samedi 17 mai 2014

Anne Germain : « Chanter la vie, chanter les fleurs, chanter les rires et les pleurs » (Partie 4/6)

Pour lire la page précédente de l'entretien, vous pouvez cliquer ici.
 (Plan: Partie 1: enfance, formation, chanteuse d'orchestre; Partie 2: choeurs pour des chanteurs de variété; Partie 3: enregistrements solistes; Partie 4: groupes vocaux; Partie 5: musiques de films; Partie 6: doublage, compositions)



Dans l’ombre des studios : J’aimerais qu’on aborde maintenant les différents groupes vocaux dont vous avez fait partie…

The Swingle Singers en studio
Les groupes vocaux d’alors étaient constitués des mêmes chanteurs interchangeables. Mon premier groupe important après le « baptême » chez Franck Pourcel ce furent  les Riff avec Hubert Rostaing chez Philips, puis il y a eu les Angels de Christian Chevallier chez Pathé où je remplaçais quelques fois des « titulaires », puis les Barclay, un groupe beaucoup plus fourni –douze hommes et douze femmes- ce qui causait de la difficulté à ne prendre que des choristes de « variétés ». Il y eut donc quelques camarades venus des chœurs classiques  de la radio qui ont d’ailleurs participé aussi à des doublages comme André Meurant ou Michel Richez, de charmants camarades. Jean Cussac et Jeanette Baucomont tout comme Janine de Waleyne et Danielle Licari venaient du classique mais ils s’étaient parfaitement adaptés au style variété. Dans les Barclay il y a eu aussi des chanteuses de cabaret comme Francesca Solleville ou Claire Leclerc. Et parfois pour « faire le nombre » ont été convoqués des instrumentistes venant « faire chanteur » pour l’occasion comme le jeune Jean-Claude Casadesus à peine sorti du conservatoire de percussions, le violoniste Roger Berthier ou Jean-Claude Dubois harpiste à la Garde Républicaine, futur patron des studios de la Grande Armée.

Il faut dire aussi que dans ces séances de variété venaient aussi pour jouer des instrumentistes de haut niveau comme Jean-Luc Ponty, Didier Lockwood, Emmanuel Krivine futur chef de l’Opéra de Lyon, Michel Portal, Patrice Fontanarosa et aussi la merveilleuse harpiste Lily Laskine si gracieuse avec nous et si simple : lorsque nous étions assises à côté d’elle dans certaines séances et que nous lui disions « Madame », elle nous reprenait « Ah non ! Pas de Madame, nous faisons le même métier … » -pas tout à fait au même niveau quand même !- «… c’est "Lily" et c’est tout ! ». Quel exemple ! Il y en a beaucoup qui auraient pu prendre modèle !

Les Barclay: Qu'il fait bon vivre (1960)
Claude et Anne Germain au centre, dos à dos. 
Partie gauche: Christiane Legrand et Jacques Denjean, Margaret Helian et Franck Thore, Claudine Meunier et Michel Richez, Jean-Claude Dubois et Jeanette Baucomont, Rita Castel et ?
Partie droite: Danielle Licari et ?, Francesca Solleville et André Meurant, Bob Quibel et ?, ? et Michèle Bertin-Conti?, Nicole Binant et ?, Jean Cussac et Geneviève Roblot ?


DLODS : Un autre groupe important pour vous : les Swingle Singers.

Répétition pour le 2ème album des Swingle
Oui ça a été important ne serait-ce que par la beauté du répertoire, le succès mondial –les disques se vendent toujours dans le monde entier- mais dans un groupe on reste quand même anonyme, à preuve des changements plusieurs fois d’éléments hommes et femmes qui n’ont pas empêché le groupe de continuer.

Il y a eu évidemment pour ce groupe français l’extraordinaire engagement pour aller chanter à la Maison-Blanche au cours d’un concert donné afin de marquer la fin du deuil du Président Kennedy. Ce fut vraiment un événement mémorable à raconter aux petits enfants ! A la suite, concerts à Washington et à New York pour la campagne du Parti Démocrate –nous avons fait de la politique malgré nous !-, télés à Hollywood dans la foulée, à notre disposition voitures officielles avec chauffeur, etc. Des stars, quoi ! Je disais à mes partenaires « Attention, le retour en France… » ! Il est vrai que dans les studios personne ne nous a tressés de couronnes et que nous avons repris notre travail de simples choristes comme avant.

DLODS : Je crois qu’en arrivant à Washington vous avez eu une surprise en entrant dans la chambre d’hôtel…

Oui, on était installé dans un grand hôtel où étaient logés tous les ambassadeurs et les personnalités de la politique qui devaient venir à la Maison Blanche. On entre dans la chambre, je pose mes valises, et j’ai l’idée de mettre tout de suite la radio américaine en me disant « Voyons ce qu’on écoute aux Etats-Unis », j’allume le poste… et c’est ma voix que j’entends ! Juré ! J’appelle Claude et son frère José qui étaient dans une chambre voisine « Venez ! Venez ! ». Ils passaient un enregistrement que j’avais fait en soliste pour le chef d’orchestre Armand Migiani. Le disque était sorti chez Decca aux Etats-Unis sous le nom de The fabulous voice of Anne Germaine (rires). Il y a deux cent cinquante chaînes de radio, j’ouvre la radio et je m’entends moi ! C’est fou ! Je me disais « C’est de bonne augure ».


The Swingle Singers : Sinfonia (Partita No. 2 BMV 826) (1966)
1er plan: Christiane Legrand
2ème plan: Jeanette Baucomont, Anne Germain, Alice Herald 
3ème plan: Jean Cussac, José et Claude Germain, Ward Swingle 


DLODS : Cinquante ans avant les Daft Punk, les Swingle Singers, groupe français, a été récompensé par quatre Grammy Awards (en 1963, 1964, 1965 et 1969) et trois autres nominations aux Grammy!

Les Swingle Singers à New-York
Oui, d’ailleurs, on en a gardé un à la maison, que Ward nous avait donné. Les Double Six avaient également eu un prix, ils avaient été nommés meilleur groupe vocal de jazz du monde. Mais mon mari et moi nous n’