vendredi 29 août 2014

Philippe Dumat : Mémoires d'un inconnu (Partie 6/7)

Une fois par semaine, retrouvez sur Dans l'ombre des studios un nouvel épisode des souvenirs de jeunesse du comédien Philippe Dumat...



               
            Dès mon retour à Paris, je m’engage dans la brigade spéciale, sorte de petite troupe de choc de la « Défense passive » (Note de Dans l’ombre des studios : la brigade spéciale de la Défense Passive, sur laquelle les informations sont rares, est à ne surtout pas confondre avec les brigades spéciales, policiers d’élite spécialisés dans la traque aux résistants). Uniforme de toile, couleur marron, avec lettres dorées sur écusson noir : « B.S. » et casque français. Dès l’alerte, nous devions gagner notre P.C. de la rue Bayen. Discipline et salut militaire. Après le rassemblement, des camions venaient nous prendre pour nous diriger sur les lieux bombardés. Là, j’ai fait mon apprentissage de l’horreur en déblayant les ruines et ramassant morts et blessés. Les alertes étaient quasi-quotidiennes et nocturnes. Nous avions une sirène à deux pas de la maison et… je ne l’entendais pas. C’est beau d’être jeune. Maman me secouait et me disait (pleine de reproches) : « Va à tes déblaiements ! »
                Aussitôt levé et encore à moitié endormi, j’offrais le spectacle du monsieur à poil et casqué ! Je vais me permettre, pour la petite histoire, de conter par le menu les péripéties de ce que fut mon premier déblaiement. Rassemblés par la grâce de la sirène, en son P.C. de la rue Bayen, le groupe « Ternes » de la Brigade Spéciale (4 sections de 12 hommes chacune) est dirigé par camions sur les lieux du bombardement en cours, c’est-à-dire à Gennevilliers. Là, des avions anglais ont pilonné des dépôts de carburant et un atelier allemand de réparations pour leurs chars et camions. L’objectif est en bordure de la Seine et il faut reconnaître que l’attaque a été aussi précise que faire se peut, eu égard à la proximité d’habitations civiles non évacuées. Notre mission consiste en priorité à sauver un maximum de vies françaises : gens bloqués dans leurs caves ou blessés à secourir. A défaut, ramasser les morts.
                Arrivés sur les lieux au moment où sonne la fin de l’alerte, le spectacle est impressionnant. D’immenses lueurs en provenance des cuves à essence en flammes et des ateliers allemands s’élèvent dans la nuit claire. Première vision terrible que celle d’un parachutiste anglais (dont l’avion a dû être abattu) et qui descend lentement et inexorablement vers le brasier. Soudain, la chaleur désintègre littéralement la corolle de soie et l’homme tombe, comme une pierre, au cœur de l’incendie. Les pompiers français sont déjà sur place, tentant de protéger un gazomètre tout proche, tandis que le feu attaque de temps à autre une nouvelle cuve de carburant. Mon cœur bat fort en parvenant sur le chantier qui nous est assigné : un groupe de quelques maisons détruites.
