vendredi 20 novembre 2015

Adieu André Valmy...

C’est avec une certaine tristesse que j’ai appris hier par sa famille le décès d’André Valmy mercredi 18 novembre à l’âge de 96 ans. André était une grande « gueule » du cinéma et de la télévision et une inoubliable voix du doublage français (Walter Matthau, Rod Steiger, George C. Scott, etc.). Accompagné par mon amie Christine Maline (fille du regretté Georges Aminel) j’avais eu le bonheur de déjeuner chez lui à Nice l’année dernière et de l’interroger sur sa carrière.

5 août 2014. Accueillis par la famille d’André Valmy dans le salon de son appartement niçois, nous attendons l’un des grands doyens du cinéma. Il arrive en chantant du Maurice Chevalier, œil et sourire espiègles. Une fois les présentations faites (présentations qui étaient pour Christine de lointaines retrouvailles, car elle l’avait connu étant enfant, son père et lui étant très amis), André nous ouvre en continu pendant presque trois heures le livre de ses souvenirs, parfois digressifs mais toujours vifs et précis.

« Je suis né à Paris en 1919. J’étais un vrai Montmartrois.  Montmartre à l’époque  c’était la capitale du monde, dès que vous vous trouviez dans le IXème arrondissement c’était déjà la province. »
Adolescent passionné d'ébénisterie et de peinture, André étudie aux Arts Déco. C’est un copain de collège qui le traîne un jour au Cours Mihalesco, rue de Douai. André ne veut absolument pas devenir comédien, mais Mihalesco insiste et lui propose même de venir gratuitement. Il intègre ce cours et y reste deux ou trois ans, aux côtés notamment de René Arrieu.
« Je suis donc devenu comédien absolument par hasard. Mon père était concierge au Théâtre Antoine –d’où mon deuxième prénom- mais ne voulait pas de comédiens dans la famille. Gaby Morlay qui passait en vedette au théâtre lui avait proposé de m’aider mais il avait refusé ».
Lors de l’une de ses premières participations artistiques, André Dugenet change de nom. « On m’a demandé comment je m’appelais. Je trouvais que Dugenet était un nom de vieux con, alors j’ai dit au hasard « Valmy » car j’étais passionné par l’Histoire. ».  « J’ai même mon quai » ajoute-t-il avec malice.

A. Valmy, jeune élève au Cours Mihalesco
Repéré lors d’une audition du Cours Mihalesco devant des professionnels, il tourne à la piscine de la Jonquière (Paris) le rôle d’un juif assassinant un officier allemand dans le film Mein Kampf, mes crimes (1940), pamphlet anti-Hitler qui sort peu de temps avant l’invasion allemande.
Au début de la guerre, André se marie avec Lorette Gallant, jeune comédienne qui est peut-être l’une des toutes premières « speakerines » de l’histoire de la télévision française car elle présentait cette invention lors de l’Exposition universelle de 1937. « Nous nous sommes mariés sous Pétain, donc sous l’Etat Français. Cinq ou six ans plus tard, après-guerre, je suis allé voir l’adjointe au maire et lui ai dit « Je veux être marié sous la République » ».

En 1944, il va voir René Simon et lui demande de l’aider à passer le concours d’entrée du Conservatoire qui a lieu quelques semaines plus tard, travaille L’école des femmes et Tartuffe. Il est admis comme auditeur et y reste trois mois. « On m’a proposé d’entrer au Théâtre de l’Odéon et au TNP mais j’ai refusé, pas pour rester « indépendant » mais parce que j’étais dépendant à une autre vie. »
Il fréquente le groupe Octobre : Yves Montand, Simone Signoret, et Gérard Philipe, avec qui il tourne dans la baie de Somme dans Une si jolie petite plage (1949) et qui devient l’un de ses meilleurs amis.
« Je suis venu à son chevet alors qu’il était mourant après avoir chopé sa maladie au Mexique. Quand il est mort nous nous sommes recueillis auprès de lui. Sa femme ne voulait pas qu’on sache qu’il était enterré dans le costume du Cid. Dans la chambre on avait piqué un mec qui essayait de prendre une photo, et on l’avait foutu dehors. En bas de chez lui il y avait un bar. Je vois Maurice Herzog qui me demande « Alors, il était dans le costume du Cid ?  Tu sais que si tu arrives à prendre une photo comme ça, ça vaut un million ! » Je lui ai répondu « Ne compte pas sur moi ». »

