lundi 18 août 2014

Philippe Dumat : Mémoires d'un inconnu (Partie 5/7)

Une fois par semaine, retrouvez sur Dans l'ombre des studios un nouvel épisode des souvenirs de jeunesse du comédien Philippe Dumat...



          Je m’aperçois que, décidément, le mois d’octobre 1943 fut fertile en anecdotes en tous genres. La dernière en date se situe dans la petite localité charentaise de St Agnant-les-Marais (non loin de Rochefort) où nous oeuvrions les 23 et 24, après un autre doublé à Chalais, et juste avant un retour d’un mois à Paris. Un de nos camarades, très souffrant depuis deux jours, avait vu son état empirer au point de le rapatrier d’urgence. Un autre devait l’accompagner et comme, bien entendu, il ne s’agissait pas de manquer deux représentations, notre dynamique chef de troupe avait résolu le problème en décidant d’affecter l’un des nôtres à un rôle plus important que celui qu’il tenait habituellement, tout en téléphonant au Bureau paritaire d’avoir à nous expédier « en catastrophe » un jeune premier capable de jouer le soir même le rôle de Lucien Labroue dans La Porteuse de Pain. Le paritaire de la rue Taitbout à Paris est tristement connu des gens du spectacle au chômage, car c’est là qu’ils sont contraints de pointer hebdomadairement afin de ne pas perdre leurs droits à la Sécurité Sociale. Accessoirement, le 83 rue Taitbout est une agence de placement qui dispose d’un fichier artistique et peut, en de telles occasions, dépanner une troupe en difficulté. (Je n’ai jamais vu cet organisme proposer une belle affaire à ses fichés).
                En ce qui concerne le camarade choisi pour entrer dans la peau d’Etienne Castel (dans la pièce : mon tuteur), il s’agissait du brave Rochard. Pas plus mauvais qu’un autre, ce cher Marc (qui avait quitté la Marine à 45 ans en se disant « Et si je faisais du théâtre ! »). Un point noir : la mémoire, véritable tragédie pour le malheureux ! C’était l’incertitude perpétuelle, le trou quotidien, à la nuance près que l’endroit de la défaillance variait constamment. Seul point de repère annonciateur : une montée de sueur au front, qui mettait fort à propos en éveil les partenaires. L’affolement de Rochard fit peine à voir.
« -Je sais à peine mes textes en les travaillant pendant deux mois et vous voulez que je joue en une journée un rôle très long !
-Enfin, tu joues dans la pièce depuis des dizaines de fois !
-Oui mais je suis du début, et jamais en scène avec Etienne Castel !
-Il s’agit de sauver une situation…
-Je vais faire dans ma culotte…
-Ecoute, tu sais bien de quoi il s’agit quand même ? »
                Horreur ! L’intrigue de la pièce échappait en partie à l’artiste. Défaut (assez rare à ce point-là) de tous ceux qui s’imaginent l’action éteinte lorsqu’ils ne sont pas en scène.
Autre panique que celle du jeune comédien que l’on jeta avec une brochure dans le train Paris-Rochefort et qui arriva, la tête pleine de son texte, c'est-à-dire en ne sachant plus un mot.
« Allez, merde mes enfants ! », fut (à défaut d’une répétition efficace) le suprême encouragement administré aux deux malheureux ainsi expédiés dans l’arène. La noblesse du trac vient du fait qu’il est égal à lui-même. Il n’est pas pire sur la plus grande scène de la capitale qu’à St-Agnant-les-Marais. Il vous donne l’envie irrésistible d’être ailleurs. Il n’est pas plus racontable que la divine détente, l’apaisement, le soulagement auxquels l’acteur s’abandonne à la fin d’un spectacle bien accueilli par le public.
                Mais nos deux compères étaient pour l’heure dans les affres de la période néfaste. Ils n’auraient même pas la compensation d’une petite annonce expliquant la situation aux spectateurs, afin de réclamer leur indulgence. Le parfait anonymat des affiches et l’absence de photos dans le programme-confetti permettaient de remplacer Machin par Tartempion, sans rendre de comptes au public et le sensibiliser sur la médiocrité de ce qu’il allait voir. Il faut préciser que toute la troupe était nerveuse, chacun se tenant sur le qui-vive, en prévision d’un coup dur.
                J’attendais personnellement avec anxiété le 7ème tableau au cours duquel je recevais, seul dans mon bureau, Lucien Labroue et Etienne Castel venant m’annoncer (ô beauté du mélodrame !) que je n’étais rien moins que le fils de la « Porteuse de pain », cette femme que je défendais instinctivement avec véhémence, fougue et désintéressement contre les méchants. J’avais raison d’appréhender cette séquence. Jusqu’à ce moment, l’action s’était déroulée cahin-caha, les comédiens jonglant avec le texte des deux compères, ou leur soufflant habilement. Et puis, deux ou trois interlocuteurs en présence d’un autre qui possède mal son texte peuvent se débrouiller… mais seul contre deux « qui ne savent pas » devient un jeu périlleux !
                Donc, lorsque je viens entrer en scène, l’un poussant l’autre, mes deux malheureux partenaires hagards, je me sentis bien esseulé ! Rochard était déjà en transpiration, l’autre hochait la tête et levait les bras, en prononçant quelques « eh oui ! » hébétés. Je ne me rappelle plus du texte officiel, bien entendu, mais je résume la scène grosso modo :
« Bonjour, mon cher tuteur ; tu vas bien Lucien ?
-Bonjeur. Eh oui…
-Asseyez-vous mes amis. Alors, quelles nouvelles ?
-Eh bien… Bof… Eh oui… Ah, ah, ah… C’est que…
-Etes-vous allés là-bas ? »
                Après chacune de mes phrases, ma main caressait ma bouche, ce qui me permettait de souffler discrètement leur réponse à ma question. Pour l’instant, leur dialogue se résumait à des affirmations ou des négations entrecoupées de « Eh oui… C’est que… Bof… Ah, là, là…. ».
                Mon tuteur, incapable de rester assis, marchait de long en large en épongeant son front.
« -Eh oui… Ah mais… Enfin…
-Vous avez consulté le service de la préfecture (oui)
-Oui… Eh… Eh…
-Vous avez appris des choses intéressantes ? (oui)
-… Oui… Ah ! C’est que… pouh… (toux) »
                A force de faire les demandes et les réponses, et bien que le supplice de mes copains fut intolérable, une atroce envie de rire me gagna. Ils n’en savaient pas une virgule et je ne pouvais tout de même pas leur dire : « Est-ce que par hasard je ne serais pas le fils de Jeanne Fortier ? ». Arrivés à ce point crucial de la pièce, il fallait baisser le rideau ou espérer un miracle. Irrésistiblement, cruellement, le fou-rire s’abattit sur moi. Dans la salle, les gens commençaient à trouver qu’il ne se passait pas grand-chose et après un silence attentif, quelques toux annonciatrices de l’ennui, fusèrent à droite et à gauche. Je me levai et gagnai le fond de la scène, dos au public, secoué de rire nerveux, impossible à maîtriser. Je me mordais, me pinçais au sang, incapable de me dominer tandis que les deux responsables, fort éloignés de la rigolade, égrenaient inlassablement leurs onomatopées.
« -Ah ! Mais… C’est que…
-Eh oui… Bof…
-Ah, là, là… Tsst… Peuh… Oh mais… Hein ?
-Eh ben ! »
                Le fait de les entendre renforçait mes hoquets, cependant qu’en coulisse le personnage de Cri-Cri qui devait entrer peu après, passait un bon moment à nos dépens. Je l’entendais qui se foutait de nous : « Oh ! Mes enfants, c’est le grand bain ! Oh les vaches, c’est Molitor ! »
                Le moment était venu de faire quelque chose, sous peine de faire baisser le torchon. Sacré Marius, ta présence derrière le décor m’inspira une miraculeuse décision. Après une respiration qui interrompit mes dilatations de rate, je fonçais sur la porte, l’ouvris, attrapant le troisième larron et le précipitant en scène, je lui lançai :
« Alors Cri-Cri, on écoute aux portes ? »
Sauvés ! Le nouvel arrivant était au fait des événements et donc capable de nous tirer d’affaire. Il le fit avec habileté, me révélant le secret de ma naissance, que les deux autres n’avaient pas osé dévoiler ! Enfin retombés sur nos pieds, avec un semblant de vraisemblance nous achevâmes le spectacle au grand soulagement de tous.
               
