mardi 26 mai 2026

Romuald : Il voyageait de ville en ville

Nous avons appris avec tristesse le décès du chanteur et compositeur Romuald Figuier dit Romuald le 12 mai 2026. Chanteur à la technique impeccable, doté à la fois d'une voix de velours et d'une grande puissance, il avait notamment concouru trois fois à l'Eurovision, et prêté sa voix chantée, dans Les Demoiselles de Rochefort (1967), 
à Etienne (George Chakiris), personnage qui lui ressemble et qu'il a failli incarner à l'image.
J'avais eu la chance de m'entretenir avec lui par téléphone, puis de le rencontrer chez lui l'année d'après, où lui et son épouse m'avaient reçu avec gentillesse et simplicité. En son hommage, voici nos entretiens.
(Entretiens réalisés les 7 mai 2022 et 20 mars 2023. Remerciements à Gilles Hané et Matthieu Moulin)




Dans l’ombre des studios : Romuald, avant d'évoquer votre enfance, pouvez-vous nous dire quand vous êtes né? On trouve deux dates de naissance différentes dans la presse. 

Je suis né le 9 mai 1938 à Saint-Pol-de-Léon. Quand j’ai fait mon premier disque, il fallait faire jeune, et ma maison de disque trouvait que 25 ans c’était trop âgé, donc elle m’a rajeuni.

DLODS : Vous êtes issu du milieu du cirque. Pouvez-vous me parler de votre famille ?

Mon père, associé avec son frère, avait un petit cirque familial à deux mâts qui tournait essentiellement en Bretagne, le Cirque Figuier. L’essentiel du spectacle était fait par la famille. Puis mon père a fait venir une troupe pour étoffer le spectacle, et cette troupe c’étaient les Zavatta. Mon père a connu comme ça ma mère, sœur d’Achille Zavatta. Ils se sont mariés, et ont eu plusieurs enfants. Le Cirque Figuier a continué jusqu’à la guerre. Puis ils ont repris à la Libération. Mes parents se sont associés avec Achille Zavatta en 1947 pour créer le Bostok Zoo Circus. C’était un chapiteau beaucoup plus grand, il faisait 3.000 ou 4.000 places avec une ménagerie, etc. Ils avaient racheté l’enseigne d’un cirque anglais, le Bostock (avec un C, ndlr) Circus. On faisait croire que c’était un « cirque américain », c’était un peu une arnaque, mais ça allait dans l’air du temps : il suffisait de dire qu’on était américains, et les gens se précipitaient pour venir. J’ai travaillé dans le cirque jusqu’en 1956.

DLODS : Que faisiez-vous dans ce cirque ?

Les enfants du cirque Bostok
J’ai commencé paradoxalement en chantant. J’étais un enfant un peu turbulent et je faisais des imitations de Maurice Chevalier. À 6 ans, on m’a demandé de chanter pendant qu’on montait le matériel. Ma mère était fildefériste et montait aussi à cheval, elle était une grande artiste. Pendant qu’on montait son fil de fer, je chantais « Prosper youp la boum » avec un canotier et un costume de Maurice Chevalier, que ma mère m'avait fait. Plus tard, j’ai été acrobate: j’ai fait un peu de trapèze, puis des acrobaties à cheval.

DLODS : Comment en êtes-vous venu à la musique ?

Dans le cirque, il y avait un petit orchestre. Ma mère a demandé à un saxophoniste de l'orchestre de me donner des cours de solfège et de sax. Il a dit à ma mère que j'étais doué. Comme il est resté des années chez nous, il lui a dit « je vais le présenter au Conservatoire de Paris », j’avais 14 ans et demi ou 15 ans. Le jury de l’époque a dit « il est trop jeune, il y a des gens de 22-23 ans qui attendent, on va le faire entrer comme auditeur ». J’ai donc d’abord été auditeur, pendant l’année où Jean-Claude Briodin était élève, puis j’ai été élève l’année d’après. Je continuais le cirque en parallèle, et les trajets en train entre Nantes et Paris étaient longs et pénibles. J’étudiais au conservatoire et rentrais faire le soir mon numéro d’acrobate à cheval. J’ai eu mon premier prix de saxophone en 1957, avec Marcel Mule (grand saxophoniste et professeur de saxophone, ndlr). Marcel Mule avait une très bonne opinion de moi, il paraît qu’il parle de moi dans ses mémoires, et comptait sur moi comme son successeur, mais j’avais bifurqué sur autre chose.

DLODS : Qu’avez-vous fait à la sortie du conservatoire ?

