des producteurs, des metteurs en scène, etc. Le vrai monde du spectacle, comme je l'ai découvert. L'orchestre répétait matin et après-midi et jouait généralement deux soirs par semaine dans des bals.
Bob, heureux tambour major
Il y a une photo où je suis en quelque sorte tambour major du défilé. Je suis suivi par une jolie femme en bottes blanches et quelqu’un m’a dit un jour « Qui est cette fille derrière toi, Bob ? Elle te suit ! » Je n’en ai pas la moindre idée (rires) ».


Bob enseigne ensuite la musique à l’école Roesland de Kansas City pour des élèves de 6ème, 5ème et 4ème. « Les livres de musique que j’utilisais étaient inintéressants, mais j’agrémentais les cours avec un programme musical basé selon les saisons et événements de l’année. On avait besoin de l’investissement des parents car il fallait emmener les enfants aux répétitions avant l’école, etc. Certains parents se sont plaints, donc j’ai arrêté de proposer des répétitions en dehors du temps scolaire. »
Il poursuit ses études musicales à Kansas University et en parallèle gravit les échelons dans la 35ème division d’infanterie de la garde nationale, où il est promu sergent. Il s’inscrit dans la chorale de Kansas University. « Un jour, on a fait un concert à Dodge City (Kansas). Dans une chanson, « A frog went a Courtin » je faisais les coassements de la grenouille. À la fin du concert, un banquier est venu me voir et m’a dit qu’un quatuor vocal masculin de Chicago pouvait avoir besoin de moi. Cet homme avait été pendant quelques années le baryton du groupe, place qui était maintenant occupée par un étudiant de la Northwestern Oklahoma State University, et il me disait que je pourrais être la nouvelle voix de basse. C’était au printemps, je ne me sentais pas de quitter l’Université alors qu’il me restait quelques mois d’études. »


THE JACK HALLORAN QUARTET

The Jack Halloran Quartet
(Bob Tebow, Jack Halloran, Bill Kanady et Bill Cole)
Bob appelle le leader du quatuor, Jack Halloran (qui sera plus tard connu comme l'arrangeur en version chorale du célèbre « Little Drummer boy »), qui lui explique qu’il a fait passer des auditions à plusieurs chanteurs à New York pour trouver la nouvelle voix de basse du groupe, mais que ceux-ci ne sont pas prêts à se déplacer à Chicago. « Il m’a proposé de venir un week-end à Chicago pour rencontrer les autres membres du groupe et chanter avec eux. » Jack Halloran travaille alors dans une église : le quatuor chante pendant le premier service, puis rejoint le chœur lors du deuxième service, et peut rester répéter tout le temps qu’il souhaite. « J’ai envoyé à Jack une cassette avec un enregistrement de ma voix, pour lui donner une idée ».
Bob se rend à Chicago et chante avec le groupe à l’église puis aux répétitions. « J’avais adoré cette expérience de chanter en quatuor, notre son, et la sympathie des autres chanteurs. Mais j’ai dû attendre d’avoir fait cinq week-ends de répétition avec eux, pour savoir si Jack voulait de moi dans le groupe. Je me rendais compte que je n’étais pas exactement la basse qu’il cherchait. Et finalement, après avoir déchiffré une dernière chanson, Jack a pointé du doigt un intervalle dans la ligne de la basse, en faisant remarquer que personne auparavant ne l’avait chanté correctement. C'était juste un intervalle de sixte montante (le même intervalle que 
« My Bonnie » des Beatles) facile, mais dans la position de l'accord ça semblait difficile pour certains. Mais pas pour Lucky Bob! »

Bob est engagé dans le Jack Halloran Quartet (souvent nommé The Jack Halloran Singers) au printemps 1954 et il est rémunéré pour les cinq week-ends où il a chanté à l’église. Il finit ses études et quitte l’université. « Ma tante Helen, la sœur de mon père, m’a proposé de m’aider financièrement et m’a donné 3.000$, ce qui m’a permis de m’acheter une nouvelle voiture et de m’installer à Chicago. Grâce à mes cachets avec le quartet, j’ai pu la rembourser au bout de trois mois. »
Bob est également transféré à la garde nationale de l’Illinois à Waukegan. « Je me suis installé à Evanston, dans l’agglomération de Chicago. Bill Kanady, le baryton du quartet, m’a proposé de rester auprès de lui et de sa femme, le temps que je me trouve un appartement. On pouvait covoiturer pour aller travailler. Bill avait étudié à la Northwestern Oklahoma State University, Jack dans l’Iowa, et Bill Cole, le ténor, fils de pasteur, était originaire de Detroit mais avait passé quatre années au Wheaton College. »

Show TV avec le Jack Halloran Quartet
La chance sourit à Bob, qui se fait de nouveaux amis et enchaîne les engagements pour les publicités radio et télé, l’enregistrement de chœurs pour des disques, les émissions de télévision, les services religieux, etc. à un tel point qu’il doit régulièrement prendre ses déjeuners dans les taxis qui l’emmènent d’un studio à un autre. Il rejoint également les syndicats d’acteurs, d’artistes de télévision et de radio. « Une chose que j'ai remarquée en assistant aux réunions syndicales: les acteurs adorent parler et s'éloignent souvent du sujet. Il y avait sur place un responsable qui tentait de les ramener à l'ordre du jour. »
Une partie des enregistrements du Jack Halloran Quartet en tant que groupe à part entière, est disponible sur les plateformes. « Je vois ma femme tous les samedis. On met sur son ordinateur « Just because you’re mine » et ça la fait rire. »


The Jack Halloran Quartet : Just because you're mine
(soliste : Bob Tebow)


Mais avec le quatuor, Bob accompagne de très nombreux chanteurs, et commence une carrière de choriste de studio. « Pour être choriste, il fallait impérativement lire à vue la musique. On arrivait en studio et on découvrait la partition. On ne pouvait pas rentrer chez soi pour la déchiffrer. Les enregistrements des voix se faisaient, au début de ma carrière, en même temps que l’orchestre, c’était le cas par exemple pour l’album Slightly Baroque des Anita Kerr Singers. Sans compter les shows télévisés de Danny Kaye, Red Skelton, etc. où tout était en direct. J’étais un bon lecteur. Certains se débrouillaient un peu moins bien, mais si c’était dans un groupe de six ou sept chanteurs, ça posait moins de problème. En plus il y avait souvent un temps pour une première lecture pendant laquelle l’ingénieur du son faisait ses balances et s’assurait que les différentes parties étaient bien équilibrées. »

Outre ses activités à Chicago, le quartet travaille également à New York : « Vers 1955, on a passé une audition pour le Arthur Godfrey Talent Scouts. On a remporté l’audition, chanté dans l’émission et on a gagné. C’est la première fois qu’on a chanté à la télévision pendant toute une semaine. »


MAHALIA JACKSON & THE JACK HALLORAN QUARTET

Mahalia Jackson et The Jack Halloran Quartet
en enregistrement
Le quartet accompagne notamment la grande chanteuse de gospel Mahalia Jackson. « On a fait de nombreux disques avec elle, et une émission de radio deux soirs par semaine, et quand elle chantait à New York, on la suivait à New York. Elle nous disait : « des gens m’appellent pour me demander pourquoi je ne suis pas accompagnée par des choristes noirs. Mais je vous aime et je veux travailler avec vous ». Elle était adorable, on ne pouvait pas ne pas l’aimer. Elle s’était mariée avec un joueur de baseball, qui venait je crois de Philadelphie. Après un match, le public était resté, et il s'étaient mariés, ce qui leur faisait dire qu’ils avaient eu le public le plus nombreux qui ait jamais été réuni pour un mariage, elle en était très heureuse.
J’ai pas mal d’anecdotes avec Mahalia. Il y avait deux grands magazines à l’époque :
Look et Life. Les deux voulaient faire un reportage photo sur elle. Elle avait une église dans le sud de Chicago donc elle voulait que les photos soient prises là. Quatre ou cinq photographes sont venus, et quand un photographe se déplace, il emporte tout son matériel. Ils ont laissé les appareils qu'ils n'utilisaient pas sur le moment dans le vestibule de l'église. Nous avons chanté avec elle pendant une quinzaine de minutes. Puis elle a voulu rester pour faire des choses réservées exclusivement à son église. Nous sommes donc partis, tout comme les photographes, en repassant par ce même vestibule. Mais quelqu'un s'était introduit dans le vestibule et avait emporté la plupart des appareils qui y avaient été laissés. J'étais vraiment désolé pour eux.
Autre histoire : elle adorait le raisin. Pendant un enregistrement, on la voit avec une poignée de raisins — c'était l'époque où les raisins qu'on trouvait aux États-Unis avaient encore des pépins. Elle prenait les grains dans une main et en extrayait les pépins dans l'autre. Ensuite, elle faisait signe à quelqu'un : la personne s'approchait avec une serviette et récupérait tous les pépins qu'elle avait en main. Et puis elle s'attaquait à une autre grappe (rires).
Elle avait une pianiste et organiste qui s’appelait Mildred Falls, d’ailleurs dans nos déplacements on était à l’arrière du camion avec le piano et l’orgue de Mildred. Parfois, Mahalia arrêtait l’enregistrement en cours de route et lui disait « Mildred, tu joues faux du piano »
et elle lui répondait « Je fais ce que je peux, Madame Jackson ». On ne peut pas jouer faux du piano (rires).
Un autre souvenir : on chantait dans un grand stade à Chicago, qui pouvait contenir 100.000 personnes. Elle voulait qu’on chante l’hymne « In Christ There Is No East or West in him no South or North » en s’adressant tantôt à l’est, à l’ouest, au sud et au nord pendant la chanson. Mais on n’avait qu’un micro pour le quartet, donc on ne pouvait pas faire ça (rires), donc elle a abandonné l’idée. »



Mahalia Jackson & The Jack Halloran Quartet :
A satisfied mind (1955)



