dimanche 23 décembre 2018

Danielle Licari et Jackye Castan : Rhapsodie pour deux voix (Partie 1/3)


Pour leurs proches ou les gens du métier qui ont eu le bonheur de travailler avec elles, difficile de parler de Danielle Licari sans évoquer Jackye Castan, et inversement. Danielle et Jackye ? La soprano et la contre-alto, qui avec d’autres choristes ont « façonné » le son de la variété française des années 60. Mais aussi la chanteuse soliste virtuose (voix de Catherine Deneuve dans Les Parapluies de Cherbourg et première interprète du célèbre Concerto pour une voix de Saint-Preux) et sa pianiste surdouée qui fut l’une des très rares femmes arrangeuses. Plus de cinquante ans de vie commune et de collaboration musicale, que je vous propose de retraverser avec elles dans ce « portrait croisé ».

(Entretiens réalisés entre le 15 novembre 2015 et le 21 décembre 2018. Remerciements à Gilles Hané et Jean-Luc Meyster)


Enfance et débuts de Danielle Licari

Danielle Licari
Le 30 novembre 1936, les bonnes fées se donnent rendez-vous à Boulogne-sur-Mer pour offrir une voix d’or à la petite Danielle Licari (de son nom de jeune fille Danielle Cuvillier) qui vient de naître.
A l’âge de trois ans, la France est en guerre, et Boulogne-sur-Mer bombardée. « Grâce à un marin, maman et moi sommes parties chez ma marraine à Plouha en Bretagne. Nous avons traversé une partie de la Manche sur un dragueur de mines, nous étions sur le pont, exposées à la pluie et au vent, car il n’y avait pas de cabines. Mon père, qui était cheminot, est resté à Boulogne, réquisitionné comme ses collègues. Puis plus tard nous avons déménagé à Paris. »

Danielle baigne dès l’enfance dans un environnement musical. En dehors de son métier de cheminot, son père joue en semi-professionnel de la trompette, du violon et des timbales dans différents orchestres et Danielle assiste à ses concerts. A six ans, elle prend des cours de piano et de solfège chez une voisine d’immeuble et chante dans une chorale réservée aux enfants de cheminots, tout en suivant une scolarité ordinaire dans son école de quartier.
« A l’école, nous avions un professeur de chant. Lors d’une rentrée il a été remplacé par une nouvelle professeure qui nous a tous fait chanter un par un pour répertorier nos voix. Quand elle m’a entendue elle m’a dit « Toi, il faut que tu rentres à la Maîtrise ! ». J’avais onze ans et demi, et la Maîtrise je ne savais pas du tout ce que c’était, je lui ai répondu « Ah non, je veux rester dans la Chorale des Chemins de Fer » (rires).  Elle a vu mes parents et leur a proposé de me faire travailler afin de me faire intégrer la Maîtrise. »
Maîtrise de la RTF
La Maîtrise de la Radio-Télédiffusion-Française, créée en 1946, permet à des jeunes filles (et quelques garçons) de suivre une école alternant enseignement classique et enseignement musical (chant, solfège, etc.).
« La rentrée à la Maîtrise était déjà passée depuis un mois, donc je devais postuler hors-concours. Ma voix n’avait jamais été travaillée, ma professeure m’a fait travailler si intensément que le jour de l’audition j’étais complètement enrouée. Heureusement, comme j’avais un bon niveau en solfège, j’ai réussi l’examen, et on m’a proposé de repasser l’audition de chant une semaine après, où là j’ai été prise. Ça a enchanté mes parents, et moi aussi. »
Danielle se plaît à la Maîtrise, où elle a parmi ses meilleures copines d’école Nicole Robin (que les voxophiles connaîtront plus tard comme voix française chantée de Charmian Carr (Liesl) dans La Mélodie du Bonheur (1966)). Chaque année, un examen de passage permet de continuer la Maîtrise… ou de la quitter. Danielle y reste jusqu’à ses dix-huit ans. 
A l’issue de la Maîtrise, la voie classique est généralement d’intégrer les chœurs de l’O.R.T.F. C’est ce qu’elle fait avec d’autres camarades, et participe à de nombreux enregistrements et concerts symphoniques, pour des grands chefs comme Herbert Van Karajan.