Mes parents avaient eu un revers de fortune et ils avaient été obligé de revendre le chapiteau, après un redressement fiscal. En fait, en 1953, ils se sont associés avec Jean-Jacques Vital, producteur à Radio Luxembourg, ils voulaient faire un spectacle de cirque et music-hall : une première partie spectacle de cirque avec Achille Zavatta qui finissait la partie avec son numéro de clown, et une deuxième partie avec Tino Rossi et l’orchestre de Jacques Hélian, rien que ça. Tino Rossi et Hélian étaient deux grandes stars. Chez Hélian, il y avait 30 musiciens. On a pris Edith Piaf en tournée pendant un an. Puis il y a eu un redressement fiscal important qui les a ruinés. Notre comptabilité était très mal faite, car mes parents étaient des gens de cirque et pas des gestionnaires, l’affaire était devenue très grande. Pinay avait fait un redressement fiscal sur toutes les entreprises, or notre comptabilité était dans un désordre pas possible. Ils n’ont jamais pu payer le redressement et ils ont été obligés de revendre leur affaire. Ça les a mis sur la paille, et ils sont repartis à zéro. J’avais 18 ou 19 ans. Je suis devenu musicien.

DLODS : Quels ont été vos premiers engagements comme musicien ?

Quand j’étais encore au conservatoire, je faisais déjà des bals comme saxophoniste dans des orchestres de variétés, car dans les bals il y avait à l’époque des orchestres, et pas de musique enregistrée. Je n’ai jamais fait le marché aux musiciens Place Pigalle où se retrouvaient tous les musiciens un soir par semaine pour trouver du travail car je n’aimais pas la démarche, mais j’y suis allé une fois pour voir, c’était amusant. Puis après le conservatoire, j’ai été musicien dans l’orchestre de Nino Nardini pendant deux ans, au Radio Circus, avec Roger Lanzac. Je vivais avec quelqu’un qui chantait et m’a demandé pourquoi je ne chantais pas. Cette fille tenait le cabaret Chez Patachou à Montmartre (Patachou avait cédé le cabaret), où avaient débuté Brassens et Aznavour. Elle m’a mis dans l’idée que je pourrais être chanteur. J’ai écrit des chansons et j’ai fait un tour de chant chez Patachou pendant quelques mois. Je chantais notamment avec Hugues Aufray.

DLODS : En parallèle de ces débuts comme chanteur soliste sur scène, vous devenez choriste de studio, ténor. Comment cela est-il venu ?

Je ne me souviens pas comment je suis rentré dans les chœurs. Dans les séances on vous file un truc sur le nez et il faut chanter tout de suite, on ne peut pas l’apprendre pendant une semaine. Je lisais la musique et peu de gens savaient chanter en lisant. On était une petite quinzaine ou vingtaine à l’époque, c’était un monopole donc quand il y avait des chœurs pour un chanteur, ils nous répartissaient. Je me souviens avoir accompagné tout le monde : Dalida, Guy Béart, Léo Ferré, Zizi Jeanmaire (j'ai notamment fait son Alhambra, avec les chœurs dans « Mon truc en plumes ») mais aussi Jacques Brel, avec qui j’ai fait des spectacles après, comme chanteur soliste en première partie. Les trois quarts du temps, on ne voyait pas les chanteurs qu’on accompagnait. Je me souviens que pour Frank Alamo, sur son premier disque, je lui ai parlé, lui ai dit que je faisais des chansons, et on s’est retrouvé plus tard à des galas.

DLODS : Vous souvenez-vous de vos camarades de micro lors des séances de chœurs ?

La Grosse valse
(Romuald est au dernier rang,
3ème en partant de la gauche)
Archives du site Autour de Louis de Funès
J’ai travaillé pendant quelques années avec notamment les membres des Swingle Singers, comme Jean-Claude Briodin, qui était beau mec, Claude Germain et Christiane Legrand, mais aussi Janine de Waleyne. Janine m’a pris sous son aile. C’était un personnage, avec une voix superbe, elle chantait bien. Je n’ai jamais subi ses humeurs et n’ai jamais eu de problème avec elle, elle devait m’avoir à la bonne. Janine a eu beaucoup de flair, ça m’a beaucoup servi car un jour, c’est elle qui m’a dit « Il y a quelqu’un qui monte un spectacle avec des gens capables de faire beaucoup de choses, tu devrais aller voir ». Je vais voir Robert Dhéry, j’ai une entrevue avec lui, il me dit « Qu’est-ce que vous savez faire ?» « Tout ! », il m’a engagé. La vie, ce sont des rencontres. J’ai donc fait La grosse valse (1962) avec Louis de Funès en tête d’affiche, je faisais treize interventions dans le spectacle. Je montais l’escalier pour me changer, puis je redescendais. J’avais une scène avec Louis de Funès et Liliane Montevecchi, assez longue, on se marrait bien. Au bout d’un moment quand le spectacle est rodé on se faisait des petits trucs, et Louis adorait tendre des pièges, moi jamais il ne m’a eu, en revanche je l’ai eu deux ou trois fois, mais l’envie de rire allait avec son personnage, il riait carrément sur scène. Il y avait Grosso et Modo, Pierre Tornade…

DLODS : Louis de Funès, Grosso et Modo, des douaniers... Est-ce que ça préfigurait Les Gendarmes ?

