Remerciements à Dave, Victoria Germain, Serge Llado, Grégoire Philibert, Gilles Hané et à la famille Vassails.
Alice Vassails naît le 21 mai 1937 à Bastia, et passe la première partie de son enfance à Montpellier. Son père, Gérard Vassails, issu d’une modeste famille d’artisans catalans, est alors professeur de physique-chimie en lycée. « Sa mère a fait beaucoup pour qu’il puisse faire des études, car son père était mort pendant la guerre de 14 ». La mère d’Alice, Laure Fortuné est née d’un père d’origine italienne. « Le vrai nom de mon grand-père était Francesco Fortunato. À l’époque, les services d’immigration donnaient très facilement la nationalité française, mais ils francisaient les noms, donc il est devenu François Fortuné. Il était instituteur, et était passionné d’opéra. Son père parlait toutes les langues du globe et était interprète pour les marins. » La mère d’Alice prend des cours de chant classique au conservatoire. « Les pros voulaient l'envoyer au Conservatoire de Paris, dans le but d'être cantatrice. Il y avait un opéra à Montpellier, mais il n’y avait pas d’orchestre ni de chœurs permanents, ils n’étaient que de passage. Ma mère était encouragée par mon grand-père mais ma grand-mère était la vertu personnifiée. Alors que sa professeure lui avait garanti que ma mère serait en pensionnat, elle n’a rien voulu savoir. Une chanteuse d’opéra était encore considérée comme une fille de mauvaise vie dans les années 30 ».
Gérard Vassails et Laure Fortuné se rencontrent à Montpellier. « Ils m’ont prénommée Alice, comme ma tante et marraine. Mes meilleurs souvenirs d’enfance sont à Montpellier, où j’ai eu une enfance hyper protégée, aimée et gâtée, même sous l’occupation allemande. Ma soeur et moi étions voisines avec des filles de notre âge, et on allait au Peyrou, le jardin public. Ma tante Alice a fait de la résistance et a été foutue en tôle, car elle a été arrêtée avec des papiers compromettants, mais ils l’ont heureusement relâchée ». Vers l’âge de 5 ans, Alice a une révélation quand ses parents l’emmènent voir une opérette : « Il me semble que c’était L'auberge du Cheval blanc. On voyait des gens qui dansaient, qui chantaient, qui jouaient la comédie. Je suis restée scotchée sur mon fauteuil et j'ai dit : « C'est ça que je veux faire plus tard ! ». J’ai tanné mes parents pour prendre des cours de danse, mais pour faire du classique il fallait entrer à l’Opéra. »
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| Gabrielle Russier |
Alice veut prendre des cours de danse classique, mais ses parents refusent. « Ils ont bien fait. Je m'en suis rendu compte après, quand j'ai eu des copines danseuses professionnelles, que c’est le métier qui dure le moins longtemps et qui est le plus difficile, le plus mal payé, le plus dur physiquement. ».
Elle prend des cours de piano et de solfège et aime chanter pour son plaisir personnel, même si elle n’a jamais suivi de cours de chant. « Je me débrouillais toute seule. Dans les années 50 je m'accompagnais en chantant au piano de la variété. J'écoutais les crooners français, comme André Claveau dont j’étais fan, je l’avais vu en spectacle et lui avais demandé un autographe. Et dès 55-56, j’ai entendu en France avant tout le monde Elvis, les Platters, Chuck Berry, Little Richard, etc. grâce à une copine qui travaillait à l’ambassade américaine et m’emmenait dans un club américain où il y avait un jukebox ».
Mais dans les années 50, Alice trouve les débouchés limités : « Chez les choristes, il n’y avait que des chœurs classiques. Le métier de choriste de variété n’existait pas encore. J’ai donc choisi d’être comédienne ».
Elle prend des cours d’art dramatique chez Tania Balachova, Maurice Escande et un autre professeur, qui préparait au cinéma. « Dans ces cours, j’ai eu l’humilité de me rendre compte que j’étais beaucoup moins douée que certains. Chez Balachova, parmi les élèves, il y avait Michael Lonsdale, qui était d’une grande justesse, j’étais impressionnée. Je n’avais pas une voix de tragédienne, j'avais un physique de ce qu'ils appellent jeune première romantique, mais ça va un peu avec tout. Ils ont commencé à me faire jouer du boulevard dans des rôles marrants et là, tout le monde s'esclaffait. Donc j'ai fait ça, en ramant, en passant en parallèle mon bac ».
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Alors que le mariage de ses parents bat de l’aile (son père s’installera ensuite à Madagascar où il se remariera et aura trois enfants (Muriel, Rodolphe et Guillem) et élèvera le fils de son épouse (le futur guitariste de world music Solorazaf), elle est émancipée à l’âge de 18 ans (la majorité est à l’époque à 21 ans). Elle fait notamment de la figuration au théâtre, en même temps que le jeune Jean-Paul Belmondo, dans César et Cléopâtre (1957) avec Jean Marais.
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| Jean Franval |
Fernand Raynaud et Alice Herald
Sketch "Fernand à Londres"
(Trente-six chandelles, 15 avril 1957)
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| A. Herald, M. Hélian et C. Meunier avec Jacques Hélian |
Alice Vassails devient Alice Herald : « Mon nom est catalan, comme Valls. Personne ne l’orthographiait correctement : Vassile, Versailles, etc. Comme c’était la mode des noms anglo-saxons, j’ai pris mon dico d'anglais, et j’ai choisi Herald, un nom simple, qui se prononce bien. Vassails, personne ne sait qui c’est. Lorsqu’ils ont fait un redressement fiscal pour Claude François, les impôts ont listé tous les gens qui avaient travaillé pour lui depuis 10 ans, et ils m’ont dit que Mademoiselle Alice Herald n’avait jamais payé d’impôts. La déclaration était au nom de Vassails, et j'ai eu toutes les peines du monde à les convaincre que Vassails et Herald étaient la même personne. J'ai dû me rendre au GRIS pour demander un certificat disant que j'étais Alice Vassails dite Herald. À partir de là, c’est sur tous mes papiers ».
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| Jean-Claude Dubois |
Julien Falk a aussi parmi ses élèves Jean-Claude Dubois, harpiste et personnage important dans la variété de l’époque car de nombreux arrangeurs le chargent de convoquer les musiciens de leurs séances. « On dit qu'on n'oublie jamais la première fois où on a fait l'amour, c'est vrai, mais pour moi quand on est musicien, on n’oublie jamais sa première séance, et je n’ai jamais oublié la mienne. Jean-Claude Dubois, pour faire plaisir à Julien, m'a convoquée à une séance. Il avait demandé à Christiane Legrand qu’elle convoque deux choristes en plus d’elle, et il m’a mise en quatrième choriste sans la prévenir. Jean-Claude Dubois m'a en quelque sorte imposée et ça ne se faisait pas, mais il a tenté le coup. Christiane ne m'avait jamais vue, ni Jeanette Beaucomont, et elles étaient glaciales. Heureusement, la troisième était Claudine Meunier que j'avais commencé à connaître chez Hélian, mais on n’était pas encore amies comme on l'est devenu après. Il fallait lire à vue, et l’arrangement vocal n’était pas facile. J'ai eu un doute sur une note, Jeanette m'a dit « Je ne sais pas », visiblement elle ne voulait pas m'aider. Ce n'était pas un mi naturel mais un mi bémol, donc j'ai corrigé dans ma tête avant même qu'on ne répète le truc. Elles ont noté que je faisais l'affaire, mais après la séance, Christiane a pris à part Jean-Claude et lui a dit « Jean-Claude, si tu as besoin de quatre choristes, soit tu me laisses commander les quatre, soit tu les convoques toi-même, mais je ne te permets pas de m’imposer qui que ce soit ». Quel métier impitoyable (rires). »
Richard Anthony chante "Fiche le camp, Jack!"
