Autre chanteur accompagné : Pat Boone : « Il est toujours en vie et nous avons travaillé ensemble sur plusieurs de ses albums, car il les enregistrait pour le label Dot Records, pour lequel j’ai beaucoup travaillé. La dernière fois que je l'ai vu, je me rendais à l'aéroport en voiture : il y avait une route qui partait d'Hollywood et menait pratiquement tout droit à l'aéroport. Et alors que je roulais vers l'aéroport, Pat Boone y allait aussi, il conduisait une Ford Mustang. Il m'a dépassé, a klaxonné et m'a fait signe de la main, car il m’avait reconnu du studio. C’était assez inhabituel. C'est le dernier souvenir que j'ai de Pat Boone. Cela dit, je le vois encore de temps en temps à la télévision, mais il a vieilli. Il avait une fille prénommée Debby, qui chantait « You Light Up My Life » et c'était tout simplement magnifique. Elle a essayé d'en chanter d'autres, mais elles n'ont pas vraiment trouvé leur public. »
Bob travaille aussi pour le trublion (méconnu chez nous, mais célèbre aux États-Unis) Weird Al Yankovic : « J’ai travaillé sur deux de ses albums. L’album avec « Eat it » (1984) a été récompensé et je suis crédité sur le disque, que j’ai, mais si je croisais Weird Al Yankovic dans la rue, je ne le reconnaîtrais pas car je ne me souviens plus de la séance, à part de l’une de ses choristes, qui me plaisait beaucoup. Après la séance, elle partait en vacances aux Bahamas avec son compagnon. Et ça ne m’aurait pas déplu d’être à la place du compagnon en question (rires). »
Weird Al Yankovic : Eat it
(Bob chante la voix de basse soliste)
MUSIQUES DE FILMS
« J’ai fait beaucoup de choeurs dans des musiques de films. On pouvait être convoqué une demi-journée , mais le plus souvent c’était une journée complète car ils ne savaient pas à quelle heure ils allaient avoir besoin de nous. On gagnait beaucoup d’argent pour ne chanter qu’un ou deux airs. Aux cafés des studios il y avait des donuts. On n’avait pas de portables, on passait du temps à lier connaissance avec les autres chanteurs et à jouer aux échecs, aux cartes, à téléphoner avec les téléphones muraux ou parfois juste à faire la sieste. »
Bien que plus souvent choriste que soliste (les soli sont plus généralement attribués aux ténors, et le baryton et la basse « stars » de l'époque sont Bill Lee et Thurl Ravenscroft), Bob chante dans plus de 300 musiques de films. Chaque semaine, il continue de toucher des droits dessus, qui lui viennent de tous les pays. Parmi ces films et séries : Mary Poppins (1964), Deux têtes folles (1964), Les sept voleurs de Chicago (1964), La Mélodie du bonheur (1965), When the boys meet the girls (1965), La grande course autour du monde (1965), Comment le Grinch a volé Noël ! (1966), Les Demoiselles de Rochefort (version anglaise, 1967), Babar le petit éléphant (1968), Scooby-Doo (1969), Babar en Amérique (1971), L’apprentie sorcière (1972), The Thanksgiving that almost wasn't (1972), Le petit monde de Charlotte (1973), La petite maison dans la prairie (1974), Mame (1974), La croisière s’amuse (1977), Peter et Elliott le dragon (1977), Apocalypse Now (1979), Les Muppets, le film (1979), Scooby-Doo à Hollywood (1979), The Blues Brothers (1980), Tout l’or du ciel (1981), Missing (1982), Poltergeist (1982), Yes, Giorgio (1982), Les malheurs de Heidi (1982), La quatrième dimension (1983), Indiana Jones et le Temple maudit (1984), Seize bougies pour Sam (1984), Golden Child : L'Enfant sacré du Tibet (1984), Out of Africa (1985), Trois amigos (1986), Une baraque à tout casser (1986), Sacrée famille (1987), Au fil de la vie (1988), Les fantômes d’Halloween (1988), La petite sirène (1989), Maman j’ai raté l’avion (1990), À la poursuite d'Octobre rouge (1990), Maman j'ai encore raté l'avion (1992), Swing Kids (1993), Les Trois Mousquetaires (1993), Apollo 13 (1995), Apollo 11 (1996), Air Force One (1997), Titan A.E. (2000), etc.
