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mardi 19 mars 2013

Le premier doublage de Blanche-Neige enfin retrouvé !


« Bonjour, je vous signale que je possède une copie  de la version Française de 1938 de « Blanche Neige et les sept Nains » en 16mm ». J’ai eu la chance de recevoir en décembre 2012 ce message que tant de passionnés de doublage rêveraient de recevoir au moins une fois dans leur vie, et d’entreprendre avec la formidable aide technique de mon correspondant Greg P. (rédacteur de l’excellent blog « Film perdu ») une numérisation de ce doublage perdu depuis le redoublage de 1962… Blanche-Neige et les Sept Nains est le premier film d’animation qui soit à la fois sonore et en couleurs, il a été vu par des millions d’enfants dans le monde. Un film mythique sur lequel bon nombre de livres très exhaustifs ont été écrits, et pour lequel persistent pourtant de nombreux mystères sur sa ou ses premières versions françaises. Je vous propose avant d’évoquer cette dernière découverte un petit historique de l’évolution des théories sur le sujet …

I) Blanche-Neige et ses trois doublages…

En 2001, Blanche-Neige et les sept nains sort enfin en DVD, avec un nouveau doublage. François Justamand, passionné de doublage, fondateur de La Gazette du Doublage (magazine papier qui deviendra un site internet hébergé par le site Objectif Cinéma),  se penche sur le sujet  et écrit un article pour le magazine DVD Vision n°15, qu’il reprendra  ensuite dans La Gazette du Doublage en 2005 sous le titre de « Blanche-Neige et les 7 Nains : ses trois doublages »  avec quelques compléments.

Dans cet article, il nous révèle :

-Qu’Eliane Celys a connu beaucoup de succès en France avec son disque d’« Un jour mon prince viendra », mais qu’elle n’a pas, contrairement à ce que beaucoup pensent, participé au premier doublage (1938). D’après Lucie Dolène, c’est Lucienne Dugard qui prêtait sa voix à Blanche-Neige. Affirmation basée, comme me le racontera Lucie en 2009, sur une anecdote qui lui avait été rapportée par Colette Brosset, et que la découverte d’un disque de l’histoire de Blanche-Neige contée par Lucienne Dugard semble confirmer. 

-Que le deuxième doublage (avec Lucie Dolène) que beaucoup d’entre nous connaissent date de 1962 (date trouvée grâce aux archives de l’INA). François détaille la distribution (que chacun peut retrouver dans le générique de la VHS). Pour ce 2ème doublage, François identifiera des années plus tard André Valmy sur le chasseur et Serge Nadaud sur le miroir magique (non crédités au générique), et j’apporterai quant à moi grâce aux souvenirs des chanteurs Jean Cussac et Anne Germain le nom d’André Theurer (directeur musical) et plusieurs noms de choristes doublant les nains dans les chansons.

-Que le troisième doublage (avec Valérie Siclay et Rachel Pignot) a certainement été réalisé en 2001 pour des problèmes de droits, en raison du procès intenté par Lucie Dolène à Disney. L’information, donnée par plusieurs professionnels (qui tiendront à rester anonymes) et suggérée par Lucie Dolène elle-même, sera suivie d’un démenti catégorique de Disney, invoquant un simple souhait de rajeunissement des voix. Un démenti peu convaincant car ce troisième doublage est très fidèle au deuxième.

Lucie Dolène
-Que pour ce troisième doublage, Disney a pensé pendant un moment à des « people » pour prêter leurs voix aux personnages de ce film éternel avant de se rabattre sur une distribution plus "classique". François y évoque un sondage lancé par Disney pour savoir quelle personnalité doublerait idéalement Blanche-Neige (résultats : Laetitia Casta, Alizée, etc.). De mon côté, plusieurs acteurs ayant participé à ce troisième doublage m’apprendront que le marketing Disney a songé le plus sérieusement du monde à faire doubler les nains… par l’Equipe de France de football !


II) Deux premiers doublages : un réalisé à Paris, et l’autre aux Etats-Unis ?

Les années passent et les informations publiées par François sont copiées sur de nombreux sites internet et même dans l’excellent ouvrage de Pierre Lambert sans jamais être contredites. En 2009, Olikos, webmaster du site « Grandsclassiques.fr » consacré à l’époque exclusivement aux films Disney, déniche une bobine super 8 contenant un extrait de Blanche-Neige dans un doublage inconnu. Les voix sont datées, ce qui nous laisse penser qu’il s’agit du premier doublage. Seul problème : les comédiens ont un petit accent étrange, peut-être québécois.
François effectue de nouvelles recherches qui l’amènent en novembre 2009 à publier un deuxième article : « Le Mystère Blanche-Neige : La VF de 1938 » . Il nous dévoile :

-Que des salaires ont été versés par Disney en 1938 à des acteurs français vivant aux Etats-Unis pour doubler Blanche-Neige à Hollywood, notamment à Christiane Tourneur (voix parlée de Blanche-Neige), Beatrice Hagen (voix chantée), et plusieurs comédiens français connus pour jouer principalement des maîtres d’hôtel et serveurs français dans les films hollywoodiens des années 30. Il s’agirait donc de la version dont nous avons trouvé un extrait super 8 (scène du bain), et dont il existe aussi un autre extrait (scène de la danse) diffusé dans des émissions de Noël Disney des années 70.

Irène Hilda
-Que la revue Pour vous du 29 juin 1938 indique que la chanteuse Irène Hilda a doublé Blanche-Neige à Hollywood. La chanteuse, née en 1920 confirme avoir doublé Blanche-Neige, mais à Paris.

