lundi 31 mars 2014

Philippe Dumat : Mémoires d'un inconnu (Partie 2/7)

Une fois par semaine, retrouvez sur Dans l'ombre des studios un nouvel épisode des souvenirs de jeunesse du comédien Philippe Dumat...





Souvent je m’isolais dans la réserve du magasin sous prétexte de surveiller mon service « Réparations » et, monté sur une table, face à une glace, je déclamais ou chantais. Un jour, à la fin d’une très belle envolée lyrique, mon regard se posa sur le gérant qui me dévisageait. J’aurais aimé que la terre entière s’ouvre sous ma table :

« -Qu’est-ce ce que tu fais là mon petit ?

-Bah ! Je chantonne, Monsieur Bénier…

-Tu n’es pas à l’Opéra, tu sais. Allez, retourne en ligne. »

                Cette expression, toute militaire, m’affectait au front de la porte d’entrée. Vous avez ainsi une idée du train-train quotidien vécu par le roi du chausse-pied. Sitôt le magasin fermé, je rentrais par le métro car il n’était pas question de traînasser. Les rares fois où je fus en retard, je retrouvais Maman en larmes, dans la loge de la concierge : 

« Monstre ! Tu me feras mourir, tu sais la bile que je me fais avec toutes ces rafles… »

                Nous étions maintenant en 1942. J’avais fait mon entrée à l’Opéra-Comique où, moyennant un cachet de 11 francs, j’arrondissais mes petits mois en figurant très intelligemment dans Carmen.

 Après avoir été un banderillero dans le défilé final (Maman vint un jour au spectacle et s’écria à l’adresse de mon frère « Oh ! Regarde, le voilà, c’est le 4ème à droite ! » suivi d’un fou rire…) j’héritais de l’emploi de dragon, avec costume personnel et clairon sous le bras. J’ai servi Bizet plus de cinquante fois. Mon frère prit la relève, où sa charmante voix de garçonnet lui permit de chanter dans Carmen, La Bohème, Louise, Werther ou Manon.

               

La chronologie de ce récit m’oblige à ouvrir des parenthèses qui cernent mieux le sujet traité. Parmi les amis de mon âge les plus proches de moi se trouvait un camarade d’enfance qui décida, un certain jour, de me confier son secret et de m’y associer.

« -Tu es pour ou contre les Boches ?

-Je suis contre évidemment, tu le sais bien.

-D’accord. Alors tu souhaites qu’ils perdent la guerre ?

-Ben ! Tu parles !

-Tu te doutes bien que les alliés débarqueront un jour, seulement, faut les aider à préparer le terrain. T’es partant ?

-Je pense bien, mais comment faire ?

-Figure-toi qu’il y a des réseaux de résistance qui s’organisent. Tu me jures que tu ne diras rien ?

-Parole d’honneur !

-Je suis dans le coup depuis quelques semaines et si tu veux, je te présente à un pote qui est au-dessus de moi. Tu connaîtras que lui et moi… et c’est pareil pour tout le monde. Comme ça, si on se fait piquer, on ne peut pas balancer beaucoup de noms.

-Ah oui, je comprends, mais en quoi consistera le boulot, parce que je suis assez limité en liberté, entre le magasin et les angoisses maternelles.

-On verra ça avec Gérard. »

                Rendez-vous ayant été pris avec Gérard K. je rencontrais ce dernier avant de devenir son ami pour une trop courte période. Il fut en effet porté disparu à la libération de Paris et son corps n’a jamais été retrouvé. Tout petit bonhomme aux grosses lunettes, âgé de 16 ans, Gérard était le fils d’un gros orfèvre-joaillier. Son idéal était un communisme d’une grande pureté. Combien de fois a-t-il partagé avec moi un paquet de cigarettes ou un billet de 100 francs, en sachant que mes gains n’aidaient même pas ma mère. Pour le reste, nos conversations tenaient parfois du délire onirique ou de la gaminerie risible. Ainsi, lorsqu’il me dit :

« -A la Libération, nous serons au moins lieutenant ou capitaine et nous serons responsables du nettoyage et de l’ordre dans des quartiers (ce qui me semblait à peine extravagant). En attendant il s’agira, par exemple, de faire sauter des trains.