Richard Balducci était attaché de presse du spectacle, ça a dû mijoter dans sa tête et il a eu l’idée des Gendarmes.

DLODS : Jouiez-vous également avec l’orchestre ?


Je jouais dans la fosse au début du spectacle pour renforcer l’orchestre, puis je laissais mon sax pour aller sur scène. Claude Germain avait fait les arrangements et il a remplacé Gérard Calvi à la direction. Calvi n’a peut-être fait qu’un mois dans la fosse.

DLODS : Pouvez-vous me parler de Claude Germain, dont l’épouse Anne est bien connue des lecteurs de « Dans l’ombre des studios ».

J’étais très ami avec Claude, on s’entendait bien. J’ai composé toute la musique d’un spectacle de cirque et Claude avait fait mes orchestrations. Il m’a aussi aidé sur des musiques de film (Claude Germain a fait les arrangements de la musique du film Les Brésiliennes du Bois de Boulogne (1984) composée par Romuald). Et son épouse, Anne, avait l’oreille absolue, et reconnaissait de suite la tonalité, etc.

DLODS : Saxophoniste dans des orchestres, choriste en studio, chanteur soliste dans des cabarets… Comment êtes-vous passé au disque en chanteur soliste ?

On faisait des maquettes avec trois ou quatre chansons, qu’on envoyait aux maisons de disque. Pendant La grosse valse, j’ai loué un studio très connu, près de la Place d’Italie, et pris des musiciens. Claude Germain s’en est occupé, il a fait les arrangements. Je connaissais une fille, Florence Véran, qui avait composé des chansons. Elle me dit que Lucien Morisse monte une maison de disque sous l’égide d’Europe n°1, et me propose, contre un pourcentage, de lui présenter un disque. J’ai donc été, après Danyel Gérard, le deuxième artiste à signer pour Disc AZ. Ça a tout de suite fonctionné, j’avais fait une chanson qui s’appelait « Ma plus belle année » (adaptation de 
« It was a very good year », ndlr). Je l’avais entendue par un groupe folk, et Sinatra ne l’avait pas encore chantée, je l’ai donc chantée avant lui. Après ça j’ai fait l’Eurovision avec « Où sont-elles passées ?» de Francis Lai et Pierre Barouh.

DLODS : Michel Colombier a été l’arrangeur de vos premiers disques.

J’ai d’abord connu Michel Colombier comme pianiste chez Patachou, il faisait chanter et danser les gens. Puis il m’a accompagné un jour, et est devenu mon pianiste accompagnateur, et un ami. Quand Lucien Morisse m’a demandé qui je voulais comme arrangeur, j’ai demandé Colombier. A l’époque, Michel avait fait des arrangements pour des musiques de films de Michel Magne. Magne était le compositeur de musiques de films n°1 en France, donc il avait énormément de travail, et besoin de nègres pour l’aider. Michel Colombier a fait les arrangements de mon premier disque, mais c’était aussi une première pour lui, il n’avait jamais arrangé pour la variété avant. Il est venu diriger l’orchestre à Copenhague pour l’Eurovision, en 1964. C’est un très bon souvenir. J’étais une « bête à concours » comme on disait. Gigliola Cinquetti avait gagné, Rachel 2ème, moi 3ème, et Hugues Aufray 4ème. Toutes les chansons avaient marché. Le concours de l’Eurovision était beaucoup plus considéré à l’époque, en plus il n’y avait qu’une chaîne donc on ne pouvait pas le rater, les gens attendaient ça, c’était une émission phare. Si on avait fait une bonne prestation, il y avait des chances que le titre marche. Cinquetti a fait une carrière internationale grâce à ça.

DLODS : Quand vous avez commencé votre carrière soliste, avez-vous continué en parallèle à faire des chœurs ?

Non, car mon premier disque a bien fonctionné tout de suite.

DLODS : Je vous pose la question, car par exemple Nicole Croisille a continué à en faire ou à participer à des doublages, etc.