accompagné par Monique Aldebert (voix: Mimi Perrin), Margaret Hélian, Alice Herald, Rita Castel et Claudine Meunier
(Scopitone de 1961)
Heureusement, le vent va vite tourner favorablement pour Alice. « Je me souviens d’un rendez-vous avec un directeur artistique de chez Philips vers 1959. Je voulais chanter du rock’n roll, et le mec me dit : « ma petite fille, c'est une mode américaine, ça ne marchera jamais en France ». Tu vois comment sont les gens du métier. On ne leur demande pourtant pas d'être musiciens, juste d’avoir de l’intuition sur ce qui va marcher. Il m'a dit ça un et an après, il y avait Johnny. Bref, les maisons de disques se sont mises à copier ce qui se faisait aux États-Unis, et qu’est-ce qu’il y avait dans les enregistrements de rock’nroll américains ? Une tapée de choristes. À l’époque, dans les chœurs de variété française, il y avait sept filles qui faisaient tout : Christiane Legrand, Janine de Waleyne, Michelle Dorney, Michèle Conti, Jeanette Baucomont, Claudine Meunier et Rita Castel. Christiane Legrand s’est rendue compte qu’il en fallait trois ou quatre de plus, qui chantent en voix naturelle, surtout pas avec un timbre classique, pour pouvoir aller avec le rock. Je suis arrivée dans le métier en même temps qu’Anne Germain, qui avait eu un parcours similaire au mien, à savoir les orchestres de balloches, et Danielle Licari. On a notamment fait le groupe vocal Les Barclay, qui était un mélange de choristes de variétés, qui apportaient la précision et la justesse, et de choristes lyriques, qui apportaient un son choral. C’était assez rare qu’on fasse appel aux choristes lyriques. Ma mère (qui fait carrière comme chanteuse lyrique sous le pseudonyme de Claire Valmy, ndlr) m’a fait quelques scènes plus tard car elle voulait que je la mette sur des coups, mais je n’y arrivais pas. Je demandais parfois à Georges Cour, qui convoquait souvent les choristes lyriques pour des séances. Quatre ou cinq ans plus tard, il y a eu de nouvelles choristes qui arrivaient de la maîtrise de la RTF, notamment Françoise Walle, Nicole Darde, Danièle Bartoletti, Géraldine Gogly, Christiane Cour. Elles avaient une formation lyrique mais elles arrivaient à chanter droit, sans vibrato. »
Les choristes convoquant pour les séances se rendent compte qu’Alice assure, et elle est de plus en plus appelée, même si c’est un peu long : « Pour moi, ça n’a pas été la profusion de suite. Les musiciens de studio, qu’on appelait les requins, faisaient attention à ne pas laisser entrer tout le monde. J’ai commencé à faire des séances petit à petit, grâce notamment à Christiane Legrand. Un bassiste de Hélian, qui me croisait pour la deuxième fois en studio, m’a dit :
- Hé, petite, tu n'aurais pas les ailerons qui poussent ?
- Je suis assez contente des ailerons car au début on ne voulait pas de moi.
- Mais au début on ne veut jamais personne ! (rires). »
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| Gilles Dreu avec Alice Herald et Claudine Pavaux |
Il y a une télé où on me voit chanter « Dès que le printemps revient » avec Hugues Aufray. Je l’adore, il est toujours beau. Je pense qu’il a eu une vie très équilibrée, avec un environnement familial qui l’a maintenu bien. Avec Anne Germain, j’ai également beaucoup fait de chœurs pour Sheila quand Anne convoquait les chœurs pour elle, mais ensuite c’était Danièle Bartoletti qui convoquait, puis Les Fléchettes. Carrère était odieux avec Sheila, de la même manière que Stark avec Mireille Mathieu. Elles étaient très jeunes, de milieu modeste, et étaient des marionnettes entre leurs mains. Carrère m'a fait un gros chantage un jour. Il me demande pour une télévision avec Sheila, or j’avais des séances d’enregistrement prévues avec Michel Legrand. Donc priorité à Michel. J'envoie Christiane Cour qui m'avait remplacée je ne sais combien de fois, et Carrère me téléphone, me harcèle en m’appelant à 8h du matin. Il m’a pris la tête, jusqu’à ce que je cède, et finalement Christiane a fait les deux séances de Legrand à ma place ».
Sheila chante "Le kilt" (14/12/1967)
Choeurs: Christiane Cour, Alice Herald, Anne Germain, Françoise Walle, Jacques Hendrix, Bernard Houdy, Claude Germain et José Germain. Et la participation d'Anne-Marie Peysson et Guy Lux.
Les choristes de l’époque étaient rompus à un déchiffrage rapide des partitions. « On lisait tellement rapidement la musique qu’on ne faisait pas attention au texte qu’on chantait. Jacques Denjean (l'un des arrangeurs les plus prolifiques des années 60, ndlr) s’en était rendu compte et s’était amusé à nous faire une blague en nous écrivant un texte cochon. On l’a lu mécaniquement sans se rendre compte de rien, il était hilare. »
Le métier de studio était organisé par les arrangeurs, qui étaient souvent également chefs d’orchestre des morceaux qu’ils avaient arrangés. Certains appelaient directement leurs musiciens ou au moins leurs chefs de pupitre. Mais la plupart déléguaient à des intermédiaires le soin de convoquer, par exemple, les cordes (ce métier n’a pas vraiment de mot en français, tandis que dans les pays anglosaxons on parle de « contractor »). C’est la même chose pour les choristes. Une partie des choristes a, pour plusieurs arrangeurs chacun (Christiane Legrand pour Michel Legrand, Janine de Waleyne pour Jean-Michel Defaye, Danielle Licari pour Raymond Lefèvre, etc.) le pouvoir de convoquer les choristes, et touche un supplément (régie) pour ce travail de convocation.
« Je ne convoquais pas de choristes, comme ça je n'étais rivale avec personne et m'entendais avec tout le monde, les filles ne me craignaient pas. J’ai vu des copines d'enfance et d’adolescence de la Maitrise de la RTF devenir des ennemies, s'accusant de se piquer des affaires les unes les autres, c'est quand même dommage. J'échappais à ça, je n'avais pas d'affaires à moi. Enfin si, Christian Chevallier, l’un des meilleurs arrangeurs et compositeurs, à qui on doit notamment « Toulouse » de Nougaro, m'appelait beaucoup. Dans ce cas, je mettais un point d’honneur à renvoyer l'ascenseur aux filles qui me faisaient le plus travailler : Janine, Danielle, Jackye, Christiane... Mais il fallait veiller à ne pas convoquer à la même séance celles qui étaient à couteaux tirés entre elles. »
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| Les Swingle Singers en répétition au Madison Square Garden (mai 1964) |
Les Swingle Singers se présentent et chantent "Badinerie" (1966)
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| G. Pedersen et D. Humair |
Quels souvenirs garde-t-elle des répétitions et des enregistrements ? « Ward habitait en Seine-Saint-Denis et on répétait autant d’après-midis qu’on le pouvait, pendant deux ou trois semaines, avant d’enregistrer un album en studio. Le premier que j’ai enregistré était celui sur Mozart. Mozart, c’est n’est pas facile à faire swinguer, mais Ward avait choisi les bons morceaux, très rythmiques. La photo de couverture du disque américain a été faite dans les studios de Playboy à Chicago. On porte nos robes du début, qui ont été faites par Pierre Cardin sur mesure. Ward avait composé la musique d’un film avec Jeanne Moreau (Peau de banane (1963), ndlr), qui sortait alors avec Pierre Cardin. Ward et lui se connaissaient bien. Cardin a proposé de faire nos costumes de scène. Philips voulait déjà avancer les frais de voyage sur nos royalties, alors payer des robes, il n’en était pas question. Cardin nous a fait un prix, mais même le prix défiant toute concurrence était trop cher. Finalement, il nous a demandé combien on pouvait mettre. Philips nous a fait une avance sur royalties pour payer les robes. On n’a pas le même décolleté car il a pris nos mesures selon les formes de nos corps. Moi j’avais une ligne « haricot vert » (rires). Cardin est venu et m'a coupé le décolleté avec ses ciseaux. »
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| Les Swingle en studio avec le Modern Jazz Quartet |
Le suivant est l’album Les Romantiques avec du Schubert, Liszt, etc. Celui qu'elle aime le moins. « On s'est ennuyé musicalement parlant, on a triché sur le phrasé, ce répertoire n'était pas fait pour les Swingle ». Le suivant, Swingling Telemann, est son préféré, et aussi celui qui lui a occasionné quelques soli intéressants. Elle aime également bien son quatrième et dernier album, Place Vendôme, enregistré à Paris avec les musiciens du Modern Jazz Quartet. « J’ai aimé l’album mais j’ai détesté la photo du disque. Fatome nous a fait tomber du lit « Rendez-vous à 13h Place Vendôme pour faire des photos ». Je n’étais pas coiffée, les cheveux gras, donc j’ai tiré mes cheveux et me suis maquillée tant bien que mal, et je suis venue avec mon pull. La photo est nulle, pas pro, il aurait fallu qu’on en fasse plusieurs et qu’on aille chez le coiffeur. Ça fait chorale nulle de banlieue. Je suis sortie avec Percy Heath, le contrebassiste du Modern Jazz Quartet, mais pas au moment des enregistrements, on s’est retrouvés plus tard à Washington, il était charmant. »
Les Swingle Singers chantent en playback l'allegro du "Concerto à six" de Telemann
pour le réveillon 1967
(solo: Christiane Legrand et Alice Herald)
pour le réveillon 1967
(solo: Christiane Legrand et Alice Herald)
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| Barbra Streisand et Michel Legrand en enregistrement (1966) |
« - Ah, mais tu as un billet en classe tourisme ?
