vendredi 9 janvier 2026

Alice Herald : Les Masques et la plume (1937-2025)

J’ai appris avec une très grande tristesse le décès d’Alice Herald le 1er septembre 2025 à Vincennes. Elle avait 88 ans. Voix chantée de la serveuse Josette dans Les Demoiselles de Rochefort, parolière, choriste de studio, membre de plusieurs groupes vocaux (The Swingle Singers, Les Masques, Les Jumping Jacques, etc.), Alice était une professionnelle accomplie, une femme libre, en avance sur son temps, et une amie attachante. Nos échanges donnaient lieu parfois à des anecdotes très détaillées, ou au contraire à des accès de mélancolie et des digressions, et c’est ainsi que ce n’est pas une interview mais cinq (20/06/2014, 20/08/2015, 27/10/2019, 4/06/2022 et 20/06/2022) que j’ai réalisées chez elle, et que j’ai « compilées » pour en faire cet hommage. 
Remerciements à Dave, Victoria Germain, Serge Llado, Grégoire Philibert, Gilles Hané et à la famille Vassails.



Alice Vassails naît le 21 mai 1937 à Bastia, et passe la première partie de son enfance à Montpellier. Son père, Gérard Vassails, issu d’une modeste famille d’artisans catalans, est alors professeur de physique-chimie en lycée. « Sa mère a fait beaucoup pour qu’il puisse faire des études, car son père était mort pendant la guerre de 14 ». La mère d’Alice, Laure Fortuné est née d’un père d’origine italienne. « Le vrai nom de mon grand-père était Francesco Fortunato. À l’époque, les services d’immigration donnaient très facilement la nationalité française, mais ils francisaient les noms, donc il est devenu François Fortuné. Il était instituteur, et était passionné d’opéra. Son père parlait toutes les langues du globe et était interprète pour les marins. » La mère d’Alice prend des cours de chant classique au conservatoire. « Les pros voulaient l'envoyer au Conservatoire de Paris, dans le but d'être cantatrice. Il y avait un opéra à Montpellier, mais il n’y avait pas d’orchestre ni de chœurs permanents, ils n’étaient que de passage. Ma mère était encouragée par mon grand-père mais ma grand-mère était la vertu personnifiée. Alors que sa professeure lui avait garanti que ma mère serait en pensionnat, elle n’a rien voulu savoir. Une chanteuse d’opéra était encore considérée comme une fille de mauvaise vie dans les années 30 ».
Gérard Vassails et Laure Fortuné se rencontrent à Montpellier. « Ils m’ont prénommée Alice, comme ma tante et marraine. Mes meilleurs souvenirs d’enfance sont à Montpellier, où j’ai eu une enfance hyper protégée, aimée et gâtée, même sous l’occupation allemande. Ma soeur et moi étions voisines avec des filles de notre âge, et on allait au Peyrou, le jardin public. Ma tante Alice a fait de la résistance et a été foutue en tôle, car elle a été arrêtée avec des papiers compromettants, mais ils l’ont heureusement relâchée ». Vers l’âge de 5 ans, Alice a une révélation quand ses parents l’emmènent voir une opérette : « Il me semble que c’était L'auberge du Cheval blanc. On voyait des gens qui dansaient, qui chantaient, qui jouaient la comédie. Je suis restée scotchée sur mon fauteuil et j'ai dit : « C'est ça que je veux faire plus tard ! ». J’ai tanné mes parents pour prendre des cours de danse, mais pour faire du classique il fallait entrer à l’Opéra. »

Gabrielle Russier
En 1946, Gérard est muté à Paris et toute la famille (qui s'est agrandie avec la naissance en 1942 de la petite-soeur d'Alice, Colette) le suit et s’installe rue Jose Maria de Heredia. Alice s’acclimate mal à Paris. Parmi les quelques bons souvenirs de son enfance parisienne : « On passait devant le cinéma La Pagode et je demandais à mon père des sous pour aller au cinéma. Je lui citais tout de suite un film soviétique (Gérard Vassails était militant communiste, ndlr). Et finalement, j'allais voir Chantons sous la pluie et tous les westerns de l'époque. J’étais très peu menteuse mais évidemment là j'étais obligée de mentir, c'était amusant ». Elle effectue ses études secondaires au lycée de jeunes filles Victor-Duruy, et se retrouve en classe avec Gabrielle Russier (qui inspira, après son suicide, le film Mourir d’aimer).
Alice veut prendre des cours de danse classique, mais ses parents refusent. « Ils ont bien fait. Je m'en suis rendu compte après, quand j'ai eu des copines danseuses professionnelles, que c’est le métier qui dure le moins longtemps et qui est le plus difficile, le plus mal payé, le plus dur physiquement. ».
Elle prend des cours de piano et de solfège et aime chanter pour son plaisir personnel, même si elle n’a jamais suivi de cours de chant. « Je me débrouillais toute seule. Dans les années 50 je m'accompagnais en chantant au piano de la variété. J'écoutais les crooners français, comme André Claveau dont j’étais fan, je l’avais vu en spectacle et lui avais demandé un autographe. Et dès 55-56, j’ai entendu en France avant tout le monde Elvis, les Platters, Chuck Berry, Little Richard, etc. grâce à une copine qui travaillait à l’ambassade américaine et m’emmenait dans un club américain où il y avait un jukebox ».
Mais dans les années 50, Alice trouve les débouchés limités : « Chez les choristes, il n’y avait que des chœurs classiques. Le métier de choriste de variété n’existait pas encore. J’ai donc choisi d’être comédienne ».

Elle prend des cours d’art dramatique chez Tania Balachova, Maurice Escande et un autre professeur, qui préparait au cinéma. « Dans ces cours, j’ai eu l’humilité de me rendre compte que j’étais beaucoup moins douée que certains. Chez Balachova, parmi les élèves, il y avait Michael Lonsdale, qui était d’une grande justesse, j’étais impressionnée. Je n’avais pas une voix de tragédienne, j'avais un physique de ce qu'ils appellent jeune première romantique, mais ça va un peu avec tout. Ils ont commencé à me faire jouer du boulevard dans des rôles marrants et là, tout le monde s'esclaffait. Donc j'ai fait ça, en ramant, en passant en parallèle mon bac ».


À cette même période, elle joue des pièces courtes de Courteline dans un salon littéraire tenu par le père d’une copine, qui est avocat. « Le père de ma copine me dit qu’il a un ami très cher, compositeur, professeur au Conservatoire et violon solo à l’Opéra-Comique, qui cherche des chanteurs lyriques pour sa musique. Il me demande si j’en connais, et je lui parle de ma mère, qui voulait chanter mais était incapable de se débrouiller toute seule. À l’époque les femmes étaient très dépendantes de leur mari et ne savaient pas se prendre en main. J’ai dit à ma mère de venir chanter trois mélodies (du Fauré, Debussy, etc.) accompagnée d'un pianiste et je l'ai présentée au compositeur, Julien Falk, sans savoir qu’il allait devenir mon futur beau-père. Elle en est tombée follement amoureuse. Ma mère m’a sorti des années plus tard, à 80 ans, « Finalement, c’est à cause de toi que j'ai quitté ton père ». « Oui, je t'ai présenté Julien mais je ne t'ai pas demandé de quitter mon père ». La mauvaise foi de maman (rires) ! ».
Alors que le mariage de ses parents bat de l’aile (son père s’installera ensuite à Madagascar où il se remariera et aura trois enfants (Muriel, Rodolphe et Guillem) et élèvera le fils de son épouse (le futur guitariste de world music Solorazaf), elle est émancipée à l’âge de 18 ans (la majorité est à l’époque à 21 ans). Elle fait notamment de la figuration au théâtre, en même temps que le jeune Jean-Paul Belmondo, dans César et Cléopâtre (1957) avec Jean Marais.
Jean Franval
1957, Alice a vingt ans et c’est aussi l’année de sa première télévision avec… Fernand Raynaud. « Je courais les castings et les figurations. Un cousin par alliance, le comédien Jean Franval, m’a demandé si je parlais anglais. J’ai dit oui, et il m’a obtenu un rendez-vous avec Fernand Raynaud, qui cherchait une comédienne parlant anglais pour faire une bobby anglaise pour son sketch « Fernand à Londres ». À l’époque, les mecs étaient des clébards, on se faisait harceler constamment. Pendant l’audition, Fernand Raynaud m’a demandé de relever ma jupe au fur et à mesure et à un moment, j’ai dit que je ne la lèverai pas plus haut. Il m’a quand même engagée. »


Fernand Raynaud et Alice Herald
Sketch "Fernand à Londres"
(Trente-six chandelles, 15 avril 1957)


A. Herald, M. Hélian et C. Meunier
avec Jacques Hélian
C’est finalement grâce à son beau-père, Julien Falk, qu’Alice doit ses débuts dans la chanson. « Il s'est rendu compte que je ramais et il m’a dit que comme je chantais juste, je pouvais devenir chanteuse d’orchestre. Il m'a appris qu’il y avait des rassemblements de musiciens, Place Blanche, tel jour, tel après-midi. Il m'a fait faire un cahier, où il a marqué toutes les lignes mélodiques avec les accords chiffrés, il m'a dit « Tu mets ça sous le nez du pianiste, de toute façon tu n'as qu'à savoir la chanson. » Je n'aimais pas le chant lyrique, je n'aimais que la variété, et je suis devenue une chanteuse d'orchestre. Il y avait un côté duraille : passer des nuits sur la route, s'entasser dans des chambres pas confortables ou dormir dans le car. L’un des chefs m'a fait entrer, vers 1960, dans l’orchestre de Jacques Hélian, qui avait un groupe vocal féminin qui s’appelait les Hélianes. Il y avait Claudine Meunier, Margaret Hélian et une autre fille qui est partie. Je suis devenue une Héliane »
Alice Vassails devient Alice Herald : « Mon nom est catalan, comme Valls. Personne ne l’orthographiait correctement : Vassile, Versailles, etc. Comme c’était la mode des noms anglo-saxons, j’ai pris mon dico d'anglais, et j’ai choisi Herald, un nom simple, qui se prononce bien. Vassails, personne ne sait qui c’est. Lorsqu’ils ont fait un redressement fiscal pour Claude François, les impôts ont listé tous les gens qui avaient travaillé pour lui depuis 10 ans, et ils m’ont dit que Mademoiselle Alice Herald n’avait jamais payé d’impôts. La déclaration était au nom de Vassails, et j'ai eu toutes les peines du monde à les convaincre que Vassails et Herald étaient la même personne. J'ai dû me rendre au GRIS pour demander un certificat disant que j'étais Alice Vassails dite Herald. À partir de là, c’est sur tous mes papiers ».

