vendredi 14 mai 2021

Studio Stereomega

Papier à lettres
du studio Stereomega
Suite à mon article sur les Double Six dans lequel je précisais que certains enregistrements avaient eu lieu, d'après Jean-Claude Briodin, dans un studio boulevard Berthier (à quelques numéros du futur studio Berthier CBS) qui appartenait vraisemblablement à un organiste, j'ai été contacté il y a quelques jours par Céline Gail Carroll qui m'a apporté quelques précisions: Ce studio s'appelait Stereomega et était situé au 23 bd Berthier (Paris). Il avait été créé par son père, l'ingénieur du son américain James W. Carroll (il avait rencontré sa mère en 1958, alors qu'il assurait le son d'un concert de Count Basie a priori au Théâtre des Champs-Elysées, a vécu en France, puis est reparti à New York) et le directeur associé en était l'organiste Pierre Cochereau.
Ce studio Stereomega a eu une existence très courte (fin années 50, début années 60), et en dehors du passage des Double Six, je n'ai pas d'autres exemples d'artistes qui y ont enregistré. Si certains d'entre vous ont des informations, qu'ils n'hésitent pas à les partager en commentaire.


James W. Carroll au studio Stereomega (1959)


Pierre Cochereau


Carte de visite de James W. Carroll

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samedi 8 mai 2021

Roger Duchesne ou Bob le flambeur

Retour sur une période méconnue dans la vie du comédien Roger Duchesne (le "Bob le flambeur" de Melville).

En parcourant les agendas de mon regretté ami comédien Philippe Dumat (merci à Babette Dumat), deux points m'ont paru mystérieux : une tournée théâtrale écourtée à cause d'émeutes (en 1947) et un procès auquel Philippe a participé comme témoin (en 1951).
En faisant des recherches, j'ai fait le lien entre ces deux événements, et l'histoire est intéressante.

Début 1947, Philippe a 22 ans et sa carrière n'a pas encore décollé, il enchaîne les figurations, doublures lumière (pour Henri Vidal et François Périer) et les petites tournées théâtrales, souvent dans des conditions chaotiques. Il est engagé par René Forval (comédien et directeur de tournées) pour une tournée de La femme perdue. Dans la distribution, Roger Duchesne (1906-1996), comédien qui, sans être une star, a connu son heure de gloire dans les années 30 et pendant la guerre, interprétant des rôles importants au cinéma. Duchesne est suspecté d'avoir été membre de la Gestapo pendant la guerre (une "homonymie" selon ses défenseurs) et de s'être en tout cas fait prêter de l'argent par Henri Lafont (chef de la Gestapo) pour monter son cabaret L'Heure Bleue. N'ayant pas les détails du dossier, je ne sais pas ce qui a été prouvé ou pas.
Toujours est-il que pendant la tournée, de violentes émeutes des populations locales contre la présence de Duchesne éclatent, la troupe ne peut jouer les 5 mars 1947 (Perpignan, où Duchesne manque de peu de se faire lyncher), 8 mars (Salon-de-Provence), puis la tournée est finalement annulée et la troupe rentre à Paris le 12.

Carnets de Philippe Dumat, janvier-mars 1947
Tournée de La femme perdue, émeutes le 5/03/47

Carnets de Philippe Dumat, mars-août 1947
Tournée de La femme perdue
, émeutes et retour à Paris le 12/03/47


A présent, Duchesne ne peut plus jouer au théâtre, ni au cinéma. Il sombre peu à peu dans la délinquance. Début 1950, il est arrêté pour complicité dans un braquage. En avril 1951, il est jugé pour ce braquage. Trois grands noms du monde judiciaire sont les acteurs de ce procès: René Floriot (avocat), Marcel Leser (président) et Raymond Lindon (procureur).

Carnets de Philippe Dumat, mars-juillet 1951
Témoin au procès de Roger Duchesne le 20/04/51

Le 20 avril, sont appelés à la barre des comédiens pouvant témoigner, non pas de sa participation (ou pas) à la Collaboration, mais du fait qu'il ait été empêché de jouer à cause de ces soupçons de collaboration: François Périer, Renée Saint-Cyr, René Forval, E. Dominique et Philippe Dumat, qui note dans son carnet "trac mémorable". Duchesne est condamné à deux ans de prison (étant en prison depuis quatorze mois, il ne lui reste plus que 10 mois à tirer).

Sa carrière de comédien est finie, il devient ferrailleur. Quatre ans après, en 1955, Jean-Pierre Melville (ancien résistant, mais passionné par les personnages au passé "sulfureux" comme José Giovanni) fait appel au "milieu" pour retrouver sa trace (et demande même à certains gangsters l'autorisation de faire tourner Duchesne, criblé de dettes, à Paris), et lui offre le rôle titre de son film Bob le flambeur.

J'ai retrouvé (merci à Michel P.) ce magnifique article du Monde sur le procès de 1951, écrit par le grand chroniqueur judiciaire Jean-Marc Théolleyre.

ROGER DUCHESNE est condamné à deux ans de prison
Par JEAN-MARC THÉOLLEYRE
Publié le 23 avril 1951

    Ils étaient trois. Mais l'élégant parterre de la salle des assises n'avait d'yeux que pour un seul. Il était venu voir Roger Duchesne, complice de vol qualifié, dans son rôle d'accusé. Et l'artiste déchu l'a joué sans éclat, tristement, franchement aussi. Inquiet et misérable, le visage crispé, le regard noir, la main osant à peine quitter le rebord du box, il s'est laissé disséquer bien sagement par l'interrogatoire dangereusement bonhomme du président Leser. On lui a fait raconter sa jeunesse d'enfant de divorcés, ses études sans éclat à Boulogne-sur-Mer. Sa voix n'a retrouvé un soupçon d'assurance qu'à l'évocation des jours heureux. Il a nommé ses films : l'Ange du foyer, les Ronds de cuir, Gibraltar, Prison sans barreaux...
"Prison sans barreaux, a répété en écho ironique le président Leser. Et pendant l'occupation ?"
    Pendant l'occupation il a travaillé "pour des firmes indépendantes". C'est à la Libération que tout a commencé. Pour son malheur il se trouva que la Gestapo de la rue Lauriston avait eu à son service un certain Duchesne, Roger également. "Ce n'était qu'une homonymie, précise l'artiste. Mais cela a suffi. On m'a accusé d'avoir enfoncé des clous dans la tête des gens. Je suis resté quarante jours au dépôt. Et tout cela bien que j'aie essayé de m'expliquer, de dire que ce n'était pas moi. Finalement un juge d'instruction a bien voulu m'entendre et mon affaire a été classée aussitôt".
Cependant cela ne suffisait pas. Pour l'opinion il était catalogué "collaborateur". Personne ne voulait de lui, ni le public ni, par voie de conséquence, les producteurs de cinéma. "J'ai failli me faire tuer par le public à Perpignan au cours d'une modeste tournée. Ça a été terrible."
    Et c'est comme cela que l'on commence à végéter. Même en 1949 les esprits n'étaient pas apaisés, et Roger Duchesne, à bout de ressources, mal payé à griffonner de mauvais romans policiers, en est arrivé à se faire "indicateur de cambriolage". Il connaissait des marchands de cravates, 30, rue Réaumur... La parole est à ses coaccusés, Heurtier et Logez, deux visages pâles, au passé plus que douteux : "Il nous a dit : "En allant là-bas à l'heure de la fermeture vous trouverez de l'argent ! ""
Ils y allèrent mais trouvèrent d'abord les commerçants. On entend ceux-ci : "Ils nous ont ligotés ; ils ont fouillé. Heurtier tenait un revolver." La suite est tout à fait banale. Butin : 887 000 francs. Duchesne reçut sa part. Du coup il se fit faire quatre costumes neufs. Il en avait quarante au temps de sa splendeur !
    La camaraderie toute simple de M. François Périer, la voix mouillée de Mme Renée Saint-Cyr, sont venues mettre un peu de baume sur ce pitoyable destin. "Il ne m'appartient pas de juger l'injustice qu'on a faite à Roger Duchesne en 1944, dit le premier ; ce qui est sûr c'est qu'on l'a mis dans l'impossibilité d'exercer notre profession." "Il était bon et gentil, il avait la "cote d'amour"", assure la seconde. Me Floriot tenait la matière d'une grande plaidoirie. Il ne la gâcha pas. Avant lui, en quelques minutes, Me Rivierez analysa très humainement le drame de l'artiste sans cesse guetté par la déchéance, déjà brisé par la société. Si bien que malgré un réquisitoire sévère Roger Jordens-Duchesne, condamné à deux ans de prison après quatorze mois de prévention, peut déjà songer à la liberté. Ses coaccusés, repris de justice endurcis, ont évité la relégation : respectivement deux ans et trois ans de prison.