-Ca me sera difficile, répliquais-je, comment veux-tu que je m’absente, avec Maman ?

-D’accord. Alors tu abattras de temps en temps un allemand dans la rue.

-Moi, je trouve ça inutile pour abréger la guerre d’autant que je supporterai mal de voir fusiller 50 otages le lendemain.

-Bon, d’accord. Tu es soutien de famille, ton cas est un peu différent. Tu te borneras à porter des messages ou à livrer des armes. »

                Je ne pouvais me contenter d’opposer des dénégations à toute proposition, bien conscient du fait qu’un héros n’est pas celui qui reste les bras en croix. Il m’est donc arrivé de porter quelques messages avec des airs de conspirateur et nanti d’un mot de passe qui variait selon les missions. Un jour, j’eus un travail délicat à exécuter : muni d’un bulletin de consigne, je me rendis dans une grande gare parisienne afin d’y retirer une valise. Je savais que de quart d’heure en quart d’heure un membre du réseau faisait de même. Chaque valise contenait des mitraillettes qu’il importait de livrer dans un garage truffé de cachettes. Lorsque vous n’ignorez pas les rafles constantes ou les contrôles qui s’opèrent dans les rues et les gares ou les couloirs de métro, le fait de trimballer des armes a quelque chose d’angoissant. Se faire prendre signifiait probablement la mort. J’effectuais donc mon transport avec la pénible impression que tout le monde me regardait et que le contenu de ma valise était affiché sur mon visage inquiet. Enfin, tout se passa bien.



                Et je continuais à vendre mes chaussures. Chaque mois, nous recevions de la marchandise à semelles de cuir, que nous étions autorisés à réserver aux « bons clients », aux habitués ou à nos familles. Dans la mesure où ces derniers disposaient d’un bon d’achat en bonne et due forme. Je dois confesser qu’à l’instar de mes collègues je considérais comme « bon client » celui qui avait la délicatesse de m’offrir un bon pourboire : un kilo de beurre ou quelques paquets de cigarettes, en échange d’une paire de chaussures tout cuir. Je précise également que ladite paire de chaussures était fabriquée dans un similicuir et qu’aujourd’hui vous la refuseriez si l’on vous en faisait cadeau.

                Bien entendu, le premier client qui m’offrit un kilo de beurre fut chaussé par moi, mais ne revint jamais m’apporter cette denrée rare. A dater de ce moment, je promis aux amateurs de leur trouver pour le lendemain une marchandise à leur taille. Ainsi, le postulant revenait le jour-dit, sans avoir l’excuse d’avoir oublié sa promesse. C’est ainsi qu’un brave paysan fit irruption dans le magasin portant à bout de bras un linge sanguinolent et hurla à mon intention « V’là l’lapin ! ». Aussi rouge que le torchon, j’entraînais mon quidam dans l’arrière-boutique, tandis que le personnel riait sous cape. Un moment de honte est vite passé, lorsqu’on n’a pas les moyens de mettre le marché noir au service d’un bel appétit inassouvi. Mon tout petit trafic, non répréhensible, avait le mérite de faire plaisir au client autant qu’à moi.



                A la fin de l’automne 42, je fus muté à la succursale qui est sise à l’angle de la rue Daunou et du boulevard des Capucines. J’eus de la peine en quittant le gentil M. Bénier, qui me subissait depuis trois ans. D’autant que j’avais déjà eu le chagrin de perdre mon grand-père au mois de mai. Ma nouvelle boîte était, à l’époque, assez sombre et sinistre en tant que cadre et la discipline y était rigoureuse. Le gérant était un grand ami de mes parents et il m’avait vu naître. Ma déception n’en fut plus que vive. Désireux de « faire de moi ce que mon grand-père avait fait de lui », il me traita très durement. Dans les rares moments de détente, il me tutoyait et m’appelait Philippe (ce que je dis est idiot, car il ne pouvait pas m’appeler Ernest). Le reste du temps j’étais le vendeur 33 sur qui pleuvaient les remontrances, les vexations, les quolibets.