- Oui car comme c'est pris sur nos cachetons, Pierre Fatome nous prend toujours de billets en touriste ».
Il me demande de prendre un billet en première comme lui, je vais changer mon billet, et ça me coûte 100 dollars. En 1965, c'est une somme même si je gagnais hyper bien ma vie. Je lui dis : « Michel, ta compagnie me coûte 100 dollars » et il me répond « Ma chérie, ma compagnie n'a pas de prix » (rires). Michel était connu pour sa radinerie. On s’installe confortablement dans une banquette pour deux, avec la même peur de l’avion. Lui s'en est sorti après, en prenant des cours de pilotage, et n'a plus eu peur, mais moi je n'avais pas les moyens de prendre des cours de pilotage, je demandais autant que possible des billets de bateau et de train à la place. On se prend la main, on se serre l'un contre l'autre, quand l'avion se stabilise. C’était un vol de nuit, on avait moins peur et finalement on se prend dans les bras et on se fait des bisous. A l'époque, la drague on ne pouvait pas y échapper. J'étais résignée d'avance, les mecs se croyaient tout permis. Dès qu'il y avait une occasion de tirer un coup avec quelqu'un ils insistaient plus ou moins lourdement. Il m'est arrivé hélas de dire oui à un mec qui insistait. Michel était un joli mec et ne me déplaisait pas, mais le personnage était assez antipathique, jusque-là il n'avait été que désagréable. Je me suis dit « Il va continuer à me prendre pour une conne » et finalement il me dit « Non, on arrête, je n'aime pas les choses vite faites et mal faites, ça ne m'intéresse pas, et je ne veux pas de ça pour toi non plus, ça serait un manque de respect pour la personne que tu es ». On arrête, on essaie de dormir, une couverture dessus, à moitié couchés l'un sur l'autre et on a dormi comme des bienheureux, jusqu'à l'atterrissage à Orly. On ne pouvait pas prendre le même taxi, car lui habitait dans le 16ème et moi à Vincennes, et là royalement, alors qu’il était très radin, il me tend 30 francs pour le taxi et me dit « Au revoir ma chérie et à bientôt, je te rappellerai pour le travail ». Il a tout rattrapé d'un coup, et d'une très belle façon ».
Danielle Darrieux et Alice Herald (voix de Geneviève Thenier/Yvonne)
chantent "La femme coupée en morceaux"
dans Les Demoiselles de Rochefort (1967) de Jacques Demy
Vient en 1966 l'enregistrement des Demoiselles de Rochefort. « Il faisait un casting et avait pensé à moi pour la voix de Delphine, donc il m’a fait déchiffrer la chanson « De Delphine à Lancien » à vue. Plus tard il m’a dit que c’était bien, mais qu’à la différence des Parapluies de Cherbourg on entendait la voix de Catherine Deneuve dans les dialogues des Demoiselles, et il fallait raccorder avec Catherine Deneuve. J’étais soprano, trop légère, donc il a demandé à Anne Germain qui a une voix de mezzo-soprano avec un timbre plus foncé que le mien. J’étais déçue, mais il m’a dit « Il y a un autre petit rôle très joli, Josette la serveuse du café, qui a une jolie scène ».»
Elle enregistre en même temps que la grande Danielle Darrieux, seule comédienne du film à chanter avec sa propre voix : « Danielle Darrieux était une chanteuse professionnelle, donc on ne pouvait pas l’empêcher de chanter son propre rôle, mais elle avait une voix qui faisait très opérette, et Michel détestait les voix lyriques. Elle a fait sa première prise en chantant comme d’habitude, à savoir très opérette et Michel lui a dit « Danielle, c’est très bien, mais je voudrais essayer quelque chose comme ça, uniquement par curiosité, pour mon plaisir personnel : est-ce que vous pouvez chanter la même chose mais en détimbrant votre voix et en chantant le plus droit possible, sans les vibratos. C'est un caprice personnel, juste pour essayer. » Les acteurs écoutent toujours très bien ce qu'on leur dit, donc elle a repris en détimbrant, et Michel lui a dit « C'est parfait, Danielle, c'est merveilleux, on va la garder comme ça, car c'est ça qui me plaît, et toutes vos autres scènes il faudrait les chanter comme ça. » Il a gagné (rires), elle a chanté comme il voulait. Et elle était très bien. »
Plus tard, Alice participe notamment à l’aventure de Peau d’âne (1970). « J’ai fait les chœurs, il y avait à peu près tout le monde, comme dans le chœur de la Chanson de Maxence pour Les Demoiselles de Rochefort, où j’étais aussi. Dans Peau d’âne, on fait le même jour « Les insultes » et « Le massage des doigts ». Je me souviens d’avoir fait la tirade qui se finit par « On dit qu’elle est méchante !». Tu penses que c’est Nicole Darde, c’est possible que Nicole ait réenregistré le rôle après coup mais je me souviens de la réplique et je pense que c’est ma voix. Quand tu enregistres pour Legrand, tu fais tout comme lui. Il te coache, et tu vas prendre son phrasé, sa musique le veut. Ça m’empêche de distinguer les voix des unes et des autres, elles chantent toutes du Legrand à la Legrand. Et c’est sans parler de Christiane : Michel et elle étaient des jumeaux vocaux. »
Alice est également auditionnée pour jouer la Tante Elise pour un projet d’adaptation scénique des Parapluies de Cherbourg. « Le dernier chapitre, c’est cette fameuse fois où tu as réussi à nous faire inviter à l’anniversaire des Demoiselles de Rochefort au Grand Rex. Je voulais y aller, un de tes copains devait m’emmener en voiture, mais je n’étais pas en forme. Je m’en suis voulue, c'est la dernière fois que j'aurais pu voir Michel ».
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| Lalo Schifrin |
Pendant ses tournés aux États-Unis avec les Swingle, Alice se lie d’amitié avec un producteur américain (Marc Brown (MBA Music)) et son épouse, et enregistre des maquettes en studio. J’ai pu les faire numériser par mon ami Grégoire Philibert.
Alice Herald chante "One note samba"
(maquette inédite enregistrée à New York, vers 1966)
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| Claude Germain |
Pour cet unique album, Alice écrit les paroles de la plupart des chansons : « Ce qui me plaisait c'était d'écrire les chansons avec Claude, de faire répéter les chanteurs, et de suivre le mixage. J’ai finalement plus participé au disque autrement qu’en chantant dedans. J’ai écrit les textes de toutes les chansons composées par Claude, ainsi que celui de celle composée par Christian Gaubert. José Bartel a pondu un morceau et m’a proposé d’écrire les paroles, mais comme j’avais l’impression d’avoir « trusté » pas mal l’écriture des chansons de l’album, je lui ai dit qu’il pouvait trouver quelqu’un d’autre. Je ne suis pas comme Etienne Roda-Gil qui disait « Soit je fais l’album complet, soit je ne fais rien ». J'ai honte des textes que j'ai écrits là-dessus, c’était complètement nunuche. J'ai fait comme Mimi Perrin avec les Double Six, comme la musique est extrêmement rythmique, j'ai essayé de trouver les voyelles qu'il fallait selon les sonorités, je me fichais pas mal du sens ».