Elle a eu du mal à s'imposer, elle faisait un disque et puis il ne passait pas à la radio. Elle a eu un début de carrière un petit peu chaotique avant de vraiment démarrer.



Romuald chante "Écoute Clara" à L'école de vedettes
(Romuald est présenté par Aimée Mortimer, parrainé par Jacqueline François, et désannoncé par son oncle Achille Zavatta)


DLODS : J’aimerais qu’on commente quelques-uns de vos premiers passages à la télévision. Votre première télé est L’école des vedettes du 12 juin 1961. Vous chantez « Écoute Clara » qui n’est jamais sorti en disque à l’époque mais qui vient de sortir sur les plateformes.

Ils ont pris le son de ce passage télé, donc ce n’est pas terrible. À l’époque, le micro était sur perche. Donc chanter avec la perche, c’est un exercice d’un autre temps (rires). Jacqueline François était amie avec la femme avec qui j’étais à l'époque. Elle est venue me voir chez Patachou, et à l’occasion de cette émission qui s’appelait L’école des vedettes, elle m’a dit « Tu vas venir, et je vais te présenter, comme ça je serai ta marraine ». Et c'est comme ça que ça s'est passé. Tout simplement.

DLODS : Ensuite : Les raisins verts de Jean-Christophe Averty, 13 janvier 1964.

Jean Christophe Averty avait quelque chose de génial. Il amenait une façon de faire de la télévision et surtout des variétés tout à fait particulière, avec des découpages innovants. La semaine avant cette télévision, j’avais joué au football et je m'étais ouvert le menton. Comme j'avais une grosse cicatrice, ils avaient fait quelque chose avec un sparadrap, et j’avais peur que ça se voie. Finalement ça ne s’est pas vu.

DLODS : À cette époque, vous sortez un titre que j’aime beaucoup et qui a presque un petit côté Burt Bacharach : « Je suis là ».

Je l’aime bien aussi, et elle était assez en avance. C’était une des faces B de « Où sont-elles passées », les paroles sont de Pierre Barouh. Quant à Bacharach, j’aimais beaucoup sa musique, il a été très novateur.



Romuald chante "Cowboy" au Sacha Show


DLODS : Après un Discorama : un Sacha Show avec la chanson « Cowboy ».

Sacha Distel était venu au studio quand j’enregistrais 
« Cowboy ». Il m’a proposé de venir faire l’émission un mois plus tard. Et ensuite on s’est connus davantage, on a joué au tennis ensemble, mais toujours avec une certaine distance. Ma femme (que j’ai connue en 1964) et moi voyions un peu plus sa femme, Francine.



Georges de Caunes interviewe le petit Romuald... en 1949


DLODS : La scène à Paris du 31 juillet 1965, présentée par Georges de Caunes.

J’ai connu Georges de Caunes, j’avais peut-être dix ans, c’était vers 1948. Il était venu au cirque de mes parents pour faire un reportage radio. Il m’avait repéré parmi les gosses du cirque et j’avais fait le reportage avec lui, j’étais son guide à travers le cirque. Il revenait d’un grand reportage qu’il avait fait avec Paul-Emile Victor au Groënland. Il nous avait raconté plein d’histoires sur cette expédition. Quand j’ai fait La scène à Paris avec lui, je lui ai rappelé tout ça.

DLODS : Vous avez fait énormément de télévisions avec la chanson « Cowboy ».

Oui, car ça s’est très bien vendu, hélas.

DLODS : Pourquoi « hélas » ?

Parce que ça a obligé ma carrière à prendre un certain chemin qui n’était pas forcément le mien. Dès l’instant où vous avez une chanson qui a du succès, vous êtes marqué, étiqueté. Moi, j’ai fait plutôt ça pour m'amuser, et aussi pour avoir quelque chose de différent à faire sur scène. Et puis, comme ça a marché, les gens se sont dit « il fait du western ». En réalité, pas du tout. J'avais fait ça pour faire une chanson, mais pas pour faire une carrière en western, et ça m'a complètement bloqué. J’ai été catalogué là-dedans et j'ai eu un mal fou à en sortir. C’est la chanson qui a le mieux marché, et c'est dommage car si vous prenez des chansons comme « Où sont-elles passées » ou d'autres, elles sont plutôt mélodiques et la voix a plus d'importance.

DLODS : Ce type de chansons « western » était à la mode à l’époque, la plupart des chanteurs s’y sont collés : Lucky Blondo, Frank Alamo, etc.

Oui mais ça s’est enchaîné après moi, je pense. Même Sheila a ensuite fait « Le folklore américain ».