« Vous n’avez rien à faire, le 33 ? », « Vous avez aligné la vitrine ? », « Vous avez épousseté les « tambours » ? Et les étiquettes ? Et les dépareillés ? » (Tout ça parce que j’avais un jour vendu à un client une paire de godasses dont le pied droit était du 41 et le gauche du 43. J’avais alors glissé un « errare humanum est » qui avait déplu). Je n’avais guère le droit de me chauffer les mains autour du poêle unique et insuffisant où les vendeuses étaient agglutinées et je devais au factionnaire, derrière la porte d’entrée, invitant les clients à repasser dans quelques jours et profitant à chaque fois d’une bonne bouffée d’air froid. Je me souviens d’un après-midi où j’avais eu le malheur de m’appuyer sur une petite table, en l’absence de tout client et où le gérant survint pour m’accabler :

« -C’est une tenue, dans un magasin ? Vous n’avez rien à faire d’autre ?

-Non Monsieur, le peu de marchandise en rayon est vérifié, étiqueté et bien rangé.

-Eh bien moi, à votre âge, je n’étais jamais inoccupé. Au besoin je ramassais des papiers par terre pour prouver à mon chef ma bonne volonté. »

                Cette belle leçon ne fut pas perdue et dans les cinq minutes qui suivirent, apercevant mon gérant qui arrivait du fond du magasin je prenais un papier qui était bien rangé, le froissais avec empressement et le jetais ostensiblement devant ses pieds, tout en me précipitant pour le ramasser. L’impudence de mon geste m’attira une bordée d’injures :

« Vous vous foutez de moi ? Vous n’êtes qu’un crétin ! Et vous vous engagez dans la vie du pied gauche ! »

                Cette réflexion me surprit et je rétorquai qu’il fallait bien partir d’un pied ou de l’autre. Là-dessus, un tutoiement moralisateur succéda à l’orage :

« -Tu n’es pas bête, tu n’es pas méchant, tu n’es pas paresseux, mais tu ne fais pas ton métier avec plaisir.

-Ca, c’est probable, surtout si on m’en dégoute.

-Qu’est-ce que tu as envie de faire, alors ?

-J’aimerais bien être acteur.

-Eh bien, va te présenter au cirque !

-J’ai dit que je voulais être acteur de théâtre, bien que le cirque n’a rien de déshonorant. »

                Là-dessus, mon mentor appela son assistante et le chef du rayon des femmes (cette dernière baptisée par moi « Poisson-chat » en raison du système pileux qui foisonnait sous son nez et au menton). « Mesdames, chaque jour entre 2h et 2h30 je vous autorise à envoyer Monsieur Dumat faire du cerceau sur le boulevard des Capucines ».

                Gloussement de ces dames et haussement de mes épaules ponctuèrent ce joli moment d’humour.

« Ca ne vous plaît pas, vendeur 33 ? Disparaissez dans la réserve et que je ne vous revoie plus de la journée. ».  Il n’eut pas besoin de me le dire deux fois. Ravi de l’aubaine je disparus au sous-sol pour en griller une. Ma retraite fut brève et après avoir refusé plusieurs fois de regagner le magasin, Poisson-chat en référa au directeur, seul habilité à lever la punition. Ce dernier descendit en trombe :

« Vendeur 33, je vous donne l’ordre de remonter en ligne ! »

                Eteignant ma cigarette et claquant les talons, j’obtempérai en exécutant un salut militaire :

« Si c’est un ordre, mon lieutenant, je regagne le front ! »