                Nantis de pelles, pioches, lampes de secours et brancards, nous fouillons les ruines, mais en vain. Ou bien les locataires avaient pu se mettre à l’abri, ou nous avons été précédés par d’autres sauveteurs. Je me dirige alors, avec quelques camarades, vers un autre lieu et soudain j’aperçois dans le fond d’un énorme entonnoir de bombe, deux cadavres d’allemands. Ce furent donc les deux premiers que je vis, le spectacle me fascinait, me glaçait et me donnait envie de fuir. L’un des deux retenait ses tripes à deux mains, tandis que sa jambe droite était littéralement dévissée sur elle-même. Le second avait la tête ouverte en deux parties parfaitement égales et l’on avait l’impression de deux profils qui se regardaient nez à nez. Mon chef de section ordonna à quatre hommes (dont moi) de descendre ramasser les corps. Vert comme un sous-bois, ainsi que l’a si joliment défini Courteline, un camarade supplia notre supérieur :
« -Je ne peux pas y toucher, je vous demande pardon… La prochaine fois, je vous promets…
-D’accord. Contente-toi de regarder, mais il faudra t’y coller à la prochaine occasion parce que, si c’est pour regarder, tu peux rester chez toi ! »
                J’avais bien envie de l’imiter mais à quoi bon ? Autant se lancer tout de suite. Je me mis donc en devoir de descendre au cœur de l’excavation lorsqu’un officier allemand surgissant d’on ne sait où s’écria « Non Monsieur, pas toucher ! »
                Je l’aurais embrassé. Il est bien évident que les Fridolins attachaient peu d’importance à des cadavres inutiles, préoccupés qu’ils étaient de sauver en premier lieu leur matériel. C’est pourquoi nous assistions, médusés, au spectacle de soldats pilotant à toute vitesse des camions arrachés des hangars et dont l’arrière traînait des flammes. L’un de mes camarades fut interpellé par un officier nazi :
« -Fous, zortir camion.
-J’sais pas conduire et puis c’est pas mon boulot.
-Monzieur, fous zortir camion. »
                Le ton était menaçant et un révolver sortit pour ponctuer l’injonction. J’imaginais l’incident m’arrivant à moi, qui ne savait réellement pas conduire. Avec un courage remarquable, notre camarade (qui lui, savait conduire) entra dans la fournaise, sortit au volant d’un camion et précipita celui-ci dans un énorme trou de bombe. S’extrayant indemne du véhicule renversé, il se présenta devant l’allemand, levant les bras dans un geste de fatalité :
« Et voilà ! J’vous avais prévenu, j’sais pas conduire ! »
                Blême de rage, son interlocuteur s’en tint là, Dieu merci !
Revenant alors sur mes pas, mon pied droit dérapa légèrement. La voix d’un copain me parvint aussitôt :
« Fais gaffe, Dumat, tu marches sur un intestin ! »
                Il fallait bien me rendre à l’évidence, c’était vrai. Non loin de là, mon regard tomba sur une autre vision cauchemardesque : un pied, revêtu d’une chaussette bleue sortait du sol. Visiblement un malheureux était enterré à cet endroit. Gisait-il verticalement ou horizontalement ? Je m’accroupis pour gratter délicatement le sol tout autour du membre et me retrouvai, tout bêtement, avec le pied dans ma main gantée de cuir. (Je précise que ma mère m’avait fermement recommandé de porter mes gants pour « ces sales besognes »… et que je ne songeais même pas à les ôter pour déguster le sandwiche que la camionnette du « Secours National » nous apportait sur les chantiers. Il est des circonstances où le manque d’hygiène n’a que peu d’importance ! )
                Il fallait se rendre à l’évidence : le tableau de chasse de ma section se limitait à un pied et à des intestins ! Posant les pauvres reliques sur un brancard, nous emportâmes le tout, après l’avoir dissimulé sous une couverture, en direction d’une église toute proche qui avait été transformée en morgue. Un camarade m’aidait au transport de la civière et en quittant la zone bombardée, nous passâmes au milieu d’un groupe important de civils attristés qui guettaient le résultat de nos recherches. En effet, les gens s’inquiétaient du sort de tel ou tel voisin, dont on n’avait pas de nouvelles. Chacun sait bien que les circonstances les plus tragiques engendrent souvent des éclats de rire irrépressibles. Il me revient à l’esprit, à ce propos, deux incidents survenus lors des obsèques de mon grand-père à St Pierre de Neuilly.
                Dieu m’est témoin que j’avais du chagrin. Au moment des condoléances et au milieu d’un interminable défilé, un monsieur s’informa auprès de mon grand-oncle recteur : Où était Gérard ? Transmis de bouche à oreille jusqu’à moi, ce prénom inconnu de nous tous revint à l’oncle François qui répondit, en roulant superbement les R :
« Il n’a pas dû pouvoirr venirr ! »
                La surprise s’inscrivit sur le visage du monsieur :
«- Le fils du défunt ?