DLODS : En dehors du saxophone, jouiez-vous d’un autre instrument ?


De la guitare. Mais lorsque je faisais des concerts, un groupe m’accompagnait, et je ne jouais d’aucun instrument.

DLODS : Vous souvenez-vous de vos musiciens ?

L’un, Georges (je ne me souviens plus de son nom de famille) qui était à l’orgue, a travaillé pendant deux ou trois ans pour moi, puis a fait une belle carrière, notamment aux côtés de Michel Berger.



Romuald (voix de George Chakiris / Etienne) et José Bartel (voix de Grover Dale / Bill)
chantent "Nous voyageons de ville en ville"
dans Les Demoiselles de Rochefort (1967)


DLODS : Vous interprétez plusieurs génériques originaux comme celui de la série Michel Vaillant (« Plus vite, plus vite ») ou enregistrez des reprises ou adaptations comme « Bonanza » ou « C’est un matin » (thème du film L'aventure du Poseïdon). Mais le grand public connaît aussi votre voix pour Les Demoiselles de Rochefort, où vous êtes la voix chantée de George Chakiris (Etienne). Comment avez-vous connu Michel Legrand?

Je n’avais connu Michel Legrand qu’une fois, à mes débuts. On avait suggéré mon nom pour chanter la voix de Guy dans Les Parapluies de Cherbourg et j’avais auditionné chez lui, pas loin de la Gare Montparnasse, il n’était pas encore dans son hôtel particulier du XVIème arrondissement. Trois ans après, ce furent Les Demoiselles de Rochefort. On m'a initialement demandé de jouer le rôle d’Etienne. Finalement, Michel Legrand m'a appelé pour me dire que l'arrivée de Gene Kelly avait fait prendre au film une autre dimension, on avait engagé George Chakiris pour interpréter Etienne. Michel m'a demandé si j'acceptais quand même d'être la voix chantée, et j'ai répondu oui.

DLODS : Quel souvenir gardez-vous des séances d’enregistrement ?

Françoise Dorléac et Gene Kelly
dans Les Demoiselles de Rochefort
C’est un grand souvenir. J’aimais beaucoup la musique de Michel Legrand. Vous me dites que Vladimir Cosma a fait une partie des arrangements du film, mais il me semble que Jean-Michel Defaye, qui était un superbe arrangeur, en a fait aussi, je crois me rappeler avoir vu sa signature sur des trucs. Dans « Marins, amis, amants ou maris » les flûtes sont incroyables, je pense que Roger Bourdin en faisait partie. José Bartel (Bill) était très bon et nous nous entendions bien, même si nous ne nous sommes peu revus par la suite. Lors des séances, j’ai rencontré Gene Kelly que j’appréciais beaucoup, il était passé à Davout le jour où j’enregistrais. J’allais le voir dans des comédies musicales au cinéma quand j’étais jeune, et comme il parlait français on a discuté, et il m’a dit « Venez on va déjeuner pour continuer notre conversation », et on s’est retrouvé en tête-à-tête dans un bistrot de la Porte de Montreuil. J’ai également déjeuné un autre jour avec Catherine Deneuve. Je n’ai pas croisé George Chakiris lors des séances, mais je l’ai rencontré par hasard deux ou trois ans après la sortie du film, à une première de Mireille Mathieu au Palais des Congrès. Je suis allé le voir pour lui dire que j’étais sa voix chantée dans Les Demoiselles de Rochefort, il m’a tout de suite fait d’adorables compliments et on a discuté cinq minutes. J’ai revu le film avec plaisir il y a quelques jours. Je trouve juste dommage que toutes les chansons aient un tempo un petit peu trop rapide par rapport au disque, alors que pour La La Land on retrouve le même tempo entre le film et le disque. Ça vient de l’accélération de la télévision (le ratio images/seconde n’est pas le même qu’au cinéma, donc le son est plus rapide et plus aigu, ndlr), mais je pense qu'on aurait dû enregistrer "Nous voyageons de ville en ville" avec un tempo un tout petit peu plus lent, je trouve qu'on l'a un petit peu boulé. 

DLODS : Avez-vous touché des droits sur les chansons du film ?

On a signé des contrats. Ils prenaient leurs précautions, nous n'avions aucun droit, juste une somme forfaitaire et nous n'avions rien à dire à l'époque. Quant au traitement médiatique... Il ne fallait pas qu'on sache que les acteurs ne chantaient pas avec leur vraie voix. Je suis sûr qu'encore beaucoup de gens ne le savent pas. Vous avez vu le générique? Ça passe vite, on ne s'attarde pas sur la chose.

