dimanche 23 décembre 2018

Danielle Licari et Jackye Castan : Rhapsodie pour deux voix (Partie 2/3)


Pour lire, la précédente partie de l'article (Partie 1), cliquez ici.
(Partie 1/3: Enfance et débuts de Danielle Licari et Jackye Castan, Partie 2/3: Les Fizz et les grandes années studio, Partie 3/3: Le Concerto pour une voix et l'après-Barclay)


Les Fizz (Danielle, Jackye et Nadine) et les grandes années studio

Les Fizz (Olympia 1966)
Danielle Licari et Jackye Castan se retrouvent au cœur de ce qui peut être considéré comme l’âge d’or des studios d’enregistrement français. Du début des années 60 au milieu des années 70, les studios tournent à plein régime, jour et nuit, pour enregistrer chansons, orchestres (c’est la grande époque des Paul Mauriat, Franck Pourcel, Raymond Lefèvre, etc.), musiques de film, musiques de catalogue, génériques d’émissions de télévision, publicités (souvent chantées), jingles, covers, etc.

Danielle témoigne de ce rythme effréné : « Nous faisions parfois trois à quatre séances de chœurs par jour : 9h-12h, 13h30-16h30, 17h-20h, 21h-minuit, allant de studio en studio : Barclay, Polydor, Charcot, Pathé, etc. On travaillait énormément, on a accompagné tout le monde. Comme nous savions lire parfaitement la musique, il n’y avait pas besoin de répétitions, on nous mettait les partitions dans les mains, et c’était parti. Donc nous n’avions pas besoin de mémoriser le texte, la musique, etc. Les artistes n’étaient pas toujours là, donc parfois on ne savait même pas pour qui on chantait. C’est pour ça que j’ai gardé très peu de souvenirs des titres que j’ai enregistrés. La mémoire retient mieux les tournées, où là nous étions plus proches des artistes»
Jackye : « Pendant un moment on passait même une journée par semaine chez Pathé-Marconi à accompagner de jeunes débutants qui venaient passer des auditions. Il y avait sur place piano, guitare, basse, batterie, et des chœurs. Dans l’équipe il y avait Louis Aldebert, membre des Double Six et super pianiste et arrangeur. On reçoit un jour un groupe de rock’n roll. Dans le rock il n’y a pas beaucoup d’harmonies, et le garçon enchaînait « La bémol, si bémol, la bémol, si bémol… ». Et là, Louis, qui était d’ordinaire la douceur et la gentillesse mêmes, n’en pouvant plus, s’écrie « Changez d’accords! » (rires) »

François Deguelt et Danielle Licari: Le ciel, le soleil et la mer

Danielle et Jackye travaillent avec tous les grands arrangeurs du moment, dans des centaines de séances : Alain Goraguer, Christian Chevallier, Jean-Michel Defaye, Jean Claudric, Jean Leccia, Jean Bouchéty, Bernard Gérard, François Rauber, Paul Mauriat, Raymond Lefèvre, Franck Pourcel, Paul Piot, André Borly, etc. puis plus tard Christian Gaubert, Jean-Claude Petit, etc. Mais celui qui les a le plus mis en valeur dans ses arrangements est certainement Jacques Denjean. Appréciant le « rythm and blues » et la pop américaine, Jacques Denjean se spécialise notamment dans les adaptations de succès anglo-saxons. Pour retrouver ce son et une couleur de chœurs dans le genre des Supremes ou de Martha and the Vandellas, il associe à partir de 1964 Danielle Licari (soprano), Nadine Doukhan (mezzo) et Jackye Castan (alto) régulièrement dans ses séances. A tel point que sur une idée de Sacha Distel, il leur crée un trio, Les Fizz, qui enregistrera trois 45 tours (un chez Polydor et deux chez La Voix de son Maître) avec leur propre répertoire.
« On avait trouvé une façon de chanter proche de ce que faisaient les choristes américaines, un peu comme des chèvres. On nous surnommait d’ailleurs les « chèvres » de Jacques Denjean » s’amuse Jackye. « Ensuite Nadine est tombée enceinte, et nous avons laissé tomber le groupe. »
Jacques Denjean ne se doute peut-être pas qu’un an plus tard, il va arranger les trois plus gros succès de l’été 1965 (« Capri c’est fini » pour Hervé Vilard, « Aline » pour Christophe et « Le ciel, le soleil et la mer » pour François Deguelt), et, par ce coup d’éclat, devenir pendant deux ou trois ans l’arrangeur le plus demandé sur la place de Paris (Johnny Hallyday, Sylvie Vartan, Lucky Blondo, Alain Barrière, Richard Anthony, Sacha Distel, etc.), ce dont bénéficient évidemment… ses choristes préférées.