PETITE PARENTHÈSE AVEC THE ROBERT SHAW CHORALE

Robert Shaw
Fin été 1954, Bob est contacté par Clayton Krehbiel, qu’il a connu à la chorale de Kansas University et qui fait maintenant partie du chœur de Robert Shaw (The Robert Show Chorale). Shaw recherche des solistes et choristes pour un atelier vocal (destiné aux professeurs de chant) sur La Passion selon Saint-Jean de Bach. Avec les encouragements de Jack Halloran, Bob se rend à St Louis fin août et chante le rôle de Jésus. « Après l’atelier, Robert Shaw m’a remercié et m’a écrit pour me dire que si je voulais rejoindre son chœur, je n’avais qu’à appeler son secrétariat. Il prévoyait pour la saison 1955-1956 deux tournées en automne et hiver aux États-Unis, et une au printemps en Europe et au Moyen-Orient : 22 pays en 90 jours, début de la tournée au Caire et fin à Reykjavik. Et des concerts à Alexandrie (Egypte), Nicosie (Chypre), en Grèce, etc. »
Après quelques hésitations, Bob quitte Chicago, la garde nationale, et s’installe à New York pour les répétitions avec la Robert Shaw Chorale. Pour les tournées aux États-Unis, le Magnificat de Bach et Le Roi David d’Honegger, et pour la tournée en Europe et Moyen-Orient, le Requiem de Mozart.
« Je ne m'attendais pas à ce qu'enchaîner 78 représentations ou plus sur une période de 90 jours se révèle une expérience vocale aussi unique et gratifiante. Le travail semblait toujours plus attrayant, soir après soir. On voyageait de ville en ville en train, en avion et en autocar. À notre arrivée à l'hôtel — les formalités étant généralement prises en charge par l'équipe de tournée —, on gagnait nos chambres pour y suspendre queue-de-pie, gilet et chemise en nylon dans la salle de bains, tout en laissant couler l'eau chaude pour créer de l'humidité. Il fallait ensuite patienter. Comme une heure de convocation était fixée pour le concert, nous mangions un morceau sur place. Puis on revêtait la tenue de soirée — en espérant que la chemise et le gilet soient secs : nœud papillon blanc et queue-de-pie, un rituel quasi quotidien. Une fois arrivés dans la salle de concert, on procédait à un échauffement vocal de trente minutes, entonnant parfois « Gi-na Lol-lo-bri-gi-da, I love you so » avant de monter d'un demi-ton et de recommencer — les ténors étant les premiers à chanter ces paroles. Ces nombreux moments d'échange avec les habitants locaux constituent une expérience que je n'oublierai jamais. »
Le dimanche de Pâques 1956, la Robert Shaw Chorale chante à Jérusalem Christ lag in Todesbanden (Le Christ gisait dans les liens de la mort) de Bach. « La première œuvre de compositeur allemand jouée en Israël depuis la Seconde Guerre mondiale. C’est une œuvre puissante, je l’écoute souvent sur Youtube. »


DÉPART POUR LOS ANGELES & CHŒURS DE VARIÉTÉS

The Jack Halloran Singers
Bob retrouve le Jack Halloran Quartet durant l’été 1956 et auditionne pour des jingles pour le produit nettoyant Bruce. « Gene Autry était un cowboy qui avait une émission de radio quotidienne, sponsorisée par les chewing-gums Wrigley. Comme il prenait de l’âge, il avait décidé d’arrêter l’émission. Parmi ses comparses il y avait Pat Buttram, donc Wrigley a décidé de faire appel à lui pour une nouvelle émission. On a remporté l’audition à Chicago. Comme Pat Buttram avait une maison à Los Angeles, il a voulu retourner là-bas. »

Le show est re-localisé à Los Angeles fin décembre 1956, et le quatuor décide de suivre le mouvement. Bob quitte Chicago un peu plus tôt que les autres, afin de passer du temps en famille à Maryville. « Dans les deux semaines qui ont suivi mon départ, le quatuor a été engagé - j’ai été remplacé par une autre basse - pour une publicité Chevrolet qui leur a rapporté 4.500$ chacun (rires). »

À Los Angeles, les enregistrements du show se font le matin, et Bob commence peu à peu à travailler les après-midis et soirées pour des séances de chœurs. « Je chantais un dimanche après-midi par mois avec le groupe du Lutheran Laymen's Hour. Bill Cole chantait quant à lui un dimanche par mois pour le Old Fashion Revival Hour, l’émission de radio de Charles et Honey Fuller. Pour le reste, quand on veut commencer à travailler comme chanteur c’est compliqué, il faut être chanceux, et ça peut prendre des années. Mais quand on est dans un groupe, c’est plus rapide, car le quatuor est déjà formé, et on est appelé pour accompagner Frank Sinatra, Sammy Davis Jr ou Dean Martin ».
The Pearl Bailey Show (1971)
avec notamment
Gene Merlino et Bob Tebow
Bob se retrouve petit à petit dans les groupes vocaux des shows télévisés de Danny Kaye, Red Skelton, Judy Garland en remplacement des basses les plus demandées, et comme choriste titulaire pour les shows de Dean Martin, Pearl Bailey et Julie Andrews.

Côté variétés en studio, le travail pour les choristes est très important car les arrangements de la plupart des chanteurs contiennent alors des chœurs. Il accompagne à peu près tous les chanteurs des années 60-70. Les noms des musiciens et choristes sont à l'époque absents des pochettes de disques mais on retrouve le nom de Bob sur quelques-uns, notamment pour Sam Cooke, Ricky Nelson, Lorne Green (acteur star de la série Bonanza) et Ray Charles. « Avec le Jack Halloran Quartet, on a travaillé avec Ray deux ou trois fois. C'était vraiment un type très gentil. Comme il était aveugle, il fallait l'emmener d'un endroit à un autre. Mais quand il s’asseyait au piano, c’était incroyable. Je pense qu’il préférait jouer du piano que chanter. Quand j’ai quitté le quatuor, Jack a encore fait quelques disques avec lui. Il me semble que Thurl Ravenscroft m’a remplacé. » 

John Bahler, B.J. Baker, 
Elvis Presley,
Sally Stevens, Bob Tebow
Autre souvenir : la mythique chanson « A little less conversation » d'Elvis Presley. « C’était pour Elvis, donc la séance était bien payée, et c’est une chanson incroyable. Elle est souvent utilisée pour des publicités donc j’ai touché beaucoup d’argent sur cet enregistrement. Toyota, les assurances Humana, Aldi, Nissan, etc. Je n’ai pas beaucoup de souvenirs de la séance, à part qu’on était avec Sally Stevens, John Bahler et B.J. Baker, et Elvis était arrivé après nous pour enregistrer sa piste. Il nous a serré la main et j'ai remarqué qu'il avait les yeux bleus, mais je crois que c'étaient des lentilles de contact aux reflets bleutés. Il était grand de taille, et moi aussi. Mais lui était beau et pas moi (rires). »



Elvis Presley : A little less conversation

Il accompagne également plusieurs fois Frank Sinatra : « J'ai fait quatre ou cinq séances avec Sinatra. Je me souviens d'une fois où il a dit qu'il devait aller à l'hôpital en raison de problèmes de santé. On devait l'attendre car il devait revenir. Je crois qu'il est sorti pour aller à sa voiture et boire un jus ou quelque chose du genre, et il n'est pas revenu. Plus tard, j'ai travaillé sur l'album intitulé Trilogy (1980), pendant plusieurs jours. Souvent, quand il y avait un chœur et un orchestre, on enregistrait tout ça à l'avance, on faisait ce qu'on appelle un pré-enregistrement. Puis le chanteur entrait en studio pour faire sa partie. Mais là, Frank était présent presque tout le temps, pour écouter ce qui se passait. Parfois, il lui arrivait de chanter en même temps dans son micro, mais il enregistrait sa partie solo lors d'une séance séparée, sans notre présence. C'était quelqu'un de sympa. Il était extrêmement populaire mais tout le monde gardait ses distances. Pour Trilogy, les arrangements étaient de Billy May et Gordon Jenkins. May était à l’origine trompettiste, puis a commencé à beaucoup écrire et arranger, notamment pour Frank. Et Jenkins était très populaire. Quand l’album Trilogy est sorti, on l’a reçu dédicacé. Sur le mien, c'est écrit : « Merci, Bob, pour tout ton travail – Frank ». Je suis certain que ce n’est pas lui qui l’a écrit de sa main, ça devait être l’un de ses collaborateurs, mais je me suis retrouvé avec cet album. 
»

Autre chanteur accompagné : Pat Boone : « Il est toujours en vie et nous avons travaillé ensemble sur plusieurs de ses albums, car il les enregistrait pour le label Dot Records, pour lequel j’ai beaucoup travaillé. La dernière fois que je l'ai vu, je me rendais à l'aéroport en voiture : il y avait une route qui partait d'Hollywood et menait pratiquement tout droit à l'aéroport. Et alors que je roulais vers l'aéroport, Pat Boone y allait aussi, il conduisait une Ford Mustang. Il m'a dépassé, a klaxonné et m'a fait signe de la main, car il m’avait reconnu du studio. C’était assez inhabituel. C'est le dernier souvenir que j'ai de Pat Boone. Cela dit, je le vois encore de temps en temps à la télévision, mais il a vieilli. Il avait une fille prénommée Debby, qui chantait « You Light Up My Life » et c'était tout simplement magnifique. Elle a essayé d'en chanter d'autres, mais elles n'ont pas vraiment trouvé leur public. » 

Bob travaille aussi pour le trublion (méconnu chez nous, mais célèbre aux États-Unis) Weird Al Yankovic : « J’ai travaillé sur deux de ses albums. L’album avec « Eat it » (1984) a été récompensé et je suis crédité sur le disque, que j’ai, mais si je croisais Weird Al Yankovic dans la rue, je ne le reconnaîtrais pas car je ne me souviens plus de la séance, à part de l’une de ses choristes, qui me plaisait beaucoup. Après la séance, elle partait en vacances aux Bahamas avec son compagnon. Et ça ne m’aurait pas déplu d’être à la place du compagnon en question (rires). »