                Ce petit récit avait pour but de décrire l’ambiance de rêve dans laquelle je vivais. On comprendra donc l’émotion qui fut la mienne lorsqu'après six mois de ce régime je fus appelé paternellement par mon gérant :

« Mon petit Philippe, je voulais te dire que le premier vendeur étant, comme tu sais, parti pour l’Allemagne au titre du travail obligatoire, ton nom est maintenant en tête de liste pour la même raison. Il est impossible de te camoufler, car il y a des contrôles réguliers. Je suppose que ça ne t’excite pas d’aller là-bas, alors si tu trouves une possibilité de te planquer, dis-toi bien que ta place sera conservée chez nous. »

                C’était alors un de nos problèmes, à nous qui venions d’avoir 18 ans et la contestation était malaisée. Ayant fait part à Maman de cette situation et n’ayant, bien sûr, aucun goût pour le STO j’en rajoutais un peu dans le côté « Tu ne veux pas que ton petit garçon aille en Allemagne ? »

Car je voyais traîtreusement dans ce malheur en puissance le prétexte inespéré de faire autre chose. De fait, Maman battit le rappel de ses relations et un ami charmant, M. Joseph, qui était affilié à une grosse entreprise travaillant au « mur de l’Atlantique » proposa de me caser temporairement à La Pallice. Fait surprenant, cet ami était de confession israélite et il ne tarda pas à être arrêté par la suite. On ne le revit jamais.

               

C’est ainsi qu’au début d’avril 43, je quittais sans tristesse une profession dans laquelle j’avais égrainé trois ans et demi. Un peu inquiet de mon futur emploi, on m’avait rassuré : je ne manierai pas la pelle ou la pioche. Mon travail (officiellement celui d’un « pointeau ») devait consister à surveiller les ouvriers, à vérifier leur présence sur les chantiers, etc. Bref, j’appartenais aux cadres et maîtrise et mon salaire mensuel était de 5000 francs logé et nourri. Le Pactole ! J’arrivai donc à La Pallice, via La Rochelle, où m’attendaient deux mois de souvenirs peu enviables.

                Le premier contact avec mes nouveaux collègues (l’ingénieur qui dirigeait le chantier et deux bureaucrates) fut cordial. On me fit visiter les locaux : quelques bureaux, un grand réfectoire avec cuisine, le tout attenant aux baraquements dans lesquels logeaient sur des lits superposés la centaine d’ouvriers affectés aux trois chantiers de la firme. Je fis aussi connaissance avec ma chambre, située tout près de là, dans la maison réquisitionnée d’un pêcheur : une petite table, un tabouret en bois, un lit de même (avec paillasse et couvertures en laine noire en guise de draps !). Le tout était du sigle : O.T. (Organisation Todt). Une pauvre ampoule pendait au plafond, éclairant un local désespérément peinturluré de chaux blanche. Je fus très vite « mis au parfum » par l’ingénieur :

« -C’est là que vous couchez. Bien entendu, la nuit, vous êtes seul responsable du dortoir et de ses occupants. S’il y a une bagarre quelconque…

-Ah bon, ils se bagarrent entre ouvriers ?

-De préférence en fin de semaine, lorsque la paie leur a permis de se procurer du vin à a cantine. Donc, dans ce cas, vous téléphonez à la Feldgendarmerie qui rétablit l’ordre.

-Je dois appeler les Allemands ?

-Rassurez-vous, ce n’est pas grave. Personne ici n’aime les Boches mais ce sont les ordres. De toute façon, vous n’avez pas à faire à la crème des travailleurs. Il y a des anciens dockers de Rouen, des Nord-Africains, des anciens légionnaires et deux bagnards de l’île de Ré. Ils sont comme nous, ils cherchent à gagner leur croûte en France avec la seule différence qu’en tant de paix ils ne seraient pas plus compétents dans le boulot. Avec les frisés, il faut au moins faire semblant de travailler parce qu’ils ont facilement le mot « sabotage » à la bouche. Pour ce qui est des trois blockhaus que nous construisons au ralenti à Loumeau-Laurière et dans les jardins du casino de La Rochelle, ils ne seront pas bien gênants, car je vois mal un débarquement possible dans le secteur.