André Valmy, joue beaucoup au théâtre, pour les plus grands metteurs en scène (Raymond Rouleau, Jean-Louis Barrault, Jean Vilar).  Son meilleur souvenir : Antigone d’Anouilh au Théâtre de l’Atelier. « C’était intéressant, et puis c’est là que j’ai appris que je venais d’avoir une petite fille. »

Il se considère plutôt comme un acteur instinctif : « J’avais eu un prix, la Sirène d’or (Prix international d'interprétation), au festival de Monte-Carlo des mains de Grace Kelly et du Prince Rainier pour La Belle Nivernaise que j'avais tournée avec Rosy Varte. Le soir au théâtre, mon copain William Sabatier avait noté sur le tableau de service : « Valmy, le con d’or déplumé ». J’ai toujours eu l’air d’un con, je ne raisonnais jamais comme un acteur intelligent, une fois j’en ai parlé à Simone Signoret, elle m’a dit « Du moment que tu t’en aperçois ». »
A propos de notre ami William, André raconte : « Il avait créé Rhinocéros de Ionesco. Un jour, son imprésario l’appelle : « Dites-moi, Sabatier, vous êtes spécialiste des rôles d’animaux ? » ».

Au cinéma, il joue le patron de pêche Le Guellec dans Si tous les gars du monde (1956), tourné en studio mais aussi en bateau, au large pour ne pas qu’on voie la côte. Outre sa première réplique de tournage (« Occupe-toi de ton treuil ! ») les anecdotes ne manquent pas.
« Lorsque nous sommes partis pour la première fois en mer, un comédien qui jouait un matelot a dit « Le premier qui dégueule paye son verre »… et c’est lui qui a payé ! ». André tient bon, et c’est en rentrant qu’il a le mal de terre. « On puait tout le temps le poisson. Un jour on tournait en studio. Les marins triaient le poisson sauf qu’avec la chaleur les ventres étaient gonflés et éclataient, ils ont dû prendre du poisson  plus frais. »
Sur le bateau, les conditions sont difficiles, mais heureusement l’humour est au rendez-vous. « Un jour, l’ingénieur du son demande qu’on coupe le moteur pour capter le son des mouettes. Evidemment quand le moteur s’éteint, les mouettes se barrent. Et là on l'entend crier : « Revenez, connasses ! » »
André garde aussi un souvenir ému de la fois où ils ont hissé pour le tournage des signaux de détresse et qu’un bateau s’est détourné pour leur porter secours.

En dehors de ce rôle marquant (mais son meilleur souvenir de tournage est Les démons de l’aube avec Georges Marchal et Jacques Dynam), André enchaîne les rôles de flics et de gangsters pour la télévision et le cinéma (Mauricet dans Le Gorille vous salue bien avec Lino Ventura, Lucas dans Maigret tend un piège avec Jean Gabin). A propos de Gabin: « On attendait en studio dans une espèce de hangar et Gabin me dit « -Mais tu es marié toi ? » «- Oui » « -T’as des gosses ?» « -Deux » « -Moi aussi. Ca coûte cher » ».
André Valmy côtoie tous les grands personnages de cette époque comme Julien Carette. « Dans Une si jolie petite plage, on avait laissé Carette faire un tour lors d’une pause, et il s’était mis à faire tous les bistrots à trente kilomètres à la ronde. Il mettait un temps fou à revenir. On l’avait retrouvé en train d’embêter des religieuses « Vous allez vous faire enculer, ma sœur ! ». Il aimait faire des « tartines » aux prêtres. »

Chez André Valmy, cinéma et vie, fiction et réalité, se mélangent toujours dans ses anecdotes… Dans La Belle Nivernaise, il incarne le patron de la péniche éponyme. Habillé de façon miteuse pour le rôle, lors d'une pause pendant le tournage un autre pénichier s'approche de lui et lui dit "Toi t’es vraiment un gros dégueulasse, tu pourrais l’entretenir un peu… ta péniche crasseuse !"
Pour ce même tournage: « A la pause déjeuner, en costume, je trouve enfin un resto. Il n’y avait pas un chat. Je dis « Y a quelqu’un ? ». Le restaurateur arrive stupéfait « -C’est pourquoi ? » « -Déjeuner » «-Vous avez de l’argent ?» ».
Une autre fois, habillé en douanier belge avec son copain Yves Deniaud pour un tournage, il passe la frontière dans une 2 CV immatriculée à Paris, à la stupéfaction des vrais douaniers.
Autre souvenir : celui de ce tournage dans une authentique prison espagnole. « Je jouais le directeur de la prison, au Carcel modelo. Je me trouvais avec des lunettes noires au milieu de vrais prisonniers. A un moment on nous a dit « Ne venez pas demain matin ». Un condamné à mort allait être exécuté et pour l'accompagner tous les prisonniers faisaient du bruit avec des casseroles»