Le disque est devenu culte depuis quelques années, redécouvert par des DJ (comme mon ami Guido Cesarsky du groupe Acid Arab, qui a intégré le morceau « Initiation » des Masques à sa compilation Pierre Vassiliu en voyage parue chez Born Bad Records), producteurs de disques, mélomanes, etc. Étant peut-être le spécialiste à connaître et partager des informations sur le groupe, et à faire le lien avec tous les anciens choristes et leurs ayants-droit, je sers d’intermédiaire à chaque fois qu’il y a des demandes d'utilisation, et c’est ainsi que « Dis-nous quel est le chemin » figure dans le film belge Fils de plouc (Lenny et Harpo Guit, 2021) projeté… au festival du film de Sundance.
Les Masquent chantent "Dis-nous quel est le chemin"
(Claude Germain / Alice Herald)
Mais à sa sortie, le disque est passé complètement inaperçu : « On a eu à l’époque un énorme succès d’estime, et on est passé un peu en radio, mais on a dû en vendre trente. À tel point que la production nous a dit que plutôt que de payer les royalties, ils allaient faire un pot et les royalties paieraient le cocktail. Je pense qu’on était trop en avance, c’était avant la world music. Et « Dis-nous quel est le chemin ? » est arrivé deux ou trois ans avant les Jesus-Christ Superstar, Godspell, etc. Plus tard, Christiane Legrand a fait un disque avec des mélodies de Baden-Powell, j'ai écrit un texte pour elle (« Vai », ndlr). Trente ans après l’enregistrement des Masques, Thierry Balzan découvre les titres grâce à une émission de Jean Letellier (passionné de groupes vocaux, ndlr), se met en contact avec les Germain et moi, numérise un vinyle et sort un CD, j’étais contente car ça faisait des royalties. Et là, Chamberland dit que sur le disque c’était écrit « Productions Francis Lemarque », mais qu'il avait co-produit l’album avec Francis en fournissant le studio Davout gratos. Chamberland a fait un procès, et a fait retirer le disque du commerce. Finalement, des années plus tard, Universal qui a repris à la fois BMG (donc CBS) et les productions Lemarque, m’a envoyé un coursier pour faire numériser mon 33 tours, mais finalement ils n'ont pas ressorti le disque.»
Christiane Legrand chante "Vai"
(Baden-Powell / Alice Herald)
« En 1971, Serge Leroy et François de Roubaix travaillent ensemble sur un deuxième film, destiné cette fois-ci au circuit commercial. Il a pour titre Le ciel est bleu et réunit Alexandra Stewart et Frédéric de Pasquale. Un photographe d’actualités couvre la guerre en Indochine et en Afrique. Un de ses amis meurt à côté de lui. Il photographie une petite fille à l’air triste qui est tuée devant lui. Dégoûté par toutes ces horreurs, il devient reporter sportif et, à l’occasion d’un match de rugby en Irlande, retrouve un ancien amour. Le couple reprend une liaison qui ne dure qu’un court moment et le photographe repart vers sa famille et son fils. Pour le film, Leroy a besoin d’une chanson en anglais. François pense à une voix de petite fille mais cherche aussi une chanteuse maîtrisant bien l’anglais. Parmi celles qu’il envisage se trouvent Martine Habib, fille du réalisateur Ralph Habib, dont la voix se rapproche de celle de Joan Baez ; Esther Ofarim, jeune chanteuse israélienne, interprète du succès « Cinderella Rockafella » en 1968 ; Morgana King, chanteuse américaine de jazz et de blues.
| François de Roubaix |
Alice se base sur une histoire qu’elle a vécue avec un célèbre musicien de film américain et écrit : « My sky has turned blue once more, my life has met yours once more, my love is stronger than before, why don’t you stay with me… » L’enregistrement se déroule à la Comédie des Champs-Elysées. François arrive avec une grande cape noire et des bottes très hautes. Alice le trouve très distingué, très aristocrate. « The sky is blue » est fixé sur la bande. François est séduit par la petite voix. Il fait écouter la chanson à Serge Leroy, qui tombe également sous le charme. L’idée d’un 45 tours est très vite lancée. François contacte les éditions Paille Musique, société créée par Georges Moustaki pour publier ses chansons et dont il laisse la direction à sa sœur, Elisabeth Zirinis. À Alice qui lui demande à quoi fait référence le nom de « Paille », Elisabeth répond qu’il est dû à l’humour de son frère car elle est « une femme de paille » dans cet emploi de directrice.
Le ciel est bleu ne rentre dans aucun genre précis et les distributeurs refusent de l’inscrire à leur programme. Le film reste donc inédit et le disque, forcément lié à la sortie en salles, n’est pas produit. Elisabeth Zirinis, appréciant la petite voix d’Alice, lui demande d’interpréter d’autres chansons dans le même style mais la chanteuse refuse. Le premier film officiel de Serge Leroy sera donc Le mataf, production franco-italienne interprétée par Michel Constantin en 1973. »
Alice Herald chante "My sky is blue"
(François de Roubaix / Alice Herald)
Victoria Germain se souvient d'Alice: « Ma sœur et moi voulions marier Alice avec Bob Smart, car tous les deux étaient célibataires. Et c’est grâce à Alice que nous avons eu notre premier chat, à la suite d’une phrase que j’aurais dite à maman « Je voudrais tellement un petit compagnon ». C’était une petite Dolly qu’Alice avait cachée dans un panier et nous avait apportée chez nous sans que papa soit au courant car il ne voulait pas de chat à la maison. Bien sûr, quand il l’a vue il n’a plus dit non et c’est lui qui était le plus gaga avec ses chats. Et à partir de ce jour-là, il y a toujours eu des chats dans la famille Germain ». Vous pouvez entendre ici en exclusivité cette maquette (grâce à Isabelle et Victoria Germain, et à la numérisation de l’ami Grégoire Philibert). On entend dans les chœurs Jean-Claude Briodin et Bob Smart.
Victoria Germain (alias Vicky Germain) chante "Un jour les cloches sonneront"
(Claude Germain / Alice Herald)
Maquette inédite
Plus tard, elle écrit les « bidesques » « Kaï Kaï Banzaï » pour Patricia Ferrari (« Kaï Kaï Banzaï, je suis fille de samouraï. Kaï Kaï Banzaï, j'suis vraiment un karaté-kaï Kaï Banzaï ») et « Allez l'O.M. ! » (hymne de l'O.M. en 1987) produit par Monty et chanté par Marc Simon, qu'elle signe anonymement.
Marc Simon chante "Allez l'O.M.!"