- A part ça, M. Chaulvy (je crois bien me rappeler son nom) quelle sera mon activité ? Parce que je n’y connais rien dans ce métier !

-Je sais, M. Joseph m’a exposé votre situation, mon petit. En résumé, à 5h30 vous réveillez les ouvriers (l’heure déjà me plaisait bien !). Ceux qui refusent de se lever, sauf les malades dont vous prenez les noms, 25 francs d’amende.

-C’est le geôlier ou l’adjudant, en somme !

-Pas tout à fait. Je sais bien que ce n’est pas passionnant, mais vous devez tout de suite vous faire respecter.

-J’ai 18 ans, Monsieur, et je ne me vois pas me colletant avec les légionnaires, bagnards et autres enfants de chœur.

-Il ne s’agit pas de ça, et puis il y a les chefs d’équipe et le chef de chantier qui sont des gars très bien. Ensuite entre 6h30 et 7h petit déjeuner. Après quoi, vous allez vous balader sur les chantiers où vous pointez les présents et collez des amendes à ceux qui se tournent les pouces beaucoup trop ostensiblement. Il fait beau, c’est agréable, vous trouverez toujours un camion chargé de coffrages feraille ou de ciment qui se rend sur les chantiers. Les chauffeurs sont payés au voyage et votre signature sur leur carte attestera d’un voyage. Vous pouvez monter dans un camion à vide, le conducteur sera ravi de vous emmener, moyennant un autographe. A midi, déjeuner. Vous verrez, c’est copieux. L’après-midi, même topo que le matin et dîner à 19h. Vous avez droit à un dimanche après-midi sur deux pour aller rigoler un peu à La Rochelle, c’est à 5 km. Evidemment le soir ce sera moins drôle pour vous parce que nous tous nous logeons à La Rochelle. Vous habitez chez ce pêcheur, l’un des rares civils qui n’aient pas été évacués. C’est un très brave type et vous écouterez discrètement la radio anglaise avec lui, ça vous distraira.

-Si j’ai bien compris, nous sommes aux premières loges du « Mur de l’Atlantique » ?

-Ah ça, oui. Nos bâtiments sont à 100 mètres de la base sous-marine allemande.

-L’immense bloc de béton, c’est ça ?

-Oui. Et 9 mètres d’épaisseur protègent les alvéoles pour sous marins.

-Ca n’a jamais été bombardé ? hasardais-je…

-Non. D’ailleurs il y faudrait le paquet pour effriter une telle masse, il n’y aurait plus rien autour que la base y serait toujours. En principe, il y a une alerte tous les soirs vers 11 heures. Les anglais viennent mouiller des mines, les allemands les draguent aussitôt et ça recommence. »

                On ne peut pas dire que toute cette diatribe m’ait plongé dans l’euphorie. Il ne me restait plus qu’à essayer de me comporter comme un homme, face à une nouvelle page de ce destin.



                Dès le premier soir, les sirènes déchirèrent le silence de la nuit. J’éteignis ma lumière, ouvris la fenêtre et contemplai le joli spectacle des dizaines de projecteurs scrutant le ciel. Peu après, le ronronnement de moteurs d’avions déclencha le tir furieux d’une D.C.A. toute proche. La maison tremblait sous le recul des pièces tirant en terre. Mon marin-pêcheur m’avait prévenu que tous les abris blindés étaient réservés aux seuls allemands et que le pare-éclats jouxtant la maison n’aurait en cas de chute de bombes que le désavantage de nous faire enterrer tout de suite. J’avais l’estomac un peu serré en songeant :

« Et si c’est maintenant qu’ils se décident de bombarder, même en visant à la perfection ils ne peuvent éviter de souffler les alentours. »

                Il est dit que l’on s’habitue à tout, c’est vrai. Les alertes quotidiennes me laissèrent indifférent, si ce n’est qu’elles me réveillaient et puis… malgré tout, la désagréable impression de se sentir impuissant et sans défense.