Les Fizz: Toute ma vie (1966)

Séance de choeurs pour Léo Ferré
De Waleyne, Licari, Dorney et Conti
Photo: Hubert Grooteclaes
Parmi la multitude d’artistes que Danielle et Jackye accompagnent comme choristes dans les séances d’enregistrement : Richard Anthony, Charles Aznavour, Alain Barrière, Guy Béart, Gilbert Bécaud, Lucky Blondo, Petula Clark, Dalida, Pascal Danel, Joe Dassin (« Le chemin de papa »), Sophie Daumier (album L’oiseau de jour, l’oiseau de nuit), Jean-Jacques Debout, Michel Delpech, François Deguelt (« Paris c’est trop loin de la mer »), Sacha Distel, Gilles Dreu, Jacques Dutronc (« Ne pas t’oublier »), Léo Ferré (« Mes petites amoureuses », album La Chanson du Mal aimé), Nino Ferrer, Claude François, Stan Getz (album Communications 72), Juliette Greco, Johnny Hallyday (« Quand revient la nuit », album Hamlet), Françoise Hardy, Zizi Jeanmaire, Serge Lama, Gloria Lasso, Philippe Lavil, Enrico Macias (« El Porompompero »), Mireille Mathieu, Eddy Mitchell (« Mon nom est Moïse »), Monty, Mouloudji, Nana Mouskouri (« Soleil Soleil »), Nicoletta, Pierre Perret (« Tonton Cristobal »), Annie Philippe (« Tchakaboum »), Demis Roussos, Tino Rossi, Michel Sardou, Henri Salvador, Sheila (« Arlequin »), Alain Souchon (« Un coin de solitude »), Stella, Stone et Charden (« Faï doucement »), Michèle Torr, Charles Trénet, Sylvie Vartan, Hervé Vilard, Dionne Warwick, John William, Marcel Zanini, Rika Zaraï, Zoo, etc.

Sans compter toutes les fois où Danielle, auréolée par le succès des Parapluies de Cherbourg, est sollicitée pour faire des voix solistes d’accompagnement avec ou sans paroles (duo, contre-chant, seconde voix) : Charles Aznavour (« Non, je n’ai rien oublié », « Les plaisirs démodés », « Mon émouvant amour »), Dalida (« Le printemps sur la colline »), François Deguelt (« Le ciel, le soleil et la mer »), Michel Delpech (« Chez Laurette »), Sacha Distel (duo « On est si bien ici », « Roméo et Juliette »), Jean Ferrat (réenregistrements de « Deux enfants au soleil » et « C’est beau la vie »), Léo Ferré (« Préface », « L’adieu », « Il n’y a plus rien »), Pierre Perret (« Fillette, le bonheur est toujours pour demain »), Alan Stivell (« Brocéliande »)…
« Les chanteurs aimaient ma voix, savaient que j’étais bonne musicienne et que je chantais bien. Ca leur faisait une plus-value car un joli solo derrière c’est toujours agréable à entendre. »

Sacha Distel et Danielle Licari: On est si bien ici (Olympia 1966)

