jeudi 23 mars 2017

Doublage de "La Belle et la Bête" (2017)

Hier, le film La Belle et la Bête (2017) des studios Disney est sorti en salles dans toute la France. 
Doubler ce film musical en français était un vrai défi, que ce soit pour l'adaptation (respecter le texte des chansons du doublage du film d'animation de 1991 tout en le modifiant pour des raisons de synchronisme) ou la distribution des voix (trouver des interprètes pouvant aussi bien assurer les dialogues que le chant, ou des comédiens et chanteurs dont les voix raccordent parfaitement), occasionnant quelques rebondissements (plusieurs changements de distribution entre le début (fin novembre 2016) et la fin (courant janvier 2017) du doublage).
Pour ce qui est de la distribution artistique, le monde du théâtre musical a été mis à contribution, et je suis fier qu'une partie des artistes ayant passé les auditions et réussi les essais (dont Julien Mior, qui offre une interprétation chantée de Gaston pleine d'humour et de générosité) aient été repérés par Claude Lombard et Barbara Tissier grâce à mes soirées "Dans l'ombre des studios".
Notons la présence dans ce doublage de plusieurs des chanteurs ayant joué le spectacle La Belle et la Bête au Théâtre Mogador (Yoni Amar, Julien Mior, Alexandre Faitrouni, Léovanie Raud, Olivier Podesta, Manon Taris, etc.), des deux acteurs français ayant participé au tournage (Rafaëlle Cohen et Alexis Loizon, également dans le spectacle de Mogador) qui se doublent eux-mêmes, mais aussi de l'immense Daniel Beretta, voix de Lumière dans le film d'animation de 1991, qui ici fait partie des choeurs avec sa fille Barbara.

Ayant une douzaine d'amis impliqués dans ce doublage, et étant "fan" du film d'animation d'origine, j'ai suivi de très près cette version française et j'ai le plaisir de vous proposer en exclusivité une distribution vocale presque exhaustive (quelques petites précisions seront ajoutées ultérieurement).
Un grand bravo à tous les interprètes, ainsi qu'à Barbara Tissier, Claude Lombard, Philippe Videcoq et toute l'équipe technique.

LA BELLE ET LA BETE (2017)



Direction artistique: Barbara TISSIER
Direction musicale: Claude LOMBARD
Adaptation: Claude RIGAL-ANSOUS (chansons de 1991) et Philippe VIDECOQ (dialogues, nouvelles chansons et retouches des chansons de 1991)
Enregistrement dialogues: Nicolas POINTET
Enregistrement chansons: Estienne BOUSSUGE
Montage: Jean-François ANNE
Supervision: Boualem LAMHENE et Virginie COURGENAY
Studio d'enregistrement: DUBBING BROTHERS
Studio de mixage: SHEPPERTON INTERNATIONAL

Emma Watson... Belle... Leopoldine SERRE (Dialogues)
Emma Watson... Belle... Emmylou HOMS (Chant)
Dan Stevens... La Bête... Yoni AMAR
Luke Evans ... Gaston... Marc ARNAUD (Dialogues)
Luke Evans ... Gaston... Julien MIOR (Chant)
Josh Gad... LeFou... Alexandre FAITROUNI
Kevin Kline...Maurice... Bernard ALANE
Hattie Morahan... Agathe / L'Enchanteresse (narratrice)... Leovanie RAUD
Ewan McGregor... Lumière... Guillaume BEAUJOLAIS
Ian McKellen... Big Ben... Philippe CATOIRE
Emma Thompson... Mme Samovar... Sophie DELMAS
Nathan Mack... Zip... Aloïs AGAESSE-MAHIEU
Audra McDonald... Madame Garderobe... Frederique VARDA
Stanley Tucci... Maestro Cadenza... Xavier FAGNON
Gugu Mbatha-Raw... Plumette... Magali BONFILS
Clive Rowe... Cuisinier... Olivier PODESTA*
Haydn Gwynne... Clothilde... Martine IRZENSKI* (Dialogues)
Haydn Gwynne... Clothilde... Barbara BERETTA* (Chant)
Gerard Horan... Jean le potier / M. Samovar... Michel DODANE* (Dialogues)
Gerard Horan... Jean le potier / M. Samovar... Jean-Claude DONDA* (Chant)
Ray Fearon... Père Robert (bibliothécaire)... Jean-Baptiste ANOUMON*
Adrian Schiller... Monsieur D'arque... Arnaud LEONARD*
Adam Mitchell... Jeune Prince... Matisse JACQUEMIN-BONFILS*
Michael Jibson... Tavernier... Pierre VAL*
Jimmy Johnston... Tom (comparse de Gaston)... David KRUGER*
Dean Street... Dick (comparse de Gaston)... Olivier CONSTANTIN*
Alexis Loizon... Stanley (comparse de Gaston)... Alexis LOIZON*
Sophie Reid, Rafaëlle Cohen et Carla Nella... Les trois "groupies" de Gaston... Camille DONDA*, Rafaëlle COHEN* et Camille TIMMERMAN*
Obioma Ugoala... Paysan dragueur... Jean-Michel VAUBIEN *
Chris Andrew Mellon... Méchant instituteur... Arnaud LEONARD*
Leo Andrew... Apothicaire... Jean-Claude DONDA*
Vivien Parry... La mère des trois groupies ("Il faut avouer que son nom est fait pour elle, etc.")... Leovanie RAUD*
Skye Lucia Degruttola... La petite fille du lavoir... Pamela JOSSO*
Voix chantées diverses dans "Belle" (acteurs à identifier): Barbara BERETTA* ("Bonjour" solo 1, "Il m'faut, six oeufs, vous n'avez plus d'fèves?", "Une part", "J'vous d'mande pardon"), Richard ROSSIGNOL* ("Bonjour" solo 3), Jean-Claude DONDA* ("Bonjour" solo 4), Mery LANZAFAME* ("Bonjour, très bien, et votre femme?"), Magali BONFILS* ("Quelles jolies fleurs"), Olivier PODESTA* ("Je vous l'découpe"), Fily KEITA* ("Le pain est sec"), Daniel BERETTA* ("Mes saules sont vertes") et Olivier CONSTANTIN* ("Mettez vos lunettes")
Voix additionnelles: Virginie CAGLIARI, Agnès CIRASSE, François DELAIVE, Sébastien OSSARD et Richard LEROUSSEL
Leads choeurs divers: Manon TARIS* (soprano lead choeurs "C'est la fête"/"Final") et Arnaud LEONARD* (choeurs Big Ben) 
Choeur (ensemble vocal et leads)*: Magali BONFILS, Mery LANZAFAME, Fily KEITA, Barbara BERETTA, Olivier CONSTANTIN, Richard ROSSIGNOL, Olivier PODESTA et Daniel BERETTA
Choeur d'enfants/ados (ensemble vocal et leads)*: Coralie THUILIER, Anaëlle TAIEB, Rebecca BENHAMOUR, Jaynelia COADOU, Clara QUILICHINI, Matisse JACQUEMIN-BONFILS, Alban THUILIER, Simon FALIU, Léo RISTORTO et Ferhat BENMOUSSA 

Sources: Générique de fin, Rémi C. (Dans l'ombre des studios)*



"Belle", introduction de La Belle et la Bête (2017)


Suivez toute l'actualité de "Dans l'ombre des studios" en cliquant sur "j'aime" sur la page Facebook.


mercredi 22 mars 2017

Mémoires de José Bartel (Partie 5)

Musicien, chef d'orchestre, directeur artistique, comédien, chanteur, etc. José Bartel (voix de Guy dans Les Parapluies de Cherbourg et du Roi Louie dans Le Livre de la Jungle) était un artiste à multiples facettes. 
Quelques mois avant sa disparition en 2010, il avait fini d'écrire ses souvenirs (intitulés: Faire comme si... Ou l'enrichissante mais peu lucrative balade d'un mec qui avait les dents trop courtes), que je vous propose de découvrir ici en exclusivité sous la forme d'un "feuilleton", publié avec l'aimable autorisation de sa veuve, Norma, et de son fils, David.

Dans le précédent épisode (Partie 4), José raconte la guerre d'Algérie et son retour à Paris où le métier est en plein bouleversement...