-Que Lita Recio se souvenait avoir doublé la Reine en tandem avec Marcelle Praince sur la sorcière.

-Qu’à la mort de la comédienne Claude Marcy, la presse avait annoncé qu’elle avait doublé Blanche-Neige.

-Autre élément non révélé : la famille de l’adaptateur Louis Sauvat a déclaré à mon correspondant Gilles Hané qu’en plus du doublage de 1962, celui-ci aurait participé au doublage original.

A partir de ces nouveaux faits, François Justamand propose deux scénarios :
    
    1) Un doublage a bien été fait dans l’urgence à Hollywood pour la sortie du film au Quebec, et un deuxième a été réalisé rapidement après en France (avec Irène Hilda en voix chantée de Blanche-Neige, et peut-être Claude Marcy, Lita Recio, Marcelle Praince, etc.).

    2) Les archives de Disney  (Burbank) se trompent sur la date de 1938 pour les salaires des expatriés français. Le premier doublage a bien été fait en France, et il y aurait eu un doublage hollywoodien fait non pas en 1938 mais pendant la guerre, alors que les copies de la VF originale de Blanche-Neige étaient inaccessibles ou détruites.

Le fait que les rares extraits dont nous disposons soient visiblement issus de la VF d’Hollywood nous laisse alors penser que celle-ci a été faite après le doublage réalisé en France, et que la deuxième hypothèse est certainement la bonne


III) Un seul premier doublage : le doublage hollywoodien ?

En octobre 2012, JB Kaufman publie The fairest one of all, livre très documenté sur la réalisation de Blanche-Neige. Il écrit que malgré la loi française obligeant les majors à effectuer leurs doublages en France, Disney avait pu obtenir une dérogation spéciale pour doubler Blanche-Neige dans l’urgence en février/mars en 1938 à Hollywood, sous la direction du producteur et comédien multilingue Marcel Ventura (qui doublait selon lui le Prince) et la supervision de Stuart Buchanan (qui doublait le Chasseur dans la Version Originale). C’est cette version qui a été projetée au Cinéma Marignan pour la sortie officielle de Blanche-Neige. J.B Kaufman révèle par ailleurs que si le public était très content du doublage, David Hand et les distributeurs étaient en revanche déçus par les voix chantées.
 
En plus des révélations de J.B Kaufman, Greg P., rédacteur de l’excellent blog « Film perdu » (consacré aux films perdus, scènes coupées, etc.) et grand passionné de Blanche-Neige, retrouve un entrefilet (« Notules de la colonie française », 1938) : « Christiane Tourneur , qui n’est pas inconnue dans le cinéma français, mais qui s’est bornée, depuis sa venue à Hollywood, à être Madame Jacques Tourneur, espère qu’à la suite de Blanche Neige, où elle a doublé, avec le talent que l’on sait, le personnage principal, elle arrivera à percer dans les films américains. » et un article (magazine Pour vous, 11 mai 1938) indiquant que le doublage a bien été fait dans les studios de Walt Disney. Il mentionne ses découvertes dans deux articles, « Blanche Neige dans la presse française » et « Blanche Neige et sa première de gala parisienne » .

Ces nouveaux éléments mettent donc à mal l’hypothèse d’un doublage effectué aux Etats-Unis pendant la guerre. Le premier doublage a bien eu lieu aux Etats-Unis mais en 1938, avec Christiane Tourneur.

Qu’en est-il alors de l’idée d’un doublage réalisé en France ?  A-t-il vraiment eu lieu, et si oui quand ? Lita Recio et Irène Hilda, nonagénaires au moment de leur interview, ont-elles confondu avec un enregistrement de disque ? Peut-être ont-elles seulement passé des essais pour un éventuel redoublage ? Le mystère demeure encore sur ce point…

IV) La découverte du premier doublage

Début décembre 2012, je suis contacté par un collectionneur, Jean-Pierre P., qui m’annonce avoir en sa possession depuis quelques mois une bobine 16 mm contenant l’intégralité du premier doublage de Blanche-Neige, une copie qu’il a restaurée et qui aurait appartenu à une époque à un présentateur et réalisateur bien connu qui avait déjà effectué un premier travail de restauration. Plutôt sceptique, je lui demande de m’en faire écouter un extrait par téléphone… Surprise, il s’agit bien du doublage hollywoodien, complètement disparu depuis le redoublage de 1962 ! Passionné par les vieilles bobines et opposé au numérique, Jean-Pierre refuse de confier cette bobine à un laboratoire, mais m’autorise en revanche à venir chez lui pour la numériser avec les moyens du bord. Greg (du blog « Film perdu ») répond à mon appel à l’aide lancé sur Facebok et me propose son aide technique : filmer l’écran avec une caméra HD, et prélever le son en reliant la sortie son du projecteur à son ordinateur.

C’est avec une immense émotion que Greg et moi découvrons ce trésor, qui commence par un générique contenant les noms de Marcel Ventura (directeur artistique), « assisté d’Alfred A. Fatio » (quelle était sa fonction ? Adaptateur des dialogues ? Opérateur-son ? A-t-il également, comme Ventura, prêté sa voix à l’un des personnages ?), sous la supervision de Stuart Buchanan… La bobine étant en très bon état, nous découvrons dans d’excellentes conditions les voix du film (dont celle de la Reine, très théâtrale et impressionnante), ainsi que des inserts français qui ne se sont ensuite pas retrouvés dans la VHS du doublage de 62 (notamment la scène où Blanche-Neige inscrit « Grincheux » sur le gâteau qu’elle prépare).