Danielle et Jackye sont également sollicitées par Claude Bolling pour enregistrer les deux premiers quarante-cinq tours des Parisiennes, en compagnie de Nadine Doukhan, Nicole Croisille et Michèle Dorney. « Les Parisiennes c’était nous. On a fait ce disque avec Claude Bolling qui a fonctionné. Ensuite on nous a demandé de faire la scène, mais il fallait danser et, à part Nicole Croisille, nous n’étions pas danseuses. Mais ils ont quand même eu l’honnêteté et l’élégance de nous le proposer. »

Dans les séances de l’époque, les choristes sont généralement convoqués par l’arrangeur lui-même, ou un musicien (souvent Roger Berthier ou Jean-Claude Dubois) ou choriste (au début, principalement Janine de Waleyne et Christiane Legrand, puis Anne Germain, Jean Stout, Jean-Claude Briodin, Claudine Meunier, Danielle et Jackye elles-mêmes, etc.) ayant le rôle de contracteur et touchant ce qu’on appelle des « frais de régie ».
Roger Berthier
Jackye tient à rendre un hommage particulier au violoniste Roger Berthier, personnage très important dans le métier à l’époque, car beaucoup d’arrangeurs (comme Raymond Lefèvre) lui confiaient le soin de choisir et convoquer musiciens et choristes : « Roger Berthier était plus âgé que nous, mais c’était un homme très ouvert d’esprit et en avance sur son temps. Quand il a su que Danielle et moi vivions ensemble, il nous a comprises. Il nous aimait beaucoup, et au lieu de nous séparer comme certains ou certaines l’ont fait, il veillait toujours à nous convoquer toutes les deux ensemble dans ses séances. Il a aidé Danielle à trouver sa place. »

Pour Raymond Lefèvre, Roger Berthier convoque également les musiciens et choristes des émissions télé de variétés dans lesquelles Raymond dirige l'orchestre. Danielle et Jackye accompagnent ainsi de nombreux artistes dans Le Palmarès des Chansons, Cadet Rousselle, Ring Parade, etc.

Michel Delpech : Chez Laurette (1966)
accompagné par Les Fizz (Nadine, Danielle et Jackye)

La voix de Danielle est généralement très reconnaissable même au milieu d’une douzaine de choristes. Si le son de sa voix est souvent associé au tout début à ses amies « Fizz », celle qui fut sa plus grande « complice » de micro est certainement Anne Germain (choisie par Michel Legrand et Jacques Demy pour prendre la succession de Danielle en voix chantée de Catherine Deneuve dans Les Demoiselles de Rochefort (1967) et Peau d'âne (1970) afin de raccorder avec la voix parlée de l'actrice).
A. Germain, H. Salvador et D. Licari
« Anne était la meilleure des « deuxièmes voix » de Danielle, leurs voix s’accordaient parfaitement, comme Christiane Legrand avec Claudine Meunier, ou Bob Smart avec Jean-Claude Briodin. Anne admirait la façon de chanter de Danielle et la suivait du bout des lèvres, avec beaucoup d’humilité. Elle respirait comme Danielle, il y avait une vraie complicité entre elles. Regardez quand elles chantent à la télé « Count Basie » avec Henri Salvador, il y a quelque chose qui se passe. Et puis elle avait un vrai esprit « musicien » comme les Dorney, Legrand, etc. Dans les filles qui sont arrivées après nous, même parmi celles qui avaient un vécu musical et lisaient la musique, ce n’était plus pareil, c’était un état d’esprit différent.»

Danielle : « En plus d’Anne, j’aimais bien notamment Claudine Meunier, qui, comme Roger Berthier, veillait toujours à nous convoquer toutes les deux Jackye et moi».