PAPY S’EN VA … 

Au placard le saxophone alto, la clarinette, la flûte et le bandonéon. Après avoir longtemps dirigé l’orchestre de la « Cabane Cubaine » rue Fontaine, mon père a quitté le métier, si mes souvenirs sont bons, en 1947. Tant de nouvelles modes musicales s’étant succédé depuis la Libération, il y avait de moins en moins de place dans le métier de la danse pour un musicien de sa génération. De toute évidence, le temps était venu de se recycler s’il ne voulait pas terminer sa carrière à Pigalle comme hélas beaucoup de ses copains, à la pêche à l’hypothétique « cacheton ». La place Pigalle de l’époque, était alors le rendez-vous traditionnel et quotidien des employeurs occasionnels, des chefs d’orchestres ou d’organisateurs de spectacles. Ceux-ci, dans le but de choisir des éléments susceptibles d’animer pour un soir une salle de spectacles ou une réception privée, déambulaient parmi les musiciens ou les artistes de variété au chômage, un peu comme un marché aux « musicos » avec comme étals, les bistrots et terrasses entourant la fontaine. Des stands où aucun marchandage n’était admis. Quant aux salaires : à prendre ou à laisser. Les charges sociales ?  Non mais tu rigoles ! 
Bien que le cliché « artiste ou musicien, c’est pas un vrai métier ça ! » ait la vie dure, cette humiliante Bourse trottoir du travail pour artistes sans emploi n’existe plus de nos jours mais avec le recul, du respect et un petit coup de chapeau semblent de mise pour ces authentiques intermittents du spectacle avant la lettre. 

Par chance, la reconversion de Papy s’est heureusement effectuée dans les meilleures conditions possibles.  En grande partie je pense,  grâce à  Coco sa compagne, qui en authentique « parigote » pleine d’idées et de ressources, se souvient de son ancien métier de « petite main » dans la haute couture. Elle se met donc au travail sur le champ et dans le feu de l’action, initie papa à la confection de tabliers et linge de table !  
D’après Coco il y a beaucoup de demande pour ces articles sur les marchés et à sa grande surprise, le projet se développe encore mieux qu’espéré. C’est ainsi que fort bien  acceptés par leur nouveaux amis forains, Papy et Coco se retrouveront  « sur la route » malgré leur manque d’expérience. Ecumant tous les marchés d’Ile de France !  En fait, et toutes proportions gardées, ce fut une réussite indiscutable. Du moins jusqu’à ce que cette vilaine grosseur à la base du cou de papa ne vienne tout foutre en l’air. 
Ce qui n’était au départ qu’une petite boule, une légère gêne, se développera au point de nécessiter un examen clinique plus approfondi qui confirmera ce dont Papy se doutait depuis le début : une tumeur. Le diagnostic des médecins ayant démontré  la nécessité  d’une urgente et vitale intervention chirurgicale, l’hospitalisation fut immédiate mais hélas, il était déjà trop tard. Malgré le succès de l’opération, papa ne survécut pas à l’épreuve.  
Voilà, c’est ainsi que par une triste journée,  je viens de perdre Papy. Un père que même de loin,  j’ai toujours admiré et pour qui je ressentais une immense tendresse. 
J’aurais tant aimé qu’on se voie plus souvent lorsque j’étais enfant, « ado » et maintenant, presque adulte… 

1963 déjà… Bien que nos séjours à Paris soient à présent de plus en plus prolongés, nos balades en Europe avec l’orchestre occasionnel se poursuivent. Avec dans certains cas, des rencontres imprévisibles qui se sont finalement transformées en véritables amitiés. Ainsi, c’est durant une saison d’été à Monte Carlo que grâce à Marcel et Liliane – un couple de copains propriétaires d’un restaurant à Nice - l’opportunité me fut donnée de faire la connaissance de ceux qu’on appelait alors : le « Gang des Niçois » ! A savoir : Raymond Moretti, Louis Nucéra, André Asséo, Ralf Gatti .. sans oublier bien sûr leur « Gourou »,  patriarche et ami  Jeff Kessel…  Est-il besoin de préciser que chacun de ces déjeuners était loin d’être triste ? 
Moins rigolo par contre ce qui devait nous arriver à Lola et moi par un bel un après-midi de février 63 . 
Alors que nous roulions tranquillement sur la Croisette, à Cannes, une lourde voiture anglaise (allant de toute évidence beaucoup trop vite pour s’arrêter au feu rouge) vint s’emplâtrer   dans l’arrière de notre petite Dauphine et nous expédier après un vol plané spectaculaire, contre le tronc d’un des palmiers placés sur l’allée centrale. 
Or, comme chacun sait, le palmier ayant une consistance plus proche du granit que de celle du flexible bambou, la barre de direction choisit de se planter dans le plafond de la voiture, à quelques centimètres à peine de la tête de Lola. Fort heureusement pour moi - les Dauphines ayant le moteur placé à l’arrière - le coffre avant et la roue de secours se contentèrent plutôt de se plier sur ma jambe gauche histoire de m’expédier à l’Hôpital. Alors qu’avec l’orchestre, nous devions le soir même jouer au Cabaret du Casino de Cannes,  me voilà fraîchement opéré et maintenu aux urgences ! 
Contrat ou pas, il sera donc hors de question pour moi de chanter ou animer quoique ce soit pendant un certain temps. Du moins jusqu’ après le plâtrage, l’accoutumance aux béquilles, et  une récupération que j’espère rapide !
En la conséquence, les copains musiciens ont été formidables et très efficacement  pris la situation en main. C’est-à-dire qu’après avoir ré-adapté le répertoire, ils ont - sans chanteur soliste - brillamment assuré les soirées du « Brummel » jusqu’à mon retour. Confirmant ainsi la sagesse de ce (stupide) dicton : « Personne n'est indispensable ». Bravo et merci les mecs ! N’empêche que pour mon ego, ça reste quand même foutrement vexant…    

      
LES PARAPLUIES DE CHERBOURG 

« Mon amour je t’aimerai toute ma vie... Ne me quitte pas, ne pars pas j’en mourrais… Guy je t’aime... Ne me quitte pas... ».  Sur le quai de la gare de Cherbourg , Geneviève chante un adieu désespéré à son grand amour sur le point de partir pour la guerre d’Algérie. A son tour, celui-ci, s’apprête à répondre lui aussi en musique, quand sur un signe de Michel Legrand, la bande magnétique d’accompagnement orchestral s’arrête dans nos casques.  Jacques Demy le créateur et réalisateur du film « Les Parapluies de Cherbourg » et Michel - qui en a écrit la musique - souhaiteraient apporter quelques modifications à la scène. 
Il faut vous dire que nous sommes toujours en 1963 et que cet après-midi de printemps,  je suis de nouveau à Paris en train d’enregistrer en studio, le rôle chanté de Guy (Nino Castelnuovo) le jeune premier. Le personnage de Geneviève (Catherine Deneuve) étant vocalement interprété par l’excellente Danielle Licari.  
Concernant les conditions d’enregistrement du rôle de Guy, joué à l’écran par le partenaire de Catherine dans cette belle histoire, je souhaiterais au passage, rapidement  évoquer un détail qui je trouve assez cocasse ! 
C’est tout simple : suite à mon récent accident de voiture sur la Croisette, il s’est avéré inconfortable et relativement embarrassant d’avoir à clamer mon amour à celle que j’aime passionnément.  Alors que je suis installé devant le micro dans en fauteuil, avec une jambe dans le plâtre ! Mais passons. Cette épreuve ayant malgré tout été surmontée avec succès, je ne puis qu’être fier d’avoir participé à l’aventure !
D’autant plus qu’il semble que c’était la toute première fois qu’un metteur en scène dirigeait l’interprétation de chanteurs comme s’il s’agissait de véritables acteurs et non comme je le pensais, seulement compléter et guider vocalement le travail d’interprétation effectué à l’image par les comédiens pendant le tournage.