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mardi 20 avril 2021

Hommage à Fred Taïeb (1957-2021)

C’est avec une très grande tristesse que nous avons appris hier matin la disparition, dimanche 18 avril 2021, de Fred Taïeb, mixeur, superviseur de doublages, directeur de sociétés de doublage et co-fondateur des studios Dubbing Brothers.
Ayant travaillé sous sa direction, chez Deluxe Media Paris, d’avril 2017 à octobre 2019 (dont plus d’un an à partager le même bureau), Fred me racontait souvent des anecdotes, et nous avions même commencé un entretien enregistré, que j’avais provisoirement suspendu, préférant éviter de mélanger vie professionnelle et blog, tant que nous travaillions ensemble. Je comptais lui proposer de reprendre ces entretiens après son départ de Deluxe pour Netflix, mais le confinement, puis la rapidité avec laquelle la maladie l’a emporté, ne me l’ont pas permis. J’ai donc rédigé cet hommage à partir de ces trop courtes trente minutes d’entretien, et de quelques souvenirs d'histoires qu'il m'avait racontées.



Fred Taïeb naît le 21 décembre 1957, dans une famille originaire de Tunis. Dans la fratrie Taïeb, Michel, l’aîné, fait une carrière de chanteur sous le nom de Michel Laurent et figure d’ailleurs sur la mythique photo de groupe du magazine Salut les copains. Le plus jeune frère, Patrick, deviendra par la suite un directeur musical et adaptateur de doublages respecté. Mais c’est dans le sillage de l’un de ses autres frères, Philippe, l’homme d’affaires de la famille, que Fred fait ses débuts professionnels, au gré des entreprises montées par son frère : vendeur de jeans à Saint-Germain-des-Prés, installateur de matériel Hi-Fi haut de gamme (expérience qui lui donne l’occasion de se rendre chez de nombreuses personnalités, de Sheila à Dalida, en passant par le tennisman Guillermo Vilas, etc.), vendeur de matériel informatique, etc.
Lorsque Philippe ouvre une société de distribution de vidéocassettes, Cocktail Video, Fred, nommé chef de fabrication, doit faire doubler un vieux film musical avec Frank Sinatra et Judy Garland. Conscient que le doublage tardif risque de desservir l’œuvre, il propose plutôt de le sous-titrer, et contacte l’une de ses amies, Patricia Angot, qui a travaillé pour du doublage au Québec et vit maintenant à Paris. Patricia l’aiguille vers Télétota (qui ne fait alors que du sous-titrage) et écrit les sous-titres. Grâce à cette expérience, lancée comme adaptatrice de sous-titres chez Télétota, elle propose un jour à Fred, au chômage après la fermeture de Cocktail Video, de travailler chez Télétota.

Chez Télétota, Fred commence comme magasinier, il répertorie et range les bandes. Très familier avec l’informatique et notamment avec les premiers Mac, il propose que les devis, assez compliqués en doublage (comprenant de nombreuses étapes, et comptés en bobines de 9 minutes au lieu de 10, Télétota ne travaillant que pour la télévision et la vidéo), soient faits sur Excel. Il prend de plus en plus de responsabilités, jusqu’à devenir directeur de production de l’entité « doublage » naissante de Télétota (sise au 35 boulevard Berthier, dans les studios où la maison de disque CBS faisait jadis enregistrer Joe Dassin, etc.) sous la direction de Marie-Christine Chevalier. « Je dois beaucoup à Marie-Christine, qui m’a appris à faire ce métier avec rigueur, intégrité et honnêteté ».
Parmi les clients de Télétota, Disney Television, dont le représentant londonien, Horace Bishop, se lie avec Fred, et lui confie de plus en plus de travail. Télétota double alors toutes les séries d’animation Disney passant sur Disney Channel ou sur TF1 le dimanche (La Bande à Picsou, Myster Mask, Super Baloo, etc.) et double ou redouble de multiples court-métrage d’animation. « Je me suis tapé l’inventaire de tous les Silly Symphonies et autres cartoons Disney –je me souviens même du nombre, il y en avait 492- pour vérifier l’état du son, des inserts image, etc. J’ai confié ce travail à une amie, Nicole Raucher, qui était hallucinée d’être payée à visionner des cartoons (rires) » m’avait-il raconté.

Ne connaissant pas le milieu des choristes, Fred engage pour l’un de ses premiers doublages musicaux les Chœurs de l’Armée Française. Le swing n’est pas au rendez-vous, et c’est finalement son directeur technique qui lui recommande les frères Georges et Michel Costa (que Fred, plus jeune, avait vus faire des choeurs pour son frère Michel Laurent), « stars » des choristes de l’époque. « Pour moi, travailler avec les Costa, c’était un rêve inaccessible. Ils ont accepté que nous travaillions ensemble et leur travail était très précis, et remarquable ».
Les Costa entrent ainsi dans le doublage, avec les Davy Crockett (dont même la narration est chantée). Fred, qui a appris le piano classique à partir de six ans et a une excellente oreille, se régale d'assister aux séances d'enregistrement des chansons. Parmi les choristes de Georges Costa, le grand Jean-Claude Briodin (membre fondateur des Double Six et des Swingle Singers): « Jean-Claude a aussi ponctuellement dirigé des chansons de Silly Symphonies et d'autres cartoons pour moi. Je me souviens que pour des raisons techniques, il avait dû en enregistrer certains sans l'image, et au moment de les mixer on s'est rendu compte que tout était parfaitement synchrone, tellement le travail de Jean-Claude était précis ».

Autre personnage important à faire son entrée dans le doublage grâce à Fred : le parolier Luc Aulivier. « Je l’avais également connu par mon frère Michel, il lui écrivait des chansons. Luc était formidable, il avait beaucoup d’esprit et de poésie, c’était une sorte de Raymond Devos, il connaissait le dictionnaire des synonymes par cœur. Je me souviens d’un texte de chanson très imagé qu’il avait écrit pour un album de mon frère : « A l’encre de Chine, je dessine Saint-Lazare, à la peinture Réaumur en vert Prévert sur les trottoirs, j’écris S.O.S. P.A.R.IS. et je signe mon tableau avec la plume d’un oiseau qui vole vers Paris ». »
Chez Télétota, Fred rencontre également deux ingénieurs du son qui deviendront de proches amis : Fred Echelard et Frédéric Drey.

L’installation technique chez Télétota est alors assez... artisanale. « Nous n’avions pas de matériel pour la synchro, on ne pouvait pas faire défiler l’image avec la rythmo, donc on filmait l’image et la rythmo avec une caméra et un éclairage stroboscopique qui envoyait 25 éclairs par seconde. Cela donnait une cassette figée avec rythmo incrustée, à partir de laquelle on ne pouvait pas faire grand-chose. La détection était faite au timecode. »
Début 1991, on lui confie chez Télétota le truquage des voix parlées et chantées des souris pour le redoublage de Cendrillon. « C’était du bidouillage, mais j’ai trouvé le moyen d’enregistrer les rythmos des souris avec des pourcentages de ralentissement, qu’il fallait ré-accélérer à la bonne vitesse ».
Michel Berdah, adaptateur de doublages, qui était alors assistant de plateau à Télétota, m'a raconté que Fred avait en outre impressionné Disney en créant de fausses stéréos pour les sorties VHS d'anciens films Disney (notamment la saga de La Coccinelle) dont le son d'origine était en mono.

Insatisfait de l’équipement du studio, Fred quitte Télétota, pour devenir en mai 1991, grâce à Horace Bishop, superviseur créatif Disney (l’entité Disney Character Voices, chargée de superviser les voix Disney dans le monde, venant tout juste d’être créée) pour la France et l’Europe. « On n’avait pas de bureaux attitrés, j’allais dans les locaux de Walt Disney Records, sur les Champs-Elysées, mais je n’avais le droit d’utiliser le bureau que le matin, car l’après-midi la chanteuse officielle Disney de l’époque venait signer des autographes. Alors, je partais travailler sur un banc du Parc Monceau ». Le premier film d’animation que Fred supervise pour Disney, La Belle et la Bête (novembre 1991), se fait dans la douleur, avec un planning serré (dû à une date de sortie avancée au Canada), besoin du prendre du temps pour certains interprètes expérimentant le doublage pour la première fois, et de petites tensions avec la S.I.S. (studio où ont été doublés les films Disney des années 80) et les équipes en place, qui n’avaient pas de superviseurs auparavant. Fred décide de faire doubler les chansons dans un studio d’enregistrement (Studios Plus Trente) au lieu d'un studio de doublage, afin qu’elles soient enregistrées par des ingénieurs du son sachant enregistrer la musique, et dans de bonnes conditions techniques. « Il fallait que ce soit exploitable pour le cinéma, et donc veiller à ce qu’il n’y ait pas trop de réverbe. Nous avons mis des tapis par terre, et réarrangé le studio ».