Janine de Waleyne
Quant à Janine de Waleyne, autre grande personnalité des studios, une anecdote de Jackye : « Janine a pendant un moment été la choriste qui avait le plus de pouvoir à Paris car elle convoquait les chœurs pour la plupart des arrangeurs au début des années 60 ; après, petit à petit, d’autres s’y sont mis : Christiane Legrand, Claudine Meunier, Danielle… Elle avait un fort caractère, et quand quelqu’un la contrariait, elle le mettait en quarantaine. Et quand vous étiez mis en quarantaine par Janine, qui avait le monopole des séances, vous restiez chez vous. Certains comme Jacques Hendrix en ont fait les frais. Ça me pétrifiait.
Un jour, lors d’une séance pour Henri Salvador, on m’a présentée à Lalo Shiffrin, compositeur entre autres du générique de Mannix, qui m’avait déjà vue jouer du piano dans un club de jazz. Il me demande de convoquer vingt choristes pour un remake américain du film Casque d’or. Aussitôt dit, aussitôt fait, j’ai convoqué tout Paris sauf Janine, car elle avait mis des gens en quarantaine. Curieusement, elle ne m’en a jamais voulu, on n’en a jamais parlé. Elle avait compris la leçon.
Finalement après des heures d’enregistrement, Lalo Shiffrin s’est disputé avec Christian Chevallier qui avait fait des arrangements que je trouvais magnifiques –Quel orchestrateur ! Ecoutez ce qu’il a fait pour Danielle sur « Été 42 »! -  mais qui ne correspondaient pas à ce que Lalo voulait. Et de toute façon, le tournage du film a été abandonné, le film n’est jamais sorti. »

Danielle Licari (musique: Vladimir Cosma): La Mélopée de Falbala
extrait de la musique du film Astérix et la Surprise de César (1985)

Puisque nous évoquons Lalo Shiffrin et les musiques de film, la mode de l’époque est également aux chœurs (Morricone, etc.) dans ce domaine ; la voix de Danielle est exploitée par tous les compositeurs, que ce soit en voix solo, soprano lead ou simple choriste (souvent avec Jackye) : John Barry (Moonraker (1979)), Claude Bolling (Vivre la nuit (1968), Lucky Luke : Daisy Town (1971)), Jean-Pierre Bourtayre (générique de la mini-série Gaston Phébus (1978)), Gérard Calvi (Le Viager (1971), Vos gueules les mouettes (1974), Les Douze Travaux d’Astérix (chœur « L’île du plaisir »,1976)), Vladimir Cosma (Clérambard (1969), Astérix et la Surprise de César (en 1985, vocalise solo « Mélopée de Falbala »)), François de Roubaix (L’Homme Orchestre (1970)), Alain Goraguer (La Planète Sauvage (1973)), Michel Legrand (on reconnaît Danielle et Jackye sur plusieurs répliques du « Massage des doigts » de Peau d’âne (1970)), Michel Magne (Tout le monde il est beau tout le monde il est gentil (1972)), Alain Pierre (générique de la série d’animation Les Aventures de Pierrot (1974)), Jean Wiener (générique de la série Les Gens de Mogador (1972)) et évidemment Francis Lai.
« Je connaissais bien Francis Lai car à l’époque où je faisais les tournées de Mireille Mathieu, il était dans l’orchestre, à l’accordéon. Il n’avait pas encore la place qu’il a eue plus tard. »
Francis Lai
Francis Lai et son arrangeur Christian Gaubert (qui travaille également avec Danielle sur tous les Aznavour de l’époque et la dirige dans le téléfilm musical Perrault 70, en voix chantée de l’actrice Thalie Fruges) sollicitent Danielle dans la plupart de leurs collaborations : House of Cards / Un cri dans l’ombre (chant solo du générique, 1968), La leçon particulière (1968), Love Story (chant « Snowfrolic », 1970), Madly (duo de vocalises avec Anne Germain, 1970), Hello-Goodbye (1970), Le Voyou (1970), La Modification (1970), Les Pétroleuses (1971), Le Petit Poucet (vocalise solo « Le Petit Poucet », 1972), Un homme libre (1972), La Bonne Année (1972), Les Hommes (1973), Un amour de pluie (1973), etc.