Qu'importe, pour nous tous, chanteurs et musiciens,  je crois pouvoir dire que l’enregistrement  des « Parapluies » s’est révélé comme un challenge  très excitant, original, et particulièrement  magique. Une aventure qui dans la vraie vie, sera couronnée  à juste titre de la Palme d’Or du Festival de Cannes  ainsi que du Prix Louis Delluc !  
Un léger bémol toutefois, dû à l’attitude des Officiels lors de la remise de la Palme d’Or sur la scène du Palais des Festivals. En effet, (et c'est tout à l’honneur de Jacques Demy l’auteur et réalisateur du film) ce n’est qu’en raison des véhémentes protestations de Jacques que le Jury acceptera la venue sur scène de Michel Legrand, compositeur de la musique de cette comédie (tout de même) musicale. Afin que celui-ci puisse recevoir, conjointement avec l’auteur réalisateur,  la Palme D’or consacrant la haute qualité de leur création.  
Je présume que pour ces professionnels du cinéma, Michel n’était après tout, « que » l’auteur de la partition... 

video
Extrait des Parapluies de Cherbourg 
avec les voix de Danielle Licari (Geneviève) et José Bartel (Guy)


ADIEU MAMELE…

"- Mr Bartel ? 
- Yes, speaking .
- A call for you from Paris   
- Allo, c’est José ? 
- Oui
- Ici c’est Madame Mauzeret. Votre maman est à l’hôpital. Elle est très mal… elle vous réclame.  Pourriez-vous venir au plus vite ?"
Ce mois de novembre 63, avec l’orchestre,  nous sommes à Malmö (Suède). Le standard de l’hôtel Arkaden où nous jouons, vient de me passer l’appel et je réalise tout-à- coup que peut être, il va me falloir faire face à l’épreuve que chacun de nous voudrait ne jamais avoir à subir: la terreur de devoir dire Adieu. Je suis littéralement pétrifié. A deux pas d’une porte d’où s’échappent des rires, des conversations et de la musique. J’ai peur et j’ai froid... J’ai aussi l’impression qu’une tenaille géante me compresse au point d’être redevenu un tout petit « Josele » (Terme affectueux alsacien pour « petit José ») haut comme trois pommes, sur le point d’éclater en larmes. Je pense à toi Mamele … très fort. 
Avec l’accord de la Direction de l’Hôtel Arkaden où nous jouons à Malmö,  je prends le lendemain matin le premier avion pour Paris. Les formalités de Douane passées, je me rue vers un taxi qui à toute vitesse, me conduit à l’Hôpital Bichat. Il était temps.  
Dans cette grande salle, Mamele est là. Pâle, trop pâle… Elle ne me voit pas arriver. Ce qui me permet de l’observer pendant les quelques secondes qui nous séparent encore,  sans risquer de l’embarrasser par mon regard. Son calme, son courage, une sorte de dignité dans  la souffrance m’impressionnent.  Puis elle m’aperçoit. Son sourire de petite fille réapparaît et on s’embrasse, à s’étouffer. Rendez vous compte, tout redevient comme avant ! Comme quand on rigolait d’une blague idiote, comme quand Mamele me consolait lorsque j’avais du chagrin, comme quand il n’y avait pas d’hépatite, comme quand sa vie n’était pas en danger. Deux jours plus tard, alors qu’hébété de chagrin et d’inquiétude,  j’empruntais le couloir menant à la sortie de l’hôpital et au taxi qui devait me ramener à l’aéroport,  une laide et sournoise certitude s’incrustait déjà dans mon esprit au point de m’en donner la nausée. Je savais que Mamele et moi, on ne se verrai jamais plus.
Je le savais. En dépit du réconfort apporté par une de ses « copines infirmières » tentant de m’expliquer le pronostic plutôt réservé des médecins : « Rendez vous compte, c’est presque un miracle monsieur, on a jamais vu ça. Elle vous attendait. Pour preuve, depuis votre arrivée son état s’est amélioré au point qu’il nous est permis d’espérer un fragile mais possible rétablissement ».. Je ne saurai probablement jamais si ma venue a réellement  contribué pour quoi que ce soit au retour à la vie de ma maman mais pour ce si charitable mensonge, merci de tout coeur, Madame. Ce dont je suis persuadé par contre, c’est que sans la compétence et le soutien affectueux du personnel soignant de Bichat, Mamele n’aurait jamais gardé le moral et continué de se battre jusqu’à ce 21 décembre 1963 ou fatiguée et lasse d’être seule, elle s’est laissée partir.  
Adieu, Mamele ….

***

Les douze coups de minuit, Bonne Année,  Happy New Year,  cotillons, farandole et l’inévitable « Ce n’est qu’un au-revoir » étaient bien sûr de rigueur quant au milieu de la nuit, nous sommes passé en fanfare de 63 à l’année 1964.  C’était au « Brummel », le night club discothèque du Casino municipal de Cannes où avec l’orchestre, nous devions jouer jusqu’au début Mai. 
Tout au long de cette interminable nuit de Réveillon, mes pensées allaient toutes vers Mamele. Et pourtant, même si mon état d’esprit ne m’inclinait certainement pas à la fête, il a bien fallu « faire comme si ». 
Loin de moi l’intention d’émouvoir afin d’ajouter une touche « bouleversante » à ma petite histoire ou de provoquer une sortie de mouchoirs en mentionnant des détails qui au fond, sont ou peuvent paraître un peu gnan-gnan.  Non, c’est plutôt ma façon (qui en vaut une autre) de  rappeler que le métier d’artiste ou de musicien n’est pas, conformément aux clichés habituels, synonymes de strass et de paillettes.  Ce métier demande également après un long et ingrat travail de formation, non seulement un indéniable besoin de partager son plaisir professionnel mais aussi,  une certaine conscience de ses responsabilités vis à vis du public et de ceux qui nous emploient  
C’est ainsi qu’à mon sens, il est peut être bon de rappeler que pour les artistes comme pour toute autre profession, cœur gros ou pas, un contrat est toujours  resté un contrat .


PLANETE SHOW BIZZ …

1964 - Je viens de signer mon premier contrat d’enregistrement chez « Bel Air » (Label distribué par Barclay) et aussitôt, commence la recherche du matériel approprié. Ce single m’aidera-t-il  à trouver une nouvelle voie « en solo »  et me positionner dans une profession évoluant de plus en plus vers la variété, le disque et la télévision ?  Pas tout à fait. Et cela en raison d’une « légère » mais fatale erreur d’appréciation de ma part. 
Mon problème en l’occurrence, ayant été d’avoir voulu dans un premier temps, « pondre » une chanson réunissant tous les critères de « fabrication » du tube de l’été et d’avoir intitulé cette petite merveille : « Il y a toi et le reste du Monde » ! Ensuite, pour couronner le tout, il ne me restait plus qu’à aggraver mon cas en osant enregistrer cette platitude pour en faire le titre « A » du 45 tours !!  Résultat ?  Le disque est sorti mais pour « moi et le reste du monde »,  s’est royalement cassé la gueule.  Eh oui ! 
Leçon numéro un :  N’écrit pas un tube de l’été qui veut. Surtout si Hervé Vilard  (distribué par la même compagnie) ,  vous  sort simultanément un « Capri, c’est fini » dévastateur ! 
Leçon numéro deux : Ne jamais avoir la naïveté d’imaginer faire du commercial pour gagner beaucoup d’argent, d’abord afin d’être par la suite, en mesure d’imposer ce qu’on aime vraiment !

Heureusement, le choix de mon répertoire ayant sensiblement évolué au fil du temps, d’autres disques ont suivi . Des compositions sincères, authentiques et dénuées de calculs mais peut-être aussi, artistiquement inefficaces. Bien que s’agissant pour ainsi dire, de leur impact commercial , je suis certain que tenant compte de mon extrême pudeur et mon embarrassante modestie (?), vous comprendrez  ma discrétion pour tout ce qui touche à l’aspect « Ventes » de ma  carrière discographique Il m’est pourtant arrivé de m’entendre à la radio. Probablement des passages à l’antenne dus à l’amitié ou l’égarement suicidaire de certains programmateurs. Qui sait...
                                                                 
Grâce à une chanson,  j’eus tout de même la bonne fortune de faire une notable mais anonyme incursion dans les Hits Parades ! Cette apparition miracle dans le peloton de tête de la liste des succès étant due principalement à  «Back in the Sun » le titre phare du single d’un groupe anglais « bidon » : JUPITER SUNSET !  Le seul élément contrariant relatif à l’arrivée de « Back in the Sun »  sur le marché fut que bien qu’ayant effectivement chanté et participé (sous un nom d’emprunt) à l’enregistrement en anglais de ce tube, je n’en avais pas écrit une note !  Mais c’est promis, je me rattraperai sur les disques suivants. D’autant plus que très vite, vinrent l’étonnement et la curiosité provoqués par la découverte de JUPITER SUNSET. Cette toute nouvelle et mystérieuse formation anglaise. Quels étaient les musiciens membres du groupe ? Le producteur à l’origine de cette réussite ? …  Disons qu’à cette occasion, les circonstances ont voulu que ce qui au départ, n’était qu’un canular, finisse par échapper à tout contrôle et se transforme en pari réussi !