-Oh, vous faites erreurr, nous enterrrons Monsieur Dumas, qui n’a jamais eu que trrois filles ! »
                Eh bien, j’ai vu s’éloigner ce pauvre homme, qui venait d’assister à une messe, après s’être trompé d’enterrement, en réprimant difficilement mon hilarité. Pas de chance, le mari d’une vieille amie de ma grand-mère a suivi presque aussitôt. Il s’est présenté à chacun des membres de la famille, en ces termes :
« Je suis Monsieur Croton, le mari de Madame Croton, qui n’a pas pu venir parce qu’elle était au lit. »
                Cette phrase, répétée vingt fois, devint insupportable ! Et, lorsqu’au cimetière où il avait suivi (ne reconnaissant personne et ne voulant oublier quiconque) il me répéta : « Je suis Monsieur Croton, le mari de Madame Croton, qui n’a pas pu venir parce qu’elle était au lit. » je suis carrément allé pouffer dans un coin et je n’étais pas le seul !
                Cette parenthèse me ramène au brancard auquel nous étions attelés. Sur notre passage des femmes se signaient et des hommes se découvraient. C’est alors qu’une voix bouleversée murmura « Oh ! Le malheureux a dû être écrasé ! »
                Sachant ce que nous transportions, je dus me mordre les lèvres au sang pour ne pas avoir l’air d’un monstre. Parvenus dans l’église, nous y fûmes accueillis par une infirmière fort affairée et qui se conduisait en maîtresse de maison, en train de faire des mondanités. Je la revois très bien avec sa blouse blanche et ses gants de caoutchouc.
« -Qu’est-ce que vous m’apportez, Messieurs ?
-Oh, des restes, Madame. »
                Elle souleva la couverture : « Ah oui, en effet… Ah oui… Attendez… Voyons… A qui est-ce, ça ? Venez avec moi. »
                Et nous la suivîmes dans une crypte en sous-sol aménagée en chapelle ardente. Là, à la seule lueur de quelques cierges, une vingtaine de formes allongées sous des draps meublaient cette salle froide et nue. Le spectacle était poignant. Fort à son aise, l’infirmière soulevait les linceuls les uns après les autres, nous imposant la vision de femmes, d’enfants, d’hommes figés dans la mort.
« Non, c’est pas ça… Là non plus… Non, attendez… »
                En découvrant l’avant-dernier corps, elle ne put réprimer un cri de triomphe : « Ca y est ! »
Spectacle hallucinant d’un malheureux homme, littéralement coupé en morceaux et dont la tête, les bras, les jambes avaient été patiemment remis à leur place par l’infirmière, à l’aide de petits morceaux de fil de fer. Elle était fière de son puzzle ainsi reconstitué.
« Vous comprenez, il faut qu’il soit présentable à la famille ! »
                De fait, le corps n’était plus amputé que d’un pied et celui que nous voyions était recouvert d’une chaussette bleue qui dissipait tout doute. La sinistre besogneuse disposa le membre manquant à l’extrémité inférieure gauche et s’empara, dans ses mains gantées, de l’intestin qui fut présentement remis à sa place.
« Et voilà, dit-elle avec un soupir sadico-satisfait, il est complet ! »
                Nous ne nous sommes pas fait prier pour quitter cet endroit de cauchemar. Revenant vers la fournaise au moment où un capitaine des pompiers demandait des volontaires pour porter, vers le cœur de l’incendie, des rallonges de tuyaux, je me désignais à lui. Dix minutes plus tard, je maudissais ma décision en ployant sous le faix d’un lourd paquet de tuyau en toile, replié en accordéon sur mon épaule. Les lances d’incendie prenaient leur source à un bateau-pompe amarré depuis peu le long du quai. Il s’agissait de trimballer ledit tuyau vers le danger et à travers un terrain parsemé de trous de bombes. Fidèle à mon habitude qui est de faire pour le mieux lorsqu’on compte sur moi, je me hâtais en titubant vers les cuves à essence qui s’embrasaient avec régularité les unes après les autres, tandis que les pompiers arrosaient avec méthode… vous allez le voir ! Soudain, je trouve sur ma route le capitaine des pompiers. Il me fait signe, avec ses deux mains, de ralentir :
« -Où cours-tu comme ça, mon petit gars ?