Greg effectue chez lui une restauration minutieuse du film : il utilise l’image du DVD américain (en 24 images/secondes) y intègre les inserts de la première version. Pour ce qui est du son, il enlève le "souffle" commun aux bandes sonores de l'époque. Le film ayant quelques micro-coupures (principalement pendant les chansons) à cause de précédentes cassures de pellicule, il effectue des repiquages discrets sur d’autres supports et se paye même le luxe de mettre le tout en 5.1.

Après de longues recherches pour retrouver des extraits de films dans lesquels apparaissent les comédiens de la première version (tâche ardue, car ces comédiens avaient des tous petits rôles, et parlaient peu), il compare leurs voix et arrive à identifier avec plus ou moins de certitude « qui double qui ».
Ces recherches sont détaillées dans son article "Blanche Neige et les sept nains, la version française de 1938" (publié simultanément au mien), dans lequel il évoque également les différences visuelles et sonores de ce premier doublage par rapport aux autres versions qui ont suivi.

Avec l’autorisation de Jean-Pierre P., qui a eu la générosité de nous offrir l’accès à cette fameuse bobine (alors que tant d'autres collectionneurs gardent leurs trésors pour eux), nous avons le plaisir de vous proposer un visionnage du film (dans un format compressé, en plusieurs parties), qui sera retiré rapidement pour des raisons de droit. Disney ayant définitivement mis au placard les anciens doublages de ses films (cela fait maintenant des années que nous espérons les retrouver dans des sorties DVD), cette diffusion non commerciale n’a pour but que de vous faire découvrir un trésor perdu depuis cinquante ans :
Partie 1, Partie 2, Partie 3, Partie 4, Partie 5, Partie 6
(Ces vidéos seront retirées jeudi 21 mars à 18h et ne seront pas remises en ligne. Aucune copie ne sera faite)

Vous trouverez également ci-dessous le carton actualisé du premier doublage (pour les redoublages, cliquez ici). Un immense remerciement et bravo à tous les « acteurs » de cette enquête, principalement Jean-Pierre P., François Justamand (La Gazette du Doublage), Greg P. (Film perdu) et Olikos (Grandsclassiques). 
Je rappelle par ailleurs que d'autres doublages sont encore introuvables: Pinocchio (doublage hollywoodien ou québécois d'époque, et doublage français d'après-guerre), Bambi (premier doublage), La Belle au Bois Dormant (premier doublage)... Vous possédez des bobines ou autres supports pouvant contenir l'intégralité ou des extraits de ces doublages? N'hésitez pas à me contacter (danslombredesstudios@gmail.com)


Doublage français d'origine (février-mars 1938) :
Société : Studios Disney (Hollywood) 2
Direction artistique : Marcel Ventura 2
Assistant : Alfred A. Fatio 2
Superviseur : Stuart Buchanan 2

Blanche-Neige : Christiane Tourneur 3 (Dialogues)
Blanche-Neige : Béatrice Hagen 3 (Chant)
Le prince : Marcel Ventura 3 (Dialogues et/ou chant ?)
Le chasseur: André Cheron 4

Le miroir magique ?: Jean de Briac 4
La Reine : Adrienne d'Ambricourt 3
La sorcière : Adrienne d'Ambricourt 3
Prof : Eugène Borden 4
Grincheux : André Cheron 4
Joyeux : Charles de Ravenne 4
Dormeur ? : Roger Valmy 4
Timide ? : Louis Mercier 4
Atchoum ? : Roger Valmy 4
 
Fiches voxographiques de Blanche-Neige et les Sept Nains réalisées par Olivier Kosinski (Les Grands Classiques), François Justamand (La Gazette du Doublage) et Rémi C. (Dans l’ombre des studios). Ces fiches ont été vérifiées par plusieurs spécialistes mais peuvent contenir des erreurs. Pour toute reprise de ces informations, veuillez noter en source ce lien ou celui-ci.  

Sources:
1Chrisis2001 / Disney Central Plaza
2Crédits bobine 16 mm (numérisée par Greg P. et Rémi C.),
3F. Justamand / La gazette du doublage  (Remerciements à François Senesi, Gérard Roig, Marcel Colin, Olivier Kosinski, Daniel Sicard, Irène Hilda et Disney Consumer Products), 
4Greg P./Film perdu (Grâce aux noms donnés par François Justamand)
5Carton VHS/DVD/Blu-Ray (Remerciements à Philippe Copin et Laurent Girard/Voxofilm),
6Rémi / Dans l'ombre des studios  (Remerciements à Anne Germain, Jean Cussac et Gilles Hané)



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dimanche 9 janvier 2011

Lucie Dolène : Un sourire en chantant (Partie 3/4)

Pour lire la précédente partie de l'interview (partie 2/4), veuillez cliquer ici 

Dans l'ombre des studios: Quelle a été votre première « rencontre » avec Blanche-Neige ?

Ma première rencontre avec Blanche-Neige a eu lieu quand j’avais une dizaine d’années et que Blanche-Neige et les sept nains est sorti pour la première fois en France en 1938, ça a été un enchantement. Il faut bien reconnaître que c’est un film dont la musique est une beauté du commencement à la fin, c’est génial. Il n’y a que de belles chansons dans Blanche-Neige, aussi bien celles du prince que celles de Blanche-Neige. Il m’est même arrivé de chanter « Un chant, je n’ai qu’un seul chant » chantée par le prince dans le film, tellement c’est beau. Comme je vous l’ai expliqué, je chantais beaucoup étant petite fille. Évidemment je chantais « Un jour mon prince viendra » quand j’avais une dizaine d’années, et je l’ai interprétée à la fête de fin d’année de mon école. J’ai toujours le programme de mon école avec une Blanche-Neige dessinée dessus !