Jean-Claude Dubois
C’est indirectement par Julien Falk qu’elle fait aussi sa première séance comme choriste de studio. « Julien avait dix ans de plus que ma mère. Pendant la guerre, il s’était fait avoir par les Allemands, il avait eu droit à Compiègne et Drancy. Par chance, son convoi n’est pas parti grâce au Débarquement. Il a eu énormément de chance. Il donnait des cours d’harmonie, contrepoint, fugue, à plein de chefs d’orchestre et arrangeurs, comme Paul Mauriat, des chanteurs de variétés comme Georges Brassens. Il fallait à l’époque, pour entrer à la SACEM, passer un examen d’entrée, et écrire huit mesures avec l’accompagnement de piano en clé de fa, etc. Comme Brassens, faisait tout à l’oreille, il a pris des cours avec Julien pour passer l’examen, et a été admis auteur-compositeur à la SACEM. »
Julien Falk a aussi parmi ses élèves Jean-Claude Dubois, harpiste et personnage important dans la variété de l’époque car de nombreux arrangeurs le chargent de convoquer les musiciens de leurs séances. « On dit qu'on n'oublie jamais la première fois où on a fait l'amour, c'est vrai, mais pour moi quand on est musicien, on n’oublie jamais sa première séance, et je n’ai jamais oublié la mienne. Jean-Claude Dubois, pour faire plaisir à Julien, m'a convoquée à une séance. Il avait demandé à Christiane Legrand qu’elle convoque deux choristes en plus d’elle, et il m’a mise en quatrième choriste sans la prévenir. Jean-Claude Dubois m'a en quelque sorte imposée et ça ne se faisait pas, mais il a tenté le coup. Christiane ne m'avait jamais vue, ni Jeanette Beaucomont, et elles étaient glaciales. Heureusement, la troisième était Claudine Meunier que j'avais commencé à connaître chez Hélian, mais on n’était pas encore amies comme on l'est devenu après. Il fallait lire à vue, et l’arrangement vocal n’était pas facile. J'ai eu un doute sur une note, Jeanette m'a dit « Je ne sais pas », visiblement elle ne voulait pas m'aider. Ce n'était pas un mi naturel mais un mi bémol, donc j'ai corrigé dans ma tête avant même qu'on ne répète le truc. Elles ont noté que je faisais l'affaire, mais après la séance, Christiane a pris à part Jean-Claude et lui a dit « Jean-Claude, si tu as besoin de quatre choristes, soit tu me laisses commander les quatre, soit tu les convoques toi-même, mais je ne te permets pas de m’imposer qui que ce soit ». Quel métier impitoyable (rires). »



Richard Anthony chante "Fiche le camp, Jack!"
accompagné par Monique Aldebert (voix: Mimi Perrin), Margaret Hélian, Alice Herald, Rita Castel et Claudine Meunier
(Scopitone de 1961)


Heureusement, le vent va vite tourner favorablement pour Alice. « Je me souviens d’un rendez-vous avec un directeur artistique de chez Philips vers 1959. Je voulais chanter du rock’n roll, et le mec me dit : « ma petite fille, c'est une mode américaine, ça ne marchera jamais en France ». Tu vois comment sont les gens du métier. On ne leur demande pourtant pas d'être musiciens, juste d’avoir de l’intuition sur ce qui va marcher. Il m'a dit ça un et an après, il y avait Johnny. Bref, les maisons de disques se sont mises à copier ce qui se faisait aux États-Unis, et qu’est-ce qu’il y avait dans les enregistrements de rock’nroll américains ? Une tapée de choristes. À l’époque, dans les chœurs de variété française, il y avait sept filles qui faisaient tout : Christiane Legrand, Janine de Waleyne, Michelle Dorney, Michèle Conti, Jeanette Baucomont, Claudine Meunier et Rita Castel. Christiane Legrand s’est rendue compte qu’il en fallait trois ou quatre de plus, qui chantent en voix naturelle, surtout pas avec un timbre classique, pour pouvoir aller avec le rock. Je suis arrivée dans le métier en même temps qu’Anne Germain, qui avait eu un parcours similaire au mien, à savoir les orchestres de balloches, et Danielle Licari. On a notamment fait le groupe vocal Les Barclay, qui était un mélange de choristes de variétés, qui apportaient la précision et la justesse, et de choristes lyriques, qui apportaient un son choral. C’était assez rare qu’on fasse appel aux choristes lyriques. Ma mère (qui fait carrière comme chanteuse lyrique sous le pseudonyme de Claire Valmy, ndlr) m’a fait quelques scènes plus tard car elle voulait que je la mette sur des coups, mais je n’y arrivais pas. Je demandais parfois à Georges Cour, qui convoquait souvent les choristes lyriques pour des séances. Quatre ou cinq ans plus tard, il y a eu de nouvelles choristes qui arrivaient de la maîtrise de la RTF, notamment Françoise Walle, Nicole Darde, Danièle Bartoletti, Géraldine Gogly, Christiane Cour. Elles avaient une formation lyrique mais elles arrivaient à chanter droit, sans vibrato. »
Les choristes convoquant pour les séances se rendent compte qu’Alice assure, et elle est de plus en plus appelée, même si c’est un peu long : « Pour moi, ça n’a pas été la profusion de suite. Les musiciens de studio, qu’on appelait les requins, faisaient attention à ne pas laisser entrer tout le monde. J’ai commencé à faire des séances petit à petit, grâce notamment à Christiane Legrand. Un bassiste de Hélian, qui me croisait pour la deuxième fois en studio, m’a dit :
- Hé, petite, tu n'aurais pas les ailerons qui poussent ?
- Je suis assez contente des ailerons car au début on ne voulait pas de moi.
- Mais au début on ne veut jamais personne ! (rires). »


Gilles Dreu
avec Alice Herald et Claudine Pavaux
Alice Herald accompagne en studio ou sur les plateaux de télévision la plupart des chanteurs français des années 60-70 : « J’ai vu hier une émission de télé sur les Carpentier. Parmi tous les artistes de l’émission, il n’y en a qu’un que je n’ai pas accompagné, c’est Eddy Mitchell. J’ai accompagné à peu près tous les chanteurs de l’époque, même si pendant mes trois ans chez les Swingle Singers (printemps 1964 à printemps 1967, ndlr), on ne m'a pas beaucoup vue, car j'étais en tournée aux États-Unis ou en Europe, j'étais hors circuit. Mais j’ai pu retrouver rapidement ma place dans le métier. Claudine est partie plus longtemps et a eu plus de mal. J’ai accompagné Johnny Hallyday dès 1961 pour son Olympia, c’est Eddie Vartan qui m’avait convoquée. J’ai fait des chœurs pour Richard Anthony (notamment séance studio et scopitone de « Fiche le camp Jack »), Jacques Brel (« Rosa »), Gilles Dreu (« Alouette »), Michel Delpech, Françoise Hardy, Charles Aznavour, François Deguelt, Nana Mouskouri, Serge Lama, Pierre Perret, Juliette Greco, Nino Ferrer, Antoine, Petula Clark, Dalida, Enrico Macias, Joe Dassin, Dave, Alain Barrière, Nicoletta, Michèle Torr, Philippe Lavil (« Avec les filles je ne sais pas »), Hervé Vilard, Monty, etc. et même, plus tard, Céline Dion, pour le premier disque qu'elle a enregistré en France.
Il y a une télé où on me voit chanter « Dès que le printemps revient » avec Hugues Aufray. Je l’adore, il est toujours beau. Je pense qu’il a eu une vie très équilibrée, avec un environnement familial qui l’a maintenu bien. Avec Anne Germain, j’ai également beaucoup fait de chœurs pour Sheila quand Anne convoquait les chœurs pour elle, mais ensuite c’était Danièle Bartoletti qui convoquait, puis Les Fléchettes. Carrère était odieux avec Sheila, de la même manière que Stark avec Mireille Mathieu. Elles étaient très jeunes, de milieu modeste, et étaient des marionnettes entre leurs mains. Carrère m'a fait un gros chantage un jour. Il me demande pour une télévision avec Sheila, or j’avais des séances d’enregistrement prévues avec Michel Legrand. Donc priorité à Michel. J'envoie Christiane Cour qui m'avait remplacée je ne sais combien de fois, et Carrère me téléphone, me harcèle en m’appelant à 8h du matin. Il m’a pris la tête, jusqu’à ce que je cède, et finalement Christiane a fait les deux séances de Legrand à ma place »
.