Fred confie le doublage des suivants, Peter Pan (2ème doublage, mai 1992), Bambi (3ème doublage, février 1993) et Aladdin (mai 1993), à la société naissante montée par son frère Philippe (Dubbing Brothers, qui n’est alors pas encore basée à La Plaine Saint-Denis: le siège social est à Montmorency et le studio (devenu depuis un magasin de meubles) à Epinay-sur-Seine), à Jean-Pierre Dorat (Alphabet Productions) et à ses anciens amis de Télétota. Il s’entoure de ses fidèles collaborateurs : le directeur musical Georges Costa, le dialoguiste et directeur artistique Philippe Videcoq (« Philippe est un geek de Disney, il connaît tout de A à Z, écrit remarquablement bien et synchrone, et s’est éclaté à diriger Peter Pan ») et le parolier Luc Aulivier.
« Peter Pan ressortait en salles, mais en mono. C’était un projet très difficile, mais nous étions tous très motivés. On enregistrait dans une cave, nous n’avions pas de rythmo directement visible, il fallait ouvrir une porte et elle était projetée par des miroirs. Les chœurs étaient très compliqués, il y avait seize choristes à faire chanter ensemble, avec des changements de tempo fréquents, pour lesquels nous devions préenregistrer des clics. J’enregistrais les séances sur des D.A.T., en réécoutant les bandes on entend tout, de la première répétition jusqu’à la fin. Le film étant distribué par Warner, la superviseure Warner, Lori Rault, nous attendait au tournant, mais je crois qu’on a fait du bon boulot. Ce n’était pas évident car il fallait aussi qu’on change le texte du premier doublage, « Nous suivons le guide » devenant « A la file indienne », etc. Nous avons eu de nombreux échanges avec la SACEM et depuis ce jour, quand on réadapte un film, l’ancien adaptateur garde 10% sur les droits, car il y a forcément des bouts de dialogues qui restent identiques d’une adaptation à l’autre. »
Autre souvenir à propos des chœurs de Peter Pan : « Il y avait dans le groupe les Fléchettes (quatuor vocal constitué de deux sœurs et de leurs deux cousines, NDLR). Je me souviens d’un jour où nous étions allés déjeuner ensemble. Il y avait dans le restaurant un accordéoniste qui jouait des airs qu’elles avaient connus dans les balloches de leur enfance, et elles se sont toutes mises à chanter ensemble, parfaitement harmonisées, c’était magique ».

Tout en continuant à superviser les doublages Disney, Fred s’investit de plus en plus au côté de son frère Philippe dans la création des studios Dubbing Brothers à La Plaine Saint-Denis. Le premier film à essuyer les plâtres de l’auditorium chansons est Le Roi Lion (mai 1994). Avec Aladdin et d’autres Disney doublés un peu plus tard, Le Roi Lion est certainement l’un des meilleurs souvenirs professionnels de Fred, qui gardera longtemps la nostalgie des Disney de cette époque-là. Pour ce film, Claude Rigal-Ansous, avec qui Fred avait eu des échanges compliqués sur La Belle et la Bête, écrit les dialogues, et Luc Aulivier les chansons.
Les adaptations de chansons de Luc Aulivier sont un cas d’école, préférant trouver de nouvelles images poétiques respectant l’esprit de la version originale, plutôt que de chercher scrupuleusement à traduire les paroles (comme le font les versions françaises québécoises). Par la plume de Luc Aulivier, « A whole new world » devient ainsi « Ce rêve bleu » dans Aladdin, et « Colors of the wind » « L’air du vent » dans Pocahontas. « Je prends souvent l’exemple de « Can you feel the love tonight » que Luc a adapté dans Le Roi Lion en « L’amour brille sous les étoiles ». Le traduire en « Est-ce que tu sens l’amour ce soir ? » aurait été laid, voire… quelque peu inapproprié (rires) ».
Fred aimait beaucoup les jeux de mots et autres trouvailles de Luc. Je me souviens de Fred corrigeant les interlocuteurs qui faisaient l'erreur de chantonner « Moi j'ai du poil au menton 
» au lieu de « Moi j’ai du voile au menton » (chanté dans "Prince Ali" d'Aladdin par le génie, apparaissant voilé à l'image).

Pour Pocahontas (juin 1995), Fred fait passer un essai à Michèle Morgan pour doubler Grand-Mère Feuillage. C’est finalement Annie Cordy qui est choisie. Anecdote que Fred m’avait racontée : « Annie Cordy avait l’habitude, en parcourant les routes pour faire des galas, de laisser un pourboire aux ingénieurs du son des villages où elle chantait. Après l’enregistrement de sa chanson de Pocahontas, l’ingénieur-du-son a découvert une enveloppe avec un billet sur sa console (rires) ».
Dans Le Bossu de Notre-Dame (février 1996), doublage remarquable, Fred supervise un Francis Lalanne complètement habité par son personnage (Quasimodo). « Lors d’un enregistrement, Francis enregistrait dans la cabane et tout d’un coup on ne le voit plus. Je m’approche et je le vois par terre, en larmes tellement il était touché par le personnage. Le Bossu de Notre-Dame est un grand souvenir de doublage. Mon mentor, Blake Todd (vice-président de Disney Character Voices International, NDLR), était très pointilleux, mais il a bien fait car ses remarques étaient toujours très pertinentes ». Fred retrouvera Francis Lalanne par hasard quelques années plus tard, vivant aux Etats-Unis dans le même quartier, et leurs familles deviendront amies.

Fred supervise également les doublages du Noël de Mickey (2ème doublage, mars 1992), Coquin de printemps (2ème doublage, décembre 1992), Noël chez les Muppets (septembre 1993; il adorait le générique de fin), L'étrange Noël de Monsieur Jack (juin 1994), Toy Story (1996), La Belle et le Clochard (3ème doublage, mars 1997; pour lequel il fait "réapparaître" l'accompagnement orchestral des choeurs de "Bella Notte" qui avait été curieusement enlevé lors du doublage de 1989), Hercule (1997), sans compter les voix et chansons des attractions et spectacles d'Euro Disney et des spectacles Disney sur glace, les VHS de sing-along, etc.
Pour Hercule, Fred se rend aux Etats-Unis, où il assiste à l’enregistrement de la musique originale (chœurs des muses, etc.), et en gardera un souvenir extraordinaire.
Son travail pour Disney ne se borne pas à la France, et il doit parfois faire doubler pour la première fois en Europe de l’Est des films comme Le Livre de la Jungle : « J’ai pendant longtemps conservé et écouté la piste orchestrale du Livre de la Jungle, qui était incroyable ».

En juillet 1998, Fred quitte Disney pour devenir directeur de production (et également superviseur et mixeur "maison") de Dubbing Brothers, où il travaille sur de nombreux grands films (dont les Star Wars I et II, Shrek, Mulan, etc.) jusqu’en 2003. Après un court passage à la supervision de DreamWorks, il s’installe à Los Angeles (il m’avait d’ailleurs raconté que le livre de mon confrère François Justamand, Rencontres autour du doublage des films et des séries télé, dans lequel il est brièvement interviewé, lui avait servi de « carte de visite » pour l’obtention de son visa) pour l’antenne américaine de Dubbing Brothers. Il y travaille jusqu’en juin 2011, mixant de nombreux films.

De retour en France, Fred Taïeb crée pour le groupe Technicolor des studios de doublage à Saint-Cloud, dans un pâté d’immeubles qui a toujours été historiquement rattaché au cinéma (laboratoires L.T.C.) et au doublage (M.P.S., etc.). Le studio ferme en janvier 2014 en raison des problèmes rencontrés par Technicolor, mais il est repris par le groupe Deluxe en juillet 2014, avec de nouveau Fred à sa tête, privilégiant la qualité du travail, le respect des conventions collectives et le bien-être au travail.
La gestion d’une entreprise ne lui octroyant que peu de temps pour toucher aux aspects les plus créatifs du doublage, c’est avec enthousiasme qu’il accepte en octobre 2019 la proposition de Netflix (ouvrant des bureaux à Paris) de devenir leur premier superviseur doublage en France (Over the moon, Ratched, etc.).