DLODS: Savez-vous qui interprétait Blanche-Neige dans le premier doublage ?

Lucienne Dugard a fait le doublage et Elyane Célis a enregistré les disques, et elle a tout raflé !  D’où la confusion. Lucienne Dugard, personne ne connaît. Il m’a été raconté, je ne sais pas si c’est vrai, une histoire assez étonnante. C’est Colette Brosset, la femme de Robert Dhéry, qui m’avait raconté ça, parce qu’on avait fait un spectacle ensemble, qu’elle chorégraphiait, L’amour masqué. Apparemment, Lucienne Dugard –c’était une visionnaire cette femme à l’époque- avait refusé qu’on lui paie un cachet, elle avait demandé un pourcentage sur la recette du film (rires). C’est extraordinaire !

(Ndlr: Quelques mois après cet entretien, des recherches effectuées par François Justamand (La Gazette du Doublage) puis Greg Philip et moi-même, ont prouvé que Lucienne Dugard n'avait fait que le disque. Le doublage de 1938 a été fait à Hollywood par Christiane Tourneur (dialogues) et Beatrice Hagen (chanteuse)).

DLODS: Est-ce que vous savez pourquoi ils ont décidé de faire ce redoublage en 62 ?

Je pense que c’était pour améliorer le son. Le côté technique de la chose je ne pourrai pas vous l’expliquer mais je pense que c’est ça. Et le fait de trouver de nouvelles voix. C’est là où je dois dire que j’ai eu vraiment de la chance.


Reportage sur le redoublage de Blanche Neige et les sept nains (1962) 
avec Lucie Dolène et le reste de la distribution

DLODS: Dans quelles circonstances avez-vous été contactée ?

On m’a appelée un matin pour me dire « Est-ce que vous voulez faire des essais pour la voix chantée de Blanche-Neige ? ». Alors, j’ai dit oui, bien sûr, et je suis allée au studio où j’ai passé un essai sur « Un jour mon prince viendra ». J’allais quitter le studio quand j’ai entendu l’ingénieur du son dans la cabine dire à son camarade « Bon, ben c’était bien, Dolène, mais on a toujours personne pour la voix parlée !». Alors je suis vite revenue dans le studio, j’ai refermé la porte derrière moi et j’ai dit « Ecoutez, faites-moi faire un essai pour la voix parlée, car je suis aussi comédienne. On ne sait jamais ! ». Ils m’ont répondu que c’était une bonne idée et on a monté une boucle de Blanche-Neige quand elle fait le ménage dans la maison des nains. Le lendemain, vers 9h du matin, on m’appelle « C’est vous, Lucie ! Monsieur Ketting, le représentant de Walt Disney, est fou de joie d’avoir trouvé la même voix pour chanter et parler, c’est génial. C’est vous qui le faites ! »

DLODS: Vous rappelez-vous les autres comédiennes ou chanteuses qui avaient passé les essais ?

Pas du tout. Je n’ai jamais su qui les avait passés. Ce que l’on m’a raconté, pour ce qui me concerne, c’est qu’une cantatrice de l’Opéra qui s’appelait Jeanine Micheau et qui était professeur au conservatoire avait présenté une ou deux de ses élèves pour Blanche-Neige. Et elle a dit à la production « Mais est-ce que vous avez contacté une jeune femme qui s’appelle Lucie Dolène qui a une très jolie voix, très fraîche, vous devriez la contacter !». J’avais trouvé cela extrêmement gentil et j’étais très flattée que Madame Jeanine Micheau qui était une cantatrice renommée, merveilleuse, et professeur au conservatoire me connaisse.

DLODS: En 1997 vous avez tourné dans Blanche Neige Lucie, un court-métrage de Pierre Huyghe à propos de ce doublage, qu’en avez-vous pensé ?

Ah, vous avez vu ça ? Je crois qu’il a eu un prix pour ce film mais je n’ai jamais vu le résultat final. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles de ce garçon, et j’ai trouvé ça un petit peu cavalier car on devait se revoir, et il se devait de me revoir et il n’a jamais plus donné signe de vie, mais bon, ce sont des choses qui arrivent. 

Blanche Neige Lucie (1997) de Pierre Huyghe

DLODS: Dans le même registre que Blanche-Neige, est-ce que vous avez passé une audition pour Mary Poppins, et savez-vous ce qu’est devenue son interprète, Eliane Thibault?

Non je n’ai pas été contactée pour Mary Poppins. Et concernant Eliane Thibault, je connais son nom mais je ne l’ai jamais rencontrée.

(Ndlr: Nous l'avons retrouvée et rencontrée entre temps. Parution de l'entretien à venir...)

DLODS: A vos débuts dans le doublage, vous est-il arrivé d’être engagée comme simple choriste ?

Non, à cette époque là, j’étais toujours engagée comme soliste. Par contre, je ne vous ai pas encore dit qu’à mes tous débuts j’étais choriste à l’ORTF, et j’en ai fait des chœurs ! J’ai fait plein d’émissions et je gagnais ma vie comme ça quand j’avais 16-17 ans. J’ai fait plein de choses formidables avec des grands maîtres, de grandes émissions, comme la 9ème de Beethoven avec Serge Koussevitzky. Je me souviens de ce maître qui était si féroce avec les chanteurs !