Ce fut ensuite le retour à Paris où, durant un mois, nous répétâmes La Pocharde et Roger la honte. Mise en route le 25 novembre 1943 et cela, presque sans interruption, jusqu’au 18 mars 1944. A nos deux mélos confirmés, s’ajoutaient donc les chefs d’œuvre de Jules Mary. Dans La Pocharde j’interprétais le grand premier rôle, celui du méchant Docteur Marignan, qui se suicide à la fin de la pièce pour expier sa mauvaise foi. Je précise qu’il est difficile de sortir de sa poche un petit tube et d’en avaler prestement le contenu malgré les interventions de son fils, puis de tomber raide sur la fesse droite sans soulever une hilarité générale que je redoutais.
                Après 57 représentations de la pièce, je me découvris une ecchymose à cet endroit précis et je n’échappais pas aux plaisanteries concernant ce qui était arrivé à la pauvre Sarah Bernhardt à la suite de chutes réitérées. Dans Roger la honte, je jouais trois rôles : Raymond de Noirville, le grand avocat qui meurt au troisième acte sans avoir pu révéler aux jurés le seul nom capable de sauver son client et ami ; celui de sa femme, maîtresse de l’accusé et donc alibi indiscutable de Roger Laroque puisqu’elle était avec lui lors du crime qu’on lui impute. Je me rappelle fort bien le grand moment où le méchant Luversan fait passer un petit papier à l’avocat au cours de sa plaidoirie, lui révélant son infortune. Superbe et honnête avant tout, de Noirville va annoncer le nom qui sauvera celui qui l’a trahi.
« -L’accusé était avec une femme à l’heure du crime ! Et cette femme, messieurs les jurés, se nomme… se nomme… (hoquets !)…
-Tais-toi, Raymond… hurle l’accusé.
-Cette femme… (râles)… se nomme… »
                Et pan, encore une chute sur la fesse de Philippe, qui est mort ! « Condamnez-moi, Messieurs les jurés, condamnez-moi ! » dit Laroque, en s’effondrant en même temps que le rideau ! 
                A la fin de la pièce, je jouais le fils du défunt, charmant jeune premier falot et imberbe, ce qui était nécessaire après la moustache du père et… la monstrueuse composition du brigadier de gendarmerie que je faisais au quatrième acte (faux nez, moustache en croc, képi soutenu par les oreilles, accent incroyable de péquenaud et obscurité propice sur scène). Venue voir la pièce (comme de bien entendu) l’auteur de mes jours m’avait trouvé parfait (comme de bien entendu) et m’avait simplement demandé quel était le guignol au quatrième acte :
« C’était moi, Maman ».
                Un rire gêné de commisération avait accueilli cette révélation. Il faut dire que le texte était émaillé de trouvailles gratinées autant que conventionnelles !!! Interpellant à la frontière Roger la honte évadé et circulant sous un nom d’emprunt, mon personnage flanqué d’un figurant qui tenait un fanal à la main, déchiffrant avec difficulté les papiers d’identité du sus-nommé. Imaginez la caricature et l’accent du terroir :
« Gendarrme, approchez la chandelle. Moineau (moins haut), Pluseau (plus haut), pas ciseau (pas si haut). Bono ! William Farrinay… Neuve-York, mais je connais ça moi… C’est près de… »
Suivait alors le nom du patelin où nous nous trouvions et cette facétie soulevait des gloussements de joie dans l’auditoire.
               
La première représentation de cette nouvelle série à Gacé (Orne) eut cette particularité rare de ne pas avoir lieu pour un motif imprévisible. Il y avait le même soir, dans la localité, un vague cirque dont la classe internationale valait la nôtre. Notre administrateur hurla en constatant l’absence de location pour notre spectacle, il invectiva le maire qui avait accepté deux troupes le même soir, mais rien n’y fit. On ne peut pas lutter contre un cirque et très sportivement le directeur nous invita tous à assister à son programme, ce qui meubla notre relâche forcée. Le chapiteau était comble, sauf les six premiers rangs qui furent garnis cinq minutes avant le début de la soirée par l’arrivée sur « un rang et en chanson » d’une cohorte de SS allemands, officiers en tête. Rapidement, le serpent vert s’enroula autour de la pièce et la soirée put commencer.
                Le lendemain, nous étions à Livarot, non loin de Gacé et il nous fallut emprunter pour y arriver le petit tortillard dont la tête de ligne se situe à l’embranchement de Ste Gauburge. On ne peut certes avoir un souvenir valable chaque jour et le seul qui me reste de Livarot est une odeur : celle des énormes colis du célèbre fromage, empilés sur le quai que nous empruntions pour sortir de la gare. Passant au milieu d’une haie de « Livarots », nous en prîmes plus avec le nez qu’avec des pincettes.
                Le cycle se déroula sans trop d’avatars. Le circuit était émaillé de quelques « villes » nouvelles telles : Goderville, Charleval, Cany où nous inaugurions la nouvelle salle. Chanay sur Lathan, Vernou sur Brenne en Touraine (sur ma demande, car certains membres cossus de ma famille y vivaient, repliés dans un ravissant castelet) et puis… et puis… Villers-Bocage (pas le Villers-Bocage du Calvados mais son homonyme de la Somme). Un léger retour en arrière s’impose pour narrer cette histoire.
               