DLODS : Vous faites également une apparition vocale (non créditée au générique) dans la chanson « Le massage des doigts » de Peau d’âne (1970).


Oui, Michel Legrand m’avait rappelé pour faire ce petit truc, mais je ne m’en souvenais absolument pas, c’est vous qui avez retrouvé ça.

DLODS : Vous détenez un record puisque vous avez concouru trois fois à l’Eurovision.

Romuald à l'Eurovision 1964
Après Copenhague en 1964, j’ai fait l’Eurovision à Madrid en 1969 et Londres en 1974, l’année où ABBA a gagné. En 1969, c’était avec la chanson « Catherine » et 1974 « Celui qui reste, et celui qui s'en va ». J’ai participé aussi à un concours pour un festival international à Rio de Janeiro en 1968. Un énorme truc, où tous les pays du monde étaient représentés, avec des vedettes internationales, comme Paul Anka qui représentait le Canada. Le succès public pour ma chanson a été extraordinaire, alors que le premier marchait moins auprès du public. Sans prendre la grosse tête, on peut dire que j’ai fait un triomphe, et je suis resté deux ans et demi au Brésil, qui m’a adopté, et j'ai y ai fait une carrière là-bas.

DLODS : Vous chantiez en français au Brésil ?

Oui, toujours. Les gens aimaient ça. Ils ne comprenaient pas les paroles mais visiblement ils aimaient le son de ma voix. À cette époque, la France avait une grande portée artistique au Brésil. Les gens s’intéressaient beaucoup à la chanson française, à la langue, et aux Français eux-mêmes. J’ai rencontré des étudiants qui n’étaient jamais allés en France et le parlaient parfaitement. On avait la cote, c’était un passeport.

DLODS : Comment s’appelait cette chanson qui vous a lancé au Brésil ?

« Le bruit des vagues ». Pascal Sevran m’avait envoyé un mot à une époque où il était inconnu, il me faisait des compliments, me disait qu’il sortait du service militaire, et on s’est rencontré chez moi, rue de l’Assomption. C’est l'une des premières chansons qu’il a écrites à avoir été enregistrée. Il a écrit les paroles en collaboration avec son nègre, Serge Lebrail (de son vrai nom Simone Gaffié, ndlr) qui a un grand talent, qu’on n’a jamais reconnu. Elle était au Parti Communiste et il me semble qu’elle avait rencontré Pascal Sevran comme ça. Elle avait pris un nom d’homme pour pouvoir travailler, et a toujours été le nègre de quelqu’un, cette pauvre femme. C’est elle qui a écrit la chanson de Dalida, « Il venait d’avoir dix-huit ans » alors que la chanson est signée Sevran. Pascal avait reconnu devant moi n’avoir écrit que les mots de la fin « j’avais deux fois dix-huit ans », tout le reste est de Lebrail. Idem pour « Le bruit des vagues ».
Serge Lebrail avait été avant ça nègre de Jacques Larue, elle avait écrit les paroles de « Cerisier rose et pommier blanc » vers 1950, sur l’air d’une chanson américaine. C’était une femme très discrète, qui s’en foutait un peu d’être créditée sur les disques. Lors d’un dîner, elle m’avait raconté sa vie et l’histoire de « Cerisier rose et pommier blanc » : elle était dans le train pour la Normandie, avec cette chanson à adapter en français que Jacques Larue lui avait donné à faire, elle était accoudée et regardait le paysage défiler. Les pommiers étaient en fleurs, roses. Elle a écrit le contraire : fleurs roses pour les cerisiers, et blanches pour les pommiers.



Romuald chante "Laisse-moi le temps" 
au Festival de Viña del Mar (1973)


DLODS : Un autre festival important, celui de Viña del Mar, au Chili, où vous arrivez à la deuxième place avec « Laisse-moi le temps ».

Après mon succès au festival de Rio, je suis venu à ce festival de Viña del Mar comme invité, avec un tour de chant. Il y avait Julio Iglesias qui était totalement inconnu, je l’ai vu pour la première fois. Quelques temps après, Michel Jourdan me dit « Tu ne veux pas faire le concours ? Tu es connu là-bas, ça pourrait nous aider. Le seul problème est que Caravelli a un contrat moral avec eux, c’est lui qui a le contact, donc il faut travailler avec lui. » Je lui ai répondu « Pas de problème, je vais faire la chanson avec lui », j’arrive chez Caravelli avec un début de chanson, on est parti là-dessus, on a travaillé de 13h à 18h, et on avait fini la chanson. Comme on trouvait ça pas mal et que j’avais fait une séance chez Philips, j’ai fait une espèce de maquette, qui a ensuite été présentée à Paul Anka, qui l’a faite découvrir à Frank Sinatra, qui l’a enregistrée. C’est devenu « Let me try again ».