Sheila chante "Le kilt" (14/12/1967)
Choeurs: Christiane Cour, Alice Herald, Anne Germain, Françoise Walle, Jacques Hendrix, Bernard Houdy, Claude Germain et José Germain. Et la participation d'Anne-Marie Peysson et Guy Lux.


Comment s’organisaient les séances, en cette période si prolifique ? « Pour les Olympia on nous demandait trois semaines à l'avance. Pour les tournées, un mois avant. Tout le reste c'est au coup par coup. On t'appelle à 21h « Tu peux venir à 9h demain chez Barclay ? » À l'époque, il n’y avait pas de répondeur ni de portable. On avait les infos au dernier moment. Dans les séances, tu avais ton carnet avec toi et on te donnait une autre séance. On ne peut pas être distrait quand on ne va jamais au même endroit, Les séances étaient à 9h, 13h30 et 17h. Tu pouvais avoir : 9h chez Barclay, 13h30 chez Davout, 17h chez Pathé. Il ne fallait ne pas s'emmêler les pinceaux. Je me suis trompée une seule fois pour une séance convoquée par Danielle Licari et Jackye Castan, elles ne m'en ont pas voulu car c'était très rare. Et ça m’est arrivé deux fois quand j’étais chanteuse d’orchestre, et tout le monde m'a trainée dans la boue. On n’a pas le droit à l'erreur si on veut faire le métier. Justesse, exactitude, etc. J'avais tendance à être en retard à mes débuts, ça ne le faisait pas car si tu arrivais à 9h03 et que le chef avait déjà fait 3-4 et commencé à lire, c’était problématique. J’ai donc appris la ponctualité mais même cinq ans après, alors que je n’étais plus en retard, on disait « Alice sera toujours en retard », ça vous colle à la peau. En revanche, si la distance était importante entre deux studios il y avait un risque d’arriver en retard, on demandait à ne pas prendre le quart d'heure supplémentaire pour la séance d'avant. Et les violonistes de l’Opéra demandaient à partir à 19h45 pour être à l’Opéra à 20h30. »

Les choristes de l’époque étaient rompus à un déchiffrage rapide des partitions. « On lisait tellement rapidement la musique qu’on ne faisait pas attention au texte qu’on chantait. Jacques Denjean (l'un des arrangeurs les plus prolifiques des années 60, ndlr) s’en était rendu compte et s’était amusé à nous faire une blague en nous écrivant un texte cochon. On l’a lu mécaniquement sans se rendre compte de rien, il était hilare. »
Le métier de studio était organisé par les arrangeurs, qui étaient souvent également chefs d’orchestre des morceaux qu’ils avaient arrangés. Certains appelaient directement leurs musiciens ou au moins leurs chefs de pupitre. Mais la plupart déléguaient à des intermédiaires le soin de convoquer, par exemple, les cordes (ce métier n’a pas vraiment de mot en français, tandis que dans les pays anglosaxons on parle de « contractor »). C’est la même chose pour les choristes. Une partie des choristes a, pour plusieurs arrangeurs chacun (Christiane Legrand pour Michel Legrand, Janine de Waleyne pour Jean-Michel Defaye, Danielle Licari pour Raymond Lefèvre, etc.) le pouvoir de convoquer les choristes, et touche un supplément (régie) pour ce travail de convocation.
« Je ne convoquais pas de choristes, comme ça je n'étais rivale avec personne et m'entendais avec tout le monde, les filles ne me craignaient pas. J’ai vu des copines d'enfance et d’adolescence de la Maitrise de la RTF devenir des ennemies, s'accusant de se piquer des affaires les unes les autres, c'est quand même dommage. J'échappais à ça, je n'avais pas d'affaires à moi. Enfin si, Christian Chevallier, l’un des meilleurs arrangeurs et compositeurs, à qui on doit notamment « Toulouse » de Nougaro, m'appelait beaucoup. Dans ce cas, je mettais un point d’honneur à renvoyer l'ascenseur aux filles qui me faisaient le plus travailler : Janine, Danielle, Jackye, Christiane... Mais il fallait veiller à ne pas convoquer à la même séance celles qui étaient à couteaux tirés entre elles. »

Les Swingle Singers en répétition
au Madison Square Garden (mai 1964)
En 1964, Alice intègre le groupe vocal The Swingle Singers. « Je n’ai pas fait les deux premiers albums. Et puis, Philips a demandé à Ward de former un groupe de scène. Or Jean-Claude Briodin et Claudine Meunier préféraient rester dans les Double Six. José Germain a remplacé Jean-Claude. Pour remplacer Claudine, Ward a fait un casting de voix. Tout le monde me connaissait et j’écoutais religieusement le premier album que je trouvais super. Les Swingle Singers, c’était la perfection. Et à 26 ans, on me propose d’entrer dans ce groupe top niveau et de faire mes débuts dans le groupe par une tournée aux États-Unis, qui commençait par un concert privé à la Maison-Blanche. Ensuite, Anne Germain a voulu quitter le groupe. C’était quelqu’un qui était vocalement et musicalement faite pour ce métier mais qui n’avait pas la mentalité d’artiste galérienne comme moi. Pendant notre temps libre à New York, on allait dans les boîtes de jazz voir John Coltrane et Stan Getz, au Village Gate, à Broadway, etc. Mais Anne disait à Claude (son mari, Claude Germain, ndlr) en en rajoutant exprès pour faire rire tout le monde « On ne sort pas ce soir, mon Colo. On se couche de bonne heure avec une bonne bouillotte ». Claudine est donc revenue dans le groupe, mais à la place d’Anne. »



Les Swingle Singers se présentent et chantent "Badinerie" (1966)


G. Pedersen et D. Humair
De ses tournées avec les Swingle, Alice garde un souvenir… mitigé. « Daniel Humair (batteur) et Guy Pedersen (bassiste) étaient insupportables et s’engueulaient souvent entre eux. J’ai toujours admiré Hélène pour avoir épousé Guy. Elle est très calme, cool, et fondamentalement équilibrée, c’était certainement la femme qu’il lui fallait. Quant à Daniel Humair, il faisait chier tout le monde, tout le temps, et à propos de tout. Dans le Concerto à six de Telemann, il y a une cadence que Christiane faisait sur le disque mais moi je la faisais sur scène car Ward voulait distribuer des soli aux autres membres du groupe. Tout le monde s’arrête de chanter, et tu fais ta petite cadence toute seule, nue, c’est flippant. Humair ricanait « Tu n’es pas en place, tu n’es pas juste, elle est nulle ta cadence ». Je l'ai pris une fois à part dans le car : « Si je ne suis pas en place, tu prends tes baguettes et tu me fais répéter ». Il m'a fait répéter, a convenu que c’était bien, puis a recommencé. Christiane, il ne fallait pas l'ennuyer et elle était mariée à Pierre Fatome, le manager du groupe. Il a essayé d’emmerder Jeanette, mais c’est une marseillaise soupe au lait, qui l'a envoyée chier tout de suite. Claudine savait mettre de la distance entre elle et les gens. Moi, j’étais seule, célibataire, m’entendant avec tout le monde en me disant « les gens sont comme ils sont ». Je suis allée voir Ward et je lui ai demandé de demander à Daniel d’arrêter de m’embêter avec cette cadence, et il a arrêté. Je ne supportais plus les tournées internationales. On a trouvé Hélène Devos pour me remplacer et on l’a fait répéter. Le duo Pedersen-Humair est venu me voir « Il paraît que tu quittes le groupe car on t'a trop fait chier ». Je leur ai répondu : « Mes chéris, c'est vous donner encore beaucoup trop d'importance. Ça n'a rien arrangé, c'est vrai, mais ce n'est pas fondamentalement à cause de ça que je quitte ce groupe, je vous ai supportés pendant trois ans, j'aurais pu continuer ». Humair a tenu deux ans après mon départ et Ward l'a convoqué « Écoute, Daniel, je n'aurai jamais de meilleur batteur que toi. Musicalement, tu es génial, au niveau du son, de ce qui n’est pas écrit, etc. Tu es le top. Et pourtant nous allons nous séparer car plus personne ne peut te supporter. Même moi je n'en peux plus ». » Alice n’en a pas tenu rigueur à Humair, lui achetant même des tableaux lorsque celui-ci a commencé à peindre.