Le Quatre de Coeur
Mais la chanson française lui manque. En 1960, avec des anciens amis de la Maîtrise, elle monte un groupe vocal à la couleur très lyrique, Les Baladins des Champs-Elysées. Promu par le pianiste Jack Diéval dans ses émissions radiophoniques, le groupe est constitué de quatre femmes (Danielle Licari, Nadine Doukhan, Nicole Filoze et Jacqueline (dite Catherine) Sarassat) et trois ou quatre hommes (dont Jean Hoffmann et Gérard Friedmann) selon les enregistrements. L'année suivante, il est rebaptisé Les Baladins de Paris, et le grand François Rauber en assure la direction musicale. 
De ces Baladins, le pianiste Oswald d'Andrea en garde les quatre filles (et épousera Nicole Filoze, alors mariée au chef d'orchestre Georges Cour), pour créer en 1962 Le Quatre de Cœur, à la couleur plus "pop". Le destin des Baladins de Paris et du Quatre de Coeur sera tragiquement abrégé par la disparition prématurée de Catherine Sarassat, lors d’un accident de voiture. Danielle restera pendant longtemps très marquée par le décès de celle qui fut un temps sa meilleure amie.
Autre groupe vocal à la même époque: Les Balladines avec Danielle, Nadine Doukhan, Suzy Hallyday (future Gam's) et Sylviane Renard.

 Le Quatre de Coeur : N'oublie jamais (1963)
De g. à d. : N. Doukhan, N. Filoze, C. Sarassat et D. Licari (soliste)

Contrairement à ce qu’on peut parfois lire, Danielle Licari n’a jamais fait partie des Djinns, ensemble vocal créé après son départ de la Maîtrise. Elle suit en revanche le groupe lors d’une tournée. « C’est là, lors de la préparation d’un concert à Auch, que des filles m’ont dit « Regardez, il y a une fille au piano ». Des femmes pianistes c’était extrêmement rare, je suis allée regarder avec les autres, et j’ai vu une fille en robe et grands talons. Cette fille, c’était Jackye. C’est la première fois que je l’ai vue, sans lui parler. Elle était pianiste de l’orchestre des Cha Cha Boys, qui faisait un gala au même endroit. »

Les Barclay (1960)
A l’époque, les choristes lyriques sont parfois demandés en renfort pour des séances de variétés, c’est comme ça que Danielle est repérée par Christiane Legrand et intègre en 1960 Les Barclay, ensemble vocal constitué d’une douzaine à une trentaine de chanteurs en fonction des enregistrements. Dans Les Barclay se retrouvent, en fonction des séances, des choristes de variétés (Jean-Claude Briodin, Claudine Meunier, etc.) et des musiciens sachant chanter (Jacques et Claude Denjean, Jean-Claude Dubois, Bob Quibel, Jean-Claude Casadesus, etc.). Les coordonnées de Danielle circulent, et elle est immédiatement appelée dans les séances de chœurs pour des artistes de variétés, séances tellement nombreuses qu’elle arrête progressivement le classique.

Dans les séances d’enregistrement de la période 1960-1963, les sopranos qui ont le « lead » des chœurs et décrochent des soli sont alors principalement Janine de Waleyne, Christiane Legrand, et deux futures alti (Anne Germain et Claudine Meunier). Un événement, ou plutôt un film, va bousculer cet « ordre ».
« Christiane m’a dit un jour « Tu veux passer des essais pour un film ? Mon frère Michel va faire la musique, ils ont besoin d’une fille pour chanter le rôle de l’infirmière ». Quand j’ai auditionné chez Jacques Demy pour le rôle secondaire de Madeleine, Michel Legrand (qui m’accompagnait au piano) et lui ont dit « C’est la voix de Geneviève, il faut que ce soit elle qui fasse le rôle principal » ».
D. Licari, C. Legrand et C. Meunier
déchiffrant les partitions
des Parapluies de Cherbourg
L’orchestre des Parapluies de Cherbourg est enregistré à Charcot/Europasonor, et les voix au Poste Parisien, en juillet 1963. « Charcot faisait très hall de gare, c’était difficile d’enregistrer dans de bonnes conditions les voix et l’orchestre en même temps, ou alors il aurait fallu d’immenses paravents. On a donc fait les voix au Poste Parisien, qui se trouvait à côté du Cinéma Normandie, sur les Champs-Elysées. Il n’y avait pas de répétitions, tous les chanteurs (José Bartel, Christiane Legrand, etc.) lisaient très bien la musique et pouvaient chanter avec les paroles immédiatement. Comme le film n’était pas encore tourné, Jacques Demy nous indiquait ce qu’il se passait scène par scène afin qu’on y mette les intentions qu’il fallait : « là c’est la scène du départ, elle est en larmes, etc. ». Dès qu’on avait compris ce qu’il voulait et que ça convenait, c’était dans la boîte. J’ai enregistré le rôle de Geneviève en cinq jours (du 8 au 12 juillet 1963 inclus, NDLA) ».
Des disques sont ensuite pressés pour que les acteurs puissent répéter de nombreuses fois afin d’être parfaitement synchrones avec les voix lors du tournage.