A la télévision, outre les éternels rôles de policiers (L'inspecteur Leclerc enquête), il narre Les Enigmes de l'Histoire et joue dans de nombreux téléfilms et séries historiques (La caméra explore le temps), fier d'incarner -entre autres- Georges Clémenceau. 
L'un de ses rôles préférés: Gibassier, le méchant des Mohicans de Paris (et sa suite Salvator et les Mohicans de Paris). Les enfants dans la rue jouaient à l'époque à Salvator contre Gibassier.

video
Montage des voix d'André Valmy (réalisé par Le Monde du Doublage Français)


C’est par son ami comédien Jean Brochard qu’André Valmy se lance dans le doublage au début des années 50. « A l’époque, on faisait du doublage avec du gasoil » blague-t-il.
Walter Matthau
On lui confie des premiers rôles ou des grands seconds rôles, pour des personnages souvent durs et autoritaires, mais non dénués de fantaisie. Il prête sa voix grave et rocailleuse  à Walter Matthau (qu'il a adoré doubler dans une quinzaine de films dont Drôle de couple, et L’amour en équation où il emploie un accent juif plein de subtilité pour doubler Albert Einstein), George C. Scott (qu’il a un jour retrouvé sur un tournage), Rod Steiger (Il était une fois la révolution), Karl Malden (La Conquête de l’Ouest), Robert Shaw (Les dents de la mer), Alberto Sordi (« acteur difficile à doubler »), et ponctuellement à Laurence Olivier (Marathon Man), Robert Mitchum, Burt Lancaster, Dean Martin, Lee Van Cleef, etc.

Il garde un souvenir particulier de cette scène du Bon, la brute et le truand (1966) dans lequel il double le Capitaine (Aldo Giuffrè) qui veut voir sauter le pont avant de mourir. « C’est énorme que vous soyez assis à ma table alors que je fais sauter des ponts ! »
André double également Anthony Quinn dans plusieurs films. « Pour La Bataille de San Sebastian, Jacques Willemetz qui dirigeait le doublage me dit « Je ne veux absolument pas de Djanik ». Je téléphone à Djanik, qui me dit « Fais ce que tu veux ». J’accepte après avoir négocié mon cachet et re-demandé l'avis de Djanik. Et pendant tout le doublage le metteur en scène du film, Henri Verneuil, faisait la gueule car il voulait Henry Djanik qui était arménien comme lui. »

André Valmy se souvient des directeurs artistiques de doublage de sa génération: Richard Heinz (qu'il aimait beaucoup), Maurice Dorléac (« Le père de Catherine Deneuve et Françoise Dorléac. Chiant comme la pluie, il disait tout le temps « ferme le sens ». ») ou encore Gérald Castrix qui le dirigeait dans Bons baisers de Russie (1963): « Il s’absentait souvent en urgence pour envoyer des courriers, tout le monde le soupçonnait de travailler pour les renseignements Russes. ». Preuve une fois de plus que dans la vie d’André Valmy, la réalité et la fiction n’ont jamais cessé de se croiser.

Même s’il prête sa voix à plusieurs personnages de dessins animés (le Chasseur dans Blanche Neige et les sept nains (doublage de 1962), le Morse dans Alice au pays des merveilles (doublage de 1974), McLeach dans Bernard et Bianca au pays des kangourous (1990), etc.), ce type de doublage l’intéresse moins, et il préfère rendre hommage au maître en la matière, à savoir Roger Carel. « Un jour j’ai fait un doublage au milieu de Roger et d’un autre comédien qui prenaient l’accent chinois, je n’ai pas pu m’empêcher d’éclater de rire. »

Quand on lui demande ce qui lui a apporté le doublage : « Je ne m’embêtais pas au doublage, j’avais des rôles intéressants. J’obéissais complètement au jeu de l’acteur que je doublais, en essayant techniquement de lire à chaque fois à l’avance les répliques pour que ça s’enchaîne. Ma carrière c’est à peu près 70% de doublage, 20% de théâtre et 10% de cinéma/télévision ».
A propos des acteurs et du doublage: « Un jour, je parle de doublage à Michel Bouquet, comédien extraordinaire, que j’ai vu applaudi par toute une salle  alors qu’il apparaissait en officier SS. Il est entré avec moi dans un studio de doublage, a regardé comment ça se passait, et m’a dit « non je ne ferai jamais ça » ».