Quels souvenirs garde-t-elle des répétitions et des enregistrements ? « Ward habitait en Seine-Saint-Denis et on répétait autant d’après-midis qu’on le pouvait, pendant deux ou trois semaines, avant d’enregistrer un album en studio. Le premier que j’ai enregistré était celui sur Mozart. Mozart, c’est n’est pas facile à faire swinguer, mais Ward avait choisi les bons morceaux, très rythmiques. La photo de couverture du disque américain a été faite dans les studios de Playboy à Chicago. On porte nos robes du début, qui ont été faites par Pierre Cardin sur mesure. Ward avait composé la musique d’un film avec Jeanne Moreau (Peau de banane (1963), ndlr), qui sortait alors avec Pierre Cardin. Ward et lui se connaissaient bien. Cardin a proposé de faire nos costumes de scène. Philips voulait déjà avancer les frais de voyage sur nos royalties, alors payer des robes, il n’en était pas question. Cardin nous a fait un prix, mais même le prix défiant toute concurrence était trop cher. Finalement, il nous a demandé combien on pouvait mettre. Philips nous a fait une avance sur royalties pour payer les robes. On n’a pas le même décolleté car il a pris nos mesures selon les formes de nos corps. Moi j’avais une ligne « haricot vert » (rires). Cardin est venu et m'a coupé le décolleté avec ses ciseaux. »
Les Swingle en studio
avec le Modern Jazz Quartet

Le suivant est l’album Les Romantiques avec du Schubert, Liszt, etc. Celui qu'elle aime le moins. « On s'est ennuyé musicalement parlant, on a triché sur le phrasé, ce répertoire n'était pas fait pour les Swingle ». Le suivant, Swingling Telemann, est son préféré, et aussi celui qui lui a occasionné quelques soli intéressants. Elle aime également bien son quatrième et dernier album, Place Vendôme, enregistré à Paris avec les musiciens du Modern Jazz Quartet. « J’ai aimé l’album mais j’ai détesté la photo du disque. Fatome nous a fait tomber du lit « Rendez-vous à 13h Place Vendôme pour faire des photos ». Je n’étais pas coiffée, les cheveux gras, donc j’ai tiré mes cheveux et me suis maquillée tant bien que mal, et je suis venue avec mon pull. La photo est nulle, pas pro, il aurait fallu qu’on en fasse plusieurs et qu’on aille chez le coiffeur. Ça fait chorale nulle de banlieue. Je suis sortie avec Percy Heath, le contrebassiste du Modern Jazz Quartet, mais pas au moment des enregistrements, on s’est retrouvés plus tard à Washington, il était charmant. »


Les Swingle Singers chantent en playback l'allegro du "Concerto à six" de Telemann
pour le réveillon 1967
(solo: Christiane Legrand et Alice Herald)


Barbra Streisand et Michel Legrand
en enregistrement (1966)
C’est aussi pendant sa période chez les Swingle qu’elle fait partie du mythique enregistrement de la musique des Demoiselles de Rochefort, en prêtant sa voix chantée à Josette, la serveuse du café. « Au début de ma carrière, avant que je n’aie l’occasion de partager un moment un peu particulier avec lui, je faisais partie des 9 personnes sur 10 qui trouvaient Michel Legrand insupportable, même du temps où il n’était que chef d’orchestre pour des chanteurs de variétés, quand j’étais convoquée par Christiane. Je voyais comment il dirigeait, il voulait qu'on fasse toujours tout très vite et très bien -et c'était très difficile ce qu'il écrivait- sinon il engueulait les musiciens. Je revois les violonistes en train de taper de leur archet sur le pupitre, ils faisaient ça quand ils étaient mécontents. Je me souviens d’un moment avec les Swingle Singers où on était à l’hôtel Gorham sur la 55ème rue, car on chantait dans un cabaret pas loin. Michel était au même hôtel car il était venu à New York enregistrer son album avec Barbra Streisand (Je m’appelle Barbra, 1966). J'étais hyper intéressée par Streisand, je savais par les musiciens américains que je connaissais, que les séances d'enregistrement aux États-Unis étaient assez ouvertes, n'importe qui pouvait y assister, il suffisait de connaître un musicien dans l’équipe. Je savais où était le studio, mais je ne connaissais pas l’heure des enregistrements. Je croise Michel dans les escaliers de l’hôtel : « Tes séances avec Barbra, tu pourras me donner le jour et l’heure? » et il me répond « Oh, ma chérie, j'oublierai. Je préfère te dire non tout de suite comme ça tu ne seras pas déçue ». Merci Michel (rires). Les autres Swingle étaient pressés de rentrer pour rejoindre leur foyer. C’était mi-janvier, il fallait que je rentre le mercredi car le samedi on répétait chez Ward et on enchaînait certainement avec un départ en tournée. Et puis je croise Michel qui m’attend exprès dans le hall. Il me dit qu'il a peur en avion, il déteste voyager seul, et veut que je parte avec lui vendredi. Ça ne m’arrange pas, mais il me fait trente minutes de charme et de gentillesse « Une limousine de la prod va venir nous chercher, fais-le pour moi ». Je change la date de mon billet d’avion, et le jour venu, la limousine de la prod vient nous chercher, nous amène à l'aéroport. Il regarde mon billet:
 « - Ah, mais tu as un billet en classe tourisme ?
- Oui car comme c'est pris sur nos cachetons, Pierre Fatome nous prend toujours de billets en touriste ».
Il me demande de prendre un billet en première comme lui, je vais changer mon billet, et ça me coûte 100 dollars. En 1965, c'est une somme même si je gagnais hyper bien ma vie. Je lui dis : « Michel, ta compagnie me coûte 100 dollars » et il me répond « Ma chérie, ma compagnie n'a pas de prix » (rires). Michel était connu pour sa radinerie. On s’installe confortablement dans une banquette pour deux, avec la même peur de l’avion. Lui s'en est sorti après, en prenant des cours de pilotage, et n'a plus eu peur, mais moi je n'avais pas les moyens de prendre des cours de pilotage, je demandais autant que possible des billets de bateau et de train à la place. On se prend la main, on se serre l'un contre l'autre, quand l'avion se stabilise. C’était un vol de nuit, on avait moins peur et finalement on se prend dans les bras et on se fait des bisous. A l'époque, la drague on ne pouvait pas y échapper. J'étais résignée d'avance, les mecs se croyaient tout permis. Dès qu'il y avait une occasion de tirer un coup avec quelqu'un ils insistaient plus ou moins lourdement. Il m'est arrivé hélas de dire oui à un mec qui insistait. Michel était un joli mec et ne me déplaisait pas, mais le personnage était assez antipathique, jusque-là il n'avait été que désagréable. Je me suis dit « Il va continuer à me prendre pour une conne » et finalement il me dit « Non, on arrête, je n'aime pas les choses vite faites et mal faites, ça ne m'intéresse pas, et je ne veux pas de ça pour toi non plus, ça serait un manque de respect pour la personne que tu es ». On arrête, on essaie de dormir, une couverture dessus, à moitié couchés l'un sur l'autre et on a dormi comme des bienheureux, jusqu'à l'atterrissage à Orly. On ne pouvait pas prendre le même taxi, car lui habitait dans le 16ème et moi à Vincennes, et là royalement, alors qu’il était très radin, il me tend 30 francs pour le taxi et me dit « Au revoir ma chérie et à bientôt, je te rappellerai pour le travail ». Il a tout rattrapé d'un coup, et d'une très belle façon »
.


Danielle Darrieux et Alice Herald (voix de Geneviève Thenier/Yvonne)
chantent "La femme coupée en morceaux" 
dans Les Demoiselles de Rochefort (1967) de Jacques Demy


Vient en 1966 l'enregistrement des Demoiselles de Rochefort. « Il faisait un casting et avait pensé à moi pour la voix de Delphine, donc il m’a fait déchiffrer la chanson « De Delphine à Lancien » à vue. Plus tard il m’a dit que c’était bien, mais qu’à la différence des Parapluies de Cherbourg on entendait la voix de Catherine Deneuve dans les dialogues des Demoiselles, et il fallait raccorder avec Catherine Deneuve. J’étais soprano, trop légère, donc il a demandé à Anne Germain qui a une voix de mezzo-soprano avec un timbre plus foncé que le mien. J’étais déçue, mais il m’a dit « Il y a un autre petit rôle très joli, Josette la serveuse du café, qui a une jolie scène ».»
Elle enregistre en même temps que la grande Danielle Darrieux, seule comédienne du film à chanter avec sa propre voix : « Danielle Darrieux était une chanteuse professionnelle, donc on ne pouvait pas l’empêcher de chanter son propre rôle, mais elle avait une voix qui faisait très opérette, et Michel détestait les voix lyriques. Elle a fait sa première prise en chantant comme d’habitude, à savoir très opérette et Michel lui a dit « Danielle, c’est très bien, mais je voudrais essayer quelque chose comme ça, uniquement par curiosité, pour mon plaisir personnel : est-ce que vous pouvez chanter la même chose mais en détimbrant votre voix et en chantant le plus droit possible, sans les vibratos. C'est un caprice personnel, juste pour essayer. » Les acteurs écoutent toujours très bien ce qu'on leur dit, donc elle a repris en détimbrant, et Michel lui a dit « C'est parfait, Danielle, c'est merveilleux, on va la garder comme ça, car c'est ça qui me plaît, et toutes vos autres scènes il faudrait les chanter comme ça. » Il a gagné (rires), elle a chanté comme il voulait. Et elle était très bien. »

Plus tard, Alice participe notamment à l’aventure de Peau d’âne (1970). « J’ai fait les chœurs, il y avait à peu près tout le monde, comme dans le chœur de la Chanson de Maxence pour Les Demoiselles de Rochefort, où j’étais aussi. Dans Peau d’âne, on fait le même jour « Les insultes » et « Le massage des doigts ». Je me souviens d’avoir fait la tirade qui se finit par « On dit qu’elle est méchante !». Tu penses que c’est Nicole Darde, c’est possible que Nicole ait réenregistré le rôle après coup mais je me souviens de la réplique et je pense que c’est ma voix. Quand tu enregistres pour Legrand, tu fais tout comme lui. Il te coache, et tu vas prendre son phrasé, sa musique le veut. Ça m’empêche de distinguer les voix des unes et des autres, elles chantent toutes du Legrand à la Legrand. Et c’est sans parler de Christiane : Michel et elle étaient des jumeaux vocaux. »
Alice est également auditionnée pour jouer la Tante Elise pour un projet d’adaptation scénique des Parapluies de Cherbourg. « Le dernier chapitre, c’est cette fameuse fois où tu as réussi à nous faire inviter à l’anniversaire des Demoiselles de Rochefort au Grand Rex. Je voulais y aller, un de tes copains devait m’emmener en voiture, mais je n’étais pas en forme. Je m’en suis voulue, c'est la dernière fois que j'aurais pu voir Michel ».