Autodidacte complet, Fred touchait à tous les domaines du doublage avec une grande expertise. Son professionnalisme, son écoute, son sens de l'accueil, sa bienveillance, en faisaient un professionnel respecté et aimé aussi bien des comédiens, que des techniciens et des clients. Dans Le Roi Lion, Med Hondo étant en tournage à l'étranger au moment de la réception de l'image finale du film, Fred avait dû enregistrer lui-même la dernière réplique de Rafiki, désignant à Simba le rocher des lions, où celui-ci doit devenir roi, d’un magnifique et dramatique : « C’est l’heure... ». L’heure de Fred est hélas venue bien trop tôt, et je pense très affectueusement à Anouch, Noé, Angela, Patrick et toute sa famille.


Fred Taïeb faisant visiter les studios Technicolor en 2012


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mardi 16 mars 2021

Hommage à Sylvie Feit (1949-2021)

Nous avons appris avec une très grande tristesse la disparition de la comédienne Sylvie Feit, mercredi 3 mars 2021 à Cannes. Très active au théâtre et passionnée par son art, Sylvie était également l’une des plus belles voix du doublage français, et une militante très impliquée pour la cause des artistes interprètes.
Un après-midi de juillet 2017, mon ami Gilles Hané et moi-même l’avions retrouvée pour un café-entretien, qui a duré près de trois heures. Par manque de temps, je n’avais pas encore retranscrit cette interview et ne pensais jamais que Sylvie, avec qui j’ai eu depuis le bonheur de partager plusieurs sorties spectacles et autres bons moments, nous quitterait si tôt.

(Remerciements à Béatrice Delfe, Bernard et Raphaël Bétrémieux, Bernard Métraux, David Gential et Gilles Hané)



Tandis qu’attablés dans un café bruyant, nous commençons à évoquer quelques noms de comédiens, pour certains disparus depuis longtemps, Sylvie Feit sourit : « Ça me fait plaisir de parler de toutes ces personnes avec vous. D’habitude je n’ose pas, ça fait vieux combattant. Je suis un dinosaure. »
Sylvie Feit naît le 29 juillet 1949 à Argenteuil. « Ma vie est un destin. Je suis née dans une famille avec beaucoup d’amour, mais qui était très pauvre. Mon père était mécanicien dans un petit garage. Nous vivions à cinq dans une pièce. »

A l’âge de cinq ans, Sylvie rêve de devenir danseuse étoile.
« Chez moi, il n’y avait ni radio, ni téléviseur, et nous ne sortions pas au spectacle ou au cinéma. Je n’avais jamais vu un ballet, alors comment cela m’est-il venu ? Je crois que c’est en allant chez une copine de classe qui vivait dans l’un des rares immeubles un peu chic d’Argenteuil, immeuble dans lequel mon mari et moi avons par la suite acheté notre premier appartement. Il y avait chez elle une photo ou une affiche de danseuse en tutu, et ça m’a fascinée ».
Sylvie danseuse
Sylvie mène la vie dure à ses parents, leur demandant tous les jours de l’inscrire à un cours de danse classique. Un couple de champions du monde de danse de salon vient justement d’ouvrir une école de danse, avec une classe classique. « Ma mère est allée voir ce professeur pour lui demander de me prendre à l’essai pendant un cours, en espérant que je m’en désintéresse au bout de quelques minutes. Et quand elle est venue me récupérer après le cours, le professeur a dit à ma mère que j’étais douée, et que comme nous n’avions pas d’argent il acceptait de ne pas me faire payer les cours ». Un ballet se forme et enchaîne les petits galas (Rotary, etc.) pour lesquels la mère de Sylvie coud les costumes. Très douée, Sylvie s’y épanouit complètement.

« Un jour, nous dansons pour les attractions de la Samaritaine, il y a là un magicien très connu et je discute avec sa fille et assistante. C’était un ange avec des paillettes, qui avait le même âge que moi : dix ans. Elle me raconte qu’elle va dans une école gratuite pour les enfants du spectacle. Et là, un nouveau combat avec mes parents s’annonce (rires) ».

Après que la mère de Sylvie se soit renseignée, Sylvie intègre l’École des enfants du spectacle (fondée par le comédien Raymond Rognoni), qui propose aux enfants des cours de théâtre, danse et musique le matin, des cours « normaux » l’après-midi, et la possibilité de préparer le concours d’entrée à l’Opéra.
« C’était gratuit, mais il fallait quand même aller à Paris seule, payer le métro. Levée à 6h, cours artistiques à 8h, école de 13h à 17h, puis cours de danse le soir, et retour à Argenteuil ».
L'École des Enfants du Spectacle
 aujourd'hui

A l’école, Sylvie se retrouve en même temps que les enfants Boda (fratrie de six enfants artistes ; deux d’entre eux, Benjamin et Elisabeth, ont doublé les enfants Banks dans Mary Poppins), les sœurs Babette et Valentine Ducray (danseuses, d’origine antillaise), Catherine Demongeot (future « Zazie dans le métro »), Patrick Lemaître (futur compositeur, et trésorier de la SACEM), Gérard Palaprat (premier amoureux de Sylvie, qui deviendra célèbre dix ans après en chantant « Pour la fin du monde » et « Fais-moi un signe » composés par... Patrick Lemaître), François Leccia et Sylviane Margollé (comédiens et futures « grandes voix » du doublage). Cette dernière prend une place à part dans la vie de Sylvie. « Sylviane Margollé était comme ma sœur. A l’École des enfants du spectacle, c’était la star, elle avait joué la fille de Belmondo dans « Un singe en hiver », Cosette pour la télévision, et avait même tourné une petite française dans une série américaine, qui traitait du débarquement en Normandie. Nous n’avons pas été très longtemps en classe ensemble, mais nous sommes restées très amies. Elle trouvait que j’étais une « grande personne » car je me mettais du vernis en douce (rires). »

A l’école, Sylvie suit des cours de théâtre et reçoit des accessits. La plupart des metteurs en scène de théâtre et réalisateurs pour le cinéma ou la télévision font à l’époque leur choix d’enfants parmi ceux de l’École des enfants du spectacle. Sylvie joue dans plusieurs séries, pour le film Les Vierges (1963) de Jean-Pierre Mocky, et est choisie à douze ans par Jean Mercure pour jouer un rôle important dans la pièce Le Paria (1963) aux côtés de Gaby Morlay, Daniel Gélin et Jean-Roger Caussimon, l’un de ses meilleurs souvenirs.
« C’était un grand démarrage. A côté de ça, je me rendais compte que ça devenait compliqué financièrement pour mes parents de me payer les cours pour entrer au ballet de l’Opéra. J’adorais le théâtre et les tournages, et en plus je gagnais un peu d’argent. Je me suis donc imposé le choix de poursuivre la comédie et d’abandonner ma carrière de danseuse, même si j’ai continué à danser pour le plaisir avec un ballet, la compagnie de Cluny »
Sylvie dans Le Paria
.

Gaby Morlay va jouer un rôle décisif dans le parcours de Sylvie. Tout d’abord, au théâtre, après les représentations, Sylvie croise souvent la meilleure amie de Gaby Morlay, Nicole. Quelques temps après, Sylvie croise la Nicole en question à des obsèques familiales et se rend compte qu’elles font partie de la même famille. Cette cousine est mariée au bruiteur de Lingua-Synchrone (la société de doublage de Richard Heinz, à une époque où les bruitages étaient faits en même temps que le doublage). « Il m’a invitée à une séance dirigée par Richard Heinz. Je n’allais jamais au cinéma, donc je ne savais pas ce que c’était, je suis même allée voir derrière l’écran pour voir s’il y avait des gens qui parlaient (rires). Richard m’a fait passer un essai, qu’il a trouvé très bien, en croyant que j’en avais déjà fait. Les enfants comprennent vite. Puis il m’a appelée pour doubler une fille dans « Les Anges aux poings serrés » (1967) avec Sidney Poitier. Parmi les premières comédiennes que j’ai rencontrées au doublage, Claire Guibert, qui était une femme d’une élégance et d’une gentillesse ! J’étais très impressionnée, elle m’a pris ma main en me disant « Tout va très bien » avec son si joli regard et sa voix magnifique. J’aimais aussi énormément Martine Sarcey, qui était gentille, élégante, avec des convictions et du caractère ».