(Nicolas Bulostin / Alice Herald)
En parallèle des groupes vocaux et écritures de chansons, elle continue son métier de choriste, accompagnant les plus grands chanteurs, et participe également comme choriste à de très nombreuses musiques de films pour François de Roubaix (L'homme orchestre, L'étalon, Les novices), Michel Magne (Cran d'arrêt, Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil), Francis Lai (Un cri dans l'ombre, Le voyou, Madly, Toute une vie), Michel Legrand (La dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil, Les feux de la chandeleur, Parking), Claude Bolling (Doucement les basses), Serge Gainsbourg (Mister Freedom), Philippe Sarde (Sortie de secours), Vladimir Cosma (Les aventures de Rabbi Jacob, Le loup blanc), Claude Germain (Chobizenesse, Liberté égalité choucroute), etc. Une jolie rencontre lors de l’enregistrement de la maquette d’ « I’m a poor lonesome cowboy » composée par Claude Bolling pour le film d’animation Lucky Luke : Daisy Town (1970) : René Goscinny. « J’étais en pleine Pilotomanie, folle de Pilote, et fan de René Goscinny et là je le vois dans le studio : je lui ai dit « je suis amoureuse de votre journal ». Il m’a raconté des trucs plaisants sur ce qu’il se passait dans le journal. »
Alice fait partie des choeurs d'Ennio Morricone pour un concert qu'il donne au MIDEM. « Lors de la pause, je me suis mise au pupitre et je l'ai imité. Stupeur quand je me suis rendue compte qu'il était dans la salle, à me regarder. Heureusement, ça l'a fait sourire. »
Elle participe également à quelques doublages français de films musicaux américains, comme My fair Lady, Chitty Chitty Bang Bang ou Jesus-Christ Superstar. « En doublage, je n'ai pas doublé de rôles. Que des choeurs, et pas forcément en même temps que les solistes. »
Les publicités sont souvent chantées. « Je suis même allée à Londres pour en enregistrer, pour Daniel White. Il y avait avec nous Georges Blanès, qui faisait exprès de parler anglais avec l'accent pied-noir pour nous faire rire. »
Alice s’est retrouvée dans les années 70-80 à accompagner plusieurs artistes en tournée. « Quand je suis sortie des Swingle, j’ai dit que je ne voulais plus faire de tournées. Je faisais exprès de refuser d’intégrer de nouveaux groupes vocaux, de peur que ça marche et que je sois obligée de partir en tournée. Johnny Stark m’avait appelée pour faire une tournée avec Mireille Mathieu, que je ne supportais pas. Deux mois avec elle en Allemagne. C’était au-dessus de mes forces (rires) ! La seule fois où j’ai accepté de faire une tournée, c’était pour Julien Clerc, vers 1971-1972, car Annie Vassiliu avec qui j’étais très amie, avait insisté pour que je la fasse avec elle. Et puis, fin 1973, c'est le choc pétrolier. L’industrie du disque était indexée sur celle du pétrole, donc courant 1974, le téléphone ne sonne plus, plus personne ne m’appelle. J’appelle les copines, c’est pareil. C'est là que dès le début 1975, piteusement, j'ai rappelé en disant « je refais les tournées » et qu’on s’est jetée sur moi. J’ai fait une tournée avec Dick Rivers début 1975, suivie par Sylvie Vartan. Avec Sylvie c’est une des pires tournées de ma vie, mal organisée et fatigante. Parce que sa carrière ne marchait plus en France, elle était partie aux États-Unis, et son mari, un Américain, voulait relancer sa carrière. Son impresario, Marouani, n’arrivait pas à lui trouver des dates, donc la tournée était faite de bric et de broc, avec des tas de kilomètres. Elle était en Mercedes, comme tous les artistes, avec un chauffeur qui lui servait de secrétaire et porte-bagages. C’était Jean-Luc Azoulay. Les mauvaises langues du métier ont dit : « Azoulay, sans Sylvie, il n'est rien. » Elle l’a viré à la rentrée, je ne sais plus pour quelle raison. Et Azoulay a créé Dorothée, le Club Dorothée, AB Productions. Donc on peut se tromper sur les gens. Ce sont des métiers où il se passe des choses comme ça, bizarres. Au retour de la tournée, on devait faire le Palais ses Congrès et elle a pris les Fléchettes, qui étaient à la mode. On s’était cogné la tournée et on ne nous prenait pas pour le Palais des congrès ! »
Et Claude François ? « J’avais été une première fois chez lui. Il avait fait passer une note de service disant que si les chœurs continuaient d’être aussi mauvais, il allait tous nous virer. Après la tournée Vartan, je suis appelée par Corinne Sauvage (Caline) qui faisait partie des choristes plus jeunes que moi. Elle insiste pour que je revienne chez Claude François, et que je revoie les arrangements vocaux, etc. J’ai accepté de revenir pour la dépanner, pendant trois mois, et après j’ai fui. Mais ce sont trois mois qui ont été super car on a fait l’arbre de Noël de l’Élysée en 1975, devant les enfants et Valery Giscard d'Estaing. C’est un souvenir très rigolo. Giscard voulait faire venir Claude François non pas pour le chanteur… mais pour ses Claudettes. Les Claudettes, tu les vois dans les émissions de télévision, très sophistiquées et maquillées. Mais même le matin, juste sorties du lit, dans le car, bouffies, pas coiffées, avec un vieux pull et un vieux jean, c'étaient déjà des créatures de rêve. On avait rendez-vous dans la salle des fêtes de l'Élysée à 16h30 pour répéter. Or Claude avait toujours entre 1h30 et 2h30 de retard partout, ça faisait partie de ses problèmes. Et Élysée ou pas, il a fait comme d’habitude. Et qui on voit débarquer à 18h ? Giscard. On s’arrête de répéter. Il nous dit : « Ne vous dérangez pas pour moi, continuez. Est-ce que Monsieur Claude François est là ? » Alors, le chef d’orchestre lui dit : « Non, Monsieur le Président, nous l'attendons. » « C'est bien, prévenez-moi quand il sera arrivé ». Et il repart. Le régisseur se précipite sur le téléphone et appelle Claude, qui du coup arrive à toute vitesse. Giscard revient, et se met au clavier. On était tous tétanisés, et il demande à Claude s’il peut l’accompagner au piano sur « Douce nuit » pendant l’arbre de Noël. Claude ne chantait pas ça, ce n'était pas son répertoire, donc le pianiste se dévoue et dit « Monsieur le Président, on pourrait le faire en Do », c'est la tonalité la plus facile. Il lui donne toutes les harmonies. En repartant, Giscard marmonnait « Do, sol, etc. ». On était morts de rire. Arrive le soir, il se met à l'orgue, et nous on l’accompagne en équipe réduite, les trois choristes (Caline, Micky Segura -qui faisait toutes les tierces de Claude- et moi) et les cinq musiciens de base de Claude, sans les cuivres. À la fin de l’arbre de Noël, tout le monde se change derrière un paravent, et qu’est-ce que je vois s’échapper au-dessus du paravent ? La fumée et l’odeur d’un pétard. C’étaient les Claudettes, qui étaient folles. Je me suis dit « Ce n’est pas possible, elles fument un pétard à l’Élysée ». On se rhabille, et en attendant que Giscard revienne, un huissier me fait visiter tout le rez-de-chaussée, le bureau présidentiel, etc. On se retrouve dans la salle du Conseil des ministres avec tout le monde. Giscard serre la pince d’un peu tout le monde et demande « Où sont les Claudettes ? ». Claude se retourne ; « Eh, les filles, vous pouvez venir ? ». Elles n’avaient aucune conscience de qui se passait, mais c’était la mentalité post-soixante-huitarde de l’époque. »
Claude François et Valery Giscard d'Estaing
accompagnés par Alice Herald et Caline
(arbre de Noël de l'Élysée, 1975)
Que s’est-il passé après la mort de Claude François ? « L’une des branches du fan-club essayait de regrouper tout ce qu’ils pouvaient comme anciens musiciens, choristes, Claudettes et techniciens de Claude à leurs soirées. Souvent on se retrouvait dans le restaurant que tenait l’une des anciennes Claudettes, à Montparnasse. J’y allais pour deux raisons : le soir de l’enterrement de Claude, on n’avait rien mangé depuis le matin et on est allé à vingt-cinq dans un restaurant à Pigalle, on avait dit qu’on ne se retrouverait jamais plus tous ensemble, donc ces soirées du fan-club étaient la seule manière de retrouver mes copains de métier autres que les choristes. Et puis la deuxième raison, c’était pour être gentille, me rendre utile, mais aussi remettre un petit peu les pendules à l’heure, car Claude François était vu par ses fans comme le Christ et moi comme l’une de ses disciples. Il était un artiste hors norme, avec beaucoup de talent, mais sur le plan personnel, c'était un être humain, ni plus ni moins que tout le monde, avec ses défauts et ses qualités. Et pour ce qui est des défauts, particulièrement mégalomane et particulièrement chiant (rires). C'est comme ça, on voit les défauts des gens et on fait avec. Mais ça a été dur de leur faire comprendre. Maintenant, je n’y vais plus. »