                Mon premier réveil matinal fut pénible, lui aussi. Entrant dans le dortoir des ouvriers, j’ouvris la lumière et frappai dans mes mains, alors qu’une âcre odeur de mâles sensibilisait mon odorat. Sans euphémisme, j’en pris plus avec le nez qu’avec des pincettes.

« Allez les gars, debout, c’est l’heure ! »

Un concert amical me répondit :

« Merde ! Va te faire foutre ! Petit c.., aux chiottes !

-Soyez gentils, quoi ! Vous savez bien que je ne veux pas coller des amendes. Ne me compliquez pas la tâche… »

Bref, toutes les ressources de ma belle autorité naturelle. Il y eut ce jour-là un malade, un Algérien, qui me dit : « J’ai mal au ventre ».

Je l’inscrivis sur le petit livre de croix-rouge. « Le Docteur passera te voir, mais j’espère que tu ne tires pas au flanc, sinon ça te coûtera des sous ».

                Première constatation positive, bien que terre à terre, le petit déjeuner de 6h30 combla mes vœux les plus optimistes. Pain, café, confiture, sucre à volonté, omelette et motte de beurre de 5 kgs sur la table. Tous les repas furent à l’avenant. Je puis dire que je me jetais sur la nourriture et trouvais tout délicieux même lorsque le cuisinier belge improvisait des macaronis au chocolat. Seul le vin était remplacé par du café noir. Et puis, n’était-ce pas toujours ça de pris à l’ennemi ?

                Ainsi les jours passèrent, animés et pourtant monotones. Je mangeais certes à ma faim, j’allais même me planquer dans la nature pour m’allonger au soleil, voire cueillir des petites huitres sur les rochers, mais il y avait le reste. Tous les matins, dès potron-minet, je réveillais mon monde avec le même succès. Plusieurs fois par jour, j’empruntais des camions et faisais irruption sur les chantiers, en prenant bien soin de me faire voir de loin. Cela ne servait pas toujours à grand-chose, tel ce jour où, débarquant devant un nord-africain nommé Art Kedache, je le vis immobile, le menton appuyé sur sa pelle.

« Alors, Art Kedache, tu ne travailles pas ? Quand tu me vois, fais au moins semblant. Tu sais bien que je serai obligé de te coller une heure en bas. Je reviens dans une heure, alors fais un effort. »

                Dix minutes plus tard, j’aperçus mon lascar occupé à rouler une cigarette. Plein de patience, je pris la peine de l’avertir pour la dernière fois de ma prochaine visite. Et ce fut pour le retrouver assis à terre. Tant de bêtise laisse pantois, tant de mauvaise volonté exaspère. J’avais souvent assisté, impuissant et révolté, à des rondes d’allemands en uniforme kaki de l’organisation Todt, armés de fouets, dont ils se servaient sur les ouvriers peu empressés, en leur lançant des injures. Personne ne répondait alors…

« -Art Kedache, tu te fous de moi ? Une heure en bas !

-J’t’y couperai la tête, à toi !

-D’accord ! Et on te la coupera après, comme ça nous serons quittes ! »

                Si je n’avais eu depuis, mille bonnes occasions d’apprécier les ouvriers, de tels comportements m’eussent fait prendre le prolétariat en grippe.