Weird Al Yankovic : Eat it
(Bob chante la voix de basse soliste)



MUSIQUES DE FILMS

« J’ai fait beaucoup de choeurs dans des musiques de films. On pouvait être convoqué une demi-journée , mais le plus souvent c’était une journée complète car ils ne savaient pas à quelle heure ils allaient avoir besoin de nous. On gagnait beaucoup d’argent pour ne chanter qu’un ou deux airs. Aux cafés des studios il y avait des donuts. On n’avait pas de portables, on passait du temps à lier connaissance avec les autres chanteurs et à jouer aux échecs, aux cartes, à téléphoner avec les téléphones muraux ou parfois juste à faire la sieste. »

Bien que plus souvent choriste que soliste (les soli sont plus généralement attribués aux ténors, et le baryton et la basse « stars » de l'époque sont Bill Lee et Thurl Ravenscroft), Bob chante dans plus de 300 musiques de films. Chaque semaine, il continue de toucher des droits dessus, qui lui viennent de tous les pays. Parmi ces films et séries : Mary Poppins (1964), Deux têtes folles (1964), Les sept voleurs de Chicago (1964), La Mélodie du bonheur (1965), When the boys meet the girls (1965), La grande course autour du monde (1965), Comment le Grinch a volé Noël ! (1966), Les Demoiselles de Rochefort (version anglaise, 1967), Babar le petit éléphant (1968), Scooby-Doo (1969), Babar en Amérique (1971), L’apprentie sorcière (1972), The Thanksgiving that almost wasn't (1972), Le petit monde de Charlotte (1973), La petite maison dans la prairie (1974), Mame (1974), La croisière s’amuse (1977), Peter et Elliott le dragon (1977), Apocalypse Now (1979), Les Muppets, le film (1979), Scooby-Doo à Hollywood (1979), The Blues Brothers (1980), Tout l’or du ciel (1981), Missing (1982), Poltergeist (1982), Yes, Giogio (1982), Les malheurs de Heidi (1982), La quatrième dimension (1983), Indiana Jones et le Temple maudit (1984), Seize bougies pour Sam (1984), Golden Child : L'Enfant sacré du Tibet (1984), Out of Africa (1985), Trois amigos (1986), Une baraque à tout casser (1986), Sacrée famille (1987), Au fil de la vie (1988), Les fantômes d’Halloween (1988), La petite sirène (1989), Maman j’ai raté l’avion (1990), À la poursuite d'Octobre rouge (1990), Maman j'ai encore raté l'avion (1992), Swing Kids (1993), Les Trois Mousquetaires (1993), Apollo 13 (1995), Apollo 11 (1996), Air Force One (1997), Titan A.E. (2000), etc.

Bob travaille plusieurs fois pour John Williams : « J’ai notamment fait les chœurs des deux Maman j'ai raté l'avion, ces films sont super et ont eu un gros succès populaire. C'était souvent mon ami chanteur Jimmy Bryant qui me convoquait pour les séances de John Williams. Jimmy travaillait comme orchestrateur pour lui (par exemple Un si gentil petit gang (1967), ndlr), car quand on est un compositeur aussi demandé on a parfois besoin de collaborateurs pour écrire dans le même style. Je me souviens d’une séance qui, je crois, était pour John Williams. Il y avait environ 16 violonistes et il avait écrit un tas de doubles-croches. Le premier violon est venu le voir et lui a dit : « À ce tempo, nous ne pouvons pas jouer ces doubles-croches ». Et John Williams a répondu : « C’est à ça que je veux que ça ressemble : à seize violonistes qui essaient de jouer des doubles-croches ». Il préférait l'émotion à la perfection musicale pour cette scène, et c’est ce qu'il s’est passé. C’était génial. »

Henry Mancini
Il collabore également avec Henry Mancini, sur des films comme La grande course autour du monde (1965) : « Hank était très talentueux. Sa femme, Ginny Mancini, était chanteuse, j'ai chanté plusieurs fois avec elle. Anita Kerr avait fait un album de reprises de Mancini, juste avant que je rejoigne le groupe. Ils étaient de bons amis. Lors d’une séance avec elle, il est venu lui rendre visite. Il connaissait aussi bien dans le groupe Gene Merlino. Henry l’avait appelé une fois, il venait de se couper les doigts en voulant récupérer quelque chose qui était tombé dans sa poubelle. »

Parmi ses meilleurs souvenirs de musiques de films, À la poursuite d’Octobre rouge (1990) de Basil Poledouris : « Un danseur de ballet de Los Angeles avait emmené sa petite-amie, une femme sublime, et russe elle aussi. Elle a essayé de nous apprendre à chanter russe. On s’est alignés devant l’orchestre et elle se rapprochait de nous pour entendre si on chantait avec un bon accent ou pas. »


Basil Poledouris : Hymn to Red October
(du film À la poursuite d'Octobre Rouge)


Autre film marquant, Tout l’or du ciel (Pennies from heaven, 1981), juke-box musical dans lequel Steve Martin, Bernadette Peters et Jessica Harper chantent en playback des chansons des années 30, la plupart dans des enregistrements d’époque. Mais certains morceaux sont enregistrés spécialement pour le film, et Bob est ainsi sollicité avec trois autres chanteurs pour chanter « Life is just a bowl of cherries » (standard des années 30) dans le style des Mills Brothers, avec un son vieilli : « J’avais enregistré la chanson avant le tournage, et Jessica Harper fait semblant de chanter sur mes « boum boum boum », c’est réussi et j’ai bien aimé ce film. »


Bob Tebow me chantonne "Life is just a bowl of cherries" pendant notre interview
Suivi de la scène du film (chant: Walt Harrah, Gene Merlino, Vern Row et Bob Tebow)

Enregistrement de la version anglaise 
des Demoiselles de Rochefort
Bob est au 1er rang (3ème en partant de la droite)
entre Bill Lee et Ron Hicklin
Puisqu'on parle de films musicaux, Bob fait partie des chanteurs qui ont enregistré à Hollywood la musique de la version anglaise des Demoiselles de Rochefort (1967), en compagnie de Jacques Demy et Michel Legrand : « De la même manière que Cary disait à Judy Garland « Judy, Judy, Judy », Michel Legrand disait à Jackie Ward (voix chantée américaine de Solange, ndlr) « Jackie, Jackie, Jackie » après chacune de ses prises, avec à chaque fois de plus en plus d’admiration. »
Et puisqu'on parle de Michel Legrand, Bob a une affection particulière pour Christiane Legrand et les Swingle Singers : « Lors d’une tournée d’un mois en Europe, j’étais à Paris avec trois autres choristes studio de Hollywood : Jimmy Bryant, Loulie Jean Norman et Peggy Clark. Jimmy avait arrangé et enregistré la musique d’un club parisien, où on nous avait offert le dîner-spectacle et une visite des coulisses pour dire bonjour au directeur avec qui Jimmy avait travaillé. Deux Swingle Singers sont venus nous voir. Leurs albums étaient adulés par tous ceux qui connaissent la difficulté de leur travail. J’ai plusieurs de leurs vinyles. Ils étaient incroyables. »
Photo dédicacée par Lucille Ball 
à Bob Tebow

Autre souvenir : le film musical Mame (1974), dans lequel Bob, non seulement  enregistre les choeurs en studio, mais apparaît aussi dans le film (reprise de « It's today ») : « Le film était réalisé par Gene Saks, qui était le mari de Bea Arthur. Comme on jouait les boys de Bea Arthur, la production avait besoin de choristes plus grands qu'elle. Dans cette scène, il y a aussi Lucille Ball. Elle était remarquable. Malgré un emploi du temps très chargé, elle prenait beaucoup de temps pour s'investir dans l'aide aux enfants placés. Je me souviens d'une femme enceinte qui attendait sur les lieux du tournage pour lui parler. »


Beatrice Arthur chante "It's today (reprise)" dans Mame (1974)
Choristes de gauche à droite : Roger Tallman, Bob Tebow, Jim Wheeler, Kerry Chater et Dick Bolks


Julie Andrews
Bob Tebow fait partie des choeurs de plusieurs grands classiques Disney : « J’ai chanté dans de nombreuses B.O. de Disney, mais je ne me souviens plus des titres à part La Petite Sirène (1989) qu’on a enregistré en deux ou trois jours et Mary Poppins (1964). Avec Julie Andrews, j’ai aussi fait La Mélodie du bonheur (1965) et un show télé avec elle, pendant une année. Julie Andrews était vraiment la personne la plus adorable qui soit. Elle semblait un peu protégée car très jeune déjà, elle était très respectée et protégée. Et je me souviens que nous avons organisé après la dernière émission une fête pour l'équipe : on se retrouvait tous pour boire un verre, discuter, et ainsi de suite. On projetait aussi des « bêtisiers », des séquences amusantes ou intéressantes qui avaient été mises de côté. Et à un moment donné, on voyait Julie en train de chanter. Elle s'est trompée dans les paroles ou la mélodie, un truc du genre. Elle a lâché un: « Merde ! » Tout le monde a éclaté de rire, car ce n'était pas du tout le genre de Julie. »

Il collabore à des dessins animés d'autres studios, comme Le petit monde de Charlotte (1973) : « Je ne me souviens plus des séances, mais je l’ai vu plusieurs fois. C’est un film d’animation très mignon, avec une araignée. On a fait pas mal de séances pour ce film, mais certains morceaux n’ont pas été utilisés et n’ont donc pas généré de droits. Le barbershop quartet a été enregistré par Thurl Ravenscroft, Bill Lee, Bill Cole et un quatrième choriste. »


LES GROUPES VOCAUX

Bob avec les Ray Conniff Singers
Après sa collaboration avec le Jack Halloran Quartet, Bob fait partie de nombreux groupes vocaux de l’époque (certains dans lesquels il est titulaire, et d’autres dans lesquels les choristes sont interchangeables selon les séances). Parmi eux The Ray Conniff Singers : « Chez Ray Conniff, certains participaient aux concerts et aux émissions de télévision mais pas moi. En revanche, j’ai enregistré cinq ou six de ses albums (dont Speak to me of love, ndlr). Ray Conniff était drôle. A chaque fois il transportait son trombone mais il n’en jouait pas, il le gardait à son bras. »