Depuis quelques temps, notre administrateur nous avait appâtés avec la nouvelle ville qu’il nous avait dégottée : « Mes enfants, j’ai une date sur notre itinéraire qui m’a l’air d’être intéressante. » La lettre du directeur de la salle avait circulé parmi les comédiens. Imaginez une missive calligraphiée « J’attendrai la troupe à la gare d’Amiens avec un autocar, les chambres seront retenues à l’hôtel où vous pourrez prendre vos repas. Je m’occupe de la location, etc. »
Le jour dit, entassés dans la salle d’attente de la gare, alors qu’il pleuvait des hallebardes, nous attendions depuis une bonne demi-heure, riant sous cape, tandis que notre malheureux chef de troupe donnait des signes visibles d’impatience. Soudain, la porte s’ouvrit devant un monsieur en casquette, rougeaud et passablement ivre.
« -C’est les artistes ?
-Oui Monsieur ! Vous êtes envoyé par le directeur du cinéma ?
-Non c’est moi ! révéla l’homme qui avançait en titubant.
-Vous êtes en retard !
-Ah ben, y fait un temps dégueulasse ! (ce monsieur n’avait de rapport avec son écriture)
-Bref, le car est là ?
-Oui oui, le camion est là. »
                L’impatience de Houlvigue croissait, tandis que nous réprimions un début de fou-rire.
« -Vous avez fait le nécessaire pour les chambres ?
-Oh, c’est pas la peine, y a personne dans c’t’hôtel.
-La location marche au moins ?
-Oh, on ouvrira à 5 heures, c’est suffisant. Vous viendrez voir le commandant allemand avec moi pour faire repousser le couvre-feu. Y a une belle garnison de SS ici. »
                Ivre de rage, l’administrateur nous invita à sortir avec nos valises. Un camion-benne, à gazogène, stationnait sous la pluie. Nous nous y entassâmes pendant que l’énergumène aidait les femmes à monter, en leur mettant la main au postérieur et en demandant :
« Avec laquelle que j’couche, cette nuit ? »
                Houlvigue, vexé comme un pou, se tassa dans la cabine avant avec la plus âgée de ces dames et… le chauffeur, qu’il put ainsi insulter tout au long du trajet. Ni la pluie, ni l’inconfort, ni les secousses ne ternirent notre hilarité. Seule la panne, un kilomètre avant l’arrivée, tempéra notre joie. Il fallut arpenter la distance, chargés de valises, à travers les intempéries, la boue, la fange et la perversité !
                L’arrivée à l’hôtel, puis sur le lieu du spectacle n’eut rien à envier à ce qui précédait. Tout était minable, lépreux. Les décors les plus élémentaires étaient de sortie et il n’y avait, pour toute la troupe, qu’une seule et unique loge d’artistes. Quand je dis « loge », je veux dire : une pièce sale, avec une table, trois chaises, pas de glace, pas un porte-manteau, pas d’eau, un éclairage misérable, bref la grande classe. Au comble de la fureur, Houlvigue, montrant ses chaussures crottées et son costume de voyage usé, avec pantalon en accordéon, nous lança : « Vous m’avez vu pour le UN, le DEUX, le CINQ, le SEPT. Inutile d’abimer vos vêtements de scène dans cette porcherie. Jouez tels que vous êtes. Dumat, venez donc avec moi et le patron de cet établissement, voir le chleuh de service. »
                Parvenus à la Kommandantur, nous fûmes introduits chez le commandant allemand qui claqua les talons et se montra fort courtois. Il aimait bien les Shausspieler theater et accepta de reculer d’une heure le couvre-feu en vigueur. Les spectateurs devraient conserver leur ticket d’entrée afin de ne pas avoir d’ennuis avec les patrouilles de nuit. Ayant appris de la bouche du directeur de la salle que nous présentions un spectacle de variétés, l’Obersturmführer promit qu’il délivrerait quelques 300 permissions à ses hommes. Nous étions atterrés à la pensée de ces 300 SS de la division « Adolf Hitler » assistant à La Porteuse de pain affichée ce soir à Villers-Bocage. D’un commun accord, nous étions convenus de forcer sur la chanson, misérable bluette, ponctuée d’un pauvre pas de danse, par les comiques « C’est l’amour de la boulange (bis), AH ? AH ? AH ? Ah ! C’est l’amour de la boulange, l’amour de la boulangerie qu’il nous faut ! »
                Même en rajoutant tous les couplets, il était à craindre que ce morceau ne nous sauve pas du massacre ! Songez à votre réaction si vous aviez la malchance d’être en garnison dans un bled d’Outre-Rhin et que l’on veuille vous récompenser en vous faisant assister à La Porteuse de pain… en allemand !
                A l’heure du lever du rideau, la salle était occupée par plus d’une moitié de spectateurs en uniformes de feldgraus, à écussons noirs. Nous étions habillés tels qu’à la ville, c’est-à-dire peu repassés ni soignés. Ce fut, comme on dit en terme de métier, une jolie reluisante ! L’exiguité de la scène (tant en largeur qu’en hauteur) se traduisit par un bon gag. La haute stature de notre administrateur fut que, contrairement à Marseille-en-Beauvaisis où sa tête dépassait au-dessus du rideau, ici elle était au trois-quart masquée par la frise d’avant-scène ! Tant et si bien que toutes les cinq minutes, l’interprète (toujours sous le coup de la colère) soulevait ladite frise et s’adressait au public entre les répliques pour lui lancer : « Voyez ma gueule ? »
                La soirée passa, la chanson passa, les quelques répliques drôles de la pièce du genre :
« -Reste là, tête-en-buis et fais le guet.
-Ah, ah, ah, ah, ah, ah, ah…
-Qu’est-ce que tu fais ?
-Je fais le gai ! »
connurent le succès habituel renforcé, après un léger décalage, par trois cent rires teutons. Ils riaient de confiance. Je ne sais pas qui a osé dire que les allemands étaient brutaux et méchants : ils ne nous ont pas tiré dessus ! Parti le dernier du théâtre j’eus même un haut le corps en franchissant la porte. Quatre molosses armés et casqués m’encadrèrent. Ils poussèrent la délicatesse jusqu’à m’escorter vers l’hôtel, afin de m’éviter tout incident avec une patrouille. Evidemment, je n’avais aucun billet à présenter à un contrôle éventuel, mais le fond de teint que j’avais conservé aurait pu justifier de ma profession. Quoi qu’il en soit, je vous certifie que le parcours entre quatre lascars qui me dépassaient tous d’une tête m’a procuré un indéfinissable complexe de culpabilité, à défaut de la sérénité du héros marchant vers le supplice.
                A chaque jour suffit sa peine, aussi le sommeil du juste a-t-il couronné notre épreuve. Débordant, comme nous l’avons vu, le cadre de la Normandie, notre tournée a sillonné quelques localités de Tourraine, de la Sarthe, des Deux-Sèvres et de Charente. A La Flèche, un jeune amateur local est venu me soutirer les tuyaux susceptibles de lui ouvrir la carrière de comédien. J’ai évité, par orgueil, de lui dire combien j’avais de mal à assurer ma propre survie, mais lui ai demandé ce qu’il avait déjà joué dans sa troupe sarthoise. Il m’a répondu :
« J’ai interprété Le Kid, de Corneille ! »
Alors, je lui ai conseillé de monter à Paris et de se préparer dans un cours d’art dramatique, à la carrière pour laquelle il semblait fait.