Bob travaille plusieurs fois pour John Williams : « J’ai notamment fait les chœurs des deux Maman j'ai raté l'avion, ces films sont super et ont eu un gros succès populaire. C'était souvent mon ami chanteur Jimmy Bryant qui me convoquait pour les séances de John Williams. Jimmy travaillait comme orchestrateur pour lui (par exemple Un si gentil petit gang (1967), ndlr), car quand on est un compositeur aussi demandé on a parfois besoin de collaborateurs pour écrire dans le même style. Je me souviens d’une séance qui, je crois, était pour John Williams. Il y avait environ 16 violonistes et il avait écrit un tas de doubles-croches. Le premier violon est venu le voir et lui a dit : « À ce tempo, nous ne pouvons pas jouer ces doubles-croches ». Et John Williams a répondu : « C’est à ça que je veux que ça ressemble : à seize violonistes qui essaient de jouer des doubles-croches ». Il préférait l'émotion à la perfection musicale pour cette scène, et c’est ce qu'il s’est passé. C’était génial. »
 |
| Henry Mancini |
Il collabore également avec Henry Mancini, sur des films comme La grande course autour du monde (1965) : « Hank était très talentueux. Sa femme, Ginny Mancini, était chanteuse, j'ai chanté plusieurs fois avec elle. Anita Kerr avait fait un album de reprises de Mancini, juste avant que je rejoigne le groupe. Ils étaient de bons amis. Lors d’une séance avec elle, il est venu lui rendre visite. Il connaissait aussi bien dans le groupe Gene Merlino. Henry l’avait appelé une fois, il venait de se couper les doigts en voulant récupérer quelque chose qui était tombé dans sa poubelle. »
Parmi ses meilleurs souvenirs de musiques de films, À la poursuite d’Octobre rouge (1990) de Basil Poledouris : « Un danseur de ballet de Los Angeles avait emmené sa petite-amie, une femme sublime, et russe elle aussi. Elle a essayé de nous apprendre à chanter russe. On s’est alignés devant l’orchestre et elle se rapprochait de nous pour entendre si on chantait avec un bon accent ou pas. »
Basil Poledouris : Hymn to Red October
(du film À la poursuite d'Octobre Rouge)
Autre film marquant, Tout l’or du ciel (Pennies from heaven, 1981), juke-box musical dans lequel Steve Martin, Bernadette Peters et Jessica Harper chantent en playback des chansons des années 30, la plupart dans des enregistrements d’époque. Mais certains morceaux sont enregistrés spécialement pour le film, et Bob est ainsi sollicité avec trois autres chanteurs pour chanter « Life is just a bowl of cherries » (standard des années 30) dans le style des Mills Brothers, avec un son vieilli : « J’avais enregistré la chanson avant le tournage, et Jessica Harper fait semblant de chanter sur mes « boum boum boum », c’est réussi et j’ai bien aimé ce film. »
Bob Tebow me chantonne "Life is just a bowl of cherries" pendant notre interview
Suivi de la scène du film (chant: Walt Harrah, Gene Merlino, Vern Row et Bob Tebow)
 |
Enregistrement de la version anglaise des Demoiselles de Rochefort Bob est au 1er rang (3ème en partant de la droite) entre Bill Lee et Ron Hicklin |
Puisqu'on parle de films musicaux, Bob fait partie des chanteurs qui ont enregistré à Hollywood la musique de la version anglaise des
Demoiselles de Rochefort (1967), en compagnie de Jacques Demy et Michel Legrand :
« De la même manière que Cary disait à Judy Garland « Judy, Judy, Judy », Michel Legrand disait à Jackie Ward (voix chantée américaine de Solange, ndlr) « Jackie, Jackie, Jackie » après chacune de ses prises, avec à chaque fois de plus en plus d’admiration. » Et puisqu'on parle de Michel Legrand, Bob a une affection particulière pour Christiane Legrand et les Swingle Singers :