DLODS: Est-ce que vous vous souvenez du Livre de la Jungle dans lequel vous doubliez la petite fille ?

J’avais trouvé cela adorable à faire, ça s’était très bien passé, sans problème, sans histoires.

DLODS: C’était l’une de vos premières participations sous la direction musicale de Georges Tzipine.

J’ai fait tellement de choses avec les Tzipine. J’adorais Joseph surtout. C’était un homme délicieux, qui adorait les artistes.

DLODS: Que faisait-il justement ?

Il a fait de la direction artistique, (alors que son frère Georges était directeur musical, ndlr) mais il était aussi très bon musicien, il savait de quoi il parlait, et nous avons fait avec mon fils aîné Olivier et lui le long-métrage de Snoopy. Moi je faisais la voix de Linus.

DLODS: A propos des chansons Disney, est-ce que l’enregistrement que vous faites pour le film est le même que celui qu’on retrouve ensuite en CD, car parfois, peut-être en raison de différences dans le mixage, on a l’impression qu’il s’agit d’une version légèrement différente ?

A moi cela ne m’est jamais arrivé. A une exception : en 1966 on avait refait un enregistrement de Blanche-Neige pour « Holiday on Ice » avec un homme charmant, un producteur, qui s’appelait Claude Giraud (à ne pas confondre avec le comédien Claude Giraud, ndlr), qui était un « gentleman » lui aussi. Cette année-là j’ai eu un terrible accident de voiture et j’ai reçu une très jolie lettre de la petite qui jouait Blanche-Neige dans Holiday on Ice et qui avait appris mon accident. C’était une lettre absolument adorable.

"Ode à la nuit" (du film Tintin et le Temple du soleil (1969)) chantée par Lucie Dolène

DLODS: Vous avez aussi doublé Zorrino dans le film d'animation Tintin et le Temple du Soleil . Est-ce François Rauber, le compositeur, qui vous dirigeait en personne ?

Oui, absolument. Et Jacques Brel assistait aux séances. Il avait écrit certaines chansons avec François Rauber et ce film lui tenait à cœur car à l’époque il commençait le tournage de Mon Oncle Benjamin et je me souviens qu’il avait annulé tous ses rendez-vous ce jour-là pour rester avec nous jusqu’à la fin de l’enregistrement.

DLODS: Avez-vous rencontré Hergé ?

Oui, il y avait Hergé qui était là aussi, qui assistait à l’enregistrement de Tintin et qui était la crème des hommes. Il était très content de notre travail. Quel homme délicieux, gentil. Vous savez, en général, tous les grands personnages, tous les créateurs, sont tous tellement gentils et humbles, et pleins d’humilité et de naturel. Ce sont souvent les m’as-tu vu, les gens qui n’ont pas prouvé grand-chose, qui font beaucoup d’esbroufe. C’est classique. 

DLODS: Dans les années 60 vous avez aussi participé à des post-synchro de films français.

J’ai doublé le petit garçon dans L’arbre de Noël, avec Bourvil et William Holden. Le metteur en scène, Terence Young, avait dit « Je ne veux surtout pas d’une femme qui fasse une voix de petit garçon ». On lui a proposé deux ou trois essais qui n’étaient pas concluants, et, en fin de compte, on m’a fait faire un essai sans rien lui dire. Et quand on lui a fait écouter mon essai il a dit « Ah ben vous voyez, ça c’est un petit garçon ! » (rires). Après on m’a collé dans la salle pour que je regarde le film et je suis sortie en larmes tellement c’était triste. Un très beau film. Bourvil avait tourné en anglais et il était éblouissant !

J’ai aussi chanté une chanson dans Les Mystères de Paris avec Jean Marais, j’ai doublé une petite anglaise qui jouait là-dedans une sorte de petite Cosette.

J’ai chanté aussi deux jolies chansons dans Frou Frou, un film avec Dany Robin. Elle faisait croire que c’est elle qui chantait (rires). J’avais lu des articles de presse « On a découvert la jolie voix de Dany Robin ». Ce n’est pas très fair-play. Il y a aussi un comédien qui depuis m’a vraiment déçue, c’est Gérard Lanvin. Mon fils aîné (Olivier Constantin, ndlr) a une voix magnifique et c’est lui qui double Gérard Lanvin dans Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine dans la chanson du « Chevalier blanc » (elle chantonne l’air). Et Monsieur Lanvin, depuis quelques temps, se produit dans des émissions en disant « Oui, c’est moi qui ai chanté « Je suis le chevalier blanc » ». Alors je me demande à quoi ça l’avance, qu’est-ce que ça lui rapporte de bluffer sur une chanson comme ça. J’avais beaucoup d’admiration et une certaine estime pour l’homme autant que le comédien que je trouve très bon, mais depuis ce temps-là il m’a déçue.

DLODS: De nombreuses actrices célèbres étaient doublées pour les chansons comme Catherine Deneuve et Françoise Dorléac dans les films de Jacques Demy. Dans les années 50 il y avait aussi Françoise Arnoul qui était doublée par Paulette Rollin. Vous avez dû la connaître ?

Ah oui, j’ai bien connu Paulette Rollin. Et Françoise Arnoul fait partie, avec nous deux, des « amis de Pierrot » (l’association des amis de Pierre Trabaud, ndlr).

DLODS: Je crois que vous aviez beaucoup d’affection pour Pierre Trabaud.