Par ailleurs, Gaby Morlay conseille à Sylvie de prendre des cours de théâtre plus professionnels. « Gaby m’a envoyée chez Teddy Bilis, qui donnait des cours à la Mairie du Xème. J’y ai rencontré Denis Llorca (fils de Serge Lhorca) qui est devenu comme un frère jumeau. Nous voulions tous les deux jouer la tragédie, moi Médée et lui Caligula 
». Pendant deux ans et demi, Sylvie reste chez Teddy Bilis tout en continuant les tournages et l’École des enfants du spectacle. Son professeur lui conseille de suivre les cours de Raymond Girard. Elle a quinze ans, Denis Llorca et elle se retrouvent en cours avec Jacques Frantz, Jean Barney et Bernard Menez, et passent le concours d’entrée au Conservatoire ensemble. « On était en-dessous de l’âge autorisé pour intégrer le Conservatoire, mais on a été pris grâce à une dérogation, comme auditeurs pendant trois mois, avant d’entrer au Conservatoire comme élèves. J’avais seize ans et demi ».
Sylvie se retrouve dans la classe de Robert Manuel, tandis que Denis Llorca entre dans celle de Fernand Ledoux. « J’adorais Fernand Ledoux mais il ne m’a pas pris dans sa classe, à mon grand regret ». Elle sympathise avec Catherine Salviat (fille de Robert Manuel et future sociétaire de la Comédie-Française), avec qui elle prend des cours de théâtre espagnol et part pour un mois de tournée à jouer du Garcia Lorca en espagnol. « Il y a quelques temps, Catherine a acheté une vieille malle du Conservatoire dans laquelle il y avait des dossiers et elle a retrouvé ma fiche. Elle me l‘a remise après une représentation ».

Magali Noël

Au bout d’un an, Sylvie reçoit simultanément des engagements pour trois projets, un au théâtre, un à la télévision et un au cinéma. « On ne pouvait pas prendre une année sabbatique au Conservatoire. Je suis allée pleurer dans le bureau de Roger Ferdinand, le directeur de l’époque, qui était un vrai papa gâteau pour les élèves. Il a été magnifique et m’a accordé mon année sabbatique ». Parmi ces trois projets, Jacques Charon l’engage pour une tournée de cinq mois de La Dame de chez Maxim (de Feydeau) avec la Comédie-Française (que Sylvie ne souhaitait pas intégrer). « Il y avait Denise Gence, Jacques Dumesnil, Jean-Jacques, Maurice Risch et Magali Noël qui revenait de tourner avec Fellini, et était avec moi un amour de femme, elle m’a pris sous son aile 
».

En même temps, pour la télévision, elle joue une championne de natation dans le feuilleton Nanou, avec dans la distribution Paula Dehelly, que Sylvie retrouvera souvent au doublage plus tard (notamment dans les Arabesque), et qui invitera régulièrement Béatrice Delfe et elle à des goûters petits gâteaux-champagne chez elle. Pendant le tournage de Nanou, l'agent de Sylvie l'envoie passer une audition pour jouer sous la direction de Jean Renoir dans Le petit théâtre de Jean Renoir (1970) avec Fernand Sardou. « Jean Renoir je ne savais pas qui c’était, je trouvais que c’était un vieux monsieur, mais comme mes parents étaient très impressionnés à l’idée que je le rencontre, je me disais que ça devait être important. J'ai réussi mon audition, mais malheureusement, Fernand Sardou ayant fait un infarctus pendant le tournage, le plan de travail a été modifié et on m’a demandé de venir en urgence dans le midi tourner mes scènes. Il me restait deux jours de tournage avec « Nanou », et le réalisateur de "Nanou" a refusé de modifier son plan de travail. Je l’ai su plus tard, mais Paula Dehelly, qui avait un cœur en or et un sacré tempérament, l’a traité plus bas que terre. Quant à moi, en colère de son arrogance, j’ai fait par vengeance quelque chose qui n’était pas du tout professionnel : je me suis coupé les cheveux le matin du dernier jour de tournage! Comme ma coupe de cheveux n’était pas raccord avec celle du reste de l’épisode, ils m’ont mis un bonnet de bain pendant toute la journée».


Françoise Laurent (Nanou, à gauche) et Sylvie Feit (Katty, à droite) et l'entraînement sévère de Paula Dehelly (l'entraîneuse) dans le feuilleton Nanou

Pendant cette année 1968, Sylvie tourne également un film franco-hispano-tunisien, Le Dernier Mercenaire (titre original : Gallos de Pelea). « C’était un film de série Z, je jouais la petite-amie d’un rebelle tunisien. Le metteur en scène espagnol est tombé (platoniquement) amoureux de moi, et m’a fait tourner pendant deux mois et demi au lieu d’un mois. A l’époque il n’y avait pas de portable, je ne pouvais pas prévenir mes parents. Mon agent, Claude Briac, qui était le Artmédia de l’époque, les rassurait en leur disant qu’il réécrivait mes scènes, et que du coup le tournage prenait plus de temps ».

Sylvie rentre à Paris… en mai 1968. « J’ai découvert la politique et démissionné avec pertes et fracas du Conservatoire. « Tous des traîtres ! » ». Elle se lance alors pleinement dans le théâtre et le doublage. Parmi ses premiers grands souvenirs de synchro, quelques années après Les anges aux poings serrés, toujours pour Richard Heinz (société de doublage Lingua-Synchrone, qui doublait la plupart des films distribués par Columbia Pictures) : Cinq pièces faciles (1970) avec Jack Nicholson. « Richard Heinz adorait diriger les acteurs. C’était un prince, un homme gentil, élégant, cultivé, et très protecteur envers les jeunes. Il nous invitait toujours à déjeuner chez Germain, rue Mermoz. Je l’adorais, et je le faisais rire car lui était très policé, avec une femme anglaise qui s’appelait Cherie alors que moi j’étais très nature, fille de banlieue. Il était venu à mon mariage. Il faisait du travail d’artisan, il ne vendait pas des sardines. Des gens comme Jacques Barclay et lui prenaient le temps : huit boucles par demi-journée, deux heures pour déjeuner. On ne pouvait pas revenir en arrière, donc quand on se trompait, on refaisait la boucle tous ensemble. »

Farrah Fawcett et Lee Majors
dans L'homme qui valait trois milliards
Sylvie commence à travailler énormément, outre Richard Heinz, pour Gérard Cohen (Record Film), Roger Rudel (S.P.S.), Jacques Willemetz (Les Films Jacques Willemetz) et Jacques Deschamps et Jacques Thébault (Synchro Mondiale / Interfilms). « Jacques Deschamps me considérait comme un « mec », j’étais un peu le fils qu’il aurait voulu avoir.
Quant à Jacques Willemetz, je n’ai eu quasiment que des rôles importants chez lui, c’est dans ce studio que Béatrice Delfe et moi nous sommes connues, et que nous avons plus tard repéré Patrick Poivey et l’avons lancé dans le doublage. A nos débuts, Béatrice et moi étions convoquées sur les mêmes essais. J’ai par exemple doublé, sous la direction de Jean-Henri Chambois (Synchro Mondiale) plusieurs guests dont Farrah Fawcett dans « L’homme qui valait trois milliards » avant que Béatrice ne la double dans « Drôles de Dames ». Béatrice et moi avons eu plus tard un emploi bien défini, elle la brune mystérieuse et rigoriste et moi la blonde insupportable qui se fait violer ou torturer. C’est ce schéma-là dans « Officier et Gentleman » (1982) (Béatrice double Debra Winger et Sylvie double Lisa Blount) et « Octopussy » (1983) (Béatrice double Maud Adams et Sylvie double Kristina Wayborn) »
.