Il faut dire aussi qu’à l’origine, un chiffon rouge nous était constamment agité devant le nez par les faiseurs de modes du moment.  Et qu’en effet, pour bien des média, tout ce qui valait le coup de cidre dans la pop ou le rock « gentil » ne pouvait être qu’américain, anglais, ou à la rigueur, suédois, grec ou italien. La règle commune étant que pour ajouter le côté « international » à une production,  il était plutôt avisé de chanter  en anglais. Même s’il s’agissait de compositions originales comme celles de Demis Roussos et Aphrodite Child. Quant à  ceux qui,  passé leur  période dite « Yéyé » étaient devenus des vedettes confirmées suivies par un  nombre prévisible d’acheteurs inconditionnels,  la démarche était différente et  commercialement plus astucieuse. Jugez plutôt :  En fonction de l’image de l’artiste auprès de ses « fans » , les producteurs s’assuraient l’exclusivité d’un « cover » pour la France. C’est à dire qu’il faisaient enregistrer à leur chanteur ou chanteuse, la version française d’un tube international déjà confirmé, dont le style correspondait parfaitement à un public potentiel déjà disponible en France. Et là, pratiquement à chaque fois c’était le « tube » assuré, le Jackpot sans risques inutiles. Il n’y avait plus qu’à passer à la caisse ! 
C’est pourquoi, finalement plus qu’agacés par le chiffon rouge mentionné plus haut, nous avons finalement décidé avec quelques copains, d’égratigner à notre façon - et si possible avec humour- ce qu’il est convenu d’appeler le  « Show Biz system » !  

Tout d’abord, après nous être assurés du précieux concours d’un compositeur on ne peut plus français et d’un auteur capable d’écrire avec talent aussi bien en français qu’en anglais, nous nous sommes attelés au travail de préparation. Ensuite, tout en tenant compte bien sûr, de la nécessaire cohérence de style des chansons à enregistrer, nous avons (en anglais naturellement et sous des pseudonymes anglo- saxons ) enregistré et sorti le produit de nos sournoises cogitations sur label E.M.I. ! Détail important : Cette production étant censée représenter le single d’un tout nouveau groupe londonien (JUPITER SUNSET )  nous avons particulièrement veillé – pour les besoins de la cause bien entendu - à ce qu’aucune des informations d’usage nécessaires à la promotion du disque, ne soient fournies aux média. 

Et voilà qu’a notre grande stupéfaction, peu après sa sortie, «Back in the Sun», le titre « A » du single de Jupiter Sunset se trouve littéralement catapulté dans les Hit Parades !  Et ce, pour un temps suffisamment long pour qu’il nous soit demandé de produire d’urgence l’album 33 tours complémentaire. Mais il y a mieux !

Nous sommes en studio en  train de mettre en boîte les nouvelles compositions devant figurer dans l’album en question, lorsque de la cabine d’enregistrement, l’attachée de presse de la maison de disques nous communique d’étonnantes révélations : d’après « certains médias spécialisés » bien informés, « Jupiter Sunset »  serait composé de musiciens de studio anglais et le chanteur soliste mystère (votre serviteur) ne serait quant à lui, qu’un des nombreux musiciens américains vivant à Londres ( ?) .  
Le moment  serait-il venu de dévoiler le canular et rire de ces rumeurs ultra-confidentielles dont tout le métier ( nous en étions sûrs) apprécierait avec humour la volontaire flexibilité ? Le premier 33 T. de Jupiter étant finalement mis dans les bacs comme prévu, nous  eûmes la faiblesse de croire amusant de maintenant révéler le pot aux roses. Quelle erreur ! 

D’un seul coup d’un seul, les passages à l’antenne se raréfient et l’on n’écrit plus une ligne sur nous. Assez curieusement, il n’aura suffi que d’un passage à la Télévision et d’une ou deux « confidences clin d’œil » lâchées par le service promotion  pour que curieusement, « une certaine presse », « certaines radios » et une bonne partie du  « métier », cessent pratiquement du jour au lendemain, d’accorder le moindre intérêt aux prestations de Jupiter Sunset.  Comme pour s’assurer qu’après avoir pris un coup de pied au fesses pour mauvais esprit, nous n’ayons plus qu’à retourner dans un anonymat que de toute façon , nous n’aurions jamais dû quitter !

Ce lâchage traduit-il la frustration ressentie par les «Je sais tout » d’une partie de la critique réalisant qu’à maintes occasions,  pour palier au manque d’informations, il leur est arrivé de raconter n’importe quoi ? Ou peut-être, le manque d’humour était-il devenu une affliction indispensable pour paraître sérieux, important et surtout : « dans le vent »,  pour reprendre l’expression de l’époque. Enfin, il n’y a pas lieu d’être aigris car nous, on s’est quand même bien marrés...

video
Jupiter Sunset


Partie 1 (enfance, Marseille), Partie 2 (débuts avec Aimé Barelli, caves de jazz à Saint-Germain-des-Prés), Partie 3 (Monte-Carlo), Partie 4 (Algérie, retour à Paris, Istamboul), Partie 5 (Parapluies de Cherbourg, Jupiter Sunset)... (A suivre)

Suivez toute l'actualité de "Dans l'ombre des studios" en cliquant sur "j'aime" sur la page Facebook.

mercredi 25 janvier 2017

Hommage à Paulette Rollin

Une bien triste nouvelle, j'ai appris par sa famille le décès de mon amie Paulette Rollin ce matin à l'âge de 96 ans. Elle était la voix chantée de Cendrillon dans le premier doublage du mythique film d'animation Disney, et l'une des plus belles chanteuses des années 50. Avec mon confrère et ami Gilles Hané, nous l'avions interviewée par téléphone fin 2012, puis nous lui avions rendu visite au cours de l'été 2014 dans sa maison de repos du côté de Royan.

Nous sommes en 2012. En faisant des recherches sur internet sur Paulette Rollin (dont on ne trouve aucune photo ou trace d'activité depuis le début des années 60) je trouve, grâce à Google Images, le profil Facebook d'une coquette octo- ou nonagénaire ressemblant à ce que pourrait être Paulette aujourd'hui si elle était encore parmi nous. Comme le nom de sa ville est précisé, je trouve ses coordonnées dans l'annuaire et l'appelle au culot. Par chance, il s'agit bien de "notre" Paulette, qui a alors 92 ans, et répond à mes questions avec beaucoup d'humour.

"Vous avez vu? Sur internet, ils demandent notre date de naissance partout. Parfois je mets 1940, 1950... Mais c'est ridicule de tricher, car quand on est vieille, on est vieille! (rires)". Paulette Rollin naît le 23 mars 1920. "Mon père, Louis Rollin, était un très bon chanteur et comique. Il a fait beaucoup de films de l’époque, en noir et blanc bien sûr."
A ce moment, Louis Rollin a pour danseuse Bagatelle, dont la jeune fille, Jackie, dix-huit ans, les accompagne en tournée. Paulette, qui n'en a que dix-sept, et elle deviennent très amies.
"Mon père qui était un chaud lapin, est parti avec Jackie sans se soucier de son âge. A son retour à Paris, la mère de Jackie lui a ordonné de ne plus voir mon père, et l'a menacée de l'envoyer en maison de correction -ça se faisait encore à l'époque! Jackie s’est jetée de la fenêtre du sixième étage, a atterri sur une verrière, et a gardé toute sa vie des séquelles physiques de cette tentative de suicide". Jackie prendra, en souvenir de Louis Rollin, le nom de scène de Jackie Rollin puis, à la mort de son mari Fernand Sardou, le nom de Jackie Sardou.