Danielle participe aussi à beaucoup de doublages de films. « C’est une technique différente, mais on prend vite le coup, il suffit de suivre la bande, de la même manière qu’on suit la partition dans une séance normale. » Elle chante en soliste dans Camelot (voix chantée de Vanessa Redgrave/Guenièvre, 1967), La Vallée du Bonheur (voix chantée de Barbara Hancock/Susan la muette, 1968), Un violon sur le toit (voix chantée de Michèle Marsch/Hodel, 1971), Alice au Pays des Merveilles (voix chantée de la rose blanche, redoublage de 1974), Heidi (chant solo du générique de la série d’animation de 1974), Pinocchio (chant solo du générique « Joli Pantin » de la série d’animation de 1976), Cendrillon (générique de début, redoublage partiel en 1978 du doublage de 1950), Bambi (voix chantée de Féline, redoublage de 1979), La Belle au Bois dormant (voix chantée de la Princesse Aurore dans La Belle au Bois dormant, redoublage de 1981)…
Danielle se retrouve aussi (souvent avec Jackye) dans les chœurs de Mary Poppins (1964), Sur la piste de la grande caravane (1965), Oliver ! (1968), L’Apprentie sorcière (1972), Peter et Elliott le Dragon (1978), Popeye (1982), Pinocchio (chœurs de « Quand on prie la bonne étoile » en 1982, en complément du doublage de 1975), Le Noël de Mickey (1983), etc.

Extraits de doublages de Danielle Licari (Camelot, La Vallée du Bonheur, Un violon sur le toit, Alice au Pays des Merveilles (deux extraits), Heidi, Bambi et La Belle au Bois dormant)

Sa voix se prête également bien aux disques religieux (La vie de Jésus orchestrée par François Rauber avec Anne Germain et Jean Cussac, Sanctus de Marian Marciak) et aux disques pour enfants (Minizup et Matouvu (le dessinateur Barberousse lui offrira un dessin à cette occasion) avec Jean Stout, Les Chansons de Kiri le Clown avec Guy Piérauld, etc.).

Et évidemment les publicités radio, cinéma ou télévisées, qui sont en grande partie chantées dans les années 60/70 : Tupperware (publicité mythique de 1972 réalisée par Agnès Varda, pastichant Demy-Legrand), Bernardaud porcelaine de Limoges, etc.

Olympia Sacha Distel
(D. Warwick, M. Mathieu, Les Fizz...)
On l’évoquait précédemment, les souvenirs de Danielle et Jackye sont plus précis sur les concerts et tournées, car généralement en studio elles n’avaient pas le temps de s’imprégner de ce qu’elles chantaient, ni de discuter avec les artistes qu’elles accompagnaient. Au début des années 60, il y avait une « institution » : l’orchestre de l’Olympia. Jackye s’en souvient : « A l’Olympia, il y avait un orchestre maison, comme à l’Opéra. Quand les artistes s’y produisaient, ils venaient généralement avec leur pianiste et profitaient de l’orchestre (cuivres, chœurs, etc.) sur place, payé au mois, et dont le directeur musical était Daniel Janin. Ça n’a duré que quelques années car ça coûtait beaucoup trop cher.
Un jour on m’a demandé de jouer de l’orgue pour accompagner Coccinelle à l’Olympia. J’en jouais assez rarement, et j’étais donc beaucoup moins à l’aise qu’au piano. Dans le premier morceau qui attaquait le concert, la mélodie était jouée par l’orgue, qui donnait le signal du lever de rideau. Et là, malheur, j’arrive en voiture place de la Concorde, une femme prise de panique par la circulation avait fui sa voiture en la laissant en plein milieu de la place. J’étais juste derrière, il y avait un embouteillage monstre, j’arrive à l’Olympia, le concert aurait dû commencer il y a un quart d’heure, je vois Bruno Coquatrix qui fait les cent pas devant l’entrée des artistes, très inquiet. Je passe mes clés de voiture au gardien du parking pour qu’il la gare, je cours jusqu’à la fosse et joue pour que le rideau puisse s’ouvrir.
Il n’y avait pas beaucoup de femmes pianistes à l’époque, et Bruno Coquatrix m’aimait bien. Il m’appelait « mon petit ».»