Lalo Schifrin
Cette période des Swingle Singers est décrite par Alice dans une auto-fiction qui n’a jamais été éditée mais dont elle m’a confié le tapuscrit, Les châteaux de sable. Employant des pseudonymes, elle y raconte les tournées, et ses amours pendant cette période, notamment avec le jeune chanteur Mort Shuman, le grand compositeur et parolier Richard Adler (en plein divorce avec Sally Ann Howes, héroïne du film Chitty Chitty Bang Bang) et surtout, l’un des plus grands compositeurs de musiques de film internationaux… Lalo Schifrin. « J'ai eu une vie privée pas équilibrée, et nulle, pas heureuse. Déjà, quand j'avais 14 ans, j'avais écrit dans mon journal intime que je ne voulais pas d'enfants. J’avais une vision désastreuse de la vie de famille et du mariage avec ce qui s'était passé dans ma famille. Puis le métier que j'ai fait et ce que j'y ai vu ne m’ont pas encouragée à faire bobonne derrière les fourneaux en comptant sur la fidélité du mec. Je n'arrivais pas à être stable avec quelqu'un, même si j’aurais parfois bien voulu. Un jour, Stéphane Lerouge (producteur de musiques de films, ndlr) m'a hypocritement branché sur « ma collaboration avec Lalo Schifrin ». Je lui ai répondu que ce n’était pas une collaboration mais une histoire d’amour torride. Tout le métier le savait, et il y avait prescription. Lalo, c’est l’histoire la plus importante de ma vie. Ils voulaient tourner l’équivalent de Casque d’or, en comédie musicale. La musique avait été composée par Lalo Schifrin qui est venu l’enregistrer à Paris, en février ou mars, avant le tournage. Danielle Licari faisait partie des solistes et moi j’étais dans les chœurs. Lalo m’a draguée, est tombé amoureux et n’arrêtait pas de m’écrire alors qu’il était marié et vivait en Californie. Une histoire impossible. Il parlait très bien français mais avait un accent sud-américain épouvantable, et m'a séduite malgré son accent. Il devait revenir pour le tournage qui devait avoir lieu en été, mais finalement le film n’a jamais été tourné. On s’est revus, mais il s’est conduit de manière nulle. Finalement, il a divorcé et s’est remarié avec une femme encore plus jeune, très jolie. On s’est re-croisés plus tard pour une émission tournée en France, je lui ai dit bonjour, mais il faisait la gueule ».
Pendant ses tournés aux États-Unis avec les Swingle, Alice se lie d’amitié avec un producteur américain (Marc Brown (MBA Music)) et son épouse, et enregistre des maquettes en studio. J’ai pu les faire numériser par mon ami Grégoire Philibert.


Alice Herald chante "One note samba"
(maquette inédite enregistrée à New York, vers 1966)



Claude Germain
Vers 1968, Alice crée avec Claude Germain et l’ingénieur du son Yves Chamberland le groupe vocal Les Masques. « Avec Claude, on travaillait souvent pour Francis Lemarque, donc on est venu chez lui à La Varenne pour lui présenter notre projet afin qu’il le produise. On était tous fous des musiques brésiliennes, il fallait composer dans ce style-là. Le groupe de base (accompagné par les musiciens du Trio Camara, ndlr), c’était Nicole Croisille, Annie Vassiliu, France Laurie, Jean-Claude Briodin, José Germain et José Bartel. Il y avait aussi Pierre Vassiliu. Croisille, Bartel et lui avaient tous des contrats avec des maisons de disques, et avaient envie de chanter ce machin. Tout le monde était bénévole, payé aux royalties s'il y en avait. J’avais dit que je ne chantais pas, car je ne voulais pas me réembringuer dans un groupe après mon départ des Swingle. Finalement, comme on n’a pas réussi à maintenir l’équipe de filles tout le temps, j’ai participé comme chanteuse à au moins deux titres : celui composé par Christian Gaubert, qu’on a fait avec Claudine Meunier, Hélène Devos et moi. Et j’ai remplacé quelqu’un dans un autre titre ».
Pour cet unique album, Alice écrit les paroles de la plupart des chansons : « Ce qui me plaisait c'était d'écrire les chansons avec Claude, de faire répéter les chanteurs, et de suivre le mixage. J’ai finalement plus participé au disque autrement qu’en chantant dedans. J’ai écrit les textes de toutes les chansons composées par Claude, ainsi que celui de celle composée par Christian Gaubert. José Bartel a pondu un morceau et m’a proposé d’écrire les paroles, mais comme j’avais l’impression d’avoir « trusté » pas mal l’écriture des chansons de l’album, je lui ai dit qu’il pouvait trouver quelqu’un d’autre. Je ne suis pas comme Etienne Roda-Gil qui disait « Soit je fais l’album complet, soit je ne fais rien ». J'ai honte des textes que j'ai écrits là-dessus, c’était complètement nunuche. J'ai fait comme Mimi Perrin avec les Double Six, comme la musique est extrêmement rythmique, j'ai essayé de trouver les voyelles qu'il fallait selon les sonorités, je me fichais pas mal du sens ».
Le disque est devenu culte depuis quelques années, redécouvert par des DJ (comme mon ami Guido Cesarsky du groupe Acid Arab, qui a intégré le morceau « Initiation » des Masques à sa compilation Pierre Vassiliu en voyage parue chez Born Bad Records), producteurs de disques, mélomanes, etc. Étant peut-être le spécialiste à connaître et partager des informations sur le groupe, et à faire le lien avec tous les anciens choristes et leurs ayants-droit, je sers d’intermédiaire à chaque fois qu’il y a des demandes d'utilisation, et c’est ainsi que « Dis-nous quel est le chemin » figure dans le film belge Fils de plouc (Lenny et Harpo Guit, 2021) projeté… au festival du film de Sundance.


Les Masquent chantent "Dis-nous quel est le chemin"
(Claude Germain / Alice Herald)


Mais à sa sortie, le disque est passé complètement inaperçu : « On a eu à l’époque un énorme succès d’estime, et on est passé un peu en radio, mais on a dû en vendre trente. À tel point que la production nous a dit que plutôt que de payer les royalties, ils allaient faire un pot et les royalties paieraient le cocktail. Je pense qu’on était trop en avance, c’était avant la world music. Et « Dis-nous quel est le chemin ? » est arrivé deux ou trois ans avant les Jesus-Christ Superstar, Godspell, etc. Plus tard, Christiane Legrand a fait un disque avec des mélodies de Baden-Powell, j'ai écrit un texte pour elle (« Vai », ndlr). Trente ans après l’enregistrement des Masques, Thierry Balzan découvre les titres grâce à une émission de Jean Letellier (passionné de groupes vocaux, ndlr), se met en contact avec les Germain et moi, numérise un vinyle et sort un CD, j’étais contente car ça faisait des royalties. Et là, Chamberland dit que sur le disque c’était écrit « Productions Francis Lemarque », mais qu'il avait co-produit l’album avec Francis en fournissant le studio Davout gratos. Chamberland a fait un procès, et a fait retirer le disque du commerce. Finalement, des années plus tard, Universal qui a repris à la fois BMG (donc CBS) et les productions Lemarque, m’a envoyé un coursier pour faire numériser mon 33 tours, mais finalement ils n'ont pas ressorti le disque.»


Christiane Legrand chante "Vai" 
(Baden-Powell / Alice Herald)