D. Licari et M. Legrand
Si plusieurs acteurs du film, comme Nino Castelnuovo (Guy) ou Danièle Ajoret (qui devait interpréter Madeleine, avant d’être remplacée par Ellen Farner pour des raisons de coproduction), assistent aux séances d’enregistrement pour s’imprégner du texte et guider les chanteurs, Catherine Deneuve, elle, travaille de son côté.
« Moi en revanche je suis allée sur le tournage, car j’étais dans les environs à ce moment-là, et nous nous sommes également croisées par hasard à Noirmoutier, elle était en vacances dans le moulin de Jacques Demy et Agnès Varda, et j’avais une maison là-bas. A l’époque, la production n’a jamais voulu qu’on dise que ce n’était pas elle qui chantait dans le film. Michel Legrand, bien des années plus tard, m’a invitée à chanter en duo avec lui à la télévision la chanson des Parapluies « L’adieu à la gare ». »

Michel Legrand et Danielle Licari : Medley Les Parapluies de Cherbourg (1978)

Le film étant 100% chanté (donc sans une seule fois la vraie voix de Catherine Deneuve), on peut dire que le rôle de Geneviève doit son succès à 50% au travail de Danielle. Et pourtant son nom est tronqué au générique (« D. Licari »), elle n’est pas invitée aux événements liés au film (Festival de Cannes, où il reçoit la Palme d’or), et sa participation est pratiquement « cachée ».  Quand on lui demande si elle n’a pas été frustrée par cette situation, Danielle relativise : « C’est la vie, ça ne me gêne pas, j’ai fait mon excellent travail de chanteuse. Et à côté de ça, Michel Legrand nous a fait signer une feuille attestant que nous n’avions aucun droit sur les disques vendus. On a eu un cachet pour faire notre travail en studio, et terminé ! Ce n’est pas terrible ! Ce n’est vraiment pas bien moralement.»

Si le grand public en 1964 ne connaît pas le nom de Danielle Licari, les gens du métier et notamment les arrangeurs (qui font la pluie et le beau temps dans le monde des studios de l’époque) se rendent compte du potentiel de sa voix, à la fois puissante, aux aigus parfaitement assurés, et une interprétation mélodieuse et d’une grande sensibilité.
La plupart des arrangeurs en activité font appel à elle, et en particulier Jacques Denjean, qui l’associe avec son amie Nadine Doukhan et une certaine… Jackye Castan.


Enfance et débuts de Jackye Castan

Jackye Castan
Jackye Castan (de son vrai nom Jacqueline Castan, et longtemps orthographiée Jackie Castan sur les pochettes de disque) naît le 20 mars 1938 à Montpellier. Son père, antillais, étudiant en médecine à la faculté de Montpellier, ne la reconnaît pas à sa naissance. Elevée seule par sa mère (jusqu’à ce que celle-ci se remarie six ans après), la petite Jackye subit le racisme de ses camarades. « A l’époque, il ne devait y avoir que quelques personnes de couleur à Montpellier, donc à l’école on me traitait de bâtarde et de négresse. Pour faire face au rejet des autres, je me suis créé mon petit monde à moi, notamment en me lançant à fond dans le piano, que j’avais découvert étant petite fille grâce à un oncle qui jouait du piano « de routine » comme on disait avant, à savoir qu’il ne savait pas lire la musique mais quand il écoutait une chanson il pouvait la refaire au piano. »
Vers l’âge de six ans, elle entre au conservatoire, suit des cours de solfège, de piano, et de violoncelle, instrument pour lequel elle reçoit un prix d’excellence à l’unanimité.
Elle reçoit un premier prix de solfège, et surtout un prix d’accessit de piano qui lui permet d’accompagner les vedettes de passage dans les casinos de la région : « Pendant que je travaillais l’après-midi au Casino de Palavas pour faire répéter les attractions, je voyais à travers les grandes baies vitrées les jeunes filles de mon âge jouer au volley-ball, se baigner, etc. Cela me faisait envie. Mais d’un autre côté, bosser cela me permettait d’aider financièrement mes parents à qui je donnais l’intégralité de mon salaire, papa étant hémiplégique. A l’époque, nous n’avions pas beaucoup d’aides. Ils étaient heureux de savoir que j’étais là leurs côtés ».