DLODS : Sur les premiers disques, votre nom n’apparaît pas comme co-compositeur.

Il n’apparaît pas car il n’avait pas été déposé à la SACEM mais j’ai quand même touché des droits.



Frank Sinatra chante "Let me try again" en 1974
(musique: Caravelli & Romuald, paroles: Paul Anka)


DLODS : On trouve sur internet des vidéos où Frank Sinatra présente la chanson comme étant écrite par Paul Anka, sans mentionner Caravelli, ni vous.

Absolument. Thierry Le Luron, que j’avais rencontré un jour pour une télé avec Michel Drucker, me dit « Il faut que je vous dise quelque chose : j’ai chanté « Let me try again » au Carnegie Hall et j’ai dit que c’était vous qui l’aviez écrite et pas Paul Anka ». Il s’était dérangé pour me dire ça, c’était très sympa.

DLODS : Est-ce que les années que vous avez passées en Amérique du Sud ont inspiré votre répertoire ?


J’ai ramené du Brésil « Jesus Cristo ». C’était Roberto Carlos qui la chantait, une grande star de la chanson populaire brésilienne.

DLODS : En dehors de Michel Colombier dont on a parlé précédemment, quels ont été vos arrangeurs ?

J’ai travaillé avec Jean Claudric, Jean Bouchéty, et pas mal avec André Borly. À mon retour du Brésil, j’ai changé de maison de disque et suis passé chez Philips. Jean-Claude Petit a arrangé « Jesus-Cristo ». J’aurais bien aimé continuer avec Jean-Claude Petit mais Philips ne l’avait pas en odeur de sainteté pour des raisons politiques (Jean-Claude Petit militait notamment pour les droits des arrangeurs, ndlr), il était presque blacklisté.



Romuald chante "Viens rêver sur l'eau" (1973)
(mais on peut rêver "dans la maison, où il y a le printemps qui chante" ou "le lundi au soleil")


DLODS : Certaines chansons de votre répertoire, par leur composition et leurs arrangements sont presque des pastiches d’autres interprètes. Je pense à deux chansons arrangées pour vous par Raymond Donnez: « Viens rêver sur l’eau »  qui pourrait être une chanson de Claude François arrangée par Jean-Claude Petit ou « Dis un petit mot », très proche de l’univers de Michel Delpech.

C’est vrai. Quand j’étais chez Philips, on me faisait suivre la mode. Pour ce genre de choses, il faut être le premier mais pas venir après. Mon problème est que je n’ai pas fait ce tube que tous les chanteurs ont pour les propulser, je n’ai pas eu « la » chanson qui m’a permis de m’installer à un certain niveau, où j’aurais pu chanter des choses qui auraient été acceptées. Quand vous avez un certain niveau de vedettariat, les gens vous passent des chansons qui ne passeraient pas si on n’était pas connu. C’est un peu complexe mais c’est comme ça. J’ai eu des chansons moyennes.

DLODS : Vous avez également composé quelques musiques de films.

Oui, par exemple Mon curé chez les nudistes (rires). On rigole, mais ça a bien marché. Ce n’était pas plus con que Bienvenue chez les ch’tis.

DLODS : Vous avez aussi composé pas mal de musiques de films érotiques ou pornographiques, aux titres aussi évocateurs que Femmes vicieuses (1975) ou Le sexe à la barre (1975).


Oui (rires). Mais c’était pour gagner ma vie, c’était alimentaire.

DLODS : Comment travailliez-vous ? Est-ce que c’était de la musique au mètre, ou à l’image ?

Je lisais le scénario. Pas pour les films érotiques (rires). J’ai fait des premières musiques de films pour Sergio Gobbi : L’étrangère (1968) et Une fille nommée amour (1969). Avec Gobbi on était copains, donc il me racontait l’histoire et je composais avant le tournage. Il employait parfois la méthode de Sergio Leone en diffusant la musique pendant le tournage. Dans Une fille nommée amour je chante aussi le générique, accompagné par la voix de Danielle Licari. Lorsque le film est sorti, François Chalais a fait toute une émission sur Europe n°1 où il n’a parlé que de ma musique, Gobbi était un peu vexé (rires).

DLODS : Vous avez joué également dans quelques films…

J’ai tourné dans un film, Les intrus (1972) avec notamment Aznavour, et Raymond Pellegrin, qui était un excellent comédien. Et au Brésil j’ai tourné Romualdo e Juliana (1971) mais il n’est jamais sorti en France. Ce film était un prétexte commercial pour faire connaître mes chansons, qui apparaissaient dans le film.