Mannequin dans une grande maison de couture (Madame Grès), Paulette chante pour le plaisir mais ne pense pas forcément à faire carrière. "J’étais mariée à un monsieur qui possédait un bar américain rue Vignon, à la Madeleine. Tous les mannequins venaient y déjeuner à midi. Des Américains m'apportaient régulièrement des disques et des partitions, que je reprenais au piano, et j'apprenais l'anglais avec eux. Un jour, ils m'ont embarqué au club du Ranelagh où jouait l'orchestre de jazz d'Hubert Rostaing. C'était un clarinettiste extraordinaire, meilleur encore que Benny Goodman. Il était beaucoup plus chaud dans l'aigu. Hubert Rostaing cherchait une chanteuse d'orchestre, mes amis lui ont parlé de moi et il m'a engagée. J'ai divorcé de mon mari, et j'ai suivi Hubert pendant sept ans comme chanteuse vedette... et dans sa vie . De magnifiques tournées au Brésil, au Liban, en Israël, etc. Et des enregistrements de disques. Quand on enregistrait, c'était en direct. Maintenant il faut je ne sais pas combien de prises pour faire un disque, c’est incroyable… A chaque fois que je finissais de chanter on me disait « On va essayer de faire un double au cas où mais on ne s’en servira pas car la prise est très bonne » et les musiciens m’applaudissaient, alors là je n’étais pas peu fière !"

Repérée pour des doublages de film, elle prête sa voix aux chansons de la harpe enchantée dans Coquin de printemps (1950) et à celles de Cendrillon (doublée pour les dialogues par Paule Marsay) dans Cendrillon (1950). "A ce moment, la France était en grève. Disney a retardé le doublage car ils voulaient vraiment avoir ma voix pour Cendrillon. Ce film est superbe. Je me souviens de la scène où Cendrillon lave le sol alors que le chat salit tout au fur et à mesure, et qu'elle chante "Chante, doux rossignol". J'avais enregistré en re-recording toutes les autres voix de Cendrillon, à la tierce, la quinte, etc. J’ai fait aussi la voix chantée de l’une des souris, c’est là où je me suis amusée le plus. C’était avec le mari de Micheline Dax, Jacques Bodoin. Qu’est-ce que c’était joli, ces souris. On enregistrait avec un rythme normal puis c’était ensuite passé en vitesse accélérée". Quand je lui demande si elle a reçu à l'époque un cadeau de Disney comme d'autres en ont reçu plus tard dans les années 60: "Non, ils m’ont payé mon cachet et c’est tout. C’était vraiment mal payé à l’époque."
Le film sera redoublé au début des années 90.


video
Paulette Rollin chante "Chante, doux rossignol" de Cendrillon (1950)

Eddie Barclay la félicite pour Cendrillon; "Dans le bar de mon premier mari j’avais pour pianistes Eddie Barclay et Louis de Funès. J'étais leur patronne (rires). Louis était vendeur dans un magasin de chaussures. Eddie et lui aimaient la musique mais jouaient plutôt d'oreille. Et puis Eddie a commencé à monter sa maison de disques. Grâce à Cendrillon, il m'a fait signer un contrat."

Paulette Rollin enregistre alors, dans les années 50, beaucoup de disques chez Mercury et Barclay. Sa belle voix chaude est très moderne pour l'époque, car sans "effets de voix".
"Moi je chantais de façon naturelle, comme beaucoup d’italiens, car mon père était napolitain. Je n'étais pas très travailleuse. Quand on allait dans une ville je chantais sans avoir répété. J’ai retrouvé des critiques notamment une qui dit « voilà une chanteuse qui sait chanter ». Ca me fait plaisir. Il fait froid alors je me réchauffe un peu (rires)."


video
Paulette Rollin chante "Prenez l'amour qui vient" (1958)

Elle fait partie des premières interprètes de Charles Aznavour, enregistre des duos avec Eddie Constantine, et reçoit un Grand Prix de la Chanson à Deauville, le même jour qu'Annie Cordy.
Quand on évoque notre amie Lucie Dolène: "Son mari, Jean Constantin, était venu chez moi à Paris et m’avait fait écouter « Mon manège à moi » qu'il était en train de composer. Je lui ai dit que ce n'était pas mon style. Et finalement, c'est Edith Piaf qui l'a chantée".

Paulette enregistre "Le loup, la biche et le chevalier" (plus connue sous le nom d'"Une chanson douce"). "J'ai été interviewé récemment pour une radio locale. On m'a fait une surprise en me faisant parler en direct par téléphone avec Maurice Pon qui a écrit « Une chanson douce » et d’autres chansons que j’ai enregistrées. Il a plusieurs belles villas. Il a bien gagné sa vie grâce à ses succès. Moi ça ne m’a jamais intéressé l’argent, c’est bête hein ? Je suis toujours bien où je me trouve !"


video
Paulette Rollin chante "Une chanson douce"

Parmi ses chansons préférées: « Où vont les étoiles ? » et « Tous les matins quand je m’éveille ». Tous ces titres sont réédités chez Marianne Mélodie. "C’est meilleur comme ça. Avant, en analogique, c’était affreux. Le numérique a amélioré le son de ces anciens disques, même si ça n'égale pas la qualité des enregistrements qu’on fait aujourd’hui."

Paulette Rollin se spécialise aussi dans les chansons pour enfants (elle enregistre entre autres plusieurs livres-disques pour Disney), les chants de Noël, etc. "Je reçois des mails comme ça : "il n’y a pas un Noël où on ne passe pas vos disques chez nous". C’est gentil !"

Elle joue dans le film La Fille de l'ambassadeur (1956) le rôle d'une chanteuse de cabaret (faisant danser sur "L'âme des poètes" Olivia de Havilland), et continue le doublage de chansons: Danielle Godet dans Nous irons à Monte-Carlo (1951), Lana Turner dans Voyage au-delà des vivants (1954), Julie Newmar dans Les Sept femmes de Barbe-Rousse (1954), etc.

Puis après une tentative de duo avec la chanteuse Denise Varene (sous les pseudonymes de "Betty et Suzy"), la vague yéyé met un terme à sa carrière. "Je n’étais plus dans le coup avec mes chansonnettes. Maintenant elles chantent, elles dansent, elles font tout. On ne comprend pas toujours ce qu’elles disent mais enfin, ça c’est autre chose !"

Elle se reconvertit en tenant une discothèque à Eze dans une somptueuse propriété. "J’avais une cinquantaine d’années, je dansais tous les rocks avec les italiens qui venaient tous les samedis soirs. J'étais heureuse dans le sud de la France. Je faisais de la gymnastique avec le Prince Albert qui devait avoir une quinzaine d’années."

Les dernières années de sa vie, Paulette se retire auprès de sa fille, d'abord dans le Var puis à Saujon, dans la région de Royan, où elle avait chanté au casino pendant sa jeunesse. « A Saujon il y a plein de centenaires. Ce doit être une bonne ville pour vivre une retraite tranquille ».

Femme indépendante et ouverte d'esprit depuis toujours, à 90 ans passés elle est sensible à l'écologie, défend le droit au mariage pour tous, et s'inscrit toute seule sur Facebook. "Je reçois une notification, "trois hommes ont flashé sur votre photo", c'est super drôle!"

Son rire et son franc-parler vont nous manquer. Je pense bien affectueusement à sa fille, Chantal, et à toute sa famille.

Suivez toute l'actualité de "Dans l'ombre des studios" en cliquant sur "j'aime" sur la page Facebook.




mardi 10 janvier 2017

Bob Smart : Un Américain à Paris

Ancien choriste de Frank Sinatra, Elvis Presley et Doris Day, Bob Smart fait partie des quelques chanteurs et musiciens américains à avoir tenté leur chance à Paris pendant la grande époque des studios d’enregistrement (années 60), où il a intégré les mythiques Double Six. Rentré aux Etats-Unis au début des années 70 et actuellement retiré à Long Beach (Californie), c’est avec beaucoup d’humour et de modestie qu’il a répondu par téléphone à mes questions. Portrait d’un choriste atypique.