En cinquante ans d’activité (« A mes début au Syndicat des acteurs, on n’était que dix »), il a vu le métier évoluer, les conditions d’enregistrement se détériorer « Avant on mettait au moins une semaine pour doubler un film, maintenant c’est de plus en plus court ». Quand j’évoque avec lui l’existence d’ « écoles du doublage » (et notamment celle de Jenny Gerard), il se souvient que l’exploitation de jeunes comédiens a toujours existé. « Un jour en arrivant au studio d’Epinay je vois au moins trente inconnus dans la salle d’attente, des jeunes des vieux. Je vois sortir Jean Droze de l’auditorium « Vous ! vous ! vous !-ah non, pas toi, Valmy- Vous ! » et désigner au hasard des acteurs pour faire des ambiances. Ils étaient traités comme des chiens, venus dès 9h du matin tout en n’étant même pas sûr de toucher le moindre cacheton dans la journée »

Fin des années 90, André Valmy arrête progressivement le doublage, de moins en moins sollicité et souffrant de problèmes de vue de plus en plus importants. Il se retire à Nice auprès de sa fille Jane.

C’est à elle, ainsi qu’à Pierre, Marie-Frédérique, Sébastien et toute la famille que je pense en ces moments difficiles.


Votre serviteur avec André Valmy
(Nice, août 2014)
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9 commentaires:

  1. Oui, merci beaucoup Rémi. Ton hommage est très touchant. Mon cher tonton André s'en est allé et une grande tristesse m'envahit. En même temps, le souvenir de notre belle et dernière rencontre me fait chaud au cœur. Toutes mes pensées vont à sa famille.

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  2. Pourquoi ai-je toujours aimé André Valmy ? Son allure ? Son talent ? Son crâne rasé ? Sa voix ? Sans doute tout cela à la fois. Je suis un amoureux des seconds rôles du cinéma français et à ce titre, André Valmy tenait une place particulière dans mon coeur. Je connaissais son âge et m'attendais à ce qu'il disparaisse. C'est chose faite et j'en suis meurtri. Coïncidence, j'ai regardé cette semaine deux épisodes des “Cinq dernières minutes”. Un avec Souplex et un avec Debary (deux excellents acteurs eux aussi). André Valmy y est remarquable (comme d'habitude). Merci monsieur de faire ce travail de mémoire. Je pense à la famille de monsieur Valmy et je me permets d'y associer mon chagrin. Sachez qu'il existe des quantités d'anonymes qui n'ont pas oublié André Valmy et qui continueront de penser à lui, à son jeu, à sa voix, et à son grand talent.

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  3. Merci de ce bel hommage
    Au Musée du cinéma de Bueil (jean Delannoy) le 30 avril 2916 je mettrai sa photo en évidence avec les disparus récemment.
    Expo consacrée à Bourvil et aux comédiens normands
    Il était au côté de Lino Ventura qi débutait l'inspecteur Lucas dans" Maigret tend un piège" film de mon père
    Tous les comédiens étrangers, enfin presque... ont été doublés par lui!
    Claire D.

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  4. Dommage que ce comédien nous as quitté, je pense qu'il arrivera à vivre à 100 ans en 2019 car je trouve que ce comédien est important.

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  5. Bravo ! André Valmy nous a quittés l'an dernier. Je suis bien triste. En tant que journaliste et admirateur, je regrette de ne pas avoir pu passer un moment à ses côtés pour l'écouter et enregistrer ses propos.

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  6. Quel acteur et quelle voix! Il bercé notre enfance à travers la petite lucarne. Christian D.

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  7. Merci pour cet article. Je n'oublierai jamais ce grand acteur qui a su prêter sa voix avec tant de talent a de nombreux acteurs étranger. En mémoire a jamais son travail sur Les dents de la mer, film qui me tient a coeur et sur lequel son doublage de Robert Shaw est génial. Un grand acteur et un grand doubleur, certainement un grand monsieur dans la vie aussi...Malheureusement des personnes comme lui se font rares de nos jours...

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  8. Grand acteur. Il restera inoubliable dans mes souvenirs de jeunesse à une époque où on tournait encore des feuilletons exigeants de qualité à partir de célèbres romans: mi-perspicace mi-cynique au service de Louis XI dans Quentin Durward et surtout d'autant plus sadique et désabusé que sa carrière de "policier" s'étiolait dans Les Mohicans de Paris. La roue tourne, M. Gibassier, la roue tourne...

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