J’aimais beaucoup Pierre, il est là (elle désigne une photo de lui sur sa bibliothèque). Je ne me rappelle plus dans quelles circonstances je l’ai connu, mais on s’est bien connus à une époque et on s’est retrouvés un jour à ma grande surprise sur un doublage où il était chef de plateau. Il n’était pas commode comme directeur artistique, d’ailleurs. Depuis je l’ai revu de nombreuses fois. Et son épouse et lui sont venus tous les deux à Noisy quand on a donné notre spectacle en souvenir de Constantin, qui était une belle soirée, vous savez. De ces soirées qu’on ne recommence pas deux fois car il y a tout d’un coup un état de grâce, il y a des choses qui se passent. Pierre est venu me prendre par les épaules en plein spectacle en me disant « Ah, Lucie c’est formidable, c’est formidable ».

DLODS: Dans les années 60 vous avez eu surtout des rôles chantés, principalement des enfants, puis vous avez commencé à avoir des rôles « parlés » et de femmes de votre âge dans les années 70…

Oui, j’ai fait notamment Amour, gloire et beauté , Rituels, Jeune docteur, deux ou trois séries qui m’ont bien nourrie, comme on dit. Avec de jolis rôles.

DLODS: Il semble que vous en ayez beaucoup moins fait pendant une période.

Oui j’ai recommencé en 1986 à refaire un petit peu de doublage et c’était très difficile parce que ça allait très vite et il fallait s’accrocher, je restais des journées entières à écouter les autres et à lire en même temps que tout le monde pour me remettre à flot.

DLODS: Pour quelles raisons avez-vous fait cette pause ?

Parce que j’ai fait plein d’autres choses autour et qu’on ne m’en a plus proposé à un moment. Et puis ce n’était pas la même façon de travailler, je me souviens que quand on a fait « Oliver ! » par exemple on était en « première classe », on avait tout notre temps. « Lucie est-ce que vous allez bien ? Est-ce que vous voulez boire quelque chose ? Voulez-vous sortir cinq minutes pour respirer ? ». C’était l’âge d’or, c’était formidable, on avait des directeurs de plateaux qui étaient des gentlemen. Ça a complètement changé, complètement évolué et donc ça m’a fait plaisir de refaire du doublage mais ça m’a coûté beaucoup d’efforts pour m’y remettre et avoir cette vitesse de lecture pendant que la bande passe et de remonter à l’image à la fin pour ne pas dépasser. C’est très difficile le doublage, vous savez ! Vous avez dû assister à des séances, vous savez comment cela fonctionne.


"Histoire éternelle" (du film La Belle et la Bête (1991)) chantée par Lucie Dolène
(version d'époque)

DLODS: Après cette petite pause, vous avez doublé Madame Samovar dans « La Belle et la Bête » en 1991. Vous aviez passé un essai ?

Non, je ne crois pas.

DLODS: La voix originale (Angela Lansbury) est beaucoup plus âgée que votre voix, ce qu’ils ont tenté de « rectifier » en faisant redoubler vos chansons par Christiane Legrand, mais cela a attiré les foudres des fans du film.

Ils ont refait une nouvelle version ? Je ne savais pas.

DLODS: Ils ont enlevé votre voix du DVD suite au procès Disney.

Ah oui, c’est vrai que « La Belle et la Bête » est un Disney. Ils m’ont enlevée de partout. Je ne savais pas que c’était Christiane, que je connais bien. La chanson ne collait peut-être pas avec sa voix, je ne sais pas.

DLODS: En 1997, vous doublez la poule Babette dans Chicken Run . Est-ce que vous aviez enregistré avec Gérard Depardieu et Valérie Lemercier ?

Non, je ne les ai pas rencontrés, on a enregistré à part. Mais je n’avais pas grand-chose à faire.

DLODS: Et à ce propos, qu’est-ce que vous pensez des stars qui font du doublage ?

Écoutez, je pense que c’est bien, si ce qu’elles font correspond à ce qu’on leur demande et qu’au final ce soit époustouflant et bien fait… et je ne vois pas pourquoi ça ne serait pas bon ! Si ce sont des stars, il y a des raisons.

DLODS: Quand je dis « star » je veux dire aussi « people » non comédiens, des sportifs, des animateurs de télévision ou des gens issus de la télé-réalité par exemple.

Oui, ça c’est le grand malentendu. Quand Depardieu fait du doublage, je trouve ça très bien, et il y en a d’autres comme lui. Ils en font tous maintenant plus ou moins. Évidemment, quand ce sont des gens qu’on distribue comme ça, parce que ce sont des « people » comme on dit, c’est un peu injuste pour les personnes dont c’est vraiment le métier et qui ont besoin de travailler et d’en vivre. Ça c’est dur !

DLODS: Avez-vous « introduit » des personnalités de la chanson dans le doublage ?

J’étais très amie de Catherine Sauvage (pour qui Jean Constantin avait écrit « Mets deux thunes dans l’bastringue », ndlr). A la fin de sa vie, elle n’avait plus trop de travail et m’avait demandé si je pouvais essayer de la caser sur un doublage. J’en avais parlé à une directrice artistique qui m’avait répondu « Ah bon ? Catherine Sauvage ? ». Elle qui fut une si grande comédienne et chanteuse, elle aurait très bien pu en faire, mais elle n’était plus connue, c’est malheureux.

DLODS: Dans Anastasia vous doublez l’impératrice Marie, et vous avez ainsi retrouvé Angela Lansbury que vous doubliez dans La Belle et la Bête. Est-ce pour cela qu’on vous avait choisie ?

Non, pas du tout. Je ne pense pas qu’ils aient pensé à ça. Anastasia, encore une belle histoire…

DLODS: En 2003 vous avez participé au doublage du film d'animation musical Piccolo et saxo, est-ce que vous avez connu Jean Broussolle des Compagnons de la Chanson ?