Entretien réalisé le 30/10/2015
Remerciements à Jean-Claude Briodin et Claudine Meunier


« Je vais répondre à tes questions en français. J’ai commencé à étudier le français à l’université UCLA (Los Angeles, Californie) où je suivais des études musicales. Mon père était chanteur d’opéra dans sa jeunesse, mais sa carrière a été interrompue à cause de la Grande Dépression. Ma mère chantait aussi, mais elle n’a jamais été professionnelle. Tous deux sont devenus professeurs. Comme l'été ils ne travaillaient pas, on voyageait beaucoup et je chantais tout le temps dans la voiture. Toute ma vie j’ai aimé chanter. »

Adolescent, Bob fait partie de la prestigieuse Roger Wagner Chorale (groupe de seize à vingt-quatre chanteurs). C’est avec cet ensemble vocal qu’il part pour une grande tournée en Europe à 17 ans (Londres, Pays-Bas), découvre Paris, et débute une carrière de choriste pour des musiques de films à Hollywood : The Silver Chalice (1954, chœur studio), Li’l Abner (1959, quatuor vocal studio et à l’image), How the West was won (1962, chœur studio), State Fair (1962, en soliste studio et à l’image), etc.
Jeune homme, il a pour professeur de chant à Hollywood Gene Byram, qui enseigne entre autres à Judy Garland et à sa jeune fille Liza Minnelli (qu’il croise souvent avant ou après ses cours), à Rock Hudson et aux Hi-Lo’s. « Judy Garland avait toujours le trac, donc quand elle avait des représentations à Las Vegas, Gene partait avec elle. Comme il fallait que les leçons continuent pendant ses déplacements, il m’a demandé d’être son remplaçant  alors que je n’avais que vingt ans. »

Pour gagner de l’argent, il chante dans les églises catholiques chaque dimanche et à la synagogue juive tous les vendredis soirs. A l’église, il rencontre la secrétaire du grand chef d’orchestre et arrangeur de jazz Stan Kenton, qui devient l’une de ses grandes amies, et le présente à Kenton. Bob Smart a l’idée de lui proposer de monter un groupe vocal avec trois anciens amis de son chœur de jeunes et ils enregistrent à ses côtés l’album Kenton with voices (1957). « Je faisais le premier ténor. Kenton qui écrivait les arrangements me demandait à chaque fois de faire des voix plus aigues, jusqu’au sol -en haut du do aigu-, qui étaient presque des cris. Lui qui était un musicien exceptionnel mais ne pouvait pas chanter, m’a dit un jour « de tous les musiciens avec qui j’ai travaillés, tu es le meilleur ». J’ai été frappé, car c’était mon idole. C’était flatteur mais ridicule car je n’étais pas un très bon musicien, je ne déchiffrais pas bien à cette époque. Lui faisait des choses très difficiles. »
Après la sortie du disque, la destinée de ce groupe, The Modern Men, sera écourtée car jugée trop proche par Capitol (la maison de disque) des Four Freshmen, autre groupe maison, pour lequel Bob a par ailleurs beaucoup d'admiration.


video
Stan Kenton and The Modern Men : Sophisticated Lady

Bob Smart se lance alors dans le monde des choristes studio en Californie : « Je travaillais beaucoup mais je n’étais pas non plus dans les premiers rangs. Les principaux choristes faisaient partie d’un cercle très fermé ».
Il accompagne en studio, shows télé ou concerts Frank Sinatra, Nat King Cole, Doris Day, Dinah Shore (il fait partie de son groupe de choristes, les « Skylarks », et l’accompagne notamment sur les publicités Chevrolet), Jerry Lewis, Burl Ives, Betty Hutton (à Las Vegas et à Londres), Don Williams (frère du crooner Andy Williams) mais aussi Jayne Mansfield (six semaines à l’Hôtel Tropicana). 
Jayne Mansfield
Il se souvient de cette dernière et de son extravagance: « Dans son show je jouais plusieurs rôles, et notamment un psychanalyste qui l’interrogeait. Je crois l’avoir vue dans toutes les positions possibles et imaginables, avec ou sans vêtements. Jayne Mansfield faisait son entrée dans une belle robe couleur or, traînant une grande fourrure blanche. Un soir elle entre enveloppée dans sa fourrure, car la fermeture à crémaillère de sa robe s'était cassée. La fourrure ne recouvrait que le devant, et elle avait oublié que nous, ses choristes, étions derrière elle. »
Il enregistre les chœurs d’Elvis Presley pour deux de ses films : G.I. Blues (1960) et Girls ! Girls ! Girls (1962) sur lesquels il touche encore des royalties. « Elvis Presley chantait dans un style différent du mien, moi je chantais plutôt comme Andy Williams, très crooner. C’était l’époque où tout était yéyé,  j’ai vu que j’étais dépassé et que je n’aurais pas l’occasion d’être vedette. J’ai eu l’idée d’aller en France, je savais que j’aurais peut-être la possibilité de travailler. »

Bob arrive à Paris en 1963, avec l’appui de Donn Arden, chorégraphe du Lido avec qui il avait travaillé à l’Hotel Hilton de Los Angeles comme chanteur principal de sa revue. « Donn m’avait dit qu’il chercherait des gens pour chanter au Lido au mois d’octobre. Je suis arrivé à Paris avec 1000 dollars… et l’intention de rester jusqu’à ce que je n’aie plus d’argent. J’ai été engagé dans le groupe des six choristes du Lido car j’avais une voix de premier ténor qui était difficile à trouver à cette époque-là. J’avais une voix sur quatre octaves et c’était très rare. »
Les Double Six (J.-C. Briodin, M. Perrin,
B. Smart, C. Meunier, L. et M. Aldebert)
Un soir, Jean-Claude Briodin, saxophoniste et choriste, membre fondateur des Double Six et des Swingle Singers, passe au Lido pour voir des amis qui travaillent dans l’orchestre. Eddy Louiss souhaite quitter les Double Six, ils cherchent quelqu’un pour le remplacer, Jean-Claude en parle à Bob.
« Je lui ai donné l’album que j'avais fait avec Stan Kenton, il l’a apporté à une réunion des Double Six, ils l’ont écouté et ont aimé ». Bob est engagé après quelques essais, il part alors en Italie répéter auprès de Mimi Perrin et de son jeune fils Gilles. « C’était incroyable, je me demande encore comment j'ai pu faire ça ? Ils étaient fous de m’engager ! Je venais juste d’arriver en France, je parlais Français un petit peu mais avec des fautes comme quand je te parle maintenant, or les textes des Double Six sont parfois prononcés très vite, et en argot. En plus j’étais un petit choriste quelconque, je chantais très juste mais je n’étais pas un très bon lecteur, j’apprenais toutes mes parties au piano note par note, alors qu’eux étaient à la fois des lecteurs et improvisateurs extraordinaires : Mimi Perrin, Jean-Claude Briodin et Louis Aldebert jouaient tous d’un instrument en plus du chant, Claudine Meunier et Monique Aldebert chantaient merveilleusement le jazz. Et moi en arrivant dans le groupe je n’avais pas l’habitude de chanter les harmonies, j’étais jusqu’à présent plutôt soliste ou choriste avec la mélodie. Bref, je me demande ce qu’ils pensaient de moi à l’époque et s’ils n’ont pas regretté de m’avoir pris. Tu demanderas à Jean-Claude et Claudine (rires) ! Même encore maintenant, une fois par mois, je fais un cauchemar où je me retrouve sur scène sans savoir les paroles».
Bob est bien trop modeste, car sa prestation au sein du groupe est très réussie et appréciée, et dans ce milieu de "requins de studio" extrêmement concurrentiel il n’aurait jamais été retenu s’il y avait eu le moindre doute. Il enregistre deux albums des Double Six, et chante en tournée avec eux à Barcelone, au Canada, aux Etats-Unis, à Monte-Carlo, etc. où il partage les chambres d'hôtel avec Jean-Claude, qui devient l'un de ses meilleurs amis.
Le groupe répète énormément dans l’appartement de Mimi, qui préfère le travail de répétition plutôt que d’être sur scène. Ce sera l’une des raisons de l’éclatement du groupe.

video
Les Double Six en répétition : Prends ton baryton (1965)