« Lors d’une tournée d’un mois en Europe, j’étais à Paris avec trois autres choristes studio de Hollywood : Jimmy Bryant, Loulie Jean Norman et Peggy Clark. Jimmy avait arrangé et enregistré la musique d’un club parisien, où on nous avait offert le dîner-spectacle et une visite des coulisses pour dire bonjour au directeur avec qui Jimmy avait travaillé. Deux Swingle Singers sont venus nous voir. Leurs albums étaient adulés par tous ceux qui connaissent la difficulté de leur travail. J’ai plusieurs de leurs vinyles. Ils étaient incroyables. » |
Photo dédicacée par Lucille Ball à Bob Tebow |
Autre souvenir : le film musical
Mame (1974), dans lequel Bob, non seulement enregistre les choeurs en studio, mais apparaît aussi dans le film (reprise de « It's today ») :
« Le film était réalisé par Gene Saks, qui était le mari de Bea Arthur. Comme on jouait les boys de Bea Arthur, la production avait besoin de choristes plus grands qu'elle. Dans cette scène, il y a aussi Lucille Ball. Elle était remarquable. Malgré un emploi du temps très chargé, elle prenait beaucoup de temps pour s'investir dans l'aide aux enfants placés. Je me souviens d'une femme enceinte qui attendait sur les lieux du tournage pour lui parler. »
Beatrice Arthur chante "It's today (reprise)" dans Mame (1974)
Choristes de gauche à droite : Roger Tallman, Bob Tebow, Jim Wheeler, Kerry Chater et Dick Bolks
 |
| Julie Andrews |
Bob Tebow fait partie des choeurs de plusieurs grands classiques Disney : « J’ai chanté dans de nombreuses B.O. de Disney, mais je ne me souviens plus des titres à part La Petite Sirène (1989) qu’on a enregistré en deux ou trois jours et Mary Poppins (1964). Avec Julie Andrews, j’ai aussi fait La Mélodie du bonheur (1965) et un show télé avec elle, pendant une année. Julie Andrews était vraiment la personne la plus adorable qui soit. Elle semblait un peu protégée car très jeune déjà, elle était très respectée et protégée. Et je me souviens que nous avons organisé après la dernière émission une fête pour l'équipe : on se retrouvait tous pour boire un verre, discuter, et ainsi de suite. On projetait aussi des « bêtisiers », des séquences amusantes ou intéressantes qui avaient été mises de côté. Et à un moment donné, on voyait Julie en train de chanter. Elle s'est trompée dans les paroles ou la mélodie, un truc du genre. Elle a lâché un: « Merde ! » Tout le monde a éclaté de rire, car ce n'était pas du tout le genre de Julie. »
Il collabore à des dessins animés d'autres studios, comme Le petit monde de Charlotte (1973) : « Je ne me souviens plus des séances, mais je l’ai vu plusieurs fois. C’est un film d’animation très mignon, avec une araignée. On a fait pas mal de séances pour ce film, mais certains morceaux n’ont pas été utilisés et n’ont donc pas généré de droits. Le barbershop quartet a été enregistré par Thurl Ravenscroft, Bill Lee, Bill Cole et un quatrième choriste. »
LES GROUPES VOCAUX
 |
| Bob avec les Ray Conniff Singers |
Après sa collaboration avec le Jack Halloran Quartet, Bob fait partie de nombreux groupes vocaux de l’époque (certains dans lesquels il est titulaire, et d’autres dans lesquels les choristes sont interchangeables selon les séances). Parmi eux The Ray Conniff Singers : « Chez Ray Conniff, certains participaient aux concerts et aux émissions de télévision mais pas moi. En revanche, j’ai enregistré cinq ou six de ses albums (dont Speak to me of love, ndlr). Ray Conniff était drôle. A chaque fois il transportait son trombone mais il n’en jouait pas, il le gardait à son bras. »
The Ray Conniff Singers : Speak to me of love (1964)
adaptation de "Parlez-moi d'amour"