L’écriture fait partie des grandes passions d’Alice. Malheureusement, elle n’a pas la chance de « percer » dans ce domaine. La faute à « pas de chance ». Outre l’aventure des Masques et le titre « Vai » de Christiane Legrand, elle écrit une chanson (sur une musique de François de Roubaix) pour le film Ciel bleu (1971) de Serge Leroy, mais le film fait un bide et n’est jamais édité en vidéo. La chanson, « My sky is blue » dont elle est également soliste sera heureusement exhumée plus de trente ans plus tard pour une compilation (François de Roubaix : Chansons de films, Universal/Écoutez le cinéma, 2009). J’ai plusieurs fois parlé avec Alice de cette B.O. mais hors interview. Voici ce qu’en dit l’excellent ouvrage François de Roubaix, charmeur d’émotions de Gilles Loison et Laurent Dubois (Éditions Chapitre Douze, 2008) :
« En 1971, Serge Leroy et François de Roubaix travaillent ensemble sur un deuxième film, destiné cette fois-ci au circuit commercial. Il a pour titre Le ciel est bleu et réunit Alexandra Stewart et Frédéric de Pasquale. Un photographe d’actualités couvre la guerre en Indochine et en Afrique. Un de ses amis meurt à côté de lui. Il photographie une petite fille à l’air triste qui est tuée devant lui. Dégoûté par toutes ces horreurs, il devient reporter sportif et, à l’occasion d’un match de rugby en Irlande, retrouve un ancien amour. Le couple reprend une liaison qui ne dure qu’un court moment et le photographe repart vers sa famille et son fils. Pour le film, Leroy a besoin d’une chanson en anglais. François pense à une voix de petite fille mais cherche aussi une chanteuse maîtrisant bien l’anglais. Parmi celles qu’il envisage se trouvent Martine Habib, fille du réalisateur Ralph Habib, dont la voix se rapproche de celle de Joan Baez ; Esther Ofarim, jeune chanteuse israélienne, interprète du succès « Cinderella Rockafella » en 1968 ; Morgana King, chanteuse américaine de jazz et de blues.
François de Roubaix
Finalement, François contacte Alice Herald, qui fait partie des Swingle Singers depuis peu. […] Elle découvre la rue de Courcelles et le grand salon de musique. François lui explique qu’il veut une voix de petite fille. Alice chante en détimbrant, en bloquant sa voix. Le résultat satisfait le compositeur qui signale à la chanteuse qu’il ajoutera une grosse réverbération. Pendant qu’ils sont en train de parler, le téléphone sonne. François répond et se met à parler espagnol. Charo est au bout du fil. La conversation est très tendre. François sourit : « On se voit demain ? » Le dialogue amoureux dure encore un peu, puis François raccroche. Il revient à la chanson et fait part à Alice de sa recherche d’un parolier pour « The sky is blue ». La chanteuse lui indique qu’elle a déjà écrit deux ou trois chansons en anglais. Le contenu des paroles importe peu pour François à condition qu’il n’y ait aucune faute de langue dans le texte. Alice le rassure en lui apprenant qu’elle fait corriger ses textes par des amis anglais ou américains. « Super ! Commande ferme ! » conclut François.
Alice se base sur une histoire qu’elle a vécue avec un célèbre musicien de film américain et écrit : « My sky has turned blue once more, my life has met yours once more, my love is stronger than before, why don’t you stay with me… » L’enregistrement se déroule à la Comédie des Champs-Elysées. François arrive avec une grande cape noire et des bottes très hautes. Alice le trouve très distingué, très aristocrate. « The sky is blue » est fixé sur la bande. François est séduit par la petite voix. Il fait écouter la chanson à Serge Leroy, qui tombe également sous le charme. L’idée d’un 45 tours est très vite lancée. François contacte les éditions Paille Musique, société créée par Georges Moustaki pour publier ses chansons et dont il laisse la direction à sa sœur, Elisabeth Zirinis. À Alice qui lui demande à quoi fait référence le nom de « Paille », Elisabeth répond qu’il est dû à l’humour de son frère car elle est « une femme de paille » dans cet emploi de directrice.
Le ciel est bleu ne rentre dans aucun genre précis et les distributeurs refusent de l’inscrire à leur programme. Le film reste donc inédit et le disque, forcément lié à la sortie en salles, n’est pas produit. Elisabeth Zirinis, appréciant la petite voix d’Alice, lui demande d’interpréter d’autres chansons dans le même style mais la chanteuse refuse. Le premier film officiel de Serge Leroy sera donc Le mataf, production franco-italienne interprétée par Michel Constantin en 1973. »


Alice Herald chante "My sky is blue"
(François de Roubaix / Alice Herald)


Alice Herald écrit en outre des chansons avec Francis Lemarque pour la chanteuse anglaise Victoria (cf. mon article « Qui êtes-vous, Victoria Riddle ? ») et avec Francis Lai pour Renata, mais les disques restent confidentiels. « J’avais également écrit avec Claude Germain une chanson que je comptais proposer à Sheila, « Un jour les cloches sonneront ». Victoria Germain (fille d’Anne et Claude Germain, et voix chantée d’Alice dans le redoublage de 1974 d’Alice au pays des merveilles de Disney, ndlr) a enregistré une maquette. Manque de bol, pour Les Masques j’étais trop en avance sur mon temps, et pour « Un jour les cloches sonneront » j'étais trop en retard. Carrère venait de faire enregistrer « Dans la petite église ». »
Victoria Germain se souvient d'Alice: « Ma sœur et moi voulions marier Alice avec Bob Smart, car tous les deux étaient célibataires. Et c’est grâce à Alice que nous avons eu notre premier chat, à la suite d’une phrase que j’aurais dite à maman « Je voudrais tellement un petit compagnon ». C’était une petite Dolly qu’Alice avait cachée dans un panier et nous avait apportée chez nous sans que papa soit au courant car il ne voulait pas de chat à la maison. Bien sûr, quand il l’a vue il n’a plus dit non et c’est lui qui était le plus gaga avec ses chats. Et à partir de ce jour-là, il y a toujours eu des chats dans la famille Germain ». Vous pouvez entendre ici en exclusivité cette maquette (grâce à Isabelle et Victoria Germain, et à la numérisation de l’ami Grégoire Philibert). On entend dans les chœurs Jean-Claude Briodin et Bob Smart.



Victoria Germain (alias Vicky Germain) chante "Un jour les cloches sonneront"
(Claude Germain / Alice Herald)
Maquette inédite

Plus tard, elle écrit les « bidesques » « Kaï Kaï Banzaï » pour Patricia Ferrari (« Kaï Kaï Banzaï, je suis fille de samouraï. Kaï Kaï Banzaï, j'suis vraiment un karaté-kaï Kaï Banzaï ») et « Allez l'O.M. ! » (hymne de l'O.M. en 1987) produit par Monty et chanté par Marc Simon, qu'elle signe anonymement.



Marc Simon chante "Allez l'O.M.!"
(Nicolas Bulostin / Alice Herald)



En parallèle des groupes vocaux et écritures de chansons, elle continue son métier de choriste, accompagnant les plus grands chanteurs, et participe également comme choriste à de très nombreuses musiques de films pour François de Roubaix (L'homme orchestre, L'étalon, Les novices), Michel Magne (Cran d'arrêtTout le monde il est beau, tout le monde il est gentil), Francis Lai (Un cri dans l'ombre, Le voyou, Madly, Toute une vie), Michel Legrand (La dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil, Les feux de la chandeleur, Parking), Claude Bolling (Doucement les basses), Serge Gainsbourg (Mister Freedom), Philippe Sarde (Sortie de secours), Vladimir Cosma (Les aventures de Rabbi Jacob, Le loup blanc), Claude Germain (Chobizenesse, Liberté égalité choucroute), etc. Une jolie rencontre lors de l’enregistrement de la maquette d’ « I’m a poor lonesome cowboy » composée par Claude Bolling pour le film d’animation Lucky Luke : Daisy Town (1970) : René Goscinny. « J’étais en pleine Pilotomanie, folle de Pilote, et fan de René Goscinny et là je le vois dans le studio : je lui ai dit « je suis amoureuse de votre journal ». Il m’a raconté des trucs plaisants sur ce qu’il se passait dans le journal. »
Alice fait partie des choeurs d'Ennio Morricone pour un concert qu'il donne au MIDEM. « Lors de la pause, je me suis mise au pupitre et je l'ai imité. Stupeur quand je me suis rendue compte qu'il était dans la salle, à me regarder. Heureusement, ça l'a fait sourire. »
Elle participe également à quelques doublages français de films musicaux américains, comme My fair Lady, Chitty Chitty Bang Bang ou Jesus-Christ Superstar« En doublage, je n'ai pas doublé de rôles. Que des choeurs, et pas forcément en même temps que les solistes. »

Les publicités sont souvent chantées. « Je suis même allée à Londres pour en enregistrer, pour Daniel White. Il y avait avec nous Georges Blanès, qui faisait exprès de parler anglais avec l'accent pied-noir pour nous faire rire. »

Sylvie Vartan
Alice s’est retrouvée dans les années 70-80 à accompagner plusieurs artistes en tournée. « Quand je suis sortie des Swingle, j’ai dit que je ne voulais plus faire de tournées. Je faisais exprès de refuser d’intégrer de nouveaux groupes vocaux, de peur que ça marche et que je sois obligée de partir en tournée. Johnny Stark m’avait appelée pour faire une tournée avec Mireille Mathieu, que je ne supportais pas. Deux mois avec elle en Allemagne. C’était au-dessus de mes forces (rires) ! La seule fois où j’ai accepté de faire une tournée, c’était pour Julien Clerc, vers 1971-1972, car Annie Vassiliu avec qui j’étais très amie, avait insisté pour que je la fasse avec elle. Et puis, fin 1973, c'est le choc pétrolier. L’industrie du disque était indexée sur celle du pétrole, donc courant 1974, le téléphone ne sonne plus, plus personne ne m’appelle. J’appelle les copines, c’est pareil. C'est là que dès le début 1975, piteusement, j'ai rappelé en disant « je refais les tournées » et qu’on s’est jetée sur moi. J’ai fait une tournée avec Dick Rivers début 1975, suivie par Sylvie Vartan. Avec Sylvie c’est une des pires tournées de ma vie, mal organisée et fatigante. Parce que sa carrière ne marchait plus en France, elle était partie aux États-Unis, et son mari, un Américain, voulait relancer sa carrière. Son impresario, Marouani, n’arrivait pas à lui trouver des dates, donc la tournée était faite de bric et de broc, avec des tas de kilomètres. Elle était en Mercedes, comme tous les artistes, avec un chauffeur qui lui servait de secrétaire et porte-bagages. C’était Jean-Luc Azoulay. Les mauvaises langues du métier ont dit : « Azoulay, sans Sylvie, il n'est rien. » Elle l’a viré à la rentrée, je ne sais plus pour quelle raison. Et Azoulay a créé Dorothée, le Club Dorothée, AB Productions. Donc on peut se tromper sur les gens. Ce sont des métiers où il se passe des choses comme ça, bizarres. Au retour de la tournée, on devait faire le Palais ses Congrès et elle a pris les Fléchettes, qui étaient à la mode. On s’était cogné la tournée et on ne nous prenait pas pour le Palais des congrès ! »