Oui, il est venu dîner ici, Jean, un soir, on a passé une très belle soirée. Mais celui que j’ai bien connu, c’est André Popp (le compositeur de Piccolo et saxo, ndlr). C’était un grand ami de mon mari et j’avais fait un beau spectacle avec lui qui s’appelait Cache toi vilain dans un joli petit théâtre, dans un programme qui était produit par Jean-Christophe Averty et Jacques Florent avec le comédien Michel Roux qui était un homme adorable.


Chanson du film Oliver! (1968) chantée par Lucie Dolène (Dodger) et les choeurs

DLODS: Quel est votre plus beau souvenir de doublage ?

J’en ai eu plusieurs dont je vous ai parlé. Par contre, je crois que j’ai oublié de mentionner Oliver ! le film musical avec Oliver Reed qui jouait l’escroc. J’ai même doublé les deux garçons, Oliver et Dodger, parce que le petit Oliver avait fait ses essais avant les vacances, et quand on est rentré en octobre pour commencer le doublage, il avait mué (elle imite la mue en parlant), donc on était un peu pris de court.

DLODS: Vous arriviez à prendre deux voix différentes ?

Oui, alors quand j’avais des scènes avec les deux garçons ensemble ce n’était pas toujours évident, mais je m’en suis quand même bien tirée, ça s’est bien passé.


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vendredi 10 avril 2020

Décès de Lucie Dolène (1931-2020)

C'est avec une immense tristesse que j'ai appris ce matin, par sa fille Virginie, le décès de Lucie Dolène cette nuit (chez elle, à Noisy-le-Grand) à l'âge de 88 ans.
Lucie était une merveilleuse comédienne-chanteuse. En prêtant sa voix notamment à Blanche Neige (dans sa version française la plus connue, en 1962) et à Madame Samovar (doublage original de La Belle et la Bête), elle avait touché le coeur de plusieurs générations d'enfants.
A titre personnel, je perds une délicieuse amie,  particulièrement attentive et attentionnée.

Lucie Dolène, de son vrai nom Lucienne Chiaroni, est née le 17 juin 1931 à Damas (Syrie). Son père est un jeune officier de renseignement corse, en poste à Damas (alors sous mandat français), et sa mère une belle auvergnate, répétitrice en école de sourds-muets. Lucie passe une partie de son enfance à Damas, Saïgon et Poulo Condore. L'entendre évoquer cette époque, c'était comme se plonger dans un album de Tintin complètement hors du temps, dans un monde qui n'existe plus...

Puis, départ définitif pour la métropole, dans le village familial corse de son père, Aullène (qui lui donnera son pseudonyme, Lucie Daullène, puis Lucie Dolène), puis Toulon (où elle s'inscrit au conservatoire, en classe de solfège et de diction) et Saint-Amand-Montrond, où elle travaille sa voix. Après s'être installée à Paris, c'est grâce à sa professeure de Saint-Amand-Montrond qu'elle rencontre le grand compositeur Joseph Canteloube. Le vieux maître lui fait enregistrer en chanteuse soliste ses Chants de France (1950) qui obtiennent le Grand Prix du Disque Charles Cros (qu'elle reçoit des mains de Colette) et Chants d'Auvergne et d'Angoumois (1952). A ce propos, il y a quelques années, Hugues Aufray avait évoqué Joseph Canteloube lors d'une émission de télévision. Très émue d'entendre ces mots, Lucie m'avait demandé d'essayer de la mettre en contact avec Hugues Aufray afin de le remercier, et de lui parler de Canteloube. J'y étais arrivé, et Hugues Aufray avait téléphoné à Lucie pendant une bonne heure pour parler de tous ces magnifiques enregistrements.  


Lucie Dolène: Chants de France (1950) de Joseph Canteloube

Après une assez courte période, où tentée par la voie lyrique, elle chante comme choriste dans les enregistrements classiques de l'O.R.T.F., elle devient chanteuse fantaisiste de music-hall dans les cabarets parisiens, et côtoie des personnages aussi extraordinaires qu'Orson Welles (qui lui fait la cour), William Holden, le Shah d'Iran ou Aristote Onassis. Elle emmène son tour de chant à l'étranger, et notamment aux Etats-Unis, où elle côtoie notamment Nat King Cole (elle chante en première partie de son programme, à Las Vegas), Walt Disney (inauguration de l'Hôtel Hilton de Los Angeles), etc. 
En parallèle, elle commence une carrière discographique chez Philips grâce à Jacques Canetti, avec des arrangements du tandem Michel Legrand et Jean-Michel Defaye. Et elle se lance dans l'opérette, jouant les jeunes premières dans de nombreux spectacles comme La Belle Arabelle avec Les Frères Jacques, Schnock avec Jean Rigaux ou Chevalier du ciel avec Luis Mariano. C'est parce qu'elle était sous contrat pour cette opérette qu'elle dût refuser un contrat à Hollywood.
Au cours des années 50, elle rencontre et épouse Jean Constantin, génial auteur-compositeur-interprète ("Mon manège à moi" (Edith Piaf), "Ma gigolette" (Yves Montand), "Mon truc en plumes" (Zizi Jeanmaire), Les 400 coups (B.O. du film de François Truffaut), etc.).