Il travaille également avec le chef d’orchestre Ray Charles et ses Ray Charles Singers. « Ray Charles avait principalement fait sa carrière à New York. Quand il est venu sur la côte ouest, à la fin de sa carrière, il a pris surtout des choristes, qui étaient à Los Angeles depuis plus longtemps que moi et avaient déjà un nom dans le métier. Mais j’ai travaillé plusieurs fois avec lui, notamment pour un album de Noël de Perry Como, à San Francisco. Perry Como était adorable. Avec Bill Cole et nos femmes respectives on était allé dîner au restaurant. J’ai commandé des verres, dont un daiquiri glacé. Ma femme ne buvait pas beaucoup, mais Perry a commandé une autre tournée pour notre table. Puis, en partant, il est venu nous saluer. Ma femme avait relevé son verre un peu trop vite, et il y avait du daiquiri partout sur sa robe, elle était terriblement gênée. »
Autre groupe vocal important : les Johnny Mann Singers. « J’ai chanté dans son groupe et fait beaucoup d’enregistrements avec lui, dont peut-être huit ou neuf albums parmi les trente albums des Johnny Mann Singers, et on a également fait une fois un concert à New York. Quand on est freelance comme moi, on chante avec tous les groupes. Je ne me rappelle plus tous les noms, mais c’était fou. Johny était un grand arrangeur. Dans la vidéo que vous me montrez, on voit un vieux micro RCA type 44. On les utilisait à l’époque et ils étaient très bons pour la prise de voix. »
Les Johnny Mann Singers en 1964
Enregistrement des jingles de la radio KCRA
avec sous la direction de Johnny Mann : Loulie Jean Norman, Sally Sweetland, Peggy Clark, Sue Allen, Bill Lee, Alan Davies, Bill Cole, Thurl Ravenscroft.
(Identification des choristes: Lincoln Briney)
 |
The Anita Kerr Singers A. Kerr, G. Merlino, J. Ward et B. Tebow |
En 1965, la chanteuse Anita Kerr recrute Bob pour son quatuor les Anita Kerr Singers. « Anita était née à Memphis (Tennessee). Elle s’est installée à Nashville pour faire de la musique. Elle a monté un groupe là-bas, dont faisait partie Louis Nunley (futur membre des Jordanaires, ndlr). Elle y a travaillé pendant 10 ou 12 ans, puis a divorcé de son mari. Elle a rencontré lors d’une tournée en Europe un impresario suisse, Alex Grob. Elle est revenue aux États-Unis, il l’a rejointe, ils se sont mariés et se sont installés à Los Angeles. Elle travaillait beaucoup, et je travaillais ponctuellement avec elle. Un jour, elle m’a appelé pour me demander de participer à l’enregistrement du disque de George Beverly Shea, un chanteur de gospel. Elle a appelé aussi mon ami Bill Cole, mais il avait un engagement ailleurs, donc Anita a finalement appelé Gene Merlino. Gene et moi sommes devenus amis depuis ce moment-là. Anita était soprano et arrangeuse, et B.J. Baker alto (elle sera remplacée par Jackie Ward en 1969, ndlr). Il y avait beaucoup de travail à faire pour cette séance, et à la fin, Alex s’est retiré et il est revenu avec une bouteille de champagne frais qu’il venait d’acheter chez un caviste, et des verres en plastique. On a ouvert la bouteille, et Anita nous a dit qu’on faisait partie de son groupe si on le souhaitait. Et bien entendu, on le voulait. »
Les Anita Kerr Singers (Anita Kerr, Jackie Ward Gene Merlino et Bob Tebow)
présentent une leçon d'harmonisation pour la télévision néerlandaise
Les albums s'enchaînent: « Nous étions très occupés à réaliser des jingles pour des stations de radio et des chaînes de télévision, et des disques. Avec Jack Halloran on faisait principalement des chœurs pour d’autres chanteurs, et peu de disques avec notre répertoire. Alors qu’avec Anita, on a fait au moins une douzaine d’albums. Et être connecté à Jack Halloran et accepté par Anita Kerr m’a permis de me faire connaître et j’ai énormément travaillé en studio. »