C. François et V. Giscard d'Estaing
(avec Caline et A. Herald)
Photo: Jacques Cuinières
Et Claude François ? « J’avais été une première fois chez lui. Il avait fait passer une note de service disant que si les chœurs continuaient d’être aussi mauvais, il allait tous nous virer. Après la tournée Vartan, je suis appelée par Corinne Sauvage (Caline) qui faisait partie des choristes plus jeunes que moi. Elle insiste pour que je revienne chez Claude François, et que je revoie les arrangements vocaux, etc. J’ai accepté de revenir pour la dépanner, pendant trois mois, et après j’ai fui. Mais ce sont trois mois qui ont été super car on a fait l’arbre de Noël de l’Élysée en 1975, devant les enfants et Valery Giscard d'Estaing. C’est un souvenir très rigolo. Giscard voulait faire venir Claude François non pas pour le chanteur… mais pour ses Claudettes. Les Claudettes, tu les vois dans les émissions de télévision, très sophistiquées et maquillées. Mais même le matin, juste sorties du lit, dans le car, bouffies, pas coiffées, avec un vieux pull et un vieux jean, c'étaient déjà des créatures de rêve. On avait rendez-vous dans la salle des fêtes de l'Élysée à 16h30 pour répéter. Or Claude avait toujours entre 1h30 et 2h30 de retard partout, ça faisait partie de ses problèmes. Et Élysée ou pas, il a fait comme d’habitude. Et qui on voit débarquer à 18h ? Giscard. On s’arrête de répéter. Il nous dit : « Ne vous dérangez pas pour moi, continuez. Est-ce que Monsieur Claude François est là ? » Alors, le chef d’orchestre lui dit : « Non, Monsieur le Président, nous l'attendons. » « C'est bien, prévenez-moi quand il sera arrivé ». Et il repart. Le régisseur se précipite sur le téléphone et appelle Claude, qui du coup arrive à toute vitesse. Giscard revient, et se met au clavier. On était tous tétanisés, et il demande à Claude s’il peut l’accompagner au piano sur « Douce nuit » pendant l’arbre de Noël. Claude ne chantait pas ça, ce n'était pas son répertoire, donc le pianiste se dévoue et dit « Monsieur le Président, on pourrait le faire en Do », c'est la tonalité la plus facile. Il lui donne toutes les harmonies. En repartant, Giscard marmonnait « Do, sol, etc. ». On était morts de rire. Arrive le soir, il se met à l'orgue, et nous on l’accompagne en équipe réduite, les trois choristes (Caline, Micky Segura -qui faisait toutes les tierces de Claude- et moi) et les cinq musiciens de base de Claude, sans les cuivres. À la fin de l’arbre de Noël, tout le monde se change derrière un paravent, et qu’est-ce que je vois s’échapper au-dessus du paravent ? La fumée et l’odeur d’un pétard. C’étaient les Claudettes, qui étaient folles. Je me suis dit « Ce n’est pas possible, elles fument un pétard à l’Élysée ». On se rhabille, et en attendant que Giscard revienne, un huissier me fait visiter tout le rez-de-chaussée, le bureau présidentiel, etc. On se retrouve dans la salle du Conseil des ministres avec tout le monde. Giscard serre la pince d’un peu tout le monde et demande « Où sont les Claudettes ? ». Claude se retourne ; « Eh, les filles, vous pouvez venir ? ». Elles n’avaient aucune conscience de qui se passait, mais c’était la mentalité post-soixante-huitarde de l’époque. »



Claude François et Valery Giscard d'Estaing
accompagnés par Alice Herald et Caline
(arbre de Noël de l'Élysée, 1975)


Que s’est-il passé après la mort de Claude François ? « L’une des branches du fan-club essayait de regrouper tout ce qu’ils pouvaient comme anciens musiciens, choristes, Claudettes et techniciens de Claude à leurs soirées. Souvent on se retrouvait dans le restaurant que tenait l’une des anciennes Claudettes, à Montparnasse. J’y allais pour deux raisons : le soir de l’enterrement de Claude, on n’avait rien mangé depuis le matin et on est allé à vingt-cinq dans un restaurant à Pigalle, on avait dit qu’on ne se retrouverait jamais plus tous ensemble, donc ces soirées du fan-club étaient la seule manière de retrouver mes copains de métier autres que les choristes. Et puis la deuxième raison, c’était pour être gentille, me rendre utile, mais aussi remettre un petit peu les pendules à l’heure, car Claude François était vu par ses fans comme le Christ et moi comme l’une de ses disciples. Il était un artiste hors norme, avec beaucoup de talent, mais sur le plan personnel, c'était un être humain, ni plus ni moins que tout le monde, avec ses défauts et ses qualités. Et pour ce qui est des défauts, particulièrement mégalomane et particulièrement chiant (rires). C'est comme ça, on voit les défauts des gens et on fait avec. Mais ça a été dur de leur faire comprendre. Maintenant, je n’y vais plus. »

Joe Dassin et Alice Herald (à droite)
présentée par erreur comme "danseuse"
Autre personnalité accompagnée par Alice à l’époque : Joe Dassin. « Quand tu sors de chez Claude François qui engueulait tout le monde pour rejoindre Dassin, c’était le changement : pas un mot plus haut que l’autre, avec le côté bien américain, hyper professionnel, sachant bien s’entourer. J'ai mis très longtemps à me rendre compte que le fait d'être une star de la chanson française n’était pas le destin qu'il avait voulu et que donc quelque part, il avait raté sa vie. Son projet de vie à Dassin, c'était quoi ? Il était venu en France faire des études d'ethnographie, donc il avait un diplôme. Il voulait rentrer aux États-Unis et finir son diplôme à Harvard, et être professeur dans une grande université américaine, se marier et avoir des enfants. C'était ça son projet de vie. Il a été alpagué littéralement, quand il vivait à Paris, par sa fiancée qui se trouvait être secrétaire chez Philips. Il jouait de la guitare avec ses copains dans des soirées. Il avait pas du tout demandé à être un chanteur popstar français. »

Alice Herald en répétition avec 
Maxime Leforestier et Graeme Allwright
Parmi les tournées les plus mémorables faites par Alice, celle pour les chanteurs Maxime Leforestier et Graeme Allwright, en 1980 (on retrouve également le demi-frère d'Alice, le guitariste Solorazaf, parmi les musiciens) : « On a fait une tournée humanitaire ensemble. Les fonds servaient à financer un orphelinat en Inde parrainé par Graeme. On était tous bénévoles, à part un défraiement pour les hôtels et restos. C’était en hiver, donc pas en plein air, et on était dans de très grandes salles -1000, 2000 personnes- dont le Palais des sports pendant trois jours de suite. À la fin de la tournée, le mec chargé de collecter les fonds est parti avec la caisse, et je crois qu'on n'a jamais réussi à mettre la main dessus. C'est moins joli. J'étais la seule choriste et cheffe de choeur pour faire chanter les musiciens. Et je faisais répéter Maxime et Graeme. Les deux passaient en même temps ou l'un après l'autre. Une ambiance super. Les gens dans la salle venaient pour la cause. Les chansons étaient très bien musicalement. Je me souviens d’un moment où Graeme sort de scène, et Maxime vient chanter une de ses chansons. Tout seul avec sa guitare, il commence tout doucement « C'est une maison bleue… » « San Francisco », c’est sa plus belle chanson, elle est hyper connue. À peine le temps de faire « C'est une maison bleue », que tout le monde était debout avec les briquets. Imagine une salle de 2000 personnes avec les briquets allumés. Les gens se mettent à chanter d’instinct, une immense chorale. Les musiciens se sont arrêtés, je n'ai pas chanté, et Max a continué à la guitare mais n'a plus chanté. On avait des sueurs froides dans le dos. Un état physique particulier, délicieux. Un hyper beau souvenir. Je me demande ce qu'il se passait dans la tête de Max à ce moment-là, au point qu'il ne chante plus? Je n'ai pas pensé à lui demander. Si un jour j'ai l'occasion, je lui demanderai. Quelque chose me fait de la peine avec Max: tous les vieux reviennent, tous ceux que j'ai connus, croisés, on les revoit tous à la télévision, dans des émissions de vieux. Maxime on l'a revu, mais très peu. Je me demande s'il n'a pas quelques problèmes de santé. Il a eu des galères : un fils malentendant, une traversée du désert, puis ça a remarché. C'est un de ceux que j'aimerais le plus revoir. De cette tournée, on a fait un enregistrement live au Palais des sports. On a été payé pour les séances par la maison de disque. Tous les droits ne pouvaient pas revenir à l'association, je ne sais pas comment ils se sont arrangés. »



Maxime Leforestier et Graeme Allwright
interviewés à propos de leur tournée (1980)


Alice Herald (à gauche) avec Dave
Alice accompagne également en tournée Patrick Sébastien, et Dave : « De tous les artistes que j'ai accompagnés, Dave est celui dont j'ai le meilleur souvenir. Il n’y avait jamais aucun problème avec lui. Au moindre incident, il proposait qu’on en parle tous ensemble, de manière extrêmement équilibrée et intelligente. » Dave se souvient d’Alice Herald : « Câline, Patricia Ferrari et elle étaient mes trois choristes. Alice était une bonne choriste, et je l’aimais bien. Elle avait une joie de vive, et une auto-dérision qui est rare en France. Patrick Loiseau et moi pensons à elle à chaque fois que nous voyons Les Demoiselles de Rochefort -on l’a revu il y a peu- ou qu’on entend Richard Anthony, car elle était souvent dans ses chœurs. »
Dave m’a gentiment enregistré un petit message posthume pour Alice, que voici :