Autre personnalité accompagnée par Alice à l’époque : Joe Dassin. « Quand tu sors de chez Claude François qui engueulait tout le monde pour rejoindre Dassin, c’était le changement : pas un mot plus haut que l’autre, avec le côté bien américain, hyper professionnel, sachant bien s’entourer. J'ai mis très longtemps à me rendre compte que le fait d'être une star de la chanson française n’était pas le destin qu'il avait voulu et que donc quelque part, il avait raté sa vie. Son projet de vie à Dassin, c'était quoi ? Il était venu en France faire des études d'ethnographie, donc il avait un diplôme. Il voulait rentrer aux États-Unis et finir son diplôme à Harvard, et être professeur dans une grande université américaine, se marier et avoir des enfants. C'était ça son projet de vie. Il a été alpagué littéralement, quand il vivait à Paris, par sa fiancée qui se trouvait être secrétaire chez Philips. Il jouait de la guitare avec ses copains dans des soirées. Il avait pas du tout demandé à être un chanteur popstar français. »
Parmi les tournées les plus mémorables faites par Alice, celle pour les chanteurs Maxime Leforestier et Graeme Allwright, en 1980 (on retrouve également le demi-frère d'Alice, le guitariste Solorazaf, parmi les musiciens) : « On a fait une tournée humanitaire ensemble. Les fonds servaient à financer un orphelinat en Inde parrainé par Graeme. On était tous bénévoles, à part un défraiement pour les hôtels et restos. C’était en hiver, donc pas en plein air, et on était dans de très grandes salles -1000, 2000 personnes- dont le Palais des sports pendant trois jours de suite. À la fin de la tournée, le mec chargé de collecter les fonds est parti avec la caisse, et je crois qu'on n'a jamais réussi à mettre la main dessus. C'est moins joli. J'étais la seule choriste et cheffe de choeur pour faire chanter les musiciens. Et je faisais répéter Maxime et Graeme. Les deux passaient en même temps ou l'un après l'autre. Une ambiance super. Les gens dans la salle venaient pour la cause. Les chansons étaient très bien musicalement. Je me souviens d’un moment où Graeme sort de scène, et Maxime vient chanter une de ses chansons. Tout seul avec sa guitare, il commence tout doucement « C'est une maison bleue… » « San Francisco », c’est sa plus belle chanson, elle est hyper connue. À peine le temps de faire « C'est une maison bleue », que tout le monde était debout avec les briquets. Imagine une salle de 2000 personnes avec les briquets allumés. Les gens se mettent à chanter d’instinct, une immense chorale. Les musiciens se sont arrêtés, je n'ai pas chanté, et Max a continué à la guitare mais n'a plus chanté. On avait des sueurs froides dans le dos. Un état physique particulier, délicieux. Un hyper beau souvenir. Je me demande ce qu'il se passait dans la tête de Max à ce moment-là, au point qu'il ne chante plus? Je n'ai pas pensé à lui demander. Si un jour j'ai l'occasion, je lui demanderai. Quelque chose me fait de la peine avec Max: tous les vieux reviennent, tous ceux que j'ai connus, croisés, on les revoit tous à la télévision, dans des émissions de vieux. Maxime on l'a revu, mais très peu. Je me demande s'il n'a pas quelques problèmes de santé. Il a eu des galères : un fils malentendant, une traversée du désert, puis ça a remarché. C'est un de ceux que j'aimerais le plus revoir. De cette tournée, on a fait un enregistrement live au Palais des sports. On a été payé pour les séances par la maison de disque. Tous les droits ne pouvaient pas revenir à l'association, je ne sais pas comment ils se sont arrangés. »
Maxime Leforestier et Graeme Allwright
interviewés à propos de leur tournée (1980)
Alice accompagne également en tournée Patrick Sébastien, et Dave : « De tous les artistes que j'ai accompagnés, Dave est celui dont j'ai le meilleur souvenir. Il n’y avait jamais aucun problème avec lui. Au moindre incident, il proposait qu’on en parle tous ensemble, de manière extrêmement équilibrée et intelligente. » Dave se souvient d’Alice Herald : « Câline, Patricia Ferrari et elle étaient mes trois choristes. Alice était une bonne choriste, et je l’aimais bien. Elle avait une joie de vive, et une auto-dérision qui est rare en France. Patrick Loiseau et moi pensons à elle à chaque fois que nous voyons Les Demoiselles de Rochefort -on l’a revu il y a peu- ou qu’on entend Richard Anthony, car elle était souvent dans ses chœurs. »
Dave m’a gentiment enregistré un petit message posthume pour Alice, que voici :
Message posthume enregistré par Dave pour Alice
(pour Dans l'ombre des studios)
Avec Dave, Alice tourne également la mini-série Dickie-Roi (1981). Et ça tombe bien car elle aime la scène et les tournages, qui la changent du métier de studio. Elle fait partie de l’équipe des comédiennes-choristes du Bourgeois gentilhomme à la Comédie-Française, mise en scène grandiose de Jean-Louis Barrault proposée à partir de décembre 1972 pour le tricentenaire de la mort de Molière. Michel Colombier écrit des arrangements d'après Lully et on retrouve sur scène tous les soirs, parmi les choristes José Bartel, Anne Germain, Alice Herald, Dominique Poulain ou bien encore Géraldine Gogly et Nicole Darde.
Alice joue dans le spectacle Superdupont (1982) du Grand Magic Circus de Jérôme Savary, à l’Odéon, avec Alice Sapritch. On la retrouve aussi au cinéma dans Chobizenesse (1975) de Jean Yanne. « Un film sur le show-business, avec Robert Hirsch qui joue un compositeur qui s’appelle Jean-Sébastien Bloch. J’ai travaillé sur la plupart des enregistrements de Claude Germain, dont ceux pour lesquels il avait été le nègre de Michel Magne. Pour Chobizenesse, on a notamment enregistré la Messe en ré, et on nous a demandé de venir tourner le ballet L’acier. Jean Yanne voulait des choristes donc on s’est retrouvées sur le tournage, Anne Germain, Annick Rippe et moi, mais on n’avait pas de costumes. Comme il était bourré d’idées, il a demandé un morceau de tissu avec trois trous pour passer nos têtes. Il nous disait « Montrez bien que vous avez la même robe ». Qu’est-ce qu’on a pu rigoler ! On avait des tronches pas possibles, on nous avait foutu des faux crânes chauves argentés avec des franges de robots, et il a fallu deux heures pour enlever le maquillage. Il était drôle, Yanne. Chobizenesse est mon film préféré parmi ceux qu’il a réalisés, mais le film n’a pas plu du tout au grand public, il plaît surtout aux gens du métier. Celui qui a le mieux marché est Deux heures moins le quart avant Jesus-Christ mais c’est celui que j’aime le moins, il est un peu lourdingue. »
Alice Herald, Anne Germain et Annick Rippe méconnaissables dans le ballet "L'acier"
de Chobizenesse (1975)
Dans le courant des années 80, Alice travaille de moins en moins. « Chez les choristes studio, il n’y avait pas, contrairement à la télé, de magouilles pour passer devant l’autre, etc. Celui qui n’assurait plus n’était plus appelé, et point barre. J’ai une triste histoire qui concerne Jeanette Baucomont : elle faisait partie du groupe de base des Swingle Singers, où elle assurait tous les aigus. À la suite d’ennuis de tyroïde, elle a dû se faire opérer, et on lui a recommandé de ne pas chanter trop rapidement. Elle aurait dû se faire remplacer et elle a rechanté trop tôt et s’est pété son aigu alors qu’elle était colorature lyrique, mais assez adroite pour ne pas avoir de vibrato et faire de la variété. Un jour, Ward Swingle est allé chez elle. Elle lui a ouvert la porte et lui a dit « Je sais ce que tu vas me dire ». Elle n’assurait plus les aigus, et a dû quitter les Swingle. Le métier est impitoyable. Moi, fin des années 80, je n'avais pas perdu ma voix alors que les voix deviennent plus graves avec le temps : les chanteurs à qui ça n’arrive pas mettent d’ailleurs un point d’honneur à chanter dans la tonalité d’origine. Et je ne faisais pas mon âge, mais à partir de 50 ans, tu te fais jeter. »
Alice travaille comme assistante pour des maisons de disque, mais les habitudes liées à sa vie de tournée (notamment celle de se coucher tard) cadrent mal avec des horaires d'employée de bureau. Une fois à la retraite, elle participe à un club d'écriture dans sa ville de Vincennes, jusqu'à ce que celui-ci ferme après le départ de son animateur, après le confinement. De plus en plus handicapée par une dépression qui l'empêche de se déplacer et l'éloigne d'une partie de ses amis, elle est toujours d'une grande générosité pour m'aider dans mes recherches: « Dans la vie que j'ai en ce moment, je me sens inutile, je ne sers plus à rien, ni à personne. Au moins quand j'adoptais des animaux abandonnés je sauvais une vie animale. Quand je repense à ma vie passée, c'est toujours avec plaisir, je ne me souviens que des bonnes choses. Et avec toi, je me dis : j'ai au moins une petite utilité, en répondant à tes questions et en alimentant ton blog et ton intérêt pour ce métier. Je me sens utile et ça me fait du bien. C'est la seule chose qui me fait du bien en ce moment, d'ailleurs. »
Alice nous a quittés le 1er septembre 2025. Étaient présents à ses obsèques, outre sa famille, nos amies choristes Claudine Meunier (99 ans) et Claudie Chauvet, mon ami Gilles Hané et moi. Je lui ai dédié mes concerts Michel, Francis, Claude et les autres : chansons de films français 1966-1980 des 3 novembre et 8 décembre 2025. Alice va nous manquer. Je ne manquerai pas de continuer à évoquer sa vie.