Parallèlement aux Double Six, Jean-Claude Briodin propose à Bob Smart de faire partie d’un nouveau groupe au répertoire folk, inspiré de Peter, Paul & Mary. Ce seront Les Troubadours. Presque tous les jours, Pierre Urban, guitariste principal du groupe, donne une formation accélérée de guitare à Bob. « J’avais les mains dans un état, c’était épouvantable. Mes pauvres doigts ! (rires) ».
Bob enregistre les deux premiers disques du groupe (La route et Marie tu dis oui, tu dis non), mais comme ceux-ci marchent bien, Les Troubadours sont demandés sur scène. Bob arrive à donner l’impression sur scène qu’il maîtrise bien la guitare, notamment lors d’une semaine de concerts à L’Arsenal, mais ses lacunes dans cet instrument sont trop grandes et il préfère quitter le groupe, remplacé par le canadien Don Burke.

video
Les Troubadours : C'est la fin de l'hiver (1965)
(Jean-Claude Briodin, Bob Smart, Franca Di Rienzo et Pierre Urban)

C’est encore grâce à Jean-Claude Briodin (dont le timbre de voix est proche et forme avec le sien une unité de son, à l'instar de l'association Anne Germain-Danielle Licari) qu’il est introduit dans le milieu des choristes studio parisiens. Il accompagne la plupart des chanteurs français du moment comme Joe Dassin (« Aux Champs-Elysées »), Sheila, Dalida, John William, Françoise Hardy, etc. ou des vedettes internationales comme Marlene Dietrich, Nana Mouskouri, Petula Clark ou Melina Mercouri… « Avec Melina Mercouri nous avons enregistré un album de chansons grecques révolutionnaires et elle nous a frappé dans le ventre pour qu’on soit plus agressifs ».

« Je crois que ma deuxième séance je l’ai faite pour Fernandel. Quand j’étais adolescent aux Etats-Unis, j’étais fan de Fernandel, je l’ai vu au cinéma dans "L’auberge rouge" et dans les "Don Camillo". Et là j’arrive en studio où comme d’habitude on ne savait pas pour qui on allait chanter, et je vois débarquer mon idole. C’est en français, sur un tempo très rapide, et en plus Fernandel nous demande de prendre l’accent du midi, alors que je ne savais même pas ce que c’était. On répète vite fait, Fernandel vient près de nous, nous demande si nous sommes à l’aise avec l’accent du midi et une fille, je crois Jeanette Baucomont, dit « -Oui ça va, même pour Bob », Fernandel répond « -Pourquoi vous dites « même pour Bob » ? », « -Parce qu’il est Américain ». Alors le reste de la séance il est resté à côté de moi pour m’écouter. Mon idole écoutait chacun de mes mots, tu imagines l’angoisse. Avec son visage fantastique, extraordinaire. Quel personnage… »

Bob travaille aussi pour d’autres grands anciens comme Bourvil ou Maurice Chevalier avec qui il a la chance lors d'une pause de discuter pendant un quart d’heure de sa carrière américaine.

Il suit régulièrement en studio ou en concert Gilbert Bécaud : « Il était l’un des artistes les plus talentueux que j’ai connus dans ma vie, tellement vivant et "vibrant", passionné par tous les aspects de son métier, avec beaucoup de respect pour ses musiciens et choristes. Nous avons eu de longues discussions tous les deux, on parlait notamment des Etats-Unis ».
Même si Bob ne peut me le confirmer à 100%, il se peut qu'il soit l'une des voix solistes de la version studio de "L'orange" ("Y avait comme du sang sur tes doigts, quand l'orange coulait!" et "Y avait longtemps qu'on te guettait, t'auras la corde au cou!").

video
Gilbert Bécaud et Juanita-Marie Franklin : répétition de "Charlie t'iras pas au paradis" (1970)
1er rang: Jean-Claude Briodin et Jacques Hendrix
2ème rang: Michel Richez et Jean Stout (basse profonde)
3ème rang: Bob Smart, Henry Tallourd, Claude Germain et Vincent Munro
4ème rang (1ère séquence): Michelle Dornay, Christiane Cour, Alice Herald et Annick Rippe
5ème rang (1ère séquence): Annie Vassiliu, Danièle Bartolletti, Nicole Darde, et, visibles dans la 2ème séquence: Janine de Waleyne et Anne Germain

Autre personnalité, Henri Salvador : « Je ne me souvenais plus du tout de la chanson "Count Basie" que j'ai retrouvée dans ton interview d'Anne Germain. Par contre je me souviens qu'avec Henri Salvador on a dîné à la brasserie Lipp tous ensemble et on est allé plusieurs fois à son appartement, qui était juste en face de celui de sa femme Jacqueline, séparé par un couloir. Ils étaient très gentils. Jacqueline avait une personnalité tellement forte et impressionnante, elle retenait toute l’attention. Quand il y a quelques années j’ai fait visiter Paris à mon fils, nous sommes allés au Père Lachaise et je suis allé me recueillir auprès de leur tombe. »

En studio et pour des émissions de télévision, il accompagne souvent Claude François. « J’ai beaucoup aimé « Comme d’habitude » dès sa sortie, à tel point que pendant des vacances à Los Angeles, je l’ai fait écouter à Don Williams (frère d’Andy) et à d’autres chanteurs qui m’ont tous dit « C’est pas mal, mais ce n’est pas dans le style du moment, ça ne marchera pas ». Finalement, grâce à Paul Anka, Frank Sinatra en a fait un immense tube avec « My way ». J’ai toujours été un peu agacé qu’en interview Paul Anka ne mentionne pas Jacques Revaux et Claude François en parlant de cette chanson. »

video
Henri Salvador et les Angels chantent "Count Basie" (1966)
(Jean-Claude Briodin, Louis Aldebert, Anne Germain, Henri Salvador, Danielle Licari, Bob Smart, Jacques Hendrix)


Autre personnalité incontournable de la variété de l’époque : Mireille Mathieu. Lors d’une séance de chœurs, Johnny Stark, imprésario de la chanteuse avignonnaise, demande à Bob s’il accepte d’être prof d’anglais de Mireille, en étant payé au même tarif que pour des séances de choeur. Bob lui donne des cours trois fois par semaine dans sa maison de Neuilly pendant plus d’un an. « Elle était très gentille, très consciencieuse, et avait une grande facilité pour s’imprégner rapidement d’un accent.». Il l’accompagne partout en tournée. « Je me souviens d’un vol pour Berlin, nous étions installés en première classe, elle était entre Johnny Stark et moi. C’était son baptême de l’air et elle était terrorisée, agrippait nos mains, à tel point qu’elle et Johnny sont descendus à l’escale de Hambourg pour prendre une limousine et j’ai continué le vol seul jusqu’à Berlin avec les valises. »
Autre souvenir, Londres. « On était superbement logés, en face du Savoy. Un jour, un journaliste de France Soir me téléphone à l’hôtel et me dit « On aimerait vous interviewer à propos de votre travail avec Mireille Mathieu, Johnny Stark nous a donné son accord ». Je donne une interview à l’hôtel, ne me doutant de rien, et quelques jours après France Soir titre « Un Américain est fou amoureux de Mireille Mathieu, il lui envoie une douzaine de roses par jour, etc. », bref, du grand n’importe quoi. Quitte à raconter des bêtises, ils auraient au moins pu mentionner mon nom, ça m’aurait fait de la publicité, mais même pas ! (rires) ».

video
Raymond Lefebvre et son orchestre : Oh happy day! (1969)
(Choeur: Claude Germain, Henry Tallourd, Bob Smart, Danielle Licari, Anne Germain et Jackye Castan)

Bob Smart enregistre les chœurs des musiques de films de tous les grands compositeurs du moment,  Georges Delerue (Viva Maria !), Claude Bolling, Michel Colombier ou bien encore Michel Legrand pour qui il participe à la plupart de ses séances de 1963 (peu après Les Parapluies de Cherbourg) à 1968. « Je me souviens être passé chez lui un jour. Pour le plaisir, il m’a accompagné au piano pendant une heure. Il a toujours été très gentil avec moi. Lors de l’une de mes dernières vacances à Paris, ça n’a pas pu se faire car il était à l’étranger, mais je voulais que mon fils le rencontre car pour moi c’était comme lui faire rencontrer Mozart. Des grands maîtres comme lui, Burt Bacharach ou Michel Colombier il n’y en a plus dans la musique d’aujourd’hui. »
Il enregistre peu de publicités chantées ("à part Boursin, le fromage fin") certainement à cause de son accent, mais participe comme acteur à quelques films comme Les Vainqueurs (1963, Carl Foreman) tourné en Italie ou Du rififi à Paname (1966, Denys de La Patellière) avec Jean Gabin.