Message posthume enregistré par Dave pour Alice
(pour Dans l'ombre des studios)


Alice Herald, Dominique Poulain 
et Anne Germain
dans Le Bourgeois gentilhomme
Avec Dave, Alice tourne également la mini-série Dickie-Roi (1981). Et ça tombe bien car elle aime la scène et les tournages, qui la changent du métier de studio. Elle fait partie de l’équipe des comédiennes-choristes du Bourgeois gentilhomme à la Comédie-Française, mise en scène grandiose de Jean-Louis Barrault proposée à partir de décembre 1972 pour le tricentenaire de la mort de Molière. Michel Colombier écrit des arrangements d'après Lully et on retrouve sur scène tous les soirs, parmi les choristes José Bartel, Anne Germain, Alice Herald, Dominique Poulain ou bien encore Géraldine Gogly et Nicole Darde.
Alice Herald
dans Superdupont

Alice joue dans le spectacle Superdupont (1982) du Grand Magic Circus de Jérôme Savary, à l’Odéon, avec Alice Sapritch. On la retrouve aussi au cinéma dans Chobizenesse (1975) de Jean Yanne. « Un film sur le show-business, avec Robert Hirsch qui joue un compositeur qui s’appelle Jean-Sébastien Bloch. J’ai travaillé sur la plupart des enregistrements de Claude Germain, dont ceux pour lesquels il avait été le nègre de Michel Magne. Pour Chobizenesse, on a notamment enregistré la Messe en ré, et on nous a demandé de venir tourner le ballet L’acier. Jean Yanne voulait des choristes donc on s’est retrouvées sur le tournage, Anne Germain, Annick Rippe et moi, mais on n’avait pas de costumes. Comme il était bourré d’idées, il a demandé un morceau de tissu avec trois trous pour passer nos têtes. Il nous disait « Montrez bien que vous avez la même robe ». Qu’est-ce qu’on a pu rigoler ! On avait des tronches pas possibles, on nous avait foutu des faux crânes chauves argentés avec des franges de robots, et il a fallu deux heures pour enlever le maquillage. Il était drôle, Yanne. Chobizenesse est mon film préféré parmi ceux qu’il a réalisés, mais le film n’a pas plu du tout au grand public, il plaît surtout aux gens du métier. Celui qui a le mieux marché est Deux heures moins le quart avant Jesus-Christ mais c’est celui que j’aime le moins, il est un peu lourdingue. »



Alice Herald, Anne Germain et Annick Rippe méconnaissables dans le ballet "L'acier"
de Chobizenesse (1975)


Dans le courant des années 80, Alice travaille de moins en moins. « Chez les choristes studio, il n’y avait pas, contrairement à la télé, de magouilles pour passer devant l’autre, etc. Celui qui n’assurait plus n’était plus appelé, et point barre. J’ai une triste histoire qui concerne Jeanette Baucomont : elle faisait partie du groupe de base des Swingle Singers, où elle assurait tous les aigus. À la suite d’ennuis de tyroïde, elle a dû se faire opérer, et on lui a recommandé de ne pas chanter trop rapidement. Elle aurait dû se faire remplacer et elle a rechanté trop tôt et s’est pété son aigu alors qu’elle était colorature lyrique, mais assez adroite pour ne pas avoir de vibrato et faire de la variété. Un jour, Ward Swingle est allé chez elle. Elle lui a ouvert la porte et lui a dit « Je sais ce que tu vas me dire ». Elle n’assurait plus les aigus, et a dû quitter les Swingle. Le métier est impitoyable. Moi, fin des années 80, je n'avais pas perdu ma voix alors que les voix deviennent plus graves avec le temps : les chanteurs à qui ça n’arrive pas mettent d’ailleurs un point d’honneur à chanter dans la tonalité d’origine. Et je ne faisais pas mon âge, mais à partir de 50 ans, tu te fais jeter. »

Alice travaille comme assistante pour des maisons de disque, mais les habitudes liées à sa vie de tournée (notamment celle de se coucher tard) cadrent mal avec des horaires d'employée de bureau. Une fois à la retraite, elle participe à un club d'écriture dans sa ville de Vincennes, jusqu'à ce que celui-ci ferme après le départ de son animateur, après le confinement. De plus en plus handicapée par une dépression qui l'empêche de se déplacer et l'éloigne d'une partie de ses amis, elle est toujours d'une grande générosité pour m'aider dans mes recherches: « Dans la vie que j'ai en ce moment, je me sens inutile, je ne sers plus à rien, ni à personne. Au moins quand j'adoptais des animaux abandonnés je sauvais une vie animale. Quand je repense à ma vie passée, c'est toujours avec plaisir, je ne me souviens que des bonnes choses. Et avec toi, je me dis : j'ai au moins une petite utilité, en répondant à tes questions et en alimentant ton blog et ton intérêt pour ce métier. Je me sens utile et ça me fait du bien. C'est la seule chose qui me fait du bien en ce moment, d'ailleurs. »

Alice nous a quittés le 1er septembre 2025. Étaient présents à ses obsèques, outre sa famille, nos amies choristes Claudine Meunier (99 ans) et Claudie Chauvet, mon ami Gilles Hané et moi. Je lui ai dédié mes concerts Michel, Francis, Claude et les autres : chansons de films français 1966-1980 des 3 novembre et 8 décembre 2025. Alice va nous manquer. Je ne manquerai pas de continuer à évoquer sa vie.


LES PASSE-MURAILLES

Une petite nouvelle, écrite par Alice dans le cadre de ses ateliers d'écriture:

Ma période la plus mondaine, la plus branchée showbiz, la plus festive, ce sont les années 70, les plus socialement heureuses de ma vie. Vu la mentalité nouvelle, les libertés nouvelles, la vie restant plus ou moins stressante dans le travail, toujours marche ou crève, mais très détendue par ailleurs. Donc, resto à la mode connu des artistes et des journalistes qui s'y retrouvaient, boîtes à la mode pour le tout Paris, soirées privées ou publiques, spectacles un peu partout, mais particulièrement à Saint-Germain-des-Prés, rue Saint-Benoît. Un nouveau resto, le Bistingo, ouvert par Carlos et Hubert, journaliste d'Europe 1. La boutique du couturier hippie Jean Bouquin, où j'achetais mes vêtements extravagants et follement mode. Entre la rue Saint-Benoît et la place Saint-Germain-des-Prés, toute la branchitude parisienne semblait avoir élu ce très haut lieu sur un très petit carré magique. Et au bout de la rue, près du boulevard, la fameuse ex cave de Saint-Germain-des-Prés, où avaient joué les plus célèbres musiciens de jazz, qui s'appelait maintenant le Bilboquet, avec resto au rez-de-chaussée, où, jeune célibataire, je pouvais entrer seule et trouver plusieurs personnes de mon métier avec qui dîner, et de là, descendre dans la cave, toujours la même, où jouaient des groupes de musiciens de jazz, de blues, de pop music.
Donc, une nuit, il était bien deux heures, je ne travaillais pas le matin suivant. Je remonte de la cave dans la rue où j'avais eu la chance de trouver une place pour ma petite voiture garée là. Et qu'est-ce que je vois arriver plus loin en amont ? Un individu qui zigzague en titubant d'un trottoir à l'autre et au passage pisse sur les voitures. Je me dis « Oh, il en tient une, lui, pépère, et une bonne. Pourvu qu'il ne pisse pas sur ma voiture. Non, c'est bon. » Et un instant après, l'individu, toujours trébuchant, arrive juste devant moi et je vois son visage et je le reconnais, c'est Jacques Dutronc. Ah d'accord. D'où sort-il ? De quelle soirée improbable ? Ou alors il était peut-être en bas avec la brochette habituelle de célébrités, je n'ai pas fait attention. En tout cas, il en tient une sévère. Mais comme il habite boulevard Saint-Germain, Il n'a pas loin où aller avant de s'effondrer chez lui. J'étais morte de rire.
Tout le métier artistique et médiatique savait qu'il était alcoolo, vu que dans ces métiers-là, tout le monde sait toujours tout sur tout le monde. Mais il y avait et il y a toujours un devoir de réserve et une règle de discrétion pour ce qui est d'en parler publiquement jusqu'à ce que lui-même, des années plus tard, raconte en interview cette période de sa vie. Mais d'ailleurs, quelle importance ? Les autres drogues étaient pires et j'avais eu la chance, ou la prudence, d'y échapper. L'essentiel est de s'en sortir et de se garder à temps les ravages du temps. Et que reste-t-il de ce temps-là ? Comme le chantait Diane Dufresne dans Starmania : « De tout ce show business, de tout ce strass, de tout ce stress, c'était ma jeunesse ». La leur aussi et la mienne. On est tous plus ou moins vieux, ce qui a au moins l'avantage d'être toujours là quand tant d'autres ont disparu. Mais heureusement pour eux et pour ce qui est de traverser le temps et même au-delà l'intemporel, les artistes et les écrivains sont des passe-murailles.
Je ne sais plus du tout ce qui est resté ouvert entre les murs de la rue Saint-Benoît.


Alice Herald chante "Mon film" (chanson qu'elle a écrite, compositeur inconnu)
(maquette inédite)


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