                Quelques jours plus tard, le même algérien m’offrit l’unique occasion que je redoutais. En pleine nuit, on me réveilla pour m’aviser d’une bagarre dans la chambrée. Art Kedache, pris de boisson, avait assommé, à coup de barre de fer, son chef d’équipe, un brave homme à cheveux blancs nommé Leveau. Habillé en hâte, j’entrais dans le dortoir, le cœur battant. Leveau était à terre, ensanglanté et plusieurs ouvriers ceinturaient le forcené. Il me fallut, sans fierté, téléphoner à la Feldgendarmerie pour signaler l’incident. Quelques minutes passèrent avant l’arrivée de l’ambulance et de deux mastodontes casqués, la poitrine barrée de la grosse plaque « Feldgendarmerie ». Ils emmenèrent l’arabe avec facilité. J’en étais malade mais Dieu merci, l’ensemble des camarades de la chambrée approuvèrent ma décision. Il y avait tout de même aussi le pauvre Leveau !

                Le lendemain, M. Chaulvy loua ma… présence d’esprit et je fus soulagé, quelques jours plus tard, en voyant revenir Art Kedache doux comme un mouton et souriant !

               

Pour une fois dans ma vie, j’avais tapissé les murs de ma chambre de photos de stars de cinéma, ceci afin d’égayer l’endroit. A 21h, j’écoutais avec les oreilles de la foi la radio de Londres, en compagnie de mon logeur. Le brouillage était intense et les allemands tout proches. Nous étions à peine discrets. Puis, j’écrivais chez moi des lettres interminables, ce qui me distrayait et réjouissait la famille. Ensuite, il y avait l’alerte, le sommeil et… la boucle était bouclée.

                Mon premier dimanche après-midi de repos me conduisit à La Rochelle. Ville charmante où je n’avais jamais mis les pieds et où, curieusement, j’eus l’impression de tout connaître. Le port et ses deux tours, la vieille horloge, les arcades, la Grand’Place. Je me dirigeais sans hésiter. Y avais-je vécu dans une vie antérieure ? Enfin, de la gaieté et de l’animation. De nombreux cafés offraient un orchestre. Je bus exagérément avant de me faire proprement racoler par une personne du sexe opposé qui me prit par le bras en me parlant allemand.

« -Nicht compris !

-Oh ! T’es pas allemand, répliqua-t-elle désolée. C’est vrai, t’as pas vraiment le type !

-Je suis sudète !

-Ah, c’est donc ça ! »

                Je sentis aussitôt sa totale incompréhension du Sudète, mais ne voulus point manquer l’occasion. Nous prîmes un verre, le temps de lui apprendre que j’étais en service à La Pallice.

« -Dans les sous-marins ?

-Non, juste à côté.

-J’ai fréquenté beaucoup de marins allemands, mais je ne les ai pas revus depuis un moment. Tu peux peut-être me donner des nouvelles ?

-Oui, sûrement.

-Viens avec moi, je te montrerai des photos et tu me diras si tu les connais. »

                Elle m’entraîna dans sa chambre d’hôtel et… sans but lucratif dois-je dire. C’était une pure germanophile. Elle me montra des photographies de petits marins avec béret et rubans noirs dans le cou. Je fus horrible !

« -Regarde Werner !

-Oh ! Werner, le pauvre, son sous-marin n’est pas rentré de mission.

-Oh ! Et Hans ?

-Hans ? Disparu lui aussi. Etc… etc… etc… »

                L’ayant plongée dans le désespoir avec ma rubrique nécrologique, nous nous consolâmes de cette dure épreuve… jusqu’à 4h du matin. Je réalisai alors qu’il me fallait réveiller mes gars à 5h30 et que je n’avais que mes jambes pour arpenter les 5 km. Les adieux furent brefs et je fonçais dans la nuit vers La Pallice, moitié courant et moitié marchant, présentant aux multiples patrouilles un « Ausweiss » qui ne me donnait aucunement le droit de circuler la nuit. Enfin, tout se termina bien et je fis, cet après-midi-là une sieste dans la nature qui laissa très peu de place aux visites de chantiers. 

(A suivre...)



(c) Philippe Dumat / Dans l'ombre des studios 


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