The Ray Conniff Singers : Speak to me of love (1964)
adaptation de "Parlez-moi d'amour"


Il travaille également avec le chef d’orchestre Ray Charles et ses Ray Charles Singers. « Ray Charles avait principalement fait sa carrière à New York. Quand il est venu sur la côte ouest, à la fin de sa carrière, il a pris surtout des choristes, qui étaient à Los Angeles depuis plus longtemps que moi et avaient déjà un nom dans le métier. Mais j’ai travaillé plusieurs fois avec lui, notamment pour un album de Noël de Perry Como, à San Francisco. Perry Como était adorable. Avec Bill Cole et nos femmes respectives on était allé dîner au restaurant. J’ai commandé des verres, dont un daiquiri glacé. Ma femme ne buvait pas beaucoup, mais Perry a commandé une autre tournée pour notre table. Puis, en partant, il est venu nous saluer. Ma femme avait relevé son verre un peu trop vite, et il y avait du daiquiri partout sur sa robe, elle était terriblement gênée. »

Autre groupe vocal important : les Johnny Mann Singers. « J’ai chanté dans son groupe et fait beaucoup d’enregistrements avec lui, dont peut-être huit ou neuf albums parmi les trente albums des Johnny Mann Singers, et on a également fait une fois un concert à New York. Quand on est freelance comme moi, on chante avec tous les groupes. Je ne me rappelle plus tous les noms, mais c’était fou. Johny était un grand arrangeur. Dans la vidéo que vous me montrez, on voit un vieux micro RCA type 44. On les utilisait à l’époque et ils étaient très bons pour la prise de voix. »



Les Johnny Mann Singers en 1964
Enregistrement des jingles de la radio KCRA
avec sous la direction de Johnny Mann : Loulie Jean Norman, Sally Sweetland, Peggy Clark, Sue Allen, Bill Lee, Alan Davies, Bill Cole, Thurl Ravenscroft.
(Identification des choristes: Lincoln Briney)


The Anita Kerr Singers
A. Kerr, G. Merlino, J. Ward et B. Tebow
En 1965, la chanteuse Anita Kerr recrute Bob pour son quatuor les Anita Kerr Singers. « Anita était née à Memphis (Tennessee). Elle s’est installée à Nashville pour faire de la musique. Elle a monté un groupe là-bas, dont faisait partie Louis Nunley (futur membre des Jordanaires, ndlr). Elle y a travaillé pendant 10 ou 12 ans, puis a divorcé de son mari. Elle a rencontré lors d’une tournée en Europe un impresario suisse, Alex Grob. Elle est revenue aux États-Unis, il l’a rejointe, ils se sont mariés et se sont installés à Los Angeles. Elle travaillait beaucoup, et je travaillais ponctuellement avec elle. Un jour, elle m’a appelé pour me demander de participer à l’enregistrement du disque de George Beverly Shea, un chanteur de gospel. Elle a appelé aussi mon ami Bill Cole, mais il avait un engagement ailleurs, donc Anita a finalement appelé Gene Merlino. Gene et moi sommes devenus amis depuis ce moment-là. Anita était soprano et arrangeuse, et B.J. Baker alto (elle sera remplacée par Jackie Ward en 1969, ndlr). Il y avait beaucoup de travail à faire pour cette séance, et à la fin, Alex s’est retiré et il est revenu avec une bouteille de champagne frais qu’il venait d’acheter chez un caviste, et des verres en plastique. On a ouvert la bouteille, et Anita nous a dit qu’on faisait partie de son groupe si on le souhaitait. Et bien entendu, on le voulait. »



Les Anita Kerr Singers (Anita Kerr, Jackie Ward Gene Merlino et Bob Tebow)
présentent une leçon d'harmonisation pour la télévision néerlandaise


Les albums s'enchaînent: «  Nous étions très occupés à réaliser des jingles pour des stations de radio et des chaînes de télévision, et des disques. Avec Jack Halloran on faisait principalement des chœurs pour d’autres chanteurs, et peu de disques avec notre répertoire. Alors qu’avec Anita, on a fait au moins une douzaine d’albums. Et être connecté à Jack Halloran et accepté par Anita Kerr m’a permis de me faire connaître et j’ai énormément travaillé en studio. »

Bob garde un éternel respect pour Anita. « J’admirais tellement Anita, elle était si talentueuse. Une personne incroyable, très respectée. C’était elle qui choisissait les chansons qu’on reprenait, s’occupait des contrats, etc. Je ne peux pas dire que j’ai des disques préférés parmi ceux que j’ai faits pour Anita, car ils sont tous bons et tous un peu différents. Il y a par exemple celui sur Burt Bacharach, et aussi celui sur Bert Kaempfert, avec des chansons vraiment bonnes et de jolis arrangements d’Anita. Je me souviens de l’enregistrement. La veille, Gene Merlino et moi étions à Las Vegas pour aller voir des amis à nous qui travaillaient là-bas. On a conduit toute la nuit pour rentrer dans nos appartements à Los Angeles. Et le lendemain, qui était un samedi, on a pris un café et enregistré tout l’album en une journée. Mais j’ai quand même un petit faible pour l’un des premiers albums, Slightly Baroque, d’autant que j’adore la musique classique et le baroque, même si tous les titres de l’album n’étaient pas baroques. Anita composait et arrangeait si bien. Au lieu de simplement enchaîner les couplets — vous voyez, en traînant un peu la patte d'un couplet à l'autre, et ainsi de suite —, elle y glissait des petits solos ; elle faisait peut-être chanter une partie aux filles et une autre aux garçons. Puis elle montait d'un demi-ton. C’était intéressant. J’ai chanté pour beaucoup de gens, dont certains avec qui les arrangements étaient trop attendus. On voyait venir de loin qu’il y aurait un changement de tonalité au deuxième couplet. »


The Anita Kerr Singers : Love


Peut-être en raison du mix, on a parfois l’impression que l’effectif du groupe est plus important qu’un simple quatuor. « Généralement, tout était écrit pour quatre voix, deux femmes et deux hommes, et nous n’étions qu’un par voix. Mais je suis d’accord avec toi, on sonne comme un groupe plus grand. Dans certains disques nous avons fait du re-recording, et dans d’autres non. Parfois, nous ajoutions quelque chose comme une division de la basse sur la dernière note, pour passer à une quinte au-dessus de la tonique. Pour le Bert Kaempfert, on a eu un troisième homme, Bill Lee qui est venu en renfort. »

Les Anita Kerr Singers remportent un Grammy Award pour leur très belle reprise de « A man and a woman » (1966), mais l'un des albums les plus reconnus des Anita Kerr Singers est certainement Reflects on the hits of Burt Bacharach & Hal David (1969). L’arrangement a cappella de « A house is not a home » est de toute beauté, et pourtant… la première phrase contient une erreur de texte, qui provoque un contre-sens (« a chair is still a chair » est transformé en « a chair is not a chair »). Bob s’en souvient : « Anita avait fait une erreur de retranscription dans les paroles, le problème de sens ne l’a pas choquée, et nous non plus, puisqu’on l’a enregistré comme ça. »



The Anita Kerr Singers : A house is not a home


Bob fait partie du groupe jusqu’en 1970, année où Anita déménage en Suisse. « La dernière fois que nous nous sommes vus et que nous avons chanté ensemble, c’était pour les Edison Awards à Amsterdam, aux Pays-Bas. On a reçu le prix et on a chanté a cappella « A house is not a home » de Burt Bacharach. C’était une magnifique expérience. À la fin, tout était très calme. Et tout d’un coup les gens ont applaudi et tapé du pied, c’était dans un grand bâtiment industriel, il y avait peut-être 4.000 spectateurs. Ensuite, Gene et moi sommes parfois allés lui rendre visite en Suisse. C'était un peu comme au bon vieux temps, à discuter de tout et de rien. Son mari Alex Grob et elle ont acheté un studio qu’ils ont revendu plus tard au groupe Queen. Alex était l’impresario d’une jeune femme qu’il accompagnait à travers l’Europe. Je ne pense pas qu’il voyait Anita très souvent. Puis il est revenu. Anita a continué à travailler à Londres et aux Pays-Bas. »

Gene, Anita, Suzanne et Bob chantant au dîner
précédant le concert de retrouvailles (2000)
Les Anita Kerr Singers se retrouvent en 2000 pour un concert. « On a fait ce qu’on appelle « a reunion » (un concert de retrouvailles, ndlr) vers Kansas City. Jackie Ward ne pouvait pas participer au concert, donc l'une des filles d'Anita, Suzanne, l'avait remplacée. Anita nous avait envoyé les playbacks orchestraux de cinq morceaux qu’on avait déjà chantés, afin qu’on puisse s’entraîner. Et on a chanté avec un orchestre (Independance Symphony Orchestra, ndlr), pour lequel elle avait composé également une symphonie western. Le public était nombreux. Je n’étais pas très à l’aise d’être là car je n’avais pas chanté depuis longtemps. Et la voix est un muscle. Si tu ne l’utilises pas, c’est fichu. Mais c’était un grand moment, et j’ai été surpris de constater que je chantais toujours bien. »

Bob participe ensuite à d’autres ensembles vocaux comme Paul Johnson Orchestra & Chorus, dans un répertoire principalement religieux. « Paul aimait plaisanter. Un jour, il dit aux autres chanteurs : si Tebow meurt, je le tue. ». J’ai beaucoup travaillé avec lui, mais j’ai encore plus travaillé avec Dick Bolks. On a peut-être fait ensemble 25 albums de gospel. Dick s'occupait de tous les arrangements, pour les voix et souvent pour l'orchestre. Il travaillait énormément, et ce n’était pas le même ensemble vocal du début à la fin. On commençait à chanter à trois ou quatre voix, puis peut-être deux ; ensuite, ils montaient d'un demi-ton, je chantais un peu plus, et on revenait à quatre voix. Ça changeait très souvent, c'était vraiment intéressant. Un jour il m’a envoyé une playlist de 100 chansons que nous avions interprétées. On peut passer de l'une à l'autre ou simplement laisser la musique tourner toute la nuit si on le souhaite. »