Bob garde un éternel respect pour Anita. « J’admirais tellement Anita, elle était si talentueuse. Une personne incroyable, très respectée. C’était elle qui choisissait les chansons qu’on reprenait, s’occupait des contrats, etc. Je ne peux pas dire que j’ai des disques préférés parmi ceux que j’ai faits pour Anita, car ils sont tous bons et tous un peu différents. Il y a par exemple celui sur Burt Bacharach, et aussi celui sur Bert Kaempfert, avec des chansons vraiment bonnes et de jolis arrangements d’Anita. Je me souviens de l’enregistrement. La veille, Gene Merlino et moi étions à Las Vegas pour aller voir des amis à nous qui travaillaient là-bas. On a conduit toute la nuit pour rentrer dans nos appartements à Los Angeles. Et le lendemain, qui était un samedi, on a pris un café et enregistré tout l’album en une journée. Mais j’ai quand même un petit faible pour l’un des premiers albums, Slightly Baroque, d’autant que j’adore la musique classique et le baroque, même si tous les titres de l’album n’étaient pas baroques. Anita composait et arrangeait si bien. Au lieu de simplement enchaîner les couplets — vous voyez, en traînant un peu la patte d'un couplet à l'autre, et ainsi de suite —, elle y glissait des petits solos ; elle faisait peut-être chanter une partie aux filles et une autre aux garçons. Puis elle montait d'un demi-ton. C’était intéressant. J’ai chanté pour beaucoup de gens, dont certains avec qui les arrangements étaient trop attendus. On voyait venir de loin qu’il y aurait un changement de tonalité au deuxième couplet. »
The Anita Kerr Singers : Love
Peut-être en raison du mix, on a parfois l’impression que l’effectif du groupe est plus important qu’un simple quatuor. « Généralement, tout était écrit pour quatre voix, deux femmes et deux hommes, et nous n’étions qu’un par voix. Mais je suis d’accord avec toi, on sonne comme un groupe plus grand. Dans certains disques nous avons fait du re-recording, et dans d’autres non. Parfois, nous ajoutions quelque chose comme une division de la basse sur la dernière note, pour passer à une quinte au-dessus de la tonique. Pour le Bert Kaempfert, on a eu un troisième homme, Bill Lee qui est venu en renfort. »
Les Anita Kerr Singers remportent un Grammy Award pour leur très belle reprise de « A man and a woman » (1966), mais l'un des albums les plus reconnus des Anita Kerr Singers est certainement Reflects on the hits of Burt Bacharach & Hal David (1969). L’arrangement a cappella de « A house is not a home » est de toute beauté, et pourtant… la première phrase contient une erreur de texte, qui provoque un contre-sens (« a chair is still a chair » est transformé en « a chair is not a chair »). Bob s’en souvient : « Anita avait fait une erreur de retranscription dans les paroles, le problème de sens ne l’a pas choquée, et nous non plus, puisqu’on l’a enregistré comme ça. »
The Anita Kerr Singers : A house is not a home
Bob fait partie du groupe jusqu’en 1970, année où Anita déménage en Suisse. « La dernière fois que nous nous sommes vus et que nous avons chanté ensemble, c’était pour les Edison Awards à Amsterdam, aux Pays-Bas. On a reçu le prix et on a chanté a cappella « A house is not a home » de Burt Bacharach. C’était une magnifique expérience. À la fin, tout était très calme. Et tout d’un coup les gens ont applaudi et tapé du pied, c’était dans un grand bâtiment industriel, il y avait peut-être 4.000 spectateurs. Ensuite, Gene et moi sommes parfois allés lui rendre visite en Suisse. C'était un peu comme au bon vieux temps, à discuter de tout et de rien. Son mari Alex Grob et elle ont acheté un studio qu’ils ont revendu plus tard au groupe Queen. Alex était l’impresario d’une jeune femme qu’il accompagnait à travers l’Europe. Je ne pense pas qu’il voyait Anita très souvent. Puis il est revenu. Anita a continué à travailler à Londres et aux Pays-Bas. »
 |