                Je n’ai plus souvenance du lieu de cet incident, mais un soir l’un de mes partenaires me déclara en scène : 
« Vous voilà de retour, mon cher, avec une miteuse pine ma foi, l’absence ne vous pas été profitable !!! »
                Je reconnais avoir eu du mal à tenir le coup, surtout lorsque le coupable me glissa à l’oreille :
« Oh ! Qu’est-ce que j’ai dit ? »
                Tout le monde avait compris qu’il s’agissait, bien entendu, d’une « piteuse mine » ; et l’impassibilité du public s’explique par le fait que chacun n’ose croire qu’un acteur ait pu sortir une telle énormité. Seul un fou-rire général sur scène inciterait les spectateurs  à penser qu’ils ont bien entendu.
                Un autre soir, dans La Pocharde, je me trouvais seul pour le monologue de dix minutes (qui est censé durer une heure) et au cours duquel le docteur Marignan, enfermé dans l’appartement de l’héroïne, ressent progressivement les effets néfastes d’émanations d’oxyde de carbone. Il faut que vous sachiez que « la pocharde » est en prison pour le meurtre supposé de son mari et qu’elle-même est accusée d’ivrognerie. Or, en fait, la malheureuse est victime d’intoxication provenant d’un four à plâtre contigu à son logement. La preuve des méfaits dudit four laverait la malheureuse femme de tous soupçons et contredirait le diagnostic du docteur. Une seule solution pour effacer toutes preuves : incendier le domicile de la victime, ce que le méchant se met en devoir de faire, lorsqu’il est surpris pour la plus grande joie de l’audience par le brave sorcier Grégoire, un vieil homme sympathique, campé par notre camarade Rochard, à la mémoire toujours aussi incertaine. D’humeur maussade ce soir-là, je vois entrer le brave Grégoire, plié sur sa canne et qui me lance :
« Ah ! Docteur Marignan, je vous surprends… Ah ! Docteur Marignan… Ah… Ah, ah, eh oui… Docteur Marginan… Aha, ah… »
Le pauvre baignait dans la sueur.
«- Qu’y a-t-il Grégoire ?
-Ah, ah, Docteur Marignan… »
                Il arpentait la scène en pleine panique puis vint tout près de moi en me murmurant :
« Je n’en sais plus une broque ! »
                Alors moi, cruel et lassé, j’ai quitté le plateau en lui disant :
« Grégoire, je vous laisse à vos réflexions ! »
                Oh, bien sûr, je suis revenu, car il fallait bien terminer l’acte, mais seulement après que le pauvre eut parcouru le décor dans tous les sens en débitant des onomatopées !

                A Chef-Boutonne (Deux-Sèvres), alors que nous débarquions devant le théâtre, nous nous régalâmes avec « le tambour de ville » qui oeuvrait consciencieusement. Particularité : ce tambour était un trompettiste. Affublé d’un baryton, il attirait l’attention en soufflant dans son instrument. Puis il faisait son annonce avec un accent incroyable. Face à nous, il claironna avant de nous apprendre que nous jouions « Ce soir, « Les deux gosses » avec vingt z’artistes des grands théâtres parisiens. » Puis il ajouta « La semaine prochaine, la troupe Tartempion interprètera « Mignon drame » de Monsieur Gouette » (est-il besoin de dire qu’il s’agit de Goethe ?)
                Assez jolie soirée au Municipal de St Flour, où nous avions poussé une pointe. Le seul et unique décor disponible se composait d’une toile de fond, représentant une toile violette sur ciel jaune. Je n’exagère pas les couleurs. Quelques arbres miteux meublaient les côtés. Lorsque la scène se passait dans le salon, on avait recommandé au premier acteur entrant chez ses hôtes, d’ajouter à son texte, tout en admirant les chaises, tables ou fauteuils disposés en plein air : « Oh que c’est joli chez vous ! »
                Ceci afin que le public s’imprègne bien du fait que nous ne trouvions pas dans le train-fantôme !
                Parvenus à la scène dramatique, où mon personnage hurle sa jalousie à sa femme et la menace de donner à un vaurien l’enfant qu’il croit illégitime, un rire feutré se répandit dans l’orchestre, avant de gagner le balcon. Un peu décontenancé, j’élevais le ton tandis que les rires enflaient, se transformant rapidement en fou-rire général. Tout cela ne dura que quelques secondes, mais dans cas-là, les secondes sont longues. Ne remarquant rien d’anormal dans la tenue ou le visage de ma partenaire, j’avisai discrètement ma braguette ou toute partie de moi-même susceptible de désordre. Rien. C’est alors que l’hilarité ne nous permettant plus de nous faire entendre, nous nous sommes retournés machinalement pour apercevoir, planté devant l’incroyable toile de fond, un pompier de service tenant un seau à la main. Il s’agissait d’une sorte de demeuré à grosse moustache qui semblait tout heureux d’avoir trouvé la seule place d’où l’on voyait bien le spectacle. De la coulisse, l’administrateur, attiré par le tollé général qui remplaçait l’habituel silence angoissé, s’adressa au coupable :
« Espèce de c… voulez-vous me foutre le camp ! Disparaissez, vous m’avez compris, pauvre crétin ! »
Et le malheureux de disparaître avec son seau, non sans avoir hésité sur le côté à choisir pour s’éclipser. Je vous certifie qu’il n’est pas aisé, après une telle « tasse », de récupérer un public et de l’obliger soudain à reprendre conscience du drame que nous sommes censés vivre…
Après un « relâche » à Tours (ce qui est logique lorsqu’on sait que cette ville est tout de même une préfecture !) nous avons joué le 18 mars à Gièvres, localité qui clôturait cette série et mettait un terme (en ce qui me concerne) aux tournées Bernard Dupré.