-Ben, je porte un tuyau, comme vous l’avez demandé !
-D’accord, mais il n’y a pas de panique !
-Ah bon, pourtant ça brûle pas mal !
-Oui, mais qu’est-ce qui brûle ?
-Ben… des dépôts d’essence !
-A qui elle est, cette essence ?
-Aux Allemands !
-Alors !!! Plus ça brûle mieux c’est, non ?
-Ah ben oui… Evidemment ! »
Je m’en voulais, pauvre imbécile, de n’avoir pas réalisé cela tout de suite…
« Tu comprends, mon petit, le fait d’arroser avec vigueur ça étale le feu, et plus ça s’étale, plus ça brûle. T’as saisi ? »
J’étais rayonnant d’admiration et de joie.
« -Compris, mon capitaine. »
                Le sauve-qui-peut général n’a pas tardé car les flammes commençaient à lécher le gazomètre et son explosion n’était plus évitable. Tout le monde se mit à l’abri et une violente déflagration déchira la nuit déjà embrasée. La multitude des petits débris projets alentour fut sans suite fâcheuse pour les personnes présentes.
                Voilà donc le récit d’un déblaiement. Je n’en ai parlé que parce qu’il fut le premier. J’ai participé par la suite à de nombreux autres sur lesquels je ne m’appesantirai pas. Ils furent fertiles en horreur et je n’y vois pas place pour l’humour, fut-il le plus noir !

                Sur le plan artistique, le théâtre est au point mort. Pour gagner ma vie j’entre à Chaillot où de nombreux comédiens en mal d’engagement trouvent un salaire honorable en figurant dans les tragédies à grand spectacle, montées par Pierre Aldebert, sur la scène ou les marches du Palais de Chaillot. Ainsi, entre juillet et novembre, on peut m’apercevoir (en cherchant bien et épisodiquement) dans Horace ou Le Cid, ce qui m’aide pécuniairement après mon arrêt de travail forcé. Je fais aussi quelques cachets avec Max Noiset (et le répertoire sacro-saint des mélos) dans plusieurs salles paroissiales ou municipales parisiennes. Je me produis donc : 47 rue Klock, 98 rue Martre, 21 rue de la Tombe-Issoire, 15 rue du Retrait, 48 rue Planque, 21 rue de Jussieu, 13 rue Fagon, 11 place du cardinal Ammette, rue Lacoste et rue du Rendez-vous… liste que je donne complètement car je la trouve, pour la capitale, à l’image des itinéraires de province.
                Au milieu de ce fatras, un grand événement s’est déroulé : la Libération de Paris en août 44. J’ai eu aussi la chance d’y participer, le plus bénévolement du monde avec la Brigade Spéciale de la Défense Passive qui était devenue pour la circonstance de « passive » à « active ». Notre chef, Couillard, avait proposé aux quelques 300 hommes de la B.S. de poursuivre une œuvre « française » en devenant des combattants et un grand pas général en avant avait répondu à son appel. Hélas ! Seul un quart des effectifs pouvait recevoir un fusil et le tirage au sort n’avait pas désigné mon groupe. Tous ceux qui pleuraient après une arme furent priés, en attendant, d’endosser une blouse blanche et de peindre, de la même couleur, leur casque en l’agrémentant d’une croix rouge.