DLODS: Vous n'avez pas persisté dans cette carrière de comédien?


Quand je fais quelque chose, j’écoute après, et essaie d’être critique par rapport à ce que je fais. Aujourd’hui vous m’entendez, j’ai une voix un peu pétée. Mais je trouvais déjà à l’époque que j’avais une voix un peu trop légère quand je parlais, ça m’a gêné pour faire une carrière de comédien. Je n’aimais pas ma voix parlée, que je ne trouvais pas assez grave. Certains chanteurs, notamment dans le lyrique, avaient le même problème. Quand Mariano parlait c’était une catastrophe.

DLODS : Vous êtes ensuite revenu au cirque après votre carrière dans la chanson.

J’ai été Monsieur Loyal chez mon beau-frère au cirque Bouglione en Belgique, j’ai fait ça de 1986 à 1990. Il y avait aussi ma sœur, qui est décédée il y a quelques jours.



Romuald chante "Syracuse" en direct dans 
La chance aux chansons (1985)


DLODS : Pascal Sevran vous a régulièrement mis à l’honneur dans son émission La chance aux chansons, dans les années 80-90.

Quand on s’est rencontrés au moment du « Bruit des vagues » on est resté ami pendant quelques années, puis nos chemins ont bifurqué, comme souvent dans ce métier. Lui est entré dans un autre système. C’était un garçon intelligent, cultivé, amusant. Il s’était fait un réseau important, jusqu’à Mitterrand. Il m’avait raconté une histoire rigolote : au début où Mitterrand venait d’être élu, Pascal habitait dans un petit appartement à Montmartre. Dans son immeuble il y avait les poubelles dans le couloir. Il demande au concierge de ne pas les rentrer dans le couloir car il doit recevoir quelqu’un d’important. « Important, important… Quand même pas le Président de la République ! » « Si ! » (rires). Mitterrand était venu chez Pascal car il savait que Pascal connaissait bien Charles Trénet, et il voulait le rencontrer. Trénet avait accepté. Mitterrand en avait parlé à tellement de monde, à Roger Hanin, Jack Lang, etc. qu’au final ils se sont retrouvés à dix-huit dans le petit appartement de Pascal jusqu’à 5h du matin. Lorsque tout le monde est parti, Trénet a bu toute une bouteille de cognac. Il fallait le faire. Mais c’était un génie. Trénet est le plus grand auteur-compositeur français, il a tout inventé dans la chanson française, les autres n’ont fait qu’emprunter le chemin. C’était le pape. À l’ABC il avait commencé le vendredi en vedette anglaise. Le lendemain, il est en vedette américaine, et le surlendemain en tête d’affiche.

DLODS : Parmi les grands noms de la chanson française, avez-vous connu Mireille ?

Je l’ai seulement croisée pendant l’Eurovision à Copenhague, en 1964. C’était elle qui avait découvert Rachel, l’interprète de la « Chanson de Mallory », et elle l’accompagnait. En revanche, j’ai bien connu Jean Nohain, à l’époque où je faisais « Cowboy », j’étais un peu son chouchou, il animait des émissions pour les enfants, et il m’appelait, parfois à la dernière minute. Il était très sympathique.

DLODS : Que faites-vous actuellement ?


Romuald et votre serviteur (en 2023)
Je ne fais plus de saxophone ni de chant. Je devrais car ma voix commence à s’abimer un peu, j’ai une corde vocale qui s’est un peu décalée et il faudrait que je fasse des exercices et que je ressorte la guitare, etc. Par contre, je cherche parfois des mélodies, ça me plaît encore. Je ne fais pas grand-chose, mais ça me va bien. Je n’ai pas besoin de faire de la musique pour exister, certaines personnes n’arrivent pas à décrocher, à s’en sortir. Il y a trop de chanteurs qui se remettent à faire des disques alors qu’ils devraient arrêter. Je n’ai plus beaucoup de contacts avec des gens du métier. Mais de toute façon, des contacts dans le métier on n’en a peu, c’est rare qu’on se rencontre.



Romuald chante "Sur la pointe du pied, sur la pointe du coeur" (1974)




Romuald chante "Tous les métros ratés" (1979)


La plupart des titres de Romuald sont disponibles sur les plateformes :
https://www.deezer.com/fr/artist/9668

Découvrez mon dossier sur les voix chantées des films de Jacques Demy :
https://danslombredesstudios.blogspot.com/2015/11/les-voix-de-lombre-des-films-de-jacques.html

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