                Pris dans l’engrenage des artistes de province, j’étais aussitôt contacté par les tournées Max Noizet, pour un circuit où nous devions alterner six pièces. Outre mon répertoire de La Porteuse de pain et de Roger la honte s’ajoutaient Les deux orphelines (rôle du Chevalier De Vaudray), Le chanteur des rues (rôle de Jean, la pièce et le rôle ne me laissant aucun souvenir), Vous n’avez rien à déclarer (Frontignac) et Blanchette dont il m’a fallu apprendre deux rôles pour ne jouer qu’une seule fois, en raison des circonstances.
Départ le 4 avril et retour le 15 mai sous la pression des comédiens qui sentaient l’imminence d’un débarquement allié et ne voulaient pas être coupés davantage de leurs familles. Dans l’intervalle se situe un petit circuit fermé au cours duquel nous passions et repassions dans les mêmes localités pour y épuiser le répertoire. Seule joie de ce périple, les courts et paisibles voyages sur des barques à fond plat, à travers les canaux du Marais Poitevin : Damvix, Maillezais, Coulon… Peu importait que notre transport s’effectuât sur les barques habituellement réservées aux vaches. Armé d’une longue perche, le batelier qui nous promenait était le gondolier du pauvre qui convenait à notre condition. Nous avons vu et revu : Corzé, Le Lion d’Angers, Le Vaneau, Celle l’Evescault, sans oublier un gala à Garancières-la-Queue.
                Sans doute serez-vous surpris en découvrant qu’il est possible de jouer plusieurs fois en si peu de temps dans des villages de cette importance, et qu’un public suffisant puisse remplir les salles. Eh bien, je répondrai que tout cela se peut, mais je dois à la vérité ajouter qu’il n’a pas toujours été possible de le vérifier. En effet si certains relâches étaient prévus, d’autres, bien plus nombreux nous furent imposés par les événements. Tous étant des cas « de force majeure » dus par exemple au manque d’électricité, nous n’étions pas payés. Et pourtant ! De durs voyages étaient nécessaires pour arriver en dépit des bombardements de voies ferrées qui occasionnaient des retards énormes aux trains. Drame le 3 mai en arrivant à Chambois. Il n’y avait que deux places louées, et c’étaient deux enfants à demi-tarif. Renseignement pris, les Allemands avaient fusillé l’avant-veille un habitant du pays, découvert avec un poste émetteur, et de ce fait tout le village était en deuil. Pas question d’aller au théâtre. Le corps du malheureux avait été abandonné dans un chemin creux, avec interdiction d’y toucher. Un notable de la région avait tout de même obtenu l’autorisation d’enterrer décemment la victime le lendemain matin.
                Après avoir remboursé nos deux spectateurs et donc annulé la soirée, nous regagnâmes le pauvre petit hôtel, non sans avoir décidé d’assister, par solidarité, aux obsèques du résistant. Le spectacle du lendemain matin fut bien émouvant. Tous les habitants et nous en dernier suivirent, à travers les rues du village, le modeste corbillard traîné par un cheval de labour. Moment poignant et dérisoire que le trajet de cet attelage ridicule, portant un pauvre cercueil en bois blanc, au milieu d’une tristesse et d’un recueillement que seuls troublaient les énormes rires de SS allemands, se tapant sur les cuisses. Tous ces jeunes hommes, dont je ne sais plus s’ils appartenaient aux divisions Adolf Hitler, Totenko ou Das Reich,  étaient répartis sur les trottoirs, casqués et revêtus de leur tenue camouflée. Certains tiraient à la mitraillette sur un malheureux chien, qu’ils avaient badigeonné de peinture rouge. Le jeu consistait, bien entendu, à éviter de toucher la pauvre bête qui zigzaguait, affolée, dans la rue…

                Je ne peux m’empêcher (puisque nous sommes à Chambois) d’ajouter un chapitre emprunté aux mémoires de guerre du général Eisenhower. Il suffit pour cela de se vieillir de quelques semaines.
                Après les violents combats issus du débarquement allié, une poche allemande subsistait dans la région de Falaise. Pour la résorber, des milliers de bombardiers s’employèrent à marteler les adversaires pris au piège. Suprême raffinement, les anglo-américains ménagèrent un goulot par où les allemands et leur matériel cherchèrent à s’échapper de la nasse. Ce point de fuite passait par Chambois et naturellement un intense matraquage aérien se localisait sur le secteur. Lorsque le chef du corps expéditionnaire raconte qu’il visita la localité de Chambois avec un masque pour se protéger de l’odeur nauséabonde de la mort, des bulldozers déblayaient les rues, encombrées des 60.000 cadavres qui s’y étaient entassés. Je ne peux m’empêcher de penser à tous ces jeunes hommes impitoyables, dont les corps gisaient peut-être là où ils avaient sévi, écrasés par une force contre laquelle ils étaient impuissants.
                Tous ces empêchements à l’exercice de notre profession se soldèrent le 14 mai par une interruption de la tournée. Il faut ajouter que les comédiens pressentant l’imminence d’un débarquement firent pression sur la direction afin de rejoindre leur famille. Notre moral était bas et mon état d’esprit, à l’issue d’un épuisant voyage de 36 heures, m’inspira un très joli poème qui fera date dans la panoplie des rossignols :

« Après un atroce voyage
De trente-six heures durant
Nous arrivons avec bagages
Ainsi que des clochards errants.

Enfin, nous voici parvenus
Au bout de notre expédition
Et la mémoire dans les nues
Donnons la représentation.

J’attends avec sérénité
La suite de cette épopée
Me ce qui, au fond, me ravit
C’est lundi, de revoir Paris. »



(A suivre...)


(c) Philippe Dumat / Dans l'ombre des studios



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mardi 1 juillet 2014

Philippe Dumat : Mémoires d'un inconnu (Partie 4/7)

Une fois par semaine, retrouvez sur Dans l'ombre des studios un nouvel épisode des souvenirs de jeunesse du comédien Philippe Dumat...

Partie 4: Première tournée, Partie 5: Première tournée (suite)Partie 6: Défense passive, Libération de ParisPartie 7: Spectacles patriotiques à la Libération, Vidéo bonus)          


     
       Valises bouclées, mère éplorée, j’attaquais donc le 5 septembre ma première aventure d’artiste dramatique dans des conditions d’impréparation qui me seraient, aujourd’hui, insupportables. Il faut dire qu’à Marseille-en-Beauvaisis, toutes les conditions de perdre foi et illusions artistiques étaient réunies. Imaginez une halle couverte, comme cadre d’ensemble. Des planches sur de hauts tréteaux en guise de scène. Un fil de fer supportant un rideau « noir », monté sur de gros anneaux et qu’un homme ouvrait ou fermait en courant. Précisons que Robert Houlvigue était tellement grand que sa tête dépassait au-dessus du rideau fermé. Ajoutez deux échelles qui servaient pour entrer en scène ou en sortir. Des loges d’artistes tapissées de paille, où s’ébattaient des poules et des lapins, et un éclairage de la plus grande pauvreté ! Vous serez ainsi dans l’ambiance de ma « première » provinciale, avec La porteuse de pain. Tout cela ne m’a pas empêché de me payer un trac redoutable devant une salle comble de braves gens ravis d’être là et qui avaient payé de leurs deniers et de leur inconfort le droit de se distraire et de pleurer. Je ne sais si bien j’ai joué… disons que j’ai tout dit.
Certes, le fait de sortir brillamment en lançant au méchant : « Quant à vous Monsieur, gardez vos millions, moi, je garrrde mon amour ! » puis de descendre une échelle en faisant attention à ne pas se casser la figure, nuit au prestige de la sortie à effets. De même, il est difficile de réprimer le fou-rire en voyant un monsieur faire des allées et venues en courant pour faire des rappels de rideau. Mais pour moi, la représentation s’était déroulée au mieux. A la fin du spectacle, les nerfs ayant craqué et la pauvreté du cadre étant revenue au premier plan, mes camarades venus gentiment me féliciter trouvèrent un saule-pleureur qui se répandait sur la paille. Je fus consolé de mon gros chagrin, non sans avoir hoqueté à l’administrateur « C’est ça, le théâtre ? »
Ce dernier fut bien amical « Ah ! Je vois, tu es déçu par le cadre, mais ne t’en fais pas, on a commencé par le plus moche. Tu verras, St Nicolas d’Aliermont, Loudinières, Gamaches, Envermeu.. c’est autre chose… et puis, on bouffe bien dans ces coins-là ! »