Gene, Anita, Suzanne et Bob chantant au dîner précédant le concert de retrouvailles (2000) |
Les Anita Kerr Singers se retrouvent en 2000 pour un concert. « On a fait ce qu’on appelle « a reunion » (un concert de retrouvailles, ndlr) vers Kansas City. Jackie Ward ne pouvait pas participer au concert, donc l'une des filles d'Anita, Suzanne, l'avait remplacée. Anita nous avait envoyé les playbacks orchestraux de cinq morceaux qu’on avait déjà chantés, afin qu’on puisse s’entraîner. Et on a chanté avec un orchestre (Independance Symphony Orchestra, ndlr), pour lequel elle avait composé également une symphonie western. Le public était nombreux. Je n’étais pas très à l’aise d’être là car je n’avais pas chanté depuis longtemps. Et la voix est un muscle. Si tu ne l’utilises pas, c’est fichu. Mais c’était un grand moment, et j’ai été surpris de constater que je chantais toujours bien. »
Bob participe ensuite à d’autres ensembles vocaux comme Paul Johnson Orchestra & Chorus, dans un répertoire principalement religieux. « Paul aimait plaisanter. Un jour, il dit aux autres chanteurs : si Tebow meurt, je le tue. ». J’ai beaucoup travaillé avec lui, mais j’ai encore plus travaillé avec Dick Bolks. On a peut-être fait ensemble 25 albums de gospel. Dick s'occupait de tous les arrangements, pour les voix et souvent pour l'orchestre. Il travaillait énormément, et ce n’était pas le même ensemble vocal du début à la fin. On commençait à chanter à trois ou quatre voix, puis peut-être deux ; ensuite, ils montaient d'un demi-ton, je chantais un peu plus, et on revenait à quatre voix. Ça changeait très souvent, c'était vraiment intéressant. Un jour il m’a envoyé une playlist de 100 chansons que nous avions interprétées. On peut passer de l'une à l'autre ou simplement laisser la musique tourner toute la nuit si on le souhaite. »
The Dick Bolks Singers : His name is wonderful
LES CAMARADES DE MICRO
 |
| Gene Merlino |
Dans toutes ces séances de groupes vocaux, chœurs de musiques de films, etc. on retrouvait tout le temps les mêmes équipes de choristes. Outre son ami Dick Bolks qui lui est resté très fidèle et avec qui Bob est toujours en contact, Bob a accepté d'évoquer certains de ses anciens camarades de micro, à commencer par Gene Merlino (voix chantée de Franco Nero dans Camelot), baryton à qui Anita Kerr avait confié la partie de ténor chez les Anita Kerr Singers (ce qui semblait lui déplaire). « Gene était probablement mon meilleur ami, on a énormément travaillé ensemble, pendant trente ans, que ce soit avec les Anita Kerr Singers ou dans d’autres séances. Je l’admirais beaucoup. Il avait une fille – je ne sais pas ce qu’elle est devenue- et un fils, John, qui s’est bien occupé de son père pendant ses derniers jours. »
 |
| Bill Cole |
Autre ami proche de Bob, le ténor Bill Cole : « Bill était un très bon ami, depuis le Jack Halloran Quartet. Quand on voyageait, on partageait la même chambre, et on avait du temps pour discuter. Ce fils de pasteur avait beaucoup de succès avec les femmes. Une fois l’une d’entre elles lui avait donné sa clé de chambre d’hôtel après un concert. Bill a fini ses jours dans une maison de repos, du même type que celle dans laquelle je suis actuellement. »
 |
| Jimmy Bryant |
Parmi les autres ténors avec lesquels Bob a travaillé : Jimmy Bryant, mythique voix chantée de Tony dans le film musical West Side Story (1961) : « Je ne crois pas avoir participé au film. Concernant Jimmy, quelqu’un lui a dit qu’il devrait aller passer une audition pour un rôle qui lui ressemblait un peu. Alors Jimmy y est allé ; il s'est dit : « Je vais juste passer l'audition, pour voir. » Et il a décroché le rôle. Il a travaillé trois ou quatre jours, mais il en avait vraiment besoin, car il ne gagnait pas beaucoup d'argent.