                Ces quelques jours de folie joyeuse, passés dans l’euphorie du danger accepté, méritent une halte, car ils font partie de ces moments qui marquent une vie et une époque. Paris avait senti sa proche libération et s’agitait comme le couvercle d’une marmite qui n’en peut plus de bouillir. La résistance avait commencé prématurément l’action directe, avec le risque que pouvait comporter tout retard de l’avance alliée. Les Allemands étaient là, bien que moins voyants, dans de nombreux quartiers et personne alors ne connaissait le risque encouru par certains ponts et monuments si l’ordre destructeur de Hitler avait été exécuté. Le ravitaillement s’amenuisait encore ; le gaz et l’électricité manquaient presque totalement. Un soir, mon frère et moi avions sorti nos masques à gaz, beaucoup pour faire rire notre mère et un peu pour lutter contre la fumée qui se dégageait d’un petit réchaud à papier sur lequel nous avions décidé de faire cuire quelques haricots blancs charançonnés. Vous imaginez le nombre de boulettes de papier qu’il nous a fallu enfourner dans l’ustensile, avant de venir à bout de ce cadeau empoisonné !... et pourtant bienvenu.
                Ayant passé outre à toutes les adjurations (ou objurgations ?) maternelles, je quitte la maison très tôt le matin de ma première prise de service en qualité d’infirmer-brancardier-secouriste. Mon entrain était aussi admirable que mon inaptitude. Revêtu d’une blouse blanche, coiffé du casque blanc à croix rouge sur le devant, je remonte la rue des Acacias quasi-déserte, en sifflotant. Notre P.C. était tout proche ; un garage évacué par l’occupant, avenue de la Grande Armée. Le matériel de secours était rudimentaire ; l’instrument de travail consistait en une camionnette à gazogène réquisitionnée et hâtivement peinturlurée de croix rouges. Seule la bonne volonté était à la hauteur de la situation. Parvenu à quelques mètres du haut de ma rue, j’aperçois une tête casquée de vert et le canon d’un fusil, le tout faisant « coucou » vers moi. Moment désagréable pendant lequel j’ai rapidement décidé de ne pas interrompre mon pas et mon sifflet allègres. Serrant les fesses je suis arrivé à la hauteur de l’allemand en lui lançant un jovial salut de la main. Après tout, j’étais déguisé en inoffensif homme en blanc et ma réaction n’avait rien de suspecte.
                Passant devant la boulangerie-pâtisserie qui faisait l’angle de l’avenue de la Grande Armée presqu’en face de notre poste de secours, j’aperçus une mitrailleuse lourde embossée dans la boutique, derrière des sacs de sable et servie par deux autres vert-de-gris. Après un bonjour des plus naturels aux embusqués, j’ai traversé l’avenue pour rallier ma base opérationnelle et ai franchi le dernier mètre avec la célérité d’un monsieur dont on a piqué l’arrière-train. Ouf ! Quelle trouille, messiers dames ! Et ça n’était pas la dernière, Dieu merci !

                J’ai passé ensuite 48 heures à sillonner le secteur, cramponné sur l’aile avant de la camionnette, en brandissant un drapeau à croix rouge. Nous étions de belles cibles, offertes au caprice d’un ennemi irritable ou trop nerveux (ce qui paraît admissible, lorsqu’on sait que chaque fenêtre, chaque porte cochère, chaque toit de Paris était susceptible de dissimuler un franc-tireur). En fait, tous ces risques pris par notre équipe ne profitaient qu’à des civils imprudents ou inutilement curieux blessés par des balles perdues, alors qu’ils auraient mieux fait de rester chez eux. J’ai vu des colonnes allemandes descendre assez rapidement vers la Porte Maillot et puis les mêmes colonnes revenir sur leurs pas après avoir constaté leur impossibilité de forcer l’étau qui se refermait sur la capitale. Avec l’arrivée des premiers soldats alliés nous avons quitté la tenue blanche et touché un fusil Mauser pris à l’ennemi. Lourd engin, dont le maniement m’était étranger, mais n’étions-nous pas en pleine période d’improvisation ?