Béatrice Delfe se souvient de sa rencontre avec Sylvie Feit : « J’avais tourné « Le Paria » de Claude Carliez en 1968-1969 avec Jean Marais et Horst Frank. Je suis allée me post-synchroniser chez Richard Heinz, qui a aimé mon travail et m’a proposé de faire du doublage. J’ai été formée au doublage par Richard, et j’ai rencontré très rapidement Sylvie chez Willemetz. Ce qu’elle dit à propos de nos emplois est vrai. On nous distribuait souvent sur deux bonnes copines. Dans « Officier et Gentleman », chez Heinz, nous enregistrions avec François Leccia -Sylvie l’avait connu à l’École des enfants du spectacle, il était adorable et on l’aimait beaucoup- et Joël Martineau. On avait aussi doublé toutes les deux « Les aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin» (1986) sous la direction de Jean-Claude Michel.
Je me souviens aussi du doublage du film d’horreur « La dernière maison sur la gauche » (1972). Certaines scènes étaient assez insoutenables, le film avait d’ailleurs été censuré dans certains pays. Comme Sylvie était enceinte, je lui ai proposé de sortir du studio et d’enregistrer ses cris à sa place dans les scènes d’horreur. Ce film d’horreur, nous l’avons doublé chez Jacques Willemetz, c’est là où nous avons le plus travaillé ensemble et où nous avons eu nos plus grands fous rires, Sylvie et moi. C’était la belle époque. Jacques était particulier, il disait beaucoup de bêtises et refaisait complètement le film. Il avait des indications de jeu comme «Tu peux crier sans parler fort ? » ou « Sur-articule mou ! ». Quand il se mettait en colère, on claquait la porte du studio. Un jour, Bernard Murat lui a dit « Ne me re-convoque plus jamais ! » et il lui a répondu « Je te re-convoquerai si je veux ! » (rires) et il l’a re-convoqué illico presto.
Il y a eu une époque, vers 1976, où c’était la mode des pornos -pornos soft, mais quand même du porno-, on les doublait chez Willemetz, Record Film, CELTEC, etc. Une fois, on arrive à 9h30 du matin en studio et Sylvie, voyant ce qu’on va doubler, dit « Je crois que je vais manger une petite tarte pour me donner du courage » (rires) et elle va au bar commander une tarte. »


Parmi les actrices que Sylvie double à cette époque, la belle Geneviève Bujold dans Obsession (1976) et Morts suspectes (1978). « On m’a dit que c’était Geneviève Bujold elle-même qui m’avait choisie pour « Morts suspectes ». On était très proche physiquement. Marion Loran l’a également doublée une fois où je n’étais pas libre ».

Pour Bo Derek, la "rencontre" se fait autrement. Sylvie croise dans les studios de La Garenne (où s’enregistrent les doublages S.I.S. et Sonorinter (Didier Breitburd)) Fyana Narwa, canadienne anglophone, à l’accent anglais très prononcé, qui fut assistante de plusieurs patrons de doublage. Elle lui dit qu’elle fait passer des essais pour une nouvelle star blonde magnifique et lui demande des idées : « Comme elle connaissait bien son métier, je me suis dit que si elle ne pensait pas à moi c’est qu’elle avait ses raisons. Je lui propose toutes les jolies voix enjôleuses de l’époque : Evelyn Selena, etc. Puis nous nous recroisons plusieurs fois, et à chaque fois Fyana me dit « Ma chérie, c’est infernal, ils me renvoient tous mes essais à la gueule ». »
Fyana Narwa demande à Sylvie comme un service personnel de passer les essais, pour mettre en valeur d’autres choix qui lui paraissaient plus pertinents. « Jacques De Lane Lea, nouveau patron de la S.I.S., m’a vue arriver, je pense que je jouais la pièce 
« S.O.S.» à l’époque et pesais 45 kg, quand je disais que je doublais Ornella Mutti, on me prenait pour une mythomane. Le lendemain, Fyana m’appelle : « Tu es choisie ! Tu es my chef d’œuvre !». Des années après, on s’est croisées à une manifestation pour les intermittents et elle s’est exclamée « Tu es là, my chef d’œuvre !» (rires). »
Le jeu de Bo Derek étant assez limité, le doublage est parfois compliqué. « Dans « Elle » de Blake Edwards, je souffrais, et Pierre Arditi, avec qui j’avais déjà travaillé sur « L’homme de l’Atlantide », se moquait de moi. Mais le pire était pour « Tarzan, l’homme singe » où là le directeur artistique m’a demandé d’être mauvaise et de ne pas chercher à l’améliorer, c’est un très mauvais souvenir. L’histoire a une suite : un jour, Martine Cohen (Record Film), que j’aimais beaucoup me dit « On a un film avec Bo Derek qui arrive, mais la comédienne que j’ai entendue dans « Tarzan », je ne sais pas qui c’est mais c’est catastrophique, il va falloir que je trouve quelqu’un d’autre. » Je lui ai dit « Tu vas être très déçue mais la comédienne… c’est moi. Mais je suis contente que tu ne m’aies pas reconnue ! ».»

Le directeur artistique qui avait dirigé Sylvie dans Tarzan, l’homme singe la convoque un jour pour doubler Karen Allen (que Sylvie avait déjà doublée par le passé) dans Terminus (1987) de Pierre-William Glenn, avec Johnny Hallyday. La première projection avait fait un tel flop que le film avait été complètement remonté et devait être entièrement post-synchronisé dans un studio au Perray-en-Yvelines.
« Je n’avais pas compris que je devais enregistrer en même temps que Johnny. Il arrive en retard avec toute une cour qui lui tend des chewing-gums, ne comprend pas les indications du directeur artistique (le réalisateur, lui, n’était pas présent sur le plateau), et ça devient très compliqué. A un moment, j’ai une scène typique de celles que je sais le mieux faire, où je me fais torturer, violer, etc. Johnny est sur le cul et me demande « Comment vous avez fait ça ? » « Je joue, tout simplement ». A partir de là, il m’a demandé que je le dirige dans ses scènes, le directeur artistique s’est fait discret, et nous avons eu une relation professionnelle très jolie pendant trois jours, où il arrivait seul et à l’heure. »

Sylvie double aussi Sally Field dans Jamais sans ma fille (1991). « C’était Sylviane Margollé qui l’avait doublée au début de sa carrière. Après l’École des enfants du spectacle, Sylviane et moi nous sommes un peu perdues de vue, nous avons fait notre vie, puis on s’est retrouvées à la synchro et nous ne nous sommes plus quittées jusque sa mort. On s’est demandé comment on avait vécu l’une sans l’autre. Après, elle a vécu aux Etats-Unis, j’y allais souvent, et elle venait en France, nos maris étaient tous deux batteurs dans des groupes de rock donc nous nous entendions bien. Elle est décédée en 2005 suite à une opération chirurgicale qui devait être bégnine. L’histoire incroyable est qu’elle est morte quand je jouais Madame Thénardier (Théâtre XIII et théâtre de Vaison-la-Romaine), alors que quand je l’ai connue elle jouait Cosette. Au téléphone elle me disait « Tu ne pourras jamais jouer Thénardier, tu es un cœur d’artichaut, tu n’es pas assez méchante !»».

Avant que l’actrice ne se double elle-même en français, Sylvie double régulièrement Ornella Muti. « Mon préféré, c’était « Wait until spring, Bandini » (1989) ». Un jour, lors d’un dîner à Cannes, un client lui dit se désoler qu’elle n’ait pas pu doubler Ornella Muti dans un film : « La société de doublage nous a dit que vous n’étiez pas libre ». Sylvie était bien libre, mais cette histoire est symptomatique de certaines sociétés ayant une écurie de comédiens « maison » qu’elles casent à tout prix, quitte à mentir sur la disponibilité des voix habituelles. Autre anecdote : « Pendant la grève de 1994, j’ai été interviewée par Arthur qui m’a demandé si je pouvais « lui faire la voix d’Ornella Mutti ». J’étais un peu consternée par sa question, mais j’ai compris ce qu’il voulait, j’ai fait un « ha » très évaporé ».

En série, Sylvie enregistre la série Playboy à Dubbing Brothers sous la direction de Jacques Deschamps avec François Leccia, Emmanuelle Bondeville, Pauline Larrieu, Joël Martineau, etc. « On a gagné énormément d’argent car on était payé royalement et on faisait ça rapidement. L’ingé-son de Dubbing Brothers enregistrait tout ce qu’on disait entre les prises et un jour il avait fait un bêtisier, mais malheureusement il avait laissé une phrase de Deschamps qui nous disait « On va trop vite, vous êtes trop bons » et les patrons n’ont retenu que ça de notre boulot (rires). Ils nous disaient « vous nous avez volés » (rires) ».

Parmi les autres actrices régulièrement ou occasionnellement doublées par Sylvie : Britt Ekland (L’homme au pistolet d’or (1974)), Teri Garr (Rencontres du troisième type (1977)), Melinda Dillon (F.I.S.T. (1978)), Mia Farrow (L’Ouragan (1979)), Belinda Montgomery (série L’homme de l’Atlantide (1979)), Jamie Lee Curtis (Fog (1980)), Frances Conroy (Broken Flowers (2005)), etc. « Je me souviens aussi d’un film qui s’appelait « Piranhas ». Je venais de tourner avec Pierre Santini à Argenteuil une série dans laquelle il jouait un juge, et on s’est retrouvé juste après dans ce doublage ».