The Dick Bolks Singers : His name is wonderful


LES CAMARADES DE MICRO

Gene Merlino

Dans toutes ces séances de groupes vocaux, chœurs de musiques de films, etc. on retrouvait tout le temps les mêmes équipes de choristes. Outre son ami Dick Bolks qui lui est resté très fidèle et avec qui Bob est toujours en contact, Bob a accepté d'évoquer certains de ses anciens camarades de micro, à commencer par Gene Merlino (voix chantée de Franco Nero dans Camelot), baryton à qui Anita Kerr avait confié la partie de ténor chez les Anita Kerr Singers (ce qui semblait lui déplaire). « Gene était probablement mon meilleur ami, on a énormément travaillé ensemble, pendant trente ans, que ce soit avec les Anita Kerr Singers ou dans d’autres séances. Je l’admirais beaucoup. Il avait une fille – je ne sais pas ce qu’elle est devenue- et un fils, John, qui s’est bien occupé de son père pendant ses derniers jours. »

Bill Cole
Autre ami proche de Bob, le ténor Bill Cole : « Bill était un très bon ami, depuis le Jack Halloran Quartet. Quand on voyageait, on partageait la même chambre, et on avait du temps pour discuter. Ce fils de pasteur avait beaucoup de succès avec les femmes. Une fois l’une d’entre elles lui avait donné sa clé de chambre d’hôtel après un concert. Bill a fini ses jours dans une maison de repos, du même type que celle dans laquelle je suis actuellement. »

Jimmy Bryant
Parmi les autres ténors avec lesquels Bob a travaillé : Jimmy Bryant, mythique voix chantée de Tony dans le film musical West Side Story (1961) : « Je ne crois pas avoir participé au film. Concernant Jimmy, quelqu’un lui a dit qu’il devrait aller passer une audition pour un rôle qui lui ressemblait un peu. Alors Jimmy y est allé ; il s'est dit : « Je vais juste passer l'audition, pour voir. » Et il a décroché le rôle. Il a travaillé trois ou quatre jours, mais il en avait vraiment besoin, car il ne gagnait pas beaucoup d'argent.
Jimmy était un ami. Il avait une Porsche de 1959, une petite voiture deux places, et il avait tout le temps des problèmes avec. Il habitait un petit appartement sur Mulholland Drive, à Hollywood. Comme je m'occupais un peu d'immobilier, il m’a dit qu’il cherchait à acheter une petite maison. Je lui ai trouvé une maison dans les collines d’Hollywood. Elle avait appartenu à un animateur radio, qui y avait tué sa femme. La maison était vide depuis des mois parce que personne ne voulait s'y installer. J’ai emmené Jimmy là-bas, et on voyait l'océan Pacifique, le centre-ville et l'aéroport. La vue était tout simplement incroyable. C'était juste une petite maison, à laquelle j’avais ajouté une salle à manger et un porche à l’avant. Il a pris la maison et y a vécu jusqu’à la fin. »


John Bahler : « Il vit dans une petite ville. Il s’est marié avec la plus jeune des Lennon Sisters. Elles ont monté un spectacle dans les Ozarks. John s’est installé là-bas avec sa femme et il a été directeur musical du groupe. J’ai travaillé avec lui à Los Angeles. Son frère et lui étaient de bons musiciens. »

Sally Stevens : « Sally a plus de 80 ans, mais elle travaille toujours dans des groupes et pour des musiques de films. C’est avec elle qu’on a fait les chœurs de « A little less conversation » pour Elvis. Elle est très impliquée dans le syndicat (Screen Actors Guild) depuis longtemps, et ça m’arrive de lui poser des questions » 

Thurl Ravenscroft
Quant à Thurl Ravenscroft, mythique voix de basse : « Thurl était aussi un bon ami, adorable, très grand avec une moustache. Il était aussi un homme de foi. Il m'est arrivé de chanter avec des groupes qui recherchaient un son plus distinctif : ils me mettaient sur un micro à part, mais cela ne leur convenait toujours pas, et ils finissaient par faire appel à lui ou à une autre basse. Donc on était en concurrence, mais pour de nombreux films on s’est retrouvé des heures à travailler ensemble et à discuter, car comme je le racontais précédemment, pendant les enregistrements de musiques de films on avait beaucoup de temps en salle de pause. On chantait généralement la même partie, même si lui était une vraie basse profonde et moi un baryton-basse avec une voix plus douce. Il avait des problèmes de santé car il fumait énormément, les gens fumaient beaucoup plus à l’époque. Un jour il a été opéré des poumons donc il a dû arrêter pendant un ou deux mois. Pendant la guerre, Thurl était pilote, il transportait des bombes au Royaume-Uni, et il a rencontré une civile, June, qui est devenue sa femme. Il travaillait à New York puis a déménagé en Californie avec son quatuor, les Mellomen (présents notamment dans toutes les B.O. des films d’animation Disney des années 50, ndlr). Plus tard, lui et sa femme ont emménagé dans un mobile home à Orange County. C’était un chouette endroit. Thurl avait fait la voix du tigre dans les publicités des céréales Frosties, pour Kellogg's. La publicité passait tout le temps, et ça lui a rapporté beaucoup d’argent. »


UNE CARRIÈRE PARALLÈLE 

À partir des années 90, Bob travaille de moins en moins comme chanteur « Dans ce métier, on ne prend pas sa retraite : on arrête de chanter quand on ne nous appelle plus. Gene Merlino a chanté beaucoup plus longtemps que moi, car il avait une carrière de soliste en plus des choeurs. Bill Cole est devenu producteur de disques et a eu une belle carrière dans ce domaine. Moi j’ai travaillé dans l’immobilier. »

Il faut remonter à la fin des années 60: Bob achète des terrains dans le désert, au Nord de Los Angeles. Une maison a commencé à être construite par le précédent propriétaire. Bob fait les finitions et revend la maison. Il s’intéresse à l’immobilier, reçoit une licence d’agent immobilier, puis de courtier. « J’ai été convoqué avec trois autres chanteurs, Ron Hicklin, Gene Merlino et Al Capps, pour enregistrer la publicité télévisée de Shakey’s Pizza. On a su qu’on serait très bien payés, donc a décidé d’investir nos paies dans l’immobilier, ce qui tombait bien car j’avais la licence. La publicité a été utilisée pendant un an, chacun de nous quatre a reçu 12.000$ nets d’impôts. On a acheté un immeuble commercial sur Sunset Boulevard, en plein Hollywood. Cet immeuble appartenait à Edgar Bergen, avec qui je suis resté ami pendant dix ans car il est resté locataire. Il m’a beaucoup appris sur les marionnettes, Charley McCarthy, etc. »


Publicité pour Shakey's Pizza
(Bob fait la voix de basse, qui a quelques passages solistes)


Avec les autres chanteurs, Bob crée la société Jax Investments, dont il est élu gérant. Il fait construire deux maisons à Los Angeles et quatre à Hollywood, au-dessous du célèbre panneau, et achète ou construit de nouveaux immeubles, dont un centre commercial, le Clock Tower Plaza.
« Parmi les personnes que j’ai rencontrées pendant ma carrière dans l'immobilier, une jeune actrice française. Son père, ingénieur, avait construit la partie française du Tunnel sous la Manche. Elle a joué dans le film Twin Peaks (1992) mais ça n’a pas marché, et elle a abandonné sa carrière. J'ai également trouvé une maison pour Bill Marx, fils de Harpo Marx, des Marx Brothers. On était devenus amis. C’était un homme très beau, et il avait beaucoup de succès féminins. Je me disais que j’aurais bien aimé avoir le même physique. Après la mort de son père, il s’est rapproché de sa mère. J’ai cherché récemment ce qu’il était devenu, et trouvé des photos récentes. Il est vieux. Ça arrive. »

Depuis 2013, Bob vit à plein temps dans une maison de retraite à Phoenix (Arizona). « Il y a 380 résidents, mais je n’en connais que cinq ou six. J’ai avec moi à peu près 240 vinyles, que j’écoute souvent, et presque autant de CD… que je n’écoute pas, car j’ai un problème d’ampli et n’ai pas envie de le remplacer. J’écoute principalement de la musique classique. J’adore Bach. Dans certaines de ses œuvres, il a tenté de donner une allure opératique à la musique, en faisant intervenir toutes sortes de chanteurs ici et là, et cela ne me plaît pas du tout. En revanche, il a composé des chorals absolument merveilleux. Les harmonies sont tout simplement exceptionnelles, et il arrive qu’il parte d'une mélodie de huit ou douze mesures, pour ensuite bâtir toute l'œuvre sur des variations de ce thème. C'est tellement merveilleux de connaître cette musique, de la reconnaître, de l'entendre et de l'écouter bien interprétée.
Ma femme, Juddy, n’a pas pu s’installer avec moi pour des raisons de régime alimentaire lié à sa santé mais on se voit tous les samedis. Je lui chante des chansons. Elle me dit à chaque fois que c'est magnifique mais je suis sûr que c'est atroce.
De mon côté, en raison d'une maladie neurologique, on me prédisait il y a quinze ans que je serais très bientôt en fauteuil roulant, mais je marche toujours actuellement, avec l'aide d'un déambulateur. Mon frère aîné a fêté ses 105 ans récemment (il en a 106 au moment de la publication de cet article, ndlr), ma sœur est décédée à 102 ans il y a quelques mois. Je peux encore vivre quelques temps. »

À propos de son épouse : « J’ai été marié deux fois. Mes deux premiers mariages étaient avec des femmes issues d’un milieu aisé. Ma femme Juddy est d’un milieu plus modeste. Elle a fait des études de biologie, puis des études de cinéma. Elle a été pendant quelques années la nounou des enfants de Gary Kurtz, le producteur de Star Wars, et vivait chez les parents de Gary. J’ai véhiculé Gary une fois, il était très sympa. »

Bob est heureux de nos séances d'interview : « Tu me fais sourire, et ça me fait plaisir. Sache que mon frère aîné, Ken, a écrit son autobiographie (Ten Decades and Counting, Kenneth B. Tebow, 2024) et m’a demandé de lui écrire quelques paragraphes sur ma vie musicale. Il n'en a utilisé qu’un court passage, mais j’ai adoré me retourner sur mon passé et écrire sur ma vie. J'ai eu, je crois, une vie honorable, et la plupart du temps mes expériences ont été positives et heureuses. Je te conseille de commencer dès maintenant à écrire ton histoire, Rémi, et à la compléter avec le temps. Quand tu auras 96 ans, tu auras des choses à envoyer à tes amis. »


J'ai eu le bonheur d'interviewer en 2022 Jackie Ward et Sally Stevens (et d'échanger des messages avec Gene Merlino, Bob Tebow, Roger Tallman et Ron Hicklin) à propos de la version anglaise des Demoiselles de Rochefort. Article ici.