Lucie Dolène: "C'était hier" (1960)

L'arrivée de la vague yéyé met un terme à la carrière discographique de Lucie et de sa voix délicieusement rétro. Lucie continue alors le théâtre et la télévision, en partie grâce à Jean Le Poulain, vieil ami d'enfance (qu'elle a connu à Toulon), qui la fait notamment engager dans Le noir te va si bien, l'une des pièces les plus mémorables de l'émission Au théâtre ce soir. Elle sera plus tard, sous la direction de Guy Kayat, une superbe Mère Courage, l'un de ses meilleurs souvenirs de scène.

Mais c'est surtout grâce au doublage que le talent de Lucie touche le grand public. A partir du début des années 50, elle participe à quelques doublages chantés français comme Chantons sous la pluie (voix chantée de Debbie Reynolds, aux côtés de Pierre Laurent (premier mari de sa grande amie Christiane Legrand) et d'Yves Furet). En 1962, elle est choisie par Disney pour doubler Blanche Neige (paroles et chant) dans le redoublage de Blanche Neige et les Sept Nains, version utilisée au cinéma, en VHS et à la télévision de 1962 à 2001. 


Lucie Dolène en plein doublage de Blanche Neige et les Sept Nains (été 1962)

On la retrouve dans de nombreux autres films ou séries d'animation, où elle assure à la fois les dialogues et le chant de ses personnages: La Belle et la Bête (Madame Samovar, interprétation sublime d'"Histoire éternelle", où elle arrive à faire tout passer dans la chanson), Le Livre de la Jungle (la petite fille), La Maison de Toutou (Mademoiselle Zouzou, personnage qui enchante son voisin et ami Michel Simon, qui surnomme désormais Lucie "Mademoiselle Zouzou" quand il lui parle au téléphone), Tintin et le Temple du Soleil (Zorrino, avec les superbes "Ode à la Nuit" et "Chanson de Zorrino" sous la direction de François Rauber, Jacques Brel et Hergé), Anastasia (L'Impératrice), Le Petit Lion (Titus et Bérénice, après le départ de Micheline Dax), etc.


Lucie Dolène: Ode à la nuit (du film Tintin et le Temple du Soleil, 1969)

Dans les années 80, elle participe aussi à de nombreux doublages pour la SOFI, comme le personnage de Sally Spectra dans Amour, gloire et beauté, et s'essaie à la présentation d'émissions comme "Les petits creux de Loula" (dans l'émission jeunesse Vitamine) ou "Chanson Puzzle" (dans laquelle elle reçoit toutes les vedettes de la chanson des années 80, comme Patrick Bruel).

En 1994, inspirée par l'affaire opposant Peggy Lee à Disney, elle demande des droits sur les disques et VHS de Blanche Neige et les Sept Nains, n'ayant eu qu'un cachet de chanteuse et aucun droit depuis 1962. Face à une fin de non-recevoir pour Disney, elle porte plainte, gagne son procès au bout de deux ans de lutte courageuse (et devient un symbole de la grande grève du doublage), mais y laisse une partie de sa santé et de son énergie. Pour ne plus lui reverser aucun droit, Disney fait redoubler entièrement Blanche Neige et les sept Nains (en 2001) et fait redoubler ses rôles par d'autres comédiennes ou chanteuses dans La Belle et la Bête (ses prestations sont, par négligence de Disney, heureusement toujours présentes dans les CD exploités dans le commerce, mais plus dans les DVD) et Le Livre de la JungleDes directeurs artistiques comme Nathalie Raimbault continuent de la faire travailler sur des produits Disney, mais de façon clandestine, sous son nom de jeune fille (notamment dans James et la Pêche Géante, où elle double une vieille luciole déjantée, et pour des ambiances dans le redoublage de 1997 de La Belle et le Clochard).


Lucie Dolène: "Histoire éternelle" dans La Belle et la Bête 
(doublage d'origine de 1992)

Durant l'été 2009, j'ai eu le bonheur d'interviewer Lucie (vous pouvez relire mon entretien en quatre parties ici) et de vivre ce qu'on pourrait appeler un vrai coup de foudre amical. Lucie est devenue l'une de mes amies les plus proches dans le métier, la "marraine" de mon blog, et j'ai eu le bonheur de partager avec elle bon nombre de délicieux moments. Parmi ces moments, deux "publics": lorsqu'elle était montée sur la scène du petit théâtre que j'administrais (L'Auguste Théâtre) pour chanter avec son fils François et sa famille "Mon manège à moi", et lorsqu'elle avait bouleversé tout le public de l'Européen en reprenant "Les 400 Coups" avec tellement de talent et d'émotion. 


Lucie Dolène : Chanson des 400 Coups
(Concert de François Constantin au Théâtre l'Européen, 2014)
Lucie et ses "Trois Mousquetaires"

Lucie Dolène avait surnommé Gilles Hané, Greg Philip et moi ses "trois mousquetaires". Très affaiblie depuis quelques mois, elle nous avait réunis une dernière fois tous les trois il y a deux mois, le 5 février. Elle nous a quittés cette nuit, dans son domicile de Noisy-le-Grand. Les mousquetaires pleurent leur Reine, et pensent évidemment à ses trois enfants (Olivier, François et Virginie), dont elle était très fière, et à toute sa famille. 

Avec l'aide active et passionnée de notre ami Greg Philip (auteur de l'excellent blog "Film perdu"), Lucie Dolène a pu rédiger durant ces trois dernières années son autobiographie, qui sera bientôt publiée aux éditions L'Harmattan, et vous permettra d'en savoir plus sur cette magnifique artiste.

En 2017, Lucie avait été nommée Chevalier des Arts et des Lettres, distinction tardive, mais qui l'avait émue.


Dessin de David Gilson (reproduit avec son autorisation)

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