                De fait, le lendemain fut impérial : machinistes, beaux décors, et tout et tout. J’ai omis de vous dire que nous n’emportions que quelques accessoires  car, en principe, nous trouvions sur place les décors nécessaires. Nos théâtres, essentiellement des salles paroissiales, possédaient presque toujours un salon et une forêt et ceux-ci alternaient tout au long des sept ou huit tableaux composant nos mélodrames. Ces changements incessants ralentissaient considérablement l’action déjà longue, surtout en raison de l’incompétence des machinistes de fortune, et l’on peut dire qu’il poussait un arbre après chaque baisser de rideau.
                Cahin-caha, nous poursuivîmes nos randonnées dans des bleds parfaitement inconnus de moi, et je me dois de dire que le succès accompagnait nos performances. En effet, le public était ravi d’aller au théâtre dans sa localité, surtout lorsque le curé avait affirmé en chaire que le spectacle serait beau et moral. Nos affiches baladaient leur tristesse sur tous les murs. Pas de noms d’acteurs mais simplement au-dessus du titre « Avec 14 artistes des principaux théâtres de Paris ! Il est prudent de louer ! ». Les programmes, dont je conserve tous les exemplaires, n’étaient autre qu’une feuille de papier double du genre confettis. Cette pauvreté était plus imputable à des restrictions de papier qu’à un désir d’économie sordide. L’un des ennuis de l’aventure résidait dans les voyages. A l’instar des militaires et des curés, nous nous levions tôt car les transports ferroviaires étaient précaires. Les premiers trains nécessaires à l’étape du jour partaient dès potron-minet et les seconds ne permettaient pas d’assurer la représentation de façon certaine. Résultat, il fallait prendre le premier, ce qui n’excluait pas de longues attentes aux correspondances. Je haïssais les quais de gare et les courants d’air de Mézidon, Bréauté-Beuzeville ou Serquigny. Le voyage de 7 ou 8 km entre Sassetot-le-Mauconduit et Valmont s’effectuait à pied. En effet, la seule locomotion découverte par l’administrateur était une charrette plate tirée par un cheval de labour. On hissa les bagages et les personnes âgées de la troupe sur le plateau roulant, après avoir persuadé les jeunes de profiter du beau temps pour faire le parcours à travers champs. Cette perspective nous séduisit et, si l’on excepte le « piqué » de quelques mosquitos de la R.A.F. qui nous contraignirent à des plat-ventres dans des bottes de foin ou des fossés, l’aventure ne fut pas dénuée d’attrait et de pittoresque.
               