Mon hommage à Gene Merlino ici.

Suivez toute l'actualité de Dans l'ombre des studios en vous abonnant à la page Facebook.

mardi 21 juillet 2026

Serge Franklin : Pleins feux sur la collection Pleins sons

Le label canadien Disques Cinémusique vient de sortir sur les plateformes Serge Franklin revisite les classiques du cinéma français, anthologie de deux albums parus au début des années 70 : Pleins sons sur les films interprétés par Gérard Philipe et Pleins sons sur les musiques des films de Jacques Prévert et Joseph Kosma. Dans ce dernier, plusieurs chansons sont joliment interprétées en soliste ou en groupe par les choristes Géraldine Gogly, Françoise Walle, Anne Germain, Vincent Munro et Jean Stout.
Serge Franklin (compositeur notamment des musiques des films les plus célèbres d’Alexandre Arcady: Le coup de sirocco, Le grand pardon, etc.) a très gentiment accepté de revenir pour Dans l’ombre des studios sur ces séances, celles des autres albums du label Daphy, et sur ses débuts.
Remerciements à Serge Franklin (entretien téléphonique le 18/07/2026), Clément Fontaine (Disques Cinémusique; échange de mails le 7/07/2026) et Laurent Lafarge (Music Box Records).




SERGE FRANKLIN : CHANSON, SITAR ET MUSIQUES DE SCÈNE


Serge Franklin fait ses débuts d’auteur-compositeur-interprète en chantant dans les cabarets rive gauche et en fréquentant les jams de jazz manouche, ainsi que les hootenannies, scènes ouvertes folk du Centre américain boulevard Raspail (lieu tenu par Lionel Rocheman, que j’ai précédemment évoqué dans mes interviews de Pat Woods et Victoria Riddle). « Mon père était décédé, et Lionel Rocheman m’a appris qu’il le connaissait, ils étaient dans le même lycée dans les années 30. Je cherchais un endroit pour jouer de la guitare et du folk, donc le Centre américain était le bon endroit. À l’époque, la vedette en était Alan Stivell. Mais un soir, Leonard Cohen est passé, il est juste venu chanter une chanson et s’est barré, tout le monde était époustouflé, et moi le premier. Ça m’a inspiré, et pour mes chansons, je voulais chanter comme ça. Mais ma carrière de chanteur n’a pas été inoubliable. »
Serge Franklin sort deux 45 tours pour le label Epic (créé par CBS). « Le premier titre, « Le Président », n’était pas très réussi. Mais il y en a que j’aime bien, comme « Klu Klux Klan », qui est engagé. « Hiroshima », je l’ai chanté au Festival de Sopot, en Pologne. CBS m’avait envoyé au casse-pipe. T'imagines un mec qui a fait des petits cabarets de la rive gauche, qui ne savait même pas à quoi ressemblait un studio quand il a enregistré son premier 45 tours et on lui dit « Si tu veux, on t’inscrit au Festival de Sopot ». Moi, dès l'instant où il s'agit de prendre la guitare et aller me balader, ça me plaît, donc j'y vais. On me demande si je veux répéter avec l'orchestre, je réponds que je veux chanter avec ma guitare comme je chante dans les cabarets. On ne fait pas de répétition, on m’amène en taxi et je me rends compte que c’est dans un stade. Il y avait peut-être 50.000 ou 60.000 personnes, et 50 mètres entre l’orchestre de 60 musiciens et mon micro. Les gens ont gentiment applaudi, mais l’orchestre était mort de rire. La plupart des chanteurs venaient de l’URSS, c’était un festival qui concurrençait un peu l’Eurovision. Il faut être fou pour faire des trucs comme ça. Plus jamais (rires) ! »

Serge Franklin commence à s’intéresser à l’orchestration (il suit des cours d’harmonie et de contrepoint avec une professeure intéressée par des profils en marge des conservatoires), il en parle à Bernard Gérard, qui a orchestré ses deux premiers 45 tours : « Bernard m’a conseillé de prendre les partitions des grands arrangeurs comme Messieurs Stravinsky et Ravel, et de les suivre en essayant de comprendre comment ils les organisent, comment ils évitent certaines maladresses ou les provoquent, etc. Et j’ai beaucoup travaillé comme ça. »

Ravi Shankar
Une autre rencontre déterminante à l’époque : le sitar. « J’avais déjà fait quelques petites incursions dans la musique orientale. Et un jour, vers 1966-1967, Ravi Shankar est invité à jouer au Musée Guimet, où la directrice organisait parfois des rencontres avec des musiciens indiens. J’ai eu un vrai choc, je trouvais ça formidable. Je parle à Ravi Shankar, qui me dit qu’il ne donne pas de cours, car il est tout le temps en tournée, mais il me conseille de prendre contact avec son cousin Uma Shankar, qui vit à Dehli. Il va se passer deux ans avant que je ne me décide, et entre-temps, je commence à chercher des gens qui jouent du sitar. On m'indique un peintre indien qui va devenir un ami, Sakti Burman. C'était très beau ce qu'il faisait, mais il était également musicien, un bon joueur de sitar. Il va me vendre un sitar et je vais commencer à apprendre avec lui les premières gammes, les premiers modes, et ça commence à me passionner à ce moment-là. »

Serge Franklin devient l’un des deux ou trois joueurs de sitar employés dans les studios parisiens et sur scène : « Pour le sitar, j’arrivais en avance aux séances, pour m’assurer de la tonalité. Ça m’est même arrivé que l'arrangeur me passe un coup de fil avant pour me demander la tonalité que je pouvais prendre pour être à l’aise (do dièse par exemple). Les cordes sont assez sensibles, si tu montes trop, elles cassent. J’ai accompagné Georges Moustaki à Bobino, mais aussi Michel Jonasz à ses débuts, on était tous les deux chez AZ et j’avais du sitar dans mon titre « Exister », un titre que j'aime beaucoup, avec un arrangement super, très psychédélique, et un texte en hommage à Jean-Paul Sartre. J’ai joué aussi du sitar dans l’album La mort d’Orion de Gérard Manset. Il m’avait demandé de faire une espèce de grand prêtre avec une sorte de cantilène un peu orientale, et il était fou de joie. Il y avait dans la séance Anne Vanderlove, un nom que je n’ai pas prononcé depuis 50 ans. On l’a enregistré chez Bernard Estardy (studio CBE, ndlr). Je me suis spécialisé dans les instruments africains et orientaux : j’avais une kora africaine, des flûtes orientales, un oud, un bouzouki, etc. Il y en a certains que je ne maîtrisais pas du tout, mais comme personne ne savait en jouer, ce n’était pas un problème, il suffisait de faire des sons. Je me souviens d'avoir fait une fois une séance de didgeridoo où vraiment je ne jouais pas bien du tout, mais ça suffisait pour faire le suspense. »

Une autre rencontre déterminante à l’époque : Jean-Louis Barrault et Madeleine Renaud. « La Compagnie Renaud-Barrault s’était faite virer du Théâtre de l’Odéon après mai 68. Barrault va trouver une ancienne salle de catch, l’Elysée-Montmartre et en faire un théâtre. Son premier spectacle dans cette salle, Rabelais, avec une musique de Michel Polnareff, va obtenir un grand succès public. Pour le suivant, Jarry sur la butte, il demande à Michel Legrand de composer la musique. Les sonorités indiennes étaient dans l’air du temps, les Beatles ont été des précurseurs. Barrault voulait une touche indienne. Je commençais à être dans la sphère des musiciens de séances et avec Moustaki on fréquentait également des musiciens de jazz, via la musique manouche, donc c’étaient d’autres maillages. Le contracteur Jean-Claude Dubois a donné mon nom à Legrand, et j’ai joué du sitar pendant toutes les représentations. J’avais un look très indien. La pièce ne s’est jouée que quelques mois, jusqu’en janvier. Et j'ai participé à l'enregistrement du disque. Il y avait une jeune comédienne qui chantait « Je piétonne ». C'était Diane Kurys. »

Michel Legrand était bien connu pour son caractère pour le moins… compliqué : « Avec moi il a toujours été d’une absolue correction, d’une grande gentillesse. Mais je l’ai vu au Studio Davout pourrir la vie d’un merveilleux pianiste (que j’emploierai moi pour mes séances), j’avais honte, je n’avais jamais vu ça. « Tu ne sais pas jouer ! Regarde, là, le renversement est comme ça ! » en jetant son chronomètre. Une autre fois, il m’a appelé et m’a demandé « Je sais que tu travailles beaucoup à Prague, est-ce que tu veux bien me donner les coordonnées d’un orchestre sur place ? ». Je lui donne les coordonnées, il va à Prague, et ça s’est très mal passé, à telle enseigne que le premier violon lui a dit « Écoutez, Monsieur Legrand, on vous respecte beaucoup, mais si vous continuez comme ça, on va tous s'en aller. » Alors qu'il avait tous les prix possibles et imaginables au conservatoire, il n’avait rien à nous prouver, on savait que c'était un des meilleurs compositeurs français. Mais il ne maîtrisait pas toujours ses angoisses. Et ça, je sais ce que c’est, car quand je vais devenir compositeur de musique de film, je vais avoir la trouille. Chacun gère ses inquiétudes différemment, mais je pense qu’il faut respecter l’orchestre. Et lui était très exigent avec les autres, mais aussi avec lui-même.»