LES PASSE-MURAILLES
Une petite nouvelle, écrite par Alice dans le cadre de ses ateliers d'écriture:
Ma période la plus mondaine, la plus branchée showbiz, la plus festive, ce sont les années 70, les plus socialement heureuses de ma vie. Vu la mentalité nouvelle, les libertés nouvelles, la vie restant plus ou moins stressante dans le travail, toujours marche ou crève, mais très détendue par ailleurs. Donc, resto à la mode connu des artistes et des journalistes qui s'y retrouvaient, boîtes à la mode pour le tout Paris, soirées privées ou publiques, spectacles un peu partout, mais particulièrement à Saint-Germain-des-Prés, rue Saint-Benoît. Un nouveau resto, le Bistingo, ouvert par Carlos et Hubert, journaliste d'Europe 1. La boutique du couturier hippie Jean Bouquin, où j'achetais mes vêtements extravagants et follement mode. Entre la rue Saint-Benoît et la place Saint-Germain-des-Prés, toute la branchitude parisienne semblait avoir élu ce très haut lieu sur un très petit carré magique. Et au bout de la rue, près du boulevard, la fameuse ex cave de Saint-Germain-des-Prés, où avaient joué les plus célèbres musiciens de jazz, qui s'appelait maintenant le Bilboquet, avec resto au rez-de-chaussée, où, jeune célibataire, je pouvais entrer seule et trouver plusieurs personnes de mon métier avec qui dîner, et de là, descendre dans la cave, toujours la même, où jouaient des groupes de musiciens de jazz, de blues, de pop music.
Donc, une nuit, il était bien deux heures, je ne travaillais pas le matin suivant. Je remonte de la cave dans la rue où j'avais eu la chance de trouver une place pour ma petite voiture garée là. Et qu'est-ce que je vois arriver plus loin en amont ? Un individu qui zigzague en titubant d'un trottoir à l'autre et au passage pisse sur les voitures. Je me dis « Oh, il en tient une, lui, pépère, et une bonne. Pourvu qu'il ne pisse pas sur ma voiture. Non, c'est bon. » Et un instant après, l'individu, toujours trébuchant, arrive juste devant moi et je vois son visage et je le reconnais, c'est Jacques Dutronc. Ah d'accord. D'où sort-il ? De quelle soirée improbable ? Ou alors il était peut-être en bas avec la brochette habituelle de célébrités, je n'ai pas fait attention. En tout cas, il en tient une sévère. Mais comme il habite boulevard Saint-Germain, Il n'a pas loin où aller avant de s'effondrer chez lui. J'étais morte de rire.
Tout le métier artistique et médiatique savait qu'il était alcoolo, vu que dans ces métiers-là, tout le monde sait toujours tout sur tout le monde. Mais il y avait et il y a toujours un devoir de réserve et une règle de discrétion pour ce qui est d'en parler publiquement jusqu'à ce que lui-même, des années plus tard, raconte en interview cette période de sa vie. Mais d'ailleurs, quelle importance ? Les autres drogues étaient pires et j'avais eu la chance, ou la prudence, d'y échapper. L'essentiel est de s'en sortir et de se garder à temps les ravages du temps. Et que reste-t-il de ce temps-là ? Comme le chantait Diane Dufresne dans Starmania : « De tout ce show business, de tout ce strass, de tout ce stress, c'était ma jeunesse ». La leur aussi et la mienne. On est tous plus ou moins vieux, ce qui a au moins l'avantage d'être toujours là quand tant d'autres ont disparu. Mais heureusement pour eux et pour ce qui est de traverser le temps et même au-delà l'intemporel, les artistes et les écrivains sont des passe-murailles.
Je ne sais plus du tout ce qui est resté ouvert entre les murs de la rue Saint-Benoît.
Alice Herald chante "Mon film" (chanson qu'elle a écrite, compositeur inconnu)
(maquette inédite)
Victoria Germain (alias Vicky Germain) chante "Un jour les cloches sonneront"
(Claude Germain / Alice Herald)
Maquette inédite
Plus tard, elle écrit les « bidesques » « Kaï Kaï Banzaï » pour Patricia Ferrari (« Kaï Kaï Banzaï, je suis fille de samouraï. Kaï Kaï Banzaï, j'suis vraiment un karaté-kaï Kaï Banzaï ») et « Allez l'O.M. ! » (hymne de l'O.M. en 1987) produit par Monty et chanté par Marc Simon, qu'elle signe anonymement.
Marc Simon chante "Allez l'O.M.!"