Jimmy était un ami. Il avait une Porsche de 1959, une petite voiture deux places, et il avait tout le temps des problèmes avec. Il habitait un petit appartement sur Mulholland Drive, à Hollywood. Comme je m'occupais un peu d'immobilier, il m’a dit qu’il cherchait à acheter une petite maison. Je lui ai trouvé une maison dans les collines d’Hollywood. Elle avait appartenu à un animateur radio, qui y avait tué sa femme. La maison était vide depuis des mois parce que personne ne voulait s'y installer. J’ai emmené Jimmy là-bas, et on voyait l'océan Pacifique, le centre-ville et l'aéroport. La vue était tout simplement incroyable. C'était juste une petite maison, à laquelle j’avais ajouté une salle à manger et un porche à l’avant. Il a pris la maison et y a vécu jusqu’à la fin. »
John Bahler : « Il vit dans une petite ville. Il s’est marié avec la plus jeune des Lennon Sisters. Elles ont monté un spectacle dans les Ozarks. John s’est installé là-bas avec sa femme et il a été directeur musical du groupe. J’ai travaillé avec lui à Los Angeles. Son frère et lui étaient de bons musiciens. »
Sally Stevens : « Sally a plus de 80 ans, mais elle travaille toujours dans des groupes et pour des musiques de films. C’est avec elle qu’on a fait les chœurs de « A little less conversation » pour Elvis. Elle est très impliquée dans le syndicat (Screen Actors Guild) depuis longtemps, et ça m’arrive de lui poser des questions »
 |
| Thurl Ravenscroft |
Quant à Thurl Ravenscroft, mythique voix de basse : « Thurl était aussi un bon ami, adorable, très grand avec une moustache. Il était aussi un homme de foi. Il m'est arrivé de chanter avec des groupes qui recherchaient un son plus distinctif : ils me mettaient sur un micro à part, mais cela ne leur convenait toujours pas, et ils finissaient par faire appel à lui ou à une autre basse. Donc on était en concurrence, mais pour de nombreux films on s’est retrouvé des heures à travailler ensemble et à discuter, car comme je le racontais précédemment, pendant les enregistrements de musiques de films on avait beaucoup de temps en salle de pause. On chantait généralement la même partie, même si lui était une vraie basse profonde et moi un baryton-basse avec une voix plus douce. Il avait des problèmes de santé car il fumait énormément, les gens fumaient beaucoup plus à l’époque. Un jour il a été opéré des poumons donc il a dû arrêter pendant un ou deux mois. Pendant la guerre, Thurl était pilote, il transportait des bombes au Royaume-Uni, et il a rencontré une civile, June, qui est devenue sa femme. Il travaillait à New York puis a déménagé en Californie avec son quatuor, les Mellomen (présents notamment dans toutes les B.O. des films d’animation Disney des années 50, ndlr). Plus tard, lui et sa femme ont emménagé dans un mobile home à Orange County. C’était un chouette endroit. Thurl avait fait la voix du tigre dans les publicités des céréales Frosties, pour Kellogg's. La publicité passait tout le temps, et ça lui a rapporté beaucoup d’argent. »
UNE CARRIÈRE PARALLÈLE
À partir des années 90, Bob travaille de moins en moins comme chanteur « Dans ce métier, on ne prend pas sa retraite : on arrête de chanter quand on ne nous appelle plus. Gene Merlino a chanté beaucoup plus longtemps que moi, car il avait une carrière de soliste en plus des choeurs. Bill Cole est devenu producteur de disques et a eu une belle carrière dans ce domaine. Moi j’ai travaillé dans l’immobilier. »