À la suite de cette première participation à la Compagnie Renaud-Barrault comme musicien, Jean-Louis Barrault propose à Serge Franklin d’intégrer la compagnie, comme directeur musical et compositeur d'une partie des musiques de scène. « En janvier, au moment des dernières de Jarry sur la butte, Jean-Louis me dit qu’il est content de m’avoir rencontré. Cette phrase, ça m'amuse toujours car quand un metteur en scène pour qui tu t’es défoncé te serre la main, tu sais que tu ne recevras jamais d’autre coup de fil de sa part. Mais là, Jean-Louis m’a appelé. Je n’ai jamais compris pourquoi. Peut-être parce que j’arrivais très tôt pour accorder mes instruments. Ou parce qu’il avait su que, n’étant pas beaucoup présent sur scène, j’avais proposé mon aide à la jeune femme qui était éclairagiste-en-chef, Jo Soubirous, et j’étais venu en renfort pour les éclairages. Ça avait dû lui plaire. »

Serge Franklin compose pour d’autres compagnies théâtrales et dans tous les styles, du classique au très moderne: « Avoir des sons étranges attire les créateurs. J’ai fait beaucoup de musiques pour des pièces avant-gardistes, très hippies, avec des acteurs à moitié à poil. » Au gré des pièces, il retrouve Diane Kurys et Alexandre Arcady (notamment au Théâtre Jean Vilar de Suresnes) avec qui il va collaborer comme compositeur de musiques de films mais ça, c’est une autre histoire…


PRODUCTIONS ET ÉDITIONS SONORES / DAPHY


Claude Dejacques
N’ayant plus de contrat chez CBS, en recherche d’une autre maison de disques en tant que chanteur, Serge Franklin, sur les conseils de sa directrice artistique Sophie Makhno, rencontre le directeur artistique Claude Dejacques : « Claude Dejacques était un grand directeur artistique chez Philips, on lui doit notamment tout un travail avec Gainsbourg, comme « Je t’aime moi non plus » et les histoires pourries qu’il y a eu autour avec Bardot qui ne voulait plus chanter, Gainsbourg fou de rage, etc. J’ai fait des disques avec lui chez Philips, notamment sur Bouddha, et il m’a encouragé à faire des arrangements. Je lui dois énormément, tout comme Jean-Louis Barrault et Lucien Morisse, qui m'a signé chez AZ et m'a encouragé, même si ça n'a pas marché. Un jour, Claude Dejacques présente en commission chez Philips quelques chansons que j’avais écrites et elles sont refusées. On a un rendez-vous, et il me dit qu’il monte en dehors de Philips une collection, « Pour recevoir vos amis comme » pour la maison de disque de Didier Appert (Productions et Éditions Sonores). Le premier volume est sur Jaïpur. »



Serge Franklin : Bhupali


Serge Franklin participe comme arrangeur à la plupart des disques de cette collection d’illustration sonore, distribuée par Pathé : « C’était une assez grosse distribution. Tous se sont vendus raisonnablement, notamment celui sur les Caraïbes, qui était un vrai succès car il est dansant. Mais celui sur Kyoto a fait un bide noir, on n’a dû en vendre qu’une dizaine. C’était dommage, car j’avais trouvé une super joueuse de koto, une japonaise très gentille et très jolie. Et un jour je vais au cinéma avec ma femme, et une pub pour Obao passe avec « Sakura, sakura ». C’était l’arrangement que j’avais fait pour le disque Pour recevoir vos amis comme à Kyoto. Ma répartition SACEM était chétive à l’époque, et elle a fait un bond, je recevais l’équivalent de 3.500€ par trimestre juste pour cet arrangement. Pour un mec qui jouait dans les cabarets pour 30€ par soirée, ça avait arrangé les choses. » Dans chaque disque, Claude Dejacques autorise Serge Franklin à glisser au moins une de ses compositions personnelles : « Ça me faisait travailler dans des styles différents, mais évidemment dans la couleur du disque ».

Le succès de la collection incite vraisemblablement Didier Appert à créer un sous-label de Production et Éditions sonores, le label Daphy (distribué par Sonopresse), entièrement consacré à l’illustration sonore. Les collections du label sont supervisées par Claude Dejacques, et Serge Franklin est associé comme arrangeur à la plupart des nouvelles collections : « Musiques et instruments insolites » (Serge Franklin travaille sur celui sur les structures sonores Baschet et celui sur la harpe celtique), « Les itinéraires de l’évasion » (collection « cousine » de « Pour recevoir vos amis comme ». Serge Franklin en arrange trois sous son vrai nom (Alain Amaraggi) et un sous son nom d’artiste) et enfin « Pleins sons » (sous son nom d’artiste, et sous les pseudonymes d’ « Alphonse et son kitch ensemble » et « The Western Pioneers »).
Console du Studio Gaffinel
Ces disques sont enregistrés au Studio Gaffinel (rue de l’abbé Grégoire). « Je vivais à Montparnasse, et le studio n’était pas loin de chez moi. Le patron de Gaffinel était un homme du Sud-Ouest, très sympa, bon vivant. Un jour il m’a demandé si je ne voulais pas acheter son studio. Il ne le vendait pas cher, mais j’ai refusé, car je commençais déjà à préparer un home studio, avant que ce ne soit à la mode. Beaucoup de techniciens venaient pour m'aider à construire un studio dans mon appartement pour ne pas que ça gêne les voisins. J’ai eu très vite un des premiers projecteurs qu’on mettait au plafond, et un grand écran. Je servais de cobaye, on prenait des photos chez moi, et j’avais en échange des tarifs préférentiels. La technologie me passionnait. J’ai eu un des premiers synthétiseurs en France, que j'étais allé chercher en Angleterre et qui ressemblait à une boîte d'acupuncture, et un des premiers ordinateurs, au début un Texas Instruments, puis quand Apple est arrivé, c'était une révélation. »

L’ingé-son d’une grande partie des séances des disques Daphy était Dominique Blanc-Francard. « Il a un studio en Normandie à Deauville, pas très loin de chez moi. Il faudra que j'aille le voir un jour. On s'est un peu perdu de vue, mais je le suis sur Facebook. On était absolument tombé copain comme cochon avec Dominique. Un jour, j’ai fait une plage de près de 20 minutes avec des sons étranges, avec lui. Il était en train d’étalonner des multi-pistes et se servait d’une fréquence que je trouvais extraordinaire, il n’y avait pas de synthétiseur à l’époque. Et je me suis amusé avec ce truc. On s’est servi de ça il me semble sur l’album Pour recevoir vos amis comme à Ouagadougou, c’était de la musique plus que contemporaine, mélangée à des percussions africaines, dans une improvisation complète. C’était formidable, très marrant, et Didier Appert était fou de joie. »

Pour la collection « Pleins sons » (disques sortis vers 1973), Serge Franklin se penche sur le répertoire des films de Marilyn Monroe, Marlene Dietrich, Vincent Scotto, Disney, Charlie Chaplin, John Wayne, Gérard Philipe, Prévert et Kosma. « On n’avait pas beaucoup de budget, donc je ne pouvais pas prendre 50 musiciens, mais quand j'avais besoin de plus de monde pour la qualité du disque, Claude me défendait. Et on pouvait aussi s'arranger en créant un effet de masse grâce aux re-recordings. Je n’étais pas payé, je touchais seulement les droits d’arrangeur et les droits sur le titre inédit que je composais. Et j’avais quartier libre pour choisir les titres que je voulais arranger. J’aimais beaucoup le cinéma donc je n’avais pas de difficultés à trouver les chansons des grands films de l’époque, même sans l’aide d’internet. »

L’album sur les films interprétés par Gérard Philipe lui permet quelques grandes rencontres : « Pour Fanfan la tulipe, j’ai rencontré le compositeur Maurice Thiriet. Il habitait tout près du Trocadéro dans une petite maison qui lui permettait d’avoir son grand piano pour travailler. Il était déjà relativement âgé, et il m’a reçu tellement gentiment ! Il m’a donné une réduction d’orchestre de Fanfan la tulipe et m’a dit que je pouvais en faire ce que je voulais. J’ai discuté avec lui, et il m’a appris que pendant la guerre, les juifs n’avaient pas le droit d’écrire de la musique de film, ils avaient été exclus de beaucoup de professions. Maurice Thiriet était très ami avec Joseph Kosma, et donc il a signé pour lui les musiques que faisait en secret Kosma. C’était interdit, et dangereux. Il lui reversait de l’argent en cachette, et a régularisé tout après la guerre auprès de la SACEM.
Pour préparer le disque, j’ai également rencontré René Cloërec, compositeur de la musique du
Rouge et le noir, c’était un homme très secret qui vivait dans une maison en dehors de Paris, j’étais allé en 2 CV.
Quant à Jean Wiener, qui était beaucoup plus populaire pour beaucoup de raisons, je l’ai rencontré chez Barrault. Pour
Sous le vent des îles Baléares (1972), Jean-Louis avait fait un mélange de deux pièces en hommage à Claudel. Jean Wiener avait presque 80 ans et la pêche d’un homme de 20 ans. Il jouait la partition de Honegger en réduction de piano, et moi je faisais de la musique très improvisée, avec du koto vietnamien et quelques flûtes et petites percussions. C'était extraordinaire, et le soir, on jouait ensemble, et il me faisait des blagues musicales d’un niveau très élaboré. Le soir de Noël, il a joué « Petit Papa Noël » en truquant les accords. Quel homme merveilleux. »


« À la belle étoile » (J. Prévert, J. Kosma, arrgt S. Franklin)
avec Vincent Munro, Anne Germain, Jean Stout et Géraldine Gogly


Pour l’album Pleins sons sur les musiques des films de Jacques Prévert et Joseph Kosma, Joseph Kosma est décédé depuis peu, mais Serge Franklin arrive à joindre Jacques Prévert : « Prévert était un ami de mon beau-père. Ça datait du groupe Octobre. Mon beau-père n’était pas dans le milieu artistique, il était hôtelier, mais il donnait à manger à ceux qui crevaient la dalle. Il m’a donné les coordonnées de Prévert. J'ai appelé Prévert et lui ai demandé s’il accepterait de faire une petite préface pour le disque, mais il a refusé. Il m’a dit qu’en temps normal il ne répondait plus au téléphone, qu’il ne voulait rien faire, et ne plus rien entendre de ce métier. »
C'est finalement... Jean-Louis Barrault qui préface le disque.