(Nicolas Bulostin / Alice Herald)
Alice fait partie des choeurs d'Ennio Morricone pour un concert qu'il donne au MIDEM. « Lors de la pause, je me suis mise au pupitre et je l'ai imité. Stupeur quand je me suis rendue compte qu'il était dans la salle, à me regarder. Heureusement, ça l'a fait sourire. »
Elle participe également à quelques doublages français de films musicaux américains, comme My fair Lady, Chitty Chitty Bang Bang ou Jesus-Christ Superstar. « En doublage, je n'ai pas doublé de rôles. Que des choeurs, et pas forcément en même temps que les solistes. »
Les publicités sont souvent chantées. « Je suis même allée à Londres pour en enregistrer, pour Daniel White. Il y avait avec nous Georges Blanès, qui faisait exprès de parler anglais avec l'accent pied-noir pour nous faire rire. »
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| Sylvie Vartan |
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| C. François et V. Giscard d'Estaing (avec Caline et A. Herald) Photo: Jacques Cuinières |
Claude François et Valery Giscard d'Estaing
accompagnés par Alice Herald et Caline
(arbre de Noël de l'Élysée, 1975)
Que s’est-il passé après la mort de Claude François ? « L’une des branches du fan-club essayait de regrouper tout ce qu’ils pouvaient comme anciens musiciens, choristes, Claudettes et techniciens de Claude à leurs soirées. Souvent on se retrouvait dans le restaurant que tenait l’une des anciennes Claudettes, à Montparnasse. J’y allais pour deux raisons : le soir de l’enterrement de Claude, on n’avait rien mangé depuis le matin et on est allé à vingt-cinq dans un restaurant à Pigalle, on avait dit qu’on ne se retrouverait jamais plus tous ensemble, donc ces soirées du fan-club étaient la seule manière de retrouver mes copains de métier autres que les choristes. Et puis la deuxième raison, c’était pour être gentille, me rendre utile, mais aussi remettre un petit peu les pendules à l’heure, car Claude François était vu par ses fans comme le Christ et moi comme l’une de ses disciples. Il était un artiste hors norme, avec beaucoup de talent, mais sur le plan personnel, c'était un être humain, ni plus ni moins que tout le monde, avec ses défauts et ses qualités. Et pour ce qui est des défauts, particulièrement mégalomane et particulièrement chiant (rires). C'est comme ça, on voit les défauts des gens et on fait avec. Mais ça a été dur de leur faire comprendre. Maintenant, je n’y vais plus. »
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| Joe Dassin et Alice Herald (à droite) présentée par erreur comme "danseuse" |
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| Alice Herald en répétition avec Maxime Leforestier et Graeme Allwright |
Maxime Leforestier et Graeme Allwright
interviewés à propos de leur tournée (1980)
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| Alice Herald (à gauche) avec Dave |
Dave m’a gentiment enregistré un petit message posthume pour Alice, que voici :
Message posthume enregistré par Dave pour Alice
(pour Dans l'ombre des studios)
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| Alice Herald, Dominique Poulain et Anne Germain dans Le Bourgeois gentilhomme |
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| Alice Herald dans Superdupont |
Alice joue dans le spectacle Superdupont (1982) du Grand Magic Circus de Jérôme Savary, à l’Odéon, avec Alice Sapritch. On la retrouve aussi au cinéma dans Chobizenesse (1975) de Jean Yanne. « Un film sur le show-business, avec Robert Hirsch qui joue un compositeur qui s’appelle Jean-Sébastien Bloch. J’ai travaillé sur la plupart des enregistrements de Claude Germain, dont ceux pour lesquels il avait été le nègre de Michel Magne. Pour Chobizenesse, on a notamment enregistré la Messe en ré, et on nous a demandé de venir tourner le ballet L’acier. Jean Yanne voulait des choristes donc on s’est retrouvées sur le tournage, Anne Germain, Annick Rippe et moi, mais on n’avait pas de costumes. Comme il était bourré d’idées, il a demandé un morceau de tissu avec trois trous pour passer nos têtes. Il nous disait « Montrez bien que vous avez la même robe ». Qu’est-ce qu’on a pu rigoler ! On avait des tronches pas possibles, on nous avait foutu des faux crânes chauves argentés avec des franges de robots, et il a fallu deux heures pour enlever le maquillage. Il était drôle, Yanne. Chobizenesse est mon film préféré parmi ceux qu’il a réalisés, mais le film n’a pas plu du tout au grand public, il plaît surtout aux gens du métier. Celui qui a le mieux marché est Deux heures moins le quart avant Jesus-Christ mais c’est celui que j’aime le moins, il est un peu lourdingue. »
Alice Herald, Anne Germain et Annick Rippe méconnaissables dans le ballet "L'acier"
de Chobizenesse (1975)
Alice travaille comme assistante pour des maisons de disque, mais les habitudes liées à sa vie de tournée (notamment celle de se coucher tard) cadrent mal avec des horaires d'employée de bureau. Une fois à la retraite, elle participe à un club d'écriture dans sa ville de Vincennes, jusqu'à ce que celui-ci ferme après le départ de son animateur, après le confinement. De plus en plus handicapée par une dépression qui l'empêche de se déplacer et l'éloigne d'une partie de ses amis, elle est toujours d'une grande générosité pour m'aider dans mes recherches: « Dans la vie que j'ai en ce moment, je me sens inutile, je ne sers plus à rien, ni à personne. Au moins quand j'adoptais des animaux abandonnés je sauvais une vie animale. Quand je repense à ma vie passée, c'est toujours avec plaisir, je ne me souviens que des bonnes choses. Et avec toi, je me dis : j'ai au moins une petite utilité, en répondant à tes questions et en alimentant ton blog et ton intérêt pour ce métier. Je me sens utile et ça me fait du bien. C'est la seule chose qui me fait du bien en ce moment, d'ailleurs. »
Alice nous a quittés le 1er septembre 2025. Étaient présents à ses obsèques, outre sa famille, nos amies choristes Claudine Meunier (99 ans) et Claudie Chauvet, mon ami Gilles Hané et moi. Je lui ai dédié mes concerts Michel, Francis, Claude et les autres : chansons de films français 1966-1980 des 3 novembre et 8 décembre 2025. Alice va nous manquer. Je ne manquerai pas de continuer à évoquer sa vie.
LES PASSE-MURAILLES
Une petite nouvelle, écrite par Alice dans le cadre de ses ateliers d'écriture:
Ma période la plus mondaine, la plus branchée showbiz, la plus festive, ce sont les années 70, les plus socialement heureuses de ma vie. Vu la mentalité nouvelle, les libertés nouvelles, la vie restant plus ou moins stressante dans le travail, toujours marche ou crève, mais très détendue par ailleurs. Donc, resto à la mode connu des artistes et des journalistes qui s'y retrouvaient, boîtes à la mode pour le tout Paris, soirées privées ou publiques, spectacles un peu partout, mais particulièrement à Saint-Germain-des-Prés, rue Saint-Benoît. Un nouveau resto, le Bistingo, ouvert par Carlos et Hubert, journaliste d'Europe 1. La boutique du couturier hippie Jean Bouquin, où j'achetais mes vêtements extravagants et follement mode. Entre la rue Saint-Benoît et la place Saint-Germain-des-Prés, toute la branchitude parisienne semblait avoir élu ce très haut lieu sur un très petit carré magique. Et au bout de la rue, près du boulevard, la fameuse ex cave de Saint-Germain-des-Prés, où avaient joué les plus célèbres musiciens de jazz, qui s'appelait maintenant le Bilboquet, avec resto au rez-de-chaussée, où, jeune célibataire, je pouvais entrer seule et trouver plusieurs personnes de mon métier avec qui dîner, et de là, descendre dans la cave, toujours la même, où jouaient des groupes de musiciens de jazz, de blues, de pop music.
Donc, une nuit, il était bien deux heures, je ne travaillais pas le matin suivant. Je remonte de la cave dans la rue où j'avais eu la chance de trouver une place pour ma petite voiture garée là. Et qu'est-ce que je vois arriver plus loin en amont ? Un individu qui zigzague en titubant d'un trottoir à l'autre et au passage pisse sur les voitures. Je me dis « Oh, il en tient une, lui, pépère, et une bonne. Pourvu qu'il ne pisse pas sur ma voiture. Non, c'est bon. » Et un instant après, l'individu, toujours trébuchant, arrive juste devant moi et je vois son visage et je le reconnais, c'est Jacques Dutronc. Ah d'accord. D'où sort-il ? De quelle soirée improbable ? Ou alors il était peut-être en bas avec la brochette habituelle de célébrités, je n'ai pas fait attention. En tout cas, il en tient une sévère. Mais comme il habite boulevard Saint-Germain, Il n'a pas loin où aller avant de s'effondrer chez lui. J'étais morte de rire.
Tout le métier artistique et médiatique savait qu'il était alcoolo, vu que dans ces métiers-là, tout le monde sait toujours tout sur tout le monde. Mais il y avait et il y a toujours un devoir de réserve et une règle de discrétion pour ce qui est d'en parler publiquement jusqu'à ce que lui-même, des années plus tard, raconte en interview cette période de sa vie. Mais d'ailleurs, quelle importance ? Les autres drogues étaient pires et j'avais eu la chance, ou la prudence, d'y échapper. L'essentiel est de s'en sortir et de se garder à temps les ravages du temps. Et que reste-t-il de ce temps-là ? Comme le chantait Diane Dufresne dans Starmania : « De tout ce show business, de tout ce strass, de tout ce stress, c'était ma jeunesse ». La leur aussi et la mienne. On est tous plus ou moins vieux, ce qui a au moins l'avantage d'être toujours là quand tant d'autres ont disparu. Mais heureusement pour eux et pour ce qui est de traverser le temps et même au-delà l'intemporel, les artistes et les écrivains sont des passe-murailles.
Je ne sais plus du tout ce qui est resté ouvert entre les murs de la rue Saint-Benoît.
Alice Herald chante "Mon film" (chanson qu'elle a écrite, compositeur inconnu)
(maquette inédite)
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