Jerry Lewis et ses choristes
Un grand souvenir à l’Olympia, Jerry Lewis en 1976. « Jackye, Jean Stout, Olivier Constantin et moi avions répété en amont avec son pianiste, mais on ne savait pas concrètement ce qui allait se passer. On découvre le numéro lors de la première répétition avec Jerry, il nous dirige façon chorale, en faisant des tas de grimaces que le public ne voyait pas forcément. Il avait une choriste américaine qui était dans la connivence et interagissait avec lui pour le sketch. Et nous, nous essayions de rester professionnels et nous nous retenions de rire. Quand il a compris qu’on se retenait, il nous a autorisés à rire, à nous lâcher, c’était bon pour le sketch.
On a passé au moins trois semaines avec lui à l’Olympia, c’était super. A la fin il nous a offert à chacun une bouteille de Mouton-Rothschild. Il a été charmant et très pro. Un soir de spectacle, Doudou, le régisseur de l’Olympia, lui lance des coulisses sa canne, et Jerry ne la rattrape pas. Doudou était très inquiet, mais Jerry a été adorable avec lui, lui a dit « Ce n’est pas de ta faute, c’est de la mienne », tandis que tant d’autres artistes auraient fait porter le chapeau au régisseur. »

Jerry Lewis à l'Olympia (1976)
avec D. Licari (perruque brune), J. Castan, J. Stout, O. Constantin et une choriste américaine

A l’Olympia, Danielle et Jackye accompagnent de nombreux artistes, comme Dionne Warwick (dans un programme Sacha Distel, avec Mireille Mathieu et Les Brutos), mais aussi Gilbert Bécaud et Claude François, pour lesquels elles rodent d’abord le spectacle deux ou trois semaines à L’Ancienne Belgique (à Bruxelles). « Claude François était très gentil avec nous. A la fin de l’Olympia, nous avons eu chacune un grand bouquet de roses et un grand flacon de parfum Shalimar pour nous remercier. »

Parmi les preuves de générosité de certains artistes, elles gardent un bon souvenir de Sammy Davis Jr. même si elles n’ont pas travaillé avec lui directement : « Les choristes chantaient dans l’orchestre avec un voile devant donc ils ne le voyaient pas sur scène. Après avoir pris le soin de faire un enregistrement de bande orchestre et chœurs (c’était possible à l’Olympia car il y avait une cabine de son), Sammy a offert une soirée-concert aux musiciens, choristes et techniciens et à leurs familles et amis, afin qu’ils puissent le voir en tant que spectateurs et profiter du spectacle. C’était très généreux. Nous avons été invitées par des amis choristes et nous gardons un souvenir incroyable de cette soirée. »

Mireille Mathieu et Jackye Castan
(Londres, 1966)
Il y a aussi les grandes tournées, notamment avec Mireille Mathieu et Michel Delpech : « Je me souviens qu’on avait un car avec lequel on tournait dans toute la France. Pierrette Bargoin, Jackye et moi étions les choristes, on s’était installé des lits de camp dans le fond du bus. Le bus était tellement chargé, car le matériel sonore était énorme à l’époque, qu’un jour il a calé et le chauffeur nous a demandé de descendre et de prendre la côte à pied. Il fallait nous voir sur le bas-côté à marcher à côté du bus, Gérard Majax, Ginette Garcin, Max Fournier, Paul Préboist (et son frère Jacques) et nous (rires). »
Jackye complète : « Je souhaite à tout artiste de vivre un jour une tournée avec autant de rires. Préboist et Garcin notamment étaient extraordinaires. Voir Paul en charentaises avec son pantalon en velours côtelé comme dans les campagnes suffisait à déclencher un fou rire. Quant à Mireille Mathieu, il est de bon ton chez certains chroniqueurs de se moquer d’elle, mais je crois avoir rarement entendu une voix aussi solide dans le métier, elle pouvait réattaquer rapidement après tout un tour de chant. C’est une artiste réellement connue dans le monde entier.»
Une autre anecdote sur cette tournée de Mireille Mathieu, lors d'un concert en Espagne: « Danielle était au centre, Pierrette à sa droite, et moi à la gauche de Danielle. Dans le tour de chant de Mireille, il n'y avait pas des choeurs sur toutes les chansons, et parfois il n'y avait que trois mesures. Ce soir-là, nous étions en plein air. Je vois arriver sur scène un gros scorpion noir. Je suis née dans le midi, j’ai l’habitude d’en voir dans les pierres sèches, et ça ne me retourne pas. Il arrive vers nous. Danielle le voit et me demande « -C’est quoi ça ? » « -Un scorpion ! ». Je vois Pierrette et Danielle toutes les deux avec leur micro suivre le scorpion et se mettre dos au public. Le public voyait une choriste de face (moi) et deux choristes de dos.»
Parfois, le spectacle est aussi dans la salle: « Lors d'un concert en Bretagne, on avait commencé le spectacle, on en était à la deuxième chanson, et là on voit une femme qui arrive en retard, tout le monde se lève pour la laisser s'asseoir. Elle avait une coiffe bigoudène très grande, et les gens se penchaient autour d'elle car ils n'y voyaient rien. De la scène on aurait dit une gerbe de fleurs.»