Claude Bertand (Roger Moore), Jacques Thebault (Christopher Lee) et Sylvie Feit (Britt Ekland) dans 
L'homme au pistolet d'or (1974)

En dessins animés, Sylvie double notamment la douce amie Joan et divers autres personnages féminins dans Capitaine Flam, à la SOFI, aux côtés de Philippe Ogouz. « On se connaissait tous par cœur à la SOFI, il y avait beaucoup de talent, avec des comédiens comme Arditi, Hernandez, Carel, Pradier, Selena, etc. Quand Evelyn parle de « cocheurs de boucles » en évoquant les directeurs artistiques qui dirigeaient là-bas, il faut préciser que les comédiens étaient tellement talentueux que les directeurs artistiques n’avaient souvent pas grand-chose à dire. Ca marchait bien, mais on a commencé à se rebeller sur les textes qui étaient de plus en plus mal écrits. Et puis il y a eu des guerres d’ego, une course entre les directeurs de plateau qui faisaient des paris en disant « Moi, ce film, je te le fais en trois jours », « Eh bien moi, qui suis plus fort que toi, je te le fais en deux jours et demi », ce qui fait que les temps d’enregistrement se sont réduits de plus en plus. Les directeurs artistiques, qui aussi écrivaient et s’attribuaient parfois le rôle principal, ont été responsables de cette baisse de qualité ».

Sylvie dirige aussi ponctuellement des doublages, notamment pour CELTEC ou bien encore pour la société de Jean-Pierre Dorat.

Béatrice Delfe
Dans les grandes années d’activité de Sylvie, Béatrice et elle travaillent beaucoup. «Il n’y avait pas vraiment de concurrence, car nous étions sur des emplois différents, qui évoluaient avec nos âges, je n’étais par exemple pas sur le même créneau que Francine Lainé. Avant nous, les voix à la mode étaient Perrette Pradier et Evelyn Selena, puis Danielle Volle et Tanya Torrens, puis Béatrice et moi. Et quand Catherine Lafond et Maïk Darah sont arrivées, nous les avons encouragées. Maintenant, ce sont des filles comme Laura Blanc et Laura Préjean. Je trouve les voix actuelles moins timbrées qu’auparavant, et j’ai beaucoup plus de mal à les identifier.»
Un jour, Sylvie entend une comédienne se plaindre « De toute façon, avec Delfe, Pradier et Selena, y a rien à faire, elles bouffent tout le marché ! ». Ne s’étant jamais sentie en compétition, et bouleversée par ce qu’elle vient d’entendre, Sylvie décide de créer un groupe de solidarité féminine vers 1979, avec notamment les trois "Drôles de Dames" (Béatrice Delfe, Perrette Pradier, Evelyn Selena), Sylviane Margollé, Dominique Macavoy, Marion Loran, Marion Game, Francine Lainé (que Sylvie adorait), Jacqueline Porel, rejointes plus tard par Jacqueline Cohen, Paule Emanuèle et d’autres. « Le jour de notre première réunion, je leur ai dit « L’une d’entre vous, qui est présente ici, a dit ça l’autre jour, et ça m’a bouleversée. Vous êtes toutes très talentueuses et sympas, nous devons être solidaires les unes des autres, discuter ensemble ». On a fait ce groupe pendant des années, surnommé par les hommes « le groupe des salopes » parce qu’évidemment ils se demandaient de quoi on parlait, car tout ce qui se disait dans nos réunions touchait à nos vies intimes, nos vies de femmes, et on n’en parlait pas à l’extérieur. Alors on mentait, car comme on s’était rendues compte en discutant que nous avions eu des amants en commun, on leur disait « On ne parle que de vous et on vous met des notes ». Perrette était la reine pour leur instiller des inquiétudes, elle leur disait « On ne t’a pas mis une bonne note hier » (rires). C’était une aventure magnifique, qui n’existe plus. »
Béatrice se souvient également de ces réunions : « C’était bien arrosé, on s’échangeait nos vêtements, on se faisait des ventes aux enchères. Dans le groupe, il y avait Perrette, qui m’avait remplacée sur Farrah Fawcett sur un téléfilm que je ne pouvais pas doubler, vivant alors un drame personnel. Perrette avait signé en mon nom et demandé qu’on m’envoie le chèque. C’était formidable. Quand, il y a quelques jours, Sylvie est décédée, je les ai toutes appelées pour leur apprendre la nouvelle. Elles sont tristes de voir partir notre petite benjamine. Seule Martine Maximin, dans notre groupe, est plus jeune. Sylvie l’a connue à la Compagnie Je Tu Il. Sylvie et elle s’aimaient beaucoup, et c’est moi qui l’ai mise au doublage. »


En parallèle du doublage, Sylvie continue le théâtre, où elle retrouve une partie de ses amies du doublage. Le metteur en scène Bernard Bétrémieux, mari de Béatrice Delfe, crée en 1981 la Compagnie Je Tu Il, qui présente principalement des spectacles éducatifs et des films à destination des enfants et adolescents. Sylvie fait partie de nombreuses aventures avec cette compagnie, aux côtés de Béatrice, Bernard Métraux, Martine Maximin et Didier Riey (compositeur):
S. Feit, D. Riey et B. Métraux
« Dans « S.O.S. », pièce de prévention contre la drogue, je jouais une jeune adolescente, leader d’un groupe de rock, dont personne ne se rendait compte qu’elle sombrait dans la drogue. Mon personnage volait de l’argent pour acheter sa drogue, les mômes dans le public ne le supportaient pas et je me prenais des boulons dans la tête. C’était le début où on parlait de ça ; on a fait tout un travail avec la police, les médecins, les services sociaux. Mon rôle était difficile, et les parents m’envoyaient des courriers en s’identifiant à leurs enfants toxicomanes « Vous avez peut-être connu mon fils, etc. ».
Je jouais une ado sur scène, mais j’avais 38 ans, et deux enfants. Un jour, deux ados sont venus me complimenter après le spectacle, en me disant que je jouais trop bien de la guitare, etc. et se sont rendus compte que je n’avais pas 16 ans. L’un dit « Mais vous êtes vieille !» « Vous me donnez quel âge ? » «Vous ne serez pas fâchée si je vous le dis? » « Non » « Au moins 23 ans !» (rires) »
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Béatrice s’en souvient de son côté : « On avait commencé par « Défense d’en parler » qui était un spectacle formidable sur la sexualité, à destination des enfants de 6 à 12 ans. C’était un spectacle interactif, on prenait les enfants avec nous sur scène et les parents étaient dans les gradins. On ne prenait jamais d’adultes seuls, pour éviter le voyeurisme. C’était une adaptation de mon mari d’un spectacle allemand que j’avais traduit, étant germaniste. On abordait tous les sujets de sexualité « Qu’est-ce que c’est qu’un garçon, une fille, etc. » et les enfants posaient toutes les questions qu’ils voulaient. Il y avait une énorme poupée pour montrer l’accouchement, je faisais la maman et Sylvie le bébé. Quand Sylvie arrivait, tout le monde se précipitait sur elle, c’était un spectacle magique. La presse venait, et les journalistes étaient obligés de venir avec un enfant. Ca a été formidable. Après on a continué avec « C’est quoi l’amour ?» sur la sexualité des adolescents, au Théâtre de la Plaine (dans le XIVème).C’était avant le sida, si on l’avait fait après il y aurait eu des scènes qu’on aurait présentées autrement. Sylvie disait que j’avais un gros cul, tapait sur son cul et je lui répondais, on parlait de masturbation, etc. Les jeunes ne nous chahutaient pas, ils étaient fascinés. Et dans « S.O.S . », sur la toxicomanie, elle était magnifique. On en a fait un film. Sylvie a également tourné pour nous dans « Histoires d’en parler». »

Hommage à Sylvie
(Participations de Sylvie aux spectacles et films de la Compagnie Je Tu Il. Montage réalisé par Raphaël Bétrémieux pour Dans l'ombre des studios. Archives : Compagnie Je Tu Il / Bernard Bétrémieux et Béatrice Delfe)