                Je n’oublierai jamais le premier G.I. venant vers moi… Il mâchait placidement du chewing-gum et sa chemise grande ouverte laissait apercevoir un système pileux digne d’un orang-outan ! Nous nous sommes embrassés et avons écrit nos noms, lui sur mon brassard FFI et moi dans l’intérieur de son casque. Il m’a fait l’offrande spontanée d’un paquet de Lucky Strike et est reparti nonchalamment vers son destin… je l’espère vers l’Oklahoma.
                Il est d’autres choses que je n’oublierai pas non plus. Cet allemand, devenu franc-tireur par le simple troc de son uniforme contre des vêtements civils, qui a été lynché et littéralement dépiauté par les ongles de plusieurs dames hystériques. Véritable pantin désarticulé et sanguinolent, qu’il a fallu achever d’une balle charitable. Ce milicien, qui ressemblait à Hitler par la moustache et qui a été fusillé dans la cour de la Mairie par un peloton hétéroclite de résistants. Il n’avait certes pas volé son châtiment, après avoir jeté des grenades sur la foule depuis un toit voisin, mais lorsque vous voyez un homme mourir, les yeux ouverts et le corps au garde-à-vous, avec un ultime sourire de défi et après avoir refusé le secours d’un prêtre qui se trouvait là… vous ne pouvez réprimer un frisson dans le dos, en songeant à votre attitude éventuelle dans le cas où une erreur vous réserverait le même sort. Après le coup de grâce, l’un des sept exécutants traduisit le trouble général en déclarant :
« -Ah la vache ! Il a du cran, ce mec ! »
                Il y a eu aussi moi, montant sur un toit avec un camarade, oubliant, ou plus exactement ignorant alors le vertige auquel je suis sujet, pour tirer sur un milicien qui venait de défigurer une femme à coup de fusil alors qu’elle marchait dans la rue. Je revois également ce passage de prisonniers allemands, capturés au bois de Boulogne par la 2ème D.B. et qui remontaient l’avenue de la Grande Armée (ironie du sort !) entassés dans des camions ou des tractions-avant, lorsqu’ils étaient officiers. Les captifs, dont chaque véhicule était séparé du suivant par une jeep ou une automitrailleuse, traversaient une marée humaine déchaînée. Aussi verts que leur uniforme, les officiers de la Wehrmacht se bouchaient les oreilles pour ne pas entendre les insultes, tandis que les soldats se protégeaient le visage contre les bouteilles vides lancées sur eux. De l’un des camions un jeune allemand qui ne pouvait peut-être plus supporter cette épreuve, sauta brusquement au sol. Réaction insensée et sans issue. Tout près de moi, un américain épaula sa carabine et tira deux balles dans la tête du fugitif, cependant que plusieurs autres projectiles s’abattirent sur le camion d’où s’était échappé le désespéré. Avec un copain, nous récupérâmes deux blessés : un autrichien qui était frappé dans le dos et un allemand assez âgé, avec tibia cassé et plaie ouverte. Pour emmener ces deux hommes dans le poste de secours tout proche, il fallut les protéger de la foule qui réclamait qu’on les achevât et subir les injures de nos concitoyens qui nous traitaient de sales collabos (sans crainte de se conduire eux-mêmes aussi mal que l’occupant honni pour ses atrocités !). Quant au cadavre que nous sommes allé ramasser ensuite, une grosse mégère du quartier était en train de lui donner des coups de pied et de lui cracher dessus, en l’abreuvant de mots orduriers. Devant ce spectacle confondant, j’ai demandé à cette dame si elle voulait que nous lui emportions le corps chez elle. J’avais, là encore, perdu une occasion d’éviter des mots doux !
                Que l’on me comprenne bien. Il ne me serait pas venu à l’idée d’avoir une sympathie quelconque pour ceux qui nous asservissaient depuis cinq ans. J’admets, d’autre part, que des gens qui ont souffert tout au long de l’occupation puissent se laisser aller à des débordements regrettables, mais la lâcheté et l’injustice me hérissent, la foule me fait peur ; qu’elle manifeste une grande joie ou une grande colère, elle est inhumaine, incontrôlable, sans pitié et sans intelligence. Voyez-vous, si j’avais été prisonnier et blessé à Berlin, au milieu d’une marée humaine hostile et vengeresse, j’aurais aimé voir une âme secourable m’arracher à ses griffes. Sans doute suis-je trop sensible !