Tom Jones : Green green grass of home (Midem de Cannes, 1968)
accompagné par J. Castan, D. Licari et A. Germain

N’oublions pas les festivals du disque, comme le Midem de Cannes, où Danielle, Jackye et Anne Germain accompagnent lors de plusieurs éditions (1968, 1969, 1970…) en trio les plus grands artistes internationaux du moment, dont Tom Jones. « Anne Germain et moi avons failli perdre la vie lors d’un Midem. Nous étions toutes les trois sur une plateforme qui était très en hauteur. Anne et moi reculions, nous étions sur le point de nous appuyer sur le rideau de fond, sans savoir que derrière le rideau c’était le grand vide. Jackye, prise d’un pressentiment, est devenue livide, et nous a tirées vers l’avant par les mains. Juste à temps... »

Raymond Lefèvre
A une époque où les voyages dans les pays lointains sont loin d’être aussi « démocratisés » que maintenant, certaines tournées prennent des allures de périples, comme s’en souvient Danielle : « On part un jour avec Raymond Lefèvre à Tokyo pour un concours de la chanson. Le départ avait lieu à Roissy un vendredi saint, donc il y avait partout des embouteillages sur les routes, l’équipage arrive en retard. Ensuite on nous fait changer d’avion en raison d’un problème technique. Résultat, nous partons avec trois heures de retard. A notre escale à Phnom Penh, nous ne pouvons pas sortir pour des raisons de sécurité, mais on nous autorise quand même à descendre sur le tarmac. Je me retrouve en bas de l’avion avec le commandant de bord, Raymond Lefèvre et sa femme. Le commandant, très soucieux nous dit « Ce retard est embêtant car du coup nous allons arriver à Tokyo de nuit, et je n’ai jamais atterri à Tokyo de nuit. L’atterrissage est assez dangereux car on frôle les immeubles ». Et de son côté Raymond, qui était dans son problème, disait « On va arriver en retard, on n’aura pas assez de temps pour répéter …». L’un et l’autre parlaient de leurs problèmes sans s’écouter, c’était très spécial (rires). » 

De tous ces enregistrements, concerts, etc. avec ces artistes prestigieux, Danielle en a gardé peu de photos : « A l’époque on n’avait pas les smartphones. En séance, on voyait Johnny, Sylvie, Sheila, Claude François, etc. mais ça ne nous serait jamais venu à l’idée de nous prendre en photo avec eux. Je n’ai d’ailleurs jamais vu aucun choriste sortir son appareil photo, ça ne se faisait pas. »


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(Partie 1/3: Enfance et débuts de Danielle Licari et Jackye Castan, Partie 2/3: Les Fizz et les grandes années studio, Partie 3/3: Le Concerto pour une voix et l'après-Barclay)

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