Ses compétences de « lectrice » sont nécessaires afin de déchiffrer rapidement les partitions pour les concerts du soir.
« Après la guerre, beaucoup de musiciens se sont mis à faire du jazz, avec plus ou moins de talent. C’était la porte ouverte à l’improvisation. Ca faisait « américain » pour certains. Pour d’autres c’était « au secours, rendez-vous à la coda ! ». Mais je pense qu’après ce qu’avaient vécu les Français, leurs oreilles étaient d’une très grande complaisance.»

Mac Kac
La rencontre avec les batteurs Philippe Combelle et Mac Kac, de passage au Casino de Palavas à quelques semaines d’intervalle, va être déterminante. Tous deux la convainquent de « monter » à Paris. « Inconsciemment j’en avais un peu marre de Montpellier car je tournais en rond, j’avais fait tous les orchestres et je m’ennuyais musicalement. Mes parents m’ont dit « on a trois mois de sous pour te payer le voyage et un petit hôtel », et je suis partie à Paris vers 1958 ».

« A Paris, je suis allée au Club Saint-Germain, où Mac Kac m’avait fait entrer. Mais je n’y jouais pas. Les pianistes étaient René Urtreger, Georges Arvanitas et Maurice Vander, j’avais des étoiles plein les yeux. J’étais la  « groupie des pianistes ». »

Dans un autre club, Le Caméléon, elle retrouve Philippe Combelle qui lui propose de devenir pianiste dans l’orchestre de son père, le grand saxophoniste et chef d’orchestre Alix Combelle. Le début d’une grande aventure. A l’époque, les musiciennes sont peu nombreuses dans les orchestres classiques (à part pour des instruments particuliers comme la harpe ou les ondes Martenot) et encore moins dans le jazz. Jackye est à ce moment-là l’une des premières et seules femmes pianistes de jazz en France: « Le monde des orchestres était à 99% masculin, à part les chanteuses d’orchestre. Il m’est arrivée de me retrouver seule femme en tant que pianiste avec huit ou dix musiciens, croyez-moi ce n’est pas triste ! Les conversations : filles, bouffe, foot et politique pour les intellos. Somme toute, comme c’était toujours pareil, c’était assez reposant. Sauf deux ou trois fois, je n’ai jamais eu à me plaindre de gestes déplacés. Mon arme secrète: je les menaçais de leur apprendre le solfège (rires).»

Jackye se souvient de sa première répétition avec l'orchestre Combelle: « Le premier jour, répétition place Blanche où Alix avait un très grand appartement, et un studio de répétition. C’étaient mes débuts à Paris: j’ai pris le métro toute seule à Odéon à 13h et je me suis retrouvée toujours toute seule à 14h... à Odéon. Je suis arrivée 1h30 en retard à la répétition, avec honte et appréhension. Je sonne à la porte, et là une femme à la Marilyn Monroe m’ouvre la porte. Je n’avais jamais vu en vrai une femme aussi belle, et en plus gentille et souriante. Il faut dire que moi de mon côté j’avais une dégaine qui sentait bon le terroir: un manteau vert deux pièces fait par maman, tout parfait, quoi. Claude Nesle, la femme d’Alix Combelle, ayant senti mon désarroi, m’a mis tout de suite à l’aise. Arrivée à l’étage qui dominait la Seine, j’ai vu tout l’orchestre, et le pianiste que je devais remplacer, Jacky Knudde, qui est mort en Inde quelques temps plus tard. La répétition terminée, Alix m’a prise à part, et nous avons joué plusieurs thèmes. J’étais très jeune mais j’avais déjà de la bouteille. Il m’a donc engagée. C’était un vrai swingman, chorusman et une belle personne.»

La vie de tournée avec un orchestre n'est pas morose: «Alix avait son car personnel avec à l’intérieur dix-huit couchettes. Après les galas qui se terminaient vers 2 heures du matin selon les mairies, nous n’avions pas d’autres choix que d’aller nous allonger comme à l’armée, trois couchettes superposées,  avec un petit hublot pour voir dehors, et la lumière pour lire. Je passe sous silence beaucoup de bruits incongrus pour dire que la chaleur aidant, ces messieurs se découvraient au fur et à mesure, ce qui fait que le matin, allongés sur leurs couchettes, au hasard des regards nous n’avions que le choix (rires) ! Avec la chanteuse de l'orchestre, Danièle Bonal (femme d’un très grand guitariste de jazz, Jean Bonal, qui jouait à l’époque de Moustache), nous avons préparé une petite vengeance féminine bien méritée. En arrivant sur la place du village un matin, nous avons laissé les portes du fond du car ouvertes, et comme ils dormaient tous avec des boules quiès et des masques, ils n’ont rien vu ni rien entendu. Les villageois qui allaient au marché, surtout les femmes, profitaient d’un spectacle gratuit et exceptionnel. Ce n’était pas bien méchant, mais les musiciens nous ont fait la gueule pendant tout le gala. »

Jackye se rend une fois par semaine au fameux « marché aux musiciens » entre la place Blanche et Pigalle, où tous les musiciens parisiens se retrouvent pour s’échanger des bons plans et décrocher des engagements : galas dans des casinos de province, bals, événements privés, cabarets, etc.