Il faut remonter à la fin des années 60: Bob achète des terrains dans le désert, au Nord de Los Angeles. Une maison a commencé à être construite par le précédent propriétaire. Bob fait les finitions et revend la maison. Il s’intéresse à l’immobilier, reçoit une licence d’agent immobilier, puis de courtier. « J’ai été convoqué avec trois autres chanteurs, Ron Hicklin, Gene Merlino et Al Capps, pour enregistrer la publicité télévisée de Shakey’s Pizza. On a su qu’on serait très bien payés, donc a décidé d’investir nos paies dans l’immobilier, ce qui tombait bien car j’avais la licence. La publicité a été utilisée pendant un an, chacun de nous quatre a reçu 12.000$ nets d’impôts. On a acheté un immeuble commercial sur Sunset Boulevard, en plein Hollywood. Cet immeuble appartenait à Edgar Bergen, avec qui je suis resté ami pendant dix ans car il est resté locataire. Il m’a beaucoup appris sur les marionnettes, Charley McCarthy, etc. »
Publicité pour Shakey's Pizza
(Bob fait la voix de basse, qui a quelques passages solistes)
Avec les autres chanteurs, Bob crée la société Jax Investments, dont il est élu gérant. Il fait construire deux maisons à Los Angeles et quatre à Hollywood, au-dessous du célèbre panneau, et achète ou construit de nouveaux immeubles, dont un centre commercial, le Clock Tower Plaza.
« Parmi les personnes que j’ai rencontrées pendant ma carrière dans l'immobilier, une jeune actrice française. Son père, ingénieur, avait construit la partie française du Tunnel sous la Manche. Elle a joué dans le film Twin Peaks (1992) mais ça n’a pas marché, et elle a abandonné sa carrière. J'ai également trouvé une maison pour Bill Marx, fils de Harpo Marx, des Marx Brothers. On était devenus amis. C’était un homme très beau, et il avait beaucoup de succès féminins. Je me disais que j’aurais bien aimé avoir le même physique. Après la mort de son père, il s’est rapproché de sa mère. J’ai cherché récemment ce qu’il était devenu, et trouvé des photos récentes. Il est vieux. Ça arrive. »
Depuis 2013, Bob vit à plein temps dans une maison de retraite à Phoenix (Arizona). « Il y a 380 résidents, mais je n’en connais que cinq ou six. J’ai avec moi à peu près 240 vinyles, que j’écoute souvent, et presque autant de CD… que je n’écoute pas, car j’ai un problème d’ampli et n’ai pas envie de le remplacer. J’écoute principalement de la musique classique. J’adore Bach. Dans certaines de ses œuvres, il a tenté de donner une allure opératique à la musique, en faisant intervenir toutes sortes de chanteurs ici et là, et cela ne me plaît pas du tout. En revanche, il a composé des chorals absolument merveilleux. Les harmonies sont tout simplement exceptionnelles, et il arrive qu’il parte d'une mélodie de huit ou douze mesures, pour ensuite bâtir toute l'œuvre sur des variations de ce thème. C'est tellement merveilleux de connaître cette musique, de la reconnaître, de l'entendre et de l'écouter bien interprétée.
Ma femme, Juddy, n’a pas pu s’installer avec moi pour des raisons de régime alimentaire lié à sa santé mais on se voit tous les samedis. Je lui chante des chansons. Elle me dit à chaque fois que c'est magnifique mais je suis sûr que c'est atroce.