               Au début d’octobre, changement de secteur avec une incursion en Touraine. Après Hommes, Chanay sur Lathan et Vendôme (tout de même !) et avant de jouer deux jours de suite à Chartre-sur-le-Loir, nous restâmes les 6 et 7 octobre à Chateaurenault. Notre premier cycle, qui s’achevait le 24, nous avait alors permis de donner déjà une trentaine de représentations, sans une relâche. La fatigue allait être atténuée ce mois-ci, car nous demeurions deux jours successifs dans huit des localités.
                La cité du cuir était donc l’un des lieux où nous épuisions toutes nos ressources théâtrales : Les deux gosses, et « La trimbaleuse de briffetons » (comme l’on disait entre nous). Ici se place l’une des anecdotes qui ont émaillé octobre 43.
                Descendu dans un modeste hôtel de la ville, je m'étais offert un verre de tord-boyaux en compagnie d’un camarade de la troupe au bar de l’hôtel des Tanneurs.
Vous me direz que ce fait n’a aucun intérêt. Toutefois, un gros monsieur entra à son tour dans l’établissement et consomma avec le patron. Il était tellement ventru et rubicond que je fis remarquer finement à mon compagnon : « Eh ben, celui-là ne souffre pas des restrictions ! »
(Oui, me redirez-vous, mais l’intérêt n’est pas plus grand. Tout à fait d’accord, seulement cette notation est indispensable pour la suite). Nos deux soirées s’étant déroulées avec le plein succès habituel, je me reporte à la matinée du 8, alors que la troupe s’étirait dans la rue menant à la gare, chacun portant son bagage personnel. Les panières d’accessoires ont déjà été transportées par les soins du régisseur jusqu’au guichet d’enregistrement et les acteurs se rendent nonchalamment au lieu de rendez-vous sempiternel : la gare.
Il est de règle qu’un battement d’au moins 20 minutes précède le départ du train. Je me trouvais en tête du groupe pour pénétrer dans le domaine de la SNCF et apercevoir aussitôt un quarteron de gendarmes faisant les cent pas. D’un commun accord, les pandores s’avancent vers moi comme si j’étais l’ennemi public n°1, tandis que leur chef (un brigadier) m’apostropha d’un ton sec :
« -Vous faites partie de la bande ?
-De la troupe théâtrale, rectifiais-je.
-C’est pareil, conclut-il (créant de suite un malaise). Ouvrez les bagages.
-De quel droit ? hasardais-je théâtralement.
-Insolent ! Ouvrez, je vous dis, et plus vite que ça ! Faites pas l’innocent… »
                Je dus m’exécuter et, tandis que je déballais ma grande valise, le brigadier me murmura à l’oreille :
«- Vous feriez mieux d’avouer, ça vous coûterait moins cher.
-Je ne comprends pas, fis-je avec la sincérité de la blanche colombe que j’étais. (Le sentiment de l’injustice est celui qui me hérisse le plus)
-Ca va bien, sortez votre porte-feuille ! »
Et moi, d’exhiber celui-ci en y extrayant les 500 francs de l’acompte touché la veille.
« Tiens, tiens, roucoula le représentant de la loi, en examinant trois de mes billets qui avaient le tort de porter des traces d’épingles, ces billets proviennent d’une liasse ! »
Que répondre à cela ? Ecrasé par sa perspicacité, je me tus.
« Je confisque cet argent. »
Bien que d’une nature pondérée, je sentais la moutarde me monter au nez et, sur un ton excédé, je le mis en demeure de me fournir des explications :
«- Puisque vous faites le malin, sachez que vous étiez avant-hier après-midi au café de l’hôtel des Tanneurs, où vous preniez un verre…
-Mon Dieu ! pensais-je, il sait tout. Que faire ?»
Après mon acquiescement, le faible en galons enchaîna :
« Eh bien, mon ami, on a dérobé le portefeuille d’un client du bar. Il contenait 9000 francs et c’est vous qui étiez le plus près de lui. »
Enfin mis au parfum, je fus soulagé par l’énoncé du grief. En effet, que m’imaginais-je avoir perpétré dans une crise de somnambulisme ? 
Aussi, je rétorquai que je n’étais pas seul dans le bistro et qu’il était un peu facile d’accuser les gens.
« D’ailleurs, on va vous confronter avec la victime ! »
Et sur ces entrefaites, je vis arriver le gros monsieur ! (vous vous souvenez ? Le ventru… les restrictions… c’était lui).
« -Est-ce lui ? interrogea le brigadier en pointant son index vers moi.
-C’est bien lui, avoua le gros.
-Ah, ah ! triompha le subtil agent de la force publique, qui, exhibant mes 300 francs sous l’œil torve du détroussé…
-Reconnaissez-vous vos billets ? (genre de réplique qui ne fait pas vrai)…
-Ben…Ben… c’est délicat, n’est-ce pas… admis l’interpellé torturé par le doute ».
                J’explosai alors, en demandant si ce monsieur avait l’exclusivité des billets perforés. Puis, profitant de ce léger flottement, ainsi que de l’assurance (pourtant fragile) de mon bon droit, je me mis en devoir d’augmenter la confusion de mes vis-à-vis par de joyeuses plaisanteries.
« J’ai une valise à maquillage, vous savez… oh ! Une petite valise, mais 9000 francs ce n’est pas gros non plus !
-Ouvrez ! ordonna le gendarme. »
                Pendant qu’il tripotait mes tubes de fond de teint, je lui conseillais de regarder dedans. Il eut un haut le corps en tombant sur un petit revolver (accessoire de scène) mais s’aperçut très vite qu’il était à amorces.
« Ne vous foutez pas de moi, parce que ça pourrait devenir grave, hein ? »
                Tandis que je subissais les humiliations de la gendarmerie sous le regard surpris des voyageurs, tous les autres comédiens avaient été invités à ouvrir leurs bagages dans le hall ou sur les quais, alors que les panières à accessoires avaient été visitées à la consigne. Un de mes camarades eut la facétie de sortir la paire de menottes servant dans la pièce à l’arrestation de la malheureuse Jeanne Fortier.
« -Qu’est-ce que c’est que ça ? s’indigna l’un des gendarmes.
-Entre collègues, on se reconnaît tout de suite, plaisanta Robert Delahodde, d’un ton jovial.»
                Beaucoup de gens attendaient le train. Parmi eux, il y avait plusieurs de nos spectateurs de la veille, tour à tour amusés, déçus, surpris, réprobateurs ou choqués. Les meilleures choses ayant une fin, on entendit le sifflet annonciateur du train de Tours, lequel entrait en gare. L’administrateur, qui s’était contenu jusqu’ici, éclata soudain en imprécations du haut de ses 1m85. S’adressant au brigadier, il tonna :
« -C’est fini, oui ? Je peux prendre le train ? Vous nous avez assez emmerdés !
-Ah ! Monsieur, je vous en prie !
-C’est moi qui vous en prie. Je prends le train, oui ou non ? Je vous préviens que si je ne joue pas ce soir, vous paierez la représentation. »
                Le brigadier tenta encore quelques appels au calme puis pâlit un tantinet lorsque Robert Houlvigue s’adressant à la foule des voyageurs, demande des bonnes volontés susceptibles de témoigner que nous avions été fouillés illégalement, comme des malpropres, sur le quai de la gare. L’aventure se gâtait pour les représentants de l’ordre, qui avaient quelque peu outrepassé leurs droits. Exploitant son avantage, Houlvigue brandit sa carte d’abonnement au « Pariser Zeitung » (je dois préciser qu’il était, depuis de longues années, marié à une suissesse allemande et parlait parfaitement la langue) :
« -Je vous causerai quelques ennuis, vous savez ! Alors ? Je monte ou je ne monte pas dans le train ?
-Du calme, voyons !
-Donnez-moi votre nom.
-Je suis gendarme.
-Votre nom ?
-Je suis brigadier. »
                Un véritable chœur des vierges arriva du groupe des voyageurs : « C’est le brigadier Untel» (j’ai oublié ce Dubois, Duval, Durand ou Dupont). «Même que c’est une vache !» précisa une voix anonyme.
                Fonçant à mon tour dans le chaos, j’exigeai et obtins la restitution immédiate de mon argent, tout en prévenant le brigadier que je porterai plainte. Nous montâmes dans le tortillard en lançant de nouvelles invectives à l’adresse des quatre malheureux gendarmes tout penauds. Lorsque le chemin de fer s’éloigna, nous vîmes bien des gesticulations sur le quai. Les gendarmes, le gros monsieur, le chef de gare et quelques employés discutaient ferme. Quel dommage pour nous que cette séquence savoureuse ait été du cinéma muet.
                L’épilogue de cette aventure nous parvint plusieurs semaines après l’envoi d’une lettre de protestation au parquet de Tours. Le brigadier Tartempion avait été relevé de son poste et le coupable arrêté : c’était le patron de l’hôtel !