                Encore une image d’Epinal concernant la libération de Paris. La descente des Champs-Elysées par de Gaulle, ses généraux de légende et ses ministres issus de Londres. Mes camarades et moi faisions la haie à un certain endroit de l’avenue. Nous nous tenions par les épaules afin de faire un rempart entre eux et le flot hurlant qui criait sa joie et voulait s’approcher. Sur tous les toits, des pompiers surveillaient le cortège afin de parer à tout acte désespéré d’un quelconque tireur isolé. La couleur, le bruit, l’allégresse… Des gens se faisant écraser les pieds par des chars d’assaut, plutôt que de reculer de 20 cm. Spectacle unique, délirant, grandiose… Inoubliable !
                Moment de fierté que celui où la B.S. fut invitée à défiler autour de l’Arc de Triomphe devant les masses assemblées et les soldats de Leclerc, dont les véhicules étaient rangés « en soleil », autour du monument. Toutes les voitures militaires et engins blindés avaient leur capot recouvert d’un tissu rose, destiné (depuis leur marche sur Paris), à les soustraire de toute erreur d’appréciation de l’aviation amie. Rassemblés dans notre tenue marron, casqués et flanqués d’un fusil sur l’épaule, nous avions été harangués par notre chef :
« Alors vous vous alignez sur le voisin, six par six, tous les fusils à la même hauteur ; quand je dis « gauche » je ne veux pas voir un couillon se tromper de pied. Comprenez-vous les gars, faites comme si vous aviez défilé toute votre vie, on vous regarde ! »
                Le miracle se produisit et notre passage fut impeccable. Vivement applaudis, nous tournâmes la tête vers les soldats de la 2ème D.B. qui nous lançaient des « Bravo les petits gars ». Bien sûr, nous avions fait plus que ceux qui n’avaient rien fait, mais tellement peu en regard des héros de la résistance ou de ces hommes qui venaient du Tchad… qu’un léger sentiment de gêne tempérait mes ébats.
                La B.S. qui avait perdu sept hommes durant les déblaiements, compta 11 autres morts au cours de la semaine libératoire (ou de libération… à voir). J’ai su que plusieurs autres camarades engagés par la suite dans la première armée, étaient tombés au front, en menant la guerre à son terme.

                Cette petite fresque étant brossée et Paris délivré, il fallut attendre encore près de 33 semaines pour voir s’achever en Europe le cauchemar de 68 mois ! Durant cette période, mon activité artistique se poursuivit sans éclat. Outre les représentations dont j’ai parlé auparavant, je fus contacté par l’intermédiaire du bureau de placement des artistes (la célèbre et sinistre rue Taitbout, longtemps connue des acteurs) pour cinq galas dans le Nord de la France, avec La Pocharde. Les tournées Jackson cherchaient en effet un docteur Marignan. Je me rappelle, avec une certaine tendresse, de cette famille Jackson où le père, la mère, la fille et le fils jouaient la comédie. Tout cela baignait dans une grande médiocrité. Les accessoires de scène n’étaient jamais au rendez-vous, car les patrons s’accusaient mutuellement à chaque fois d’avoir oublié les accessoires sur la cheminée de leur salon. Durant les cinq représentations données dans des localités minières, le père Jackson, qui était très dur d’oreille, entra sur scène au moment où l’un des interprètes avisait la coulisse en s’écriant : « Tiens, voilà la patronne ! »

                Immanquablement, la main de la fille apparaissait et ramenait le vieux sorcier Grégoire hors de l’action en lui disant d’une voix lassée « C’est pas à toi, Papa ! ».

(A suivre...)


(c) Philippe Dumat / Dans l'ombre des studios



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