Pour cet album, Serge Franklin emploie très exceptionnellement des chanteurs, les autres disques étant principalement instrumentaux. « J’ai chanté « Rio Bravo » dans le disque sur John Wayne, et pour le disque sur Marlene Dietrich, Dietrich était encore vivante mais elle n’aurait jamais voulu venir, donc j’ai demandé à une amie allemande âgée, Suzanne Ney, femme d’un très grand peintre suisse (et elle-même ancienne élève de Kandinsky au Bauhaus), Jean Leppien, de venir lire un texte sur « Lili Marleen ».
Pour le Prévert et Kosma, Claude et moi avons eu l’idée de solliciter des chanteurs, ce n’étaient pas des adaptations, mais vraiment le patrimoine du cinéma français. On a demandé à Jean Stout de convoquer une équipe de choristes, et on a négocié auprès de Didier Appert pour qu’ils aient un supplément de cachet. Je garde de très bons souvenirs de ces enregistrements car il n’y avait pas de pression. Lorsque j’ai des séances d’orchestre avec 70 musiciens en face de moi, des choristes, etc. j’ai mal au ventre en arrivant au studio. Mais là sur ces musiques magnifiques, c’étaient des arrangements simples qui laissaient beaucoup de place aux musiciens et aux chanteurs. Les chanteurs prenaient beaucoup de plaisir et tout était dans la bonne humeur. On se distribuait les couplets comme ça, et ils savaient que j’allais leur demander un arrangement de tierce ou de quarte avant même de le dire. Anne Germain disait « Je ferai la 7ème, puis ensuite je ferai comme ça, tu vas voir, ça va être joli ». Qu’est-ce que tu vas embêter des gens comme ça, j’aurais été bien prétentieux. Et pour les musiciens, pareil. Je ne mettais parfois que la grille pour l’accordéoniste, je ne vais pas l’enquiquiner en lui donnant des notes sur une chanson qu’il a jouée une centaine de fois dans des bals. Idem pour les guitaristes, qui me proposaient un petit contrechant à la Django. Je vais les retrouver pour
Le Coup de Sirocco (1979) : Michel Gésina et Fernand Garbasi. Tous deux étaient pieds-noirs, donc quand ils ont vu le film, ils étaient au bord des larmes. Ils m’ont fait des propositions, que j’ai gardées. Pour la batterie j’avais souvent André Arpino et Marc Chantereau ou l’un de ses copains aux percus. Je les ai également retrouvés plus tard dans des musiques de films. Parfois ils me disaient « Il faudrait qu’on le fasse à l’octave en-dessous car là ça nous gêne », mais ils le faisaient dans la discrétion et l’amitié »
Les chanteurs sont principalement Géraldine Gogly (créditée Anne Géraldine sur la pochette du disque) et Jean Stout (crédité Jean Start).
L’autre chanteur masculin est Vincent Munro (chanteur lyrique venu en France dans les années 50, avant de faire une carrière de choriste studio et de disparaître prématurément en 1979). Sa voix ne fait pas partie de celles que je sais identifier. J’aurais eu tendance à mettre toutes les chansons de baryton et ténor à son crédit, mais mon pressentiment que Jean Stout (connu habituellement comme basse chantante ou profonde) a pu en enregistrer en voix de baryton m’est confirmé par Serge Franklin. « Stout pouvait faire un timbre à la Montand, il y a plusieurs morceaux dans ce style. Pour « Compagnons des mauvais jours », je ne sais plus si c'était parce que je trouvais la mélodie moins intéressante, mais je lui ai demandé de parler le texte, et il était très bien, il aurait pu faire de la radio »
Anne Germain, en plus des chœurs, n’a que deux soli : une vocalise solo dans « Tu étais la plus belle » et un couplet avec texte dans « À la belle étoile », mais ces soli sont remarquables par ses qualités exceptionnelles d’interprète. Sa façon de dire « ils l’ont assai…sonné » n’est pas sans rappeler son évocation des chanteuses réalistes dans la « Jésus Java » de Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil.
Françoise Walle est créditée sur le disque mais ne chante a priori pas comme soliste. « Françoise Walle était l’une des choristes les plus prises à l’époque. Ça m’était arrivé de la demander sur des publicités, et elle refusait parfois, on ne l’avait pas facilement. »

Ces enregistrements sont une petite bulle de bonheur (mention spéciale pour « Les enfants qui s'aiment », « À la belle étoile » et « Tournesol »), avec de jolies mélodies, quelques harmonies jazz, etc. Les bandes ont malheureusement été détruites, mais le producteur Clément Fontaine (Disques Cinémusique) décide de rééditer à partir des 33 tours une partie des titres du Pleins sons Gérard Philipe, et la plupart des Prévert-Kosma en 2004. Il me répond : « J'avais déjà un intérêt pour Serge Franklin puisque j'ai commencé ma carrière de producteur phonographique en 2002 avec un CD regroupant deux de ses musiques de films, Une petite fille particulière / Le Prince des imposteurs. Mais, très vite, d'autres labels en France ont pris la relève pour ressortir d'autres de ses enregistrements, principalement en numérique. Comme personne ne semblait intéressé par ces Pleins sons de 1973, j'ai décidé de le rééditer en bonne partie. J'aime ce répertoire et l'approche rafraîchissante qu'a adoptée Franklin dans ses arrangements. De plus, la voix d' Anne Germain me plait beaucoup. J'ai ressorti une première fois les 15 pièces en 2004 sur un coffret de 4 CDs intitulé Musiques de l'âge d'or du cinéma français, dont il subsiste peu de traces aujourd'hui. »

Depuis mai 2026, ces titres sont désormais grâce à Cinémusique sur les plateformes de streaming (et en téléchargement légal sur Qobuz).
Voici mon relevé de voix pour le Prévert-Kosma, en vous souhaitant une bonne écoute:

« Chanson du vitrier » (du film Adieu Leonard)
Duo: Jean Stout (a priori) et Géraldine Gogly
https://www.youtube.com/watch?v=eM0DrjdCyY4

« Complainte de Gilles »  (du film Les Visiteurs du Soir)
Duo: Vincent Munro (a priori) et Françoise Walle (ou Géraldine Gogly, mais plus probablement Françoise Walle)
Et groupe vocal mixte
https://www.youtube.com/watch?v=2PfO2mgNP7Y

« À la belle étoile » (du film Le Crime de Monsieur Lange)
Solo 1 (boulevard de la Chapelle): Vincent Munro
Solo 2 (boulevard Richard Lenoir): Anne Germain
Solo 3 (boulevard des Italiens): Jean Stout
Solo 4 (boulevard de Vaugirard): Géraldine Gogly
Et groupe vocal mixte dont Françoise Walle (lead soprano) et Jean Stout https://www.youtube.com/watch?v=177sWjDu0jI

« Tournesol » (du film Souvenirs perdus)
Groupe vocal mixte
https://www.youtube.com/watch?v=OmZZNkgjaE0

« Quai du Point du Jour (Instrumental en hommage à Jacques Prévert et Joseph Kosma) »  
Sifflements et groupe vocal mixte
https://www.youtube.com/watch?v=iXBvDdBPInw

« Compagnons des Mauvais Jours » (du film Souvenirs perdus)
Solo (parlé): Jean Stout
https://www.youtube.com/watch?v=40fHHhtOTEc

« Chanson de l'eau » (du film Aubervilliers)
Duo: Géraldine Gogly et Françoise Walle
Et groupe vocal mixte
https://www.youtube.com/watch?v=klbrYugjd3g 

« Tu étais la plus belle » (du film Le soleil a toujours raison)
Solo 1 (vocalise): Anne Germain
Solo 2: Jean Stout
Solo 3: Géraldine Gogly
Et groupe vocal mixte
https://www.youtube.com/watch?v=ZFO0GdkI5D0

« Baptiste (Ballet) » (du film Les enfants du Paradis)
Solo: Jean Stout (a priori)
https://www.youtube.com/watch?v=nEQuExXHMgo

« Les feuilles mortes » (des films Les Feuilles Mortes, Les portes de la nuit, Souvenirs Perdus)"
Soliste : Géraldine Gogly
Et groupe vocal mixte
Titre non réédité

« Les enfants qui s'aiment » (du film Les portes de la nuit)
Groupe vocal mixte
Solo 1: Jean Stout
Solo 2: Vincent Munro
Solo 3: Géraldine Gogly
https://www.youtube.com/watch?v=z0DLNhZM6so

« La pêche à la baleine » (du film La Pêche à la baleine)
Diverses voix solistes (dont Géraldine Gogly) difficilement identifiables car truquées
Titre non réédité


Serge Franklin revisite les classiques du cinéma français est en téléchargement légal sur Qobuz :
https://www.qobuz.com/us-en/album/serge-franklin-revisite-les-classiques-du-cinema-francais-serge-franklin/pb8rdirltzkxu

La plupart des musiques de films de Serge Franklin sont rééditées chez Music Box Records :
https://www.musicbox-records.com/fr/9-franklin-serge


Émission Cinéma Song (17/04/2014) de Thierry Jousse consacrée à Serge Franklin :
https://www.radiofrance.fr/francemusique/podcasts/cinema-song/une-soiree-avec-serge-franklin-8016850



Suivez toute l'actualité de Dans l'ombre des studios en vous abonnant à la page Facebook.