Lisant bien la musique et bonne en jazz, elle court le cachet et enchaîne les orchestres comme par exemple Leo Clarens, Jacques Hélian, etc. Elle fait répéter (dans l’hôtel où elle vit alors, rue Gay-Lussac) des chanteurs comme Francis Linel, Jacqueline Danno ou P.A.O.L.A., fait des remplacements pour des galas (spectacle de Fernand Raynaud à Clermont-Ferrand)… ou des revues dans des cabarets plus ou moins recommandables. « Un jour un pianiste m’a demandé de le remplacer une semaine dans un cabaret. J’ai accepté, il fallait bien manger. Il n’y avait que des maquereaux et des prostituées. Un soir quelqu’un a tiré un coup de revolver, je me suis planquée derrière le piano. Ce pianiste que j’avais remplacé faisait dépression sur dépression, j’ai compris pourquoi. »

Dans les clubs de jazz, elle joue régulièrement au Caveau de la Huchette avec François Jeannot, remplace occasionnellement Georges Arvanitas (« On s’aimait beaucoup ; mais je n’avais pas autant de talent que lui »), et joue au Keur Samba (dans un groupe constitué notamment de Pierre Dutour, Jacques Nouredine et Jacky Césaire, fils du grand poète Aimé Césaire), où elle finit tous les matins à cinq heures.

Un événement va lui faire changer de trajectoire : dans l’orchestre des Cha Cha Boys, où Jackye joue du piano, le chef lui demande un jour de chanter une chanson en antillais. Saxophoniste dans l’orchestre (et choriste déjà important dans les studios parisiens, et membre des Double Six), Jean-Claude Briodin repère ainsi Jackye et donne son numéro de téléphone à plusieurs choristes.

« Un jour, je venais de rentrer chez moi à 5h du matin, et je reçois un coup de fil de Jeanette Baucomont (choriste, et ex-Swingle Singers). Elle m’appelle de la part de Jean-Claude, et me supplie de la remplacer pour une séance à 9h. J’arrive en retard au studio, la voix un peu fatiguée, mais j’assure quand même. Alors, petit à petit on a commencé à m’appeler quand il y avait des trous. Christiane Legrand convoquait souvent les chœurs dans les séances, et j’ai eu le privilège de travailler avec elle. Elle avait parfois du mal à chanter car je sortais des blagues monstrueuses et elle était très rieuse. Comme j’avais vécu dans un univers uniquement masculin je ne me rendais pas compte des énormités que je disais. Christiane savait, elle connaissait la mentalité des musiciens.»

Parmi les premiers artistes qu’elle accompagne, Henri Salvador. « Il m’appelait « petite sœur », avec lui j’ai fait notamment les chœurs sur « Le travail c’est la santé », entrecoupé de rires. On a eu du mal à enregistrer car il faisait des plaisanteries. »

En studio, la choriste Michèle Dorney lui parle de Danielle Licari comme de l’une des plus belles voix du moment, mais il faut attendre une séance fin 1963-début 1964 où Danielle et Jackye sont toutes deux convoquées par Janine de Waleyne, pour qu’une vraie rencontre ait lieu. « Danielle était mariée à ce moment-là. Je la faisais mourir de rire. Je crois que ça change les femmes de rire. Et ça fait cinquante-quatre ans que nous sommes ensemble. »


Pour lire, la suite de l'article (Partie 2), cliquez ici.
(Partie 1/3: Enfance et débuts de Danielle Licari et Jackye Castan, Partie 2/3: Les Fizz et les grandes années studio, Partie 3/3: Le Concerto pour une voix et l'après-Barclay)

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3 commentaires:

  1. Merci pour ce travail important pour les nostalgiques comme moi.

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  2. merci Rémi pour tous ces souvenirs qui me rappellent tant de merveilleux moments, avec ces deux formidables "collegues" musicales.

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  3. Un immense merci pour cet article. J'ai eu le bonheur d'être une élève de Danièle et Jackie au Studio des Variétés en 1987. 2 femmes que je n'ai jamais oubliées...

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