                Le 14 octobre, nous étions à Lezay (Deux-Sèvres). Deux jours durant, un grand marché couvert devait être le cadre de nos ébats. Le premier soir, location presque comble pour La porteuse de pain. Le lendemain, salle vide pour Les deux gosses. Cette constatation parut bizarre au chef de troupe qui profita de l’un des entractes du 14 pour s’adresser au public :
« Peut-on me dire pourquoi Les deux gosses n’attirent personne ? La pièce ne vous plaît pas ? »
Au milieu du brouhaha qui suivit cette annonce, quelques spectateurs parvinrent à expliquer que la pièce avait été jouée trois semaines auparavant par une troupe d’amateurs locaux. Avec un à-propos étonnant, Houlvigue demanda :
« Et si demain, à la place du mélodrame prévu, nous vous donnions un spectacle de variétés, viendriez-vous ?
-Oui ! hurla la foule.
-Très bien. Alors, pour que nous puissions avoir l’assurance d’une recette valable, en dépit de l’absence de publicité pour cette soirée, nous vous délivrerons les billets à la sortie… »
                Après sa prouesse réalisée, Roubert Houlvigue affronta l’ébahissement de nous tous.
« Mes enfants, il s’agit de sauver la représentation. Nous n’avons pour ainsi dire pas de relâche, aussi si nous ne jouions pas demain, faute de spectateurs, vous ne seriez pas payés. »
En accomplissant un effort général, nous admîmes qu’il était possible de monter cahin-caha une soirée dite de « music-hall ».
Delahodde jouait de l’accordéon et avait un vague numéro de duettistes avec Antérieu. Paulette de Beaupré était apte à réciter quelques poèmes tandis que sa fille avait travaillé la danse. Suzy Fasquelle (une ancienne des Folies-Bergères de Rouen) se sentait les capacités d’une Fréhel. Marc Rochard connaissait plusieurs chansons et poèmes réalistes. Raymond Capy (qui ne se cachait point d’être plus féminin qu’une dame) jouait fort bien du piano. Je me risquais à vouloir bien chanter le succès d’André Claveau « Tu pourrais être au bout du monde », dont je connaissais presque les paroles. Houlvigue serait le présentateur « en jaquette » de la soirée. Quelques autres camarades (dont deux assez âgés) nous promettaient leur soutien moral, à défaut d’un répertoire ad-hoc.
                La journée du 15 se passa à répéter avec le concours d’un pianiste obligeamment prêté et le soir, nous étions prêts à donner un spectacle digne de son cadre, dont la tenue était celle d’une honnête soirée paroissiale. L’importance de l’audience était une réalité encourageante, car le public de la veille avait été renforcé par tous ceux que le tambour de ville avait rameutés.
                Assis devant l’estrade, face à son instrument mais dos au public, Capy était de blanc vêtu, avec une énorme cravate noire du genre Lavallière, le mouchoir dans la manche, le cheveu un peu long, poudré, yeux et lèvre faits. Pour créer une ambiance de variété, il attaqua le « Rêve d’amour » de Liszt déployant je dois le dire une grande sensibilité d’interprétation. Les bravos succédèrent au silence religieux de l’auditoire. Capy se leva, se retourna et salua. Son visage était inondé de larmes. Le grand mouchoir surgit de la manche, essuya les pleurs du concertiste et l’on passa à la suite.
                Houlvigue présenta chaque numéro avec aisance et les gens étaient visiblement ravis. Coupée par un entracte au cours duquel certains des interprètes vendirent leur photo dans la salle (comme à l’accoutumée) la soirée fut presque plus longue que d’habitude. Il convient de signaler que plusieurs artistes réussirent à dire ou à chanter jusqu’à six morceaux choisis. Quand vint mon tour, l’annonce de ma chanson déclencha des chuchotis de plaisir. Comme pour tous les autres, on entendit lors de mon apparition :
« Tiens, c’est celui qui faisait tel rôle hier ! »
                Après le premier couplet et le refrain, le visage de mon accompagnateur exprima des mimiques satisfaites pendant que sa main gauche brandissait deux doigts vers moi et que sa bouche me marmonnait des choses parfaitement inintelligibles. Sans m’inquiéter, j’entamais le second couplet, au milieu de très légers murmures. Ma voix était bien sortie et je fus applaudi chaudement. C’est en quittant la scène que j’appris avoir chanté deux fois le même couplet avec la plus tranquille assurance. Le lendemain matin, on me remit à l’hôtel un petit mot avec un rouleau de papier tenu par un élastique.Il était écrit « Une auditrice charmée mais surprise ». Déroulant le papier, j’y trouvai la partition de la chanson. Je n’ai jamais connu l’auteur de cette charmante mise en boîte.
                Je précise que cette soirée fut unique et qu’elle constitue une anecdote originale dans le placard des souvenirs.

                Les 19 et 20 octobre nous étions à Marans (Charente) pour un nouveau doublé. Là, l’anecdote est extra-théâtrale. Assis dans le salon de l’hôtel, à l’issue de la représentation du 20, en compagnie de deux camarades (y compris l’inénarrable pédéraste dont je parlais plus avant) et dégustant quelques sandwiches, alors que le reste de la troupe avait regagné ses chambres, nous vîmes trois officiers allemands entrer. Quelques claquements de talons précédèrent les mots aimables d’un capitaine :
« -Fous, ardistes… Schauspieler theater. Nous saimons pien le déatre. Foulez-fous nous vaire le blaisir de poire le jambagne afec nous ? 
-C’est que nous allions nous coucher !
-Zil fou blait, z’est un blaisir pour nous. Nous partir temain bour Russie. La guerre, grand malheur ! »
Difficile de refuser peut-être une dernière joie, même à l’ennemi héréditaire. Et puis, j’aime bien le champagne, qui n’est guère dans mes moyens ! Je n’irai pas jusqu’à évoquer une œuvre de Résistance, en vertu de ce que c’était « toujours ça de pris sur l’ennemi », mais nous acceptâmes l’invitation en précisant que nous nous levions tôt le lendemain et que la cérémonie ne devait pas durer longtemps. Avant l’arrivée de la bouteille et au cours de sa dégustation, la conversation fut des plus banales, surtout en raison de la grande pauvreté de nos vocabulaires respectifs franco-allemands. A un certain moment, le plus haut gradé s’absenta pour satisfaire probablement un besoin naturel. Il fut suivi sous peu par notre folle tordue. Quelques minutes se passèrent en compagnie des deux lieutenants, puis la porte s’ouvrit, laissant le passage au capitaine, fort irrité. Sur ses talons, Capy apparut, fort penaud et tripotant son éternel mouchoir. L’allemand lança à ses congénères quelques phrases bien senties dans la langue de Goethe. Les trois hommes claquèrent leurs bottes, saluèrent et sortirent.
« -Qu’est-ce qui s’est passé, Raymond ?
-Rien, rien, je ne comprends pas !
-Espèce de salope ! T’as cherché à te placer, hein ?
-Mais non, je t’assure… »
                Sans nul doute, notre androgyne avait proposé le pain maudit à l’occupant ! Nous étions en train de sermonner le coupable depuis cinq minutes lorsque la porte se rouvrit, cédant le passage à nos trois militaires souriants, détendus et apparemment prêts à l’holocauste. Après s’être concertés, les trois teutons avaient du réaliser que l’acte de chair serait infiniment moins pénible que l’hiver russe ! Il faut reconnaître en outre que la vie de garnison à Marans… ne doit pas l’être tellement !... (si je peux me permettre ce mauvais jeu de mot).
                Le capitaine se fit l’interprète de la décision en des termes assez sommaires, qui se résumaient par « Vous trois… nous trois… Nous partir demain ». L’instant fut bien plus pénible pour moi que celui qui suivit le départ courroucé de nos interlocuteurs :
« -Nicht, nicht… Lui, oui… Pas nous… Nous pas aimer les hommes !
-Vous, ardistes !
-Ia, ia, mais pas homosexuels. (Ce qui surprit beaucoup).
-Me laissez pas tout seul, les copains, gémit Capy.
-Toi, démerde-toi. Tu l’as voulu, tu l’as.
-Oh ! C’est pas possible, ils sont trois !
-Eh bien tu te sacrifieras pour ta religion, mais nous on ne passera pas à la casserole.
-Fous, pas fouloir ?
-Non, non, c’était pour rire. Nous, pas comme ça.
-Alors, pas zig-zig ?
-Non, pas zig-zig. Lui client, pas nous… »

                Capy trembla en vain. Il ne subirait pas l’outrage collectif. Les allemands n’insistèrent heureusement pas et prirent congé sur un échange de « bonne chance ».


(A suivre...)


(c) Philippe Dumat / Dans l'ombre des studios

Partie 4: Première tournée, Partie 5: Première tournée (suite)Partie 6: Défense passive, Libération de ParisPartie 7: Spectacles patriotiques à la Libération, Vidéo bonus)            

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