En soliste, il enregistre quelques disques de covers en français et en anglais (labels Gala des Variétés, Gala International et RCA) principalement avec l'arrangeur Jean Claudric, puis retrouve le Lido en 1968, mais cette fois-là comme chanteur principal (quelques années après avoir quitté les chœurs du Lido pour faire les Double Six et les séances studio). Il y rencontre et épouse une show girl italienne. A ce moment-là, la vedette du Lido était mariée à un compositeur argentin de renom qui écrit à Bob des chansons en espagnol.  Ce dernier lui propose qu’il les enregistre à Madrid avec un grand musicien de jazz. Arrivé sur place, tout ne se passe pas comme prévu. « L’arrangeur de jazz fantastique s’était disputé avec la maison de disques espagnole et avait quitté son posté. Pour le remplacer ils ont engagé un arrangeur très vieux jeu. C’était presque des arrangements de mariachis : épouvantables, démodés. J’ai fait ce disque, il est sorti, j’ai été régulièrement interviewé à la télévision et à la radio, en espagnol car je parlais couramment cinq langues  dont l’espagnol… et j’ai dû vendre deux exemplaires, ce n’était pas une réussite. Je me souviens d'une interview assez traumatisante: le journaliste m'avait demandé de chanter quelque chose en français comme ça, a cappella. Je n'y étais pas préparé, il y a eu un gros blanc et je me suis mis à chantonner les trois mots de "Michelle, ma belle" sans pouvoir me souvenir du reste" (rires)»

video
Bob Smart : Michelle (cover RCA de 1966)

Après trois mois en Espagne qui ont abouti à ce cuisant échec, il revient à Paris et est surpris par la gentillesse et la fidélité de ses camarades de métier, qui lui proposent à nouveau du boulot. « Jean-Claude Briodin et d’autres comme Anne Germain, Claudine Meunier ou Janine de Waleyne ont été fantastiques, ils ne m'ont pas considéré comme un traître pour avoir quitté la France quelques mois et m’ont intégré dans leurs équipes de chœurs. J’ai beaucoup d’admiration et d’amitié pour eux.»

Quelques mois après, il reçoit un appel de Frederic Apcar qui lui propose de rejoindre l’équipe de choristes de l’arrangeur Jean Leccia au Casino Dunes de Las Vegas pendant six mois.
« J’ai accepté. Je me suis senti un peu lâche de laisser de nouveau tomber mes amis de Paris, mais c’est grâce à cet engagement que j’ai eu la carrière la plus importante de ma vie. Il y avait au Dunes une affiche indiquant que les croisières Princess Cruises, qui étaient les croisières les plus célèbres du monde sur lesquelles était tournée "La croisière s’amuse", cherchaient des chanteurs. J’ai passé un entretien en italien, je leur ai montré le programme du Lido dans lequel il y avait ma photo comme chanteur principal. »
En rentrant en France en 1972 pour finaliser un divorce compliqué dont la procédure aura duré quatre ans, plus grand monde ne l’appelle. Les méthodes d'enregistrement ont changé : les synthétiseurs, bien sûr, et la technique du re-recording qui fait qu’on n’a pas besoin d’autant de choristes que dans les années 60, époque où les chœurs étaient enregistrés en même temps que l’orchestre. Il reçoit un contrat pour être chanteur sur le bateau de croisière Princess Italia, quitte définitivement Paris et prend l’avion pour Los Angeles.
« J’embarque à San Francisco, pensant arriver comme une vedette avec mes smokings et là le directeur de croisière me dit qu’ils sont en surbooking, que ma cabine a été attribuée à un passager et que je dois être logé dans l’hôpital du bateau. J'accepte... Puis un passager est mort donc à une escale on m’a proposé de prendre sa chambre. Et à l’escale suivante comme il y avait encore trop de passagers je suis revenu à l’hôpital. Heureusement je n’étais pas prétentieux, je ne me suis pas plaint. D’autres chanteurs auraient fait un scandale. »

Alors que les chanteurs sur les bateaux de croisières se comportent habituellement en touristes, passant leur journée au bar ou à la piscine, Bob discute avec les musiciens, passagers et hôtesses, et propose son aide pour les excursions, aidant les dames à sortir des autocars, etc.
Son directeur de croisières quittant son poste quelques mois plus tard, il recommande à Princess Cruises Bob pour le remplacer. Alors qu’il faut normalement plusieurs années de pratique pour avoir ce poste, Bob est engagé comme directeur de croisières et parcourt le monde pendant treize ans sur treize bateaux (pour Princess Cruises, Royal Viking Line, Carras Line et Costa Line), en faisant deux tours du monde et en visitant cent six pays, tout en continuant à chanter sur les bateaux. « Dans ma carrière, l’argent ne m’a jamais intéressé, l’important était de voyager. Je ne demandais pas quel était mon salaire je demandais « où on va ? » ».
La chose la plus importante de sa vie pendant cette période est l'adoption d'un orphelin mexicain qui est légalement aveugle, mais qui voit suffisamment bien d'un oeil pour pouvoir voyager avec lui dans quatre-vingt six pays. Bob est le premier américain non-marié et vivant seul à recevoir la permission du gouvernement mexicain d'adopter un orphelin de ce pays. Après avoir fait beaucoup de croisières ensemble, Bob prend sa retraite à l'âge de cinquante et un ans pour élever son fils. Celui-ci est maintenant marié, parle les cinq langues parlées par son père, joue du piano et a une ceinture noire en karaté qui lui permet d'enseigner à une classe de trente-cinq élèves à l'Institut Braille.

A sa retraite de directeur de croisières, un directeur musical avec qui Bob avait travaillé pour Disney à Hollywood le convoque pour une séance d’enregistrement. « C’était un gros groupe, vingt-quatre chanteurs. Je n’avais pas chanté depuis des années, même dans des églises ou à Las Vegas. J’étais avec deux autres premiers ténors, tout se passait bien et tout à coup je commençais à perdre mes notes aigues, je commençais à avoir mal à la gorge, je ne savais pas si c’était à cause du vieillissement de ma voix, du manque d’entraînement ou des tic tac que j’avais mangés avant le début de la séance. Je bougeais mes lèvres en faisant semblant de chanter sur les notes aigues mais je me sentais bizarre, donc j’ai vu le chef, je lui ai dit que je perdais mes aigus. Peut-être que j’aurais dû rien dire, il ne l’aurait jamais su car nous étions très bien – ce sont les seconds ténors à qui il a fait refaire des choses après la séance- mais c’était honnête. »

video
Sheila : Sheila la la (1969)
(Choeur: Bob Smart, Jean Stout, Claude Germain, Alice Herald, Anne Germain et Françoise Walle)

Pendant notre conversation, mon amie Anne Germain (qui nous a malheureusement quittés depuis) me téléphone sur mon portable. Je décroche et lui dis que je suis en train de parler à Bob sur l’autre ligne. J’ai l’idée de les faire converser tous les deux alors qu’ils ne s’étaient pas parlés depuis quarante ans, haut-parleur de mon portable contre haut-parleur de mon fixe, ce qui donne une scène à la fois surréaliste et émouvante. Anne témoigne : « Bob, tu es l’une des personnes les plus droites et honnêtes que j’aie connues dans ce métier. Je me souviendrai toujours quand en tournée aux Etats-Unis avec les Swingle Singers tu nous avais amenés à Disneyland, tu t’étais occupé de nous comme un frère. »

Le mot de la fin revient à Bob : « J'ai eu une vie merveilleuse, et les années à Paris ont été fantastiques, grâce à mes amis fidèles et surtout à Jean-Claude Briodin, qui m'a donné ma carrière en France. J'adore la France et les Français. Vive la France! Et merci à toi pour cette interview qui a été la plus agréable de ma vie grâce à ta gentillesse, ton efficacité et ta patience.»


video
Les Double Six : Rat Race (1964)

Suivez toute l'actualité de "Dans l'ombre des studios" en cliquant sur "j'aime" sur la page Facebook.