Sylvie se retrouve aussi dans des pièces de café-théâtre écrites ou mises en scène par Gérard Hernandez (Areu = Mc2) ou Francis Lax, et elle est mise en scène par Michèle Montel (célèbre voix de Diana Rigg dans la série Chapeau melon et bottes de cuir) dans Les portes claquent avec Gérard Darmon et Gérard Hernandez. « Michèle Montel était une femme impressionnante et énergique, qui savait ce qu’elle voulait. »

Lita Recio
Sylvie fait également toute une tournée théâtrale (une pièce de Labiche et des poèmes d’Eluard, etc.) en Afrique (dix pays, en 1974) avec Lita Recio, Pierre Leproux, Arlette Thomas et Joseph Falcucci.
« Lita était une pétroleuse, bonne vivante, très marrante. Elle aimait boire, manger, et les hommes. Elle avait déjà 70 ans, et voulait nous suivre tout le temps quand la nuit avec Joseph on faisait le mur pour aller dans des endroits un peu borderline sur le plan de la sécurité ou de l’hygiène… ce qui nous obligeait à faire le mur encore plus discrètement. Le lendemain elle nous disait « Mais je ne suis pas vieille ! ». Alors on faisait des parties de gin rami avec elle pour lui faire plaisir, car elle adorait ça. »

Autre souvenir, le Gala de l’Union des Artistes en 1978. « Suite à un pari stupide, Gérard Hernandez nous avait mis en scène. Evelyn Selena était habillée en chanteuse de saloon et chantait « I’m a poor lonesome cowboy » accompagnée à la guitare par Jerry, le futur mari de Sylviane Margollé, américain, qui ne parlait pas un mot de français. Anie Ballestra, Sylviane Margollé, Béatrice Delfe et moi étions déguisées en Dalton, et Perrette Pradier était déguisée en Ma Dalton. On se bagarrait avec les cascadeurs de Claude Carliez ».
La séquence a été diffusée complètement remontée avec une grosse coupe, une bande son orchestrale ajoutée, etc. Si l’intérêt artistique du numéro est limité, le plaisir de retrouver réunies sur scène ces six grandes voix du doublage est grand, avec même un petit clin d’œil amusant : quelques années après l’avoir interprétée « en chair et en os », Perrette Pradier deviendra la voix de Ma Dalton dans les dessins animés Lucky Luke. Autre coïncidence, celui qui a eu l’idée de réunir les six comédiennes n’est autre que le comédien Jean Berger, voix de Charlie dans la série Drôles de dames. Béatrice s’en souvient : « Chaque année, le Gala de l’Union, demandait aux jeunes comédiennes de faire les hôtesses et placer les spectateurs. Avec Sylvie, on l’a fait l’année précédente, et en voyant un numéro un peu tarte, on s’est dit « Pourquoi pas nous ? ». Jean Berger, qui nous aimait beaucoup, a organisé ça, relayé par Guy Marly, qui était l’organisateur de la soirée. Sylvie et moi faisions les acrobaties, et Anie et Sylviane s’étaient entraînées au fouet. Par ordre de sortie, à la fin du numéro, on peut reconnaître dans la vidéo Anie, Sylviane, Sylvie (blonde), moi, Perrette et Evelyn. On était plutôt pas mal, je trouve ! ».

Numéro du Gala de l'Union des Artistes (1978)
avec Anie Ballestra, Sylviane Margollé, Sylvie Feit, Béatrice Delfe, Perrette Pradier et Evelyn Selena


Sylvie (à droite)
sur les barricades
en mai 68
Sylvie Feit, c’est aussi un militantisme passionné pour les droits des interprètes. Elle crée au S.F.A. (syndicat des acteurs, dépendant de la C.G.T.) une section doublage avec Bernard Murat, Béatrice Delfe, et le soutien de quelques anciens comme Jacques Deschamps, Jacques Thébault et Georges Atlas, qui voulaient du sang neuf pour relancer la machine syndicale. Ils sont rejoints par Daniel Gall et Jimmy Shuman, « le seul américain cégétiste de la terre entière » plaisante Sylvie.
Elle participe à plusieurs grèves, et mène avec Daniel Gall et d’autres la grande grève du doublage de 1994, en présidant 75 assemblées générales. « Les patrons de sociétés de doublage vendaient notre travail sans demander de contrepartie pour les acteurs. Or, nos droits d’interprète ne peuvent pas être vendus. Nous les avons menacés de nombreuses fois d’une grève, sans être entendus. Les patrons ont dit qu’ils allaient rester neutres, et ont finalement dénoncé notre convention collective et monté les techniciens contre nous ».
Au milieu de ce séisme, où les comportements de certains (lettres de dénonciation, arrangements financiers, etc.) ne font pas honneur à la nature humaine, Sylvie reste droite dans ses bottes et fidèle à ses convictions. « J’étais certainement excessive et peut-être manipulée par la C.G.T. et le Parti Communiste, etc. comme le prétendaient certains, mais j’étais honnête, et dans ma conscience d’obtenir une reconnaissance de nos droits ».
Sylvie, grève de 1994

Un soir, Sylvie est invitée sur le plateau du journal de FR3 pour parler de la grève. Face à la diffusion d’une interview d’un patron de doublage connu pour ses multiples faillites organisées et déclarant qu'il risque d'être 
« ruiné par la grève », Sylvie réagit en disant « qu'il remontera une autre société, comme cela se fait depuis trente ans ». Erreur fatale, comme elle l'admet elle-même. Dès le lendemain, elle apprend que ce patron, président du conglomérat de doubleurs, a demandé sa tête, et qu’elle est en tête d’une liste noire de 150 comédiens. En 1995, à la sortie de la grève qui est un demi-échec (la convention DADR permet aux comédiens de recevoir un complément sur leur cachet correspondant à un rachat de droits, mais ils ne touchent rien sur les diffusions), Sylvie passe de 200 cachets par an à zéro, moment où elle arrête également sa compagnie théâtrale et son activité syndicale.
« Je ne voulais pas pleurer pour aller enregistrer deux lignes. Ceux qui, comme Daniel Gall, ont essayé de continuer à travailler alors qu’ils étaient sur liste noire, ça leur a détruit leur moral et leur santé. L’INA ouvrait des stages de doublage pour les comédiens, j’ai postulé comme formatrice et j’ai été prise. Je suis également entrée à l’ADAMI. J’ai été remplacée sur la plupart des actrices que je doublais.»
A l’ADAMI, Sylvie s’investit énormément pour les artistes, crée les Talents ADAMI Cannes qui récompensent de jeunes comédiens. Elle continue également de soutenir les jeunes metteurs en scène, en participant à un nombre incalculable de lectures théâtrales et d’ateliers, et en allant voir les spectacles des autres. Au Festival d’Avignon, ses comptes-rendus de spectacles permettent chaque année de partager ses coups de cœur et soutenir de petites compagnies.
A propos de l’engagement de Sylvie, Béatrice témoigne : « Au syndicat, nous étions les deux « soldates » de Bernard Murat –encore un Bernard dans nos vies ! On a bien défendu le secteur du doublage, gagné des grèves et préservé le prix de la ligne. Puis nous avons fait celle de 1994 avec Daniel Gall, qui a fait un travail énorme, et Jimmy Shuman. Sylvie a été d’un courage extraordinaire, mais parfois excessif, qui lui a coûté cher. Elle avait gardé la fougue de sa jeunesse, comme quand elle avait démissionné du Conservatoire. A l’ADAMI, elle ne lâchait rien mais était devenue plus raisonnable et plus diplomate. »

Elle continue très ponctuellement le doublage (une dizaine de cachets par an). « Je viens d’enregistrer chez VF Productions (Yann Le Madic) rue Lincoln une guest russe dans la série « The Americans ». Et je vais faire, pour le dessin animé « Ariol » (une famille d’ânes), la chanson de la grand-mère d’Ariol avec Patrick Préjean qui interprète le grand-père paternel et Christine Delaroche. On doit enregistrer le générique, qui sera dirigé par Luq Hamett. C’est de la création de voix, ils réalisent le dessin animé à partir de nos enregistrements ».

Taquinée par ses amis à propos du « repos forcé » que le confinement imposait à cette insatiable spectatrice, celui-ci a malheureusement été de trop courte durée pour Sylvie. D’une brève maladie, qu’elle a affrontée avec courage et discrétion, elle s’est éteinte le 3 mars 2021 à Cannes, où elle avait rejoint son fils, David. Nous pensons très affectueusement à lui ainsi qu’à tous ses proches. Sylvie va énormément nous manquer.



Sylvie Feit (Syria) et Philippe Ogouz (Capitaine Flam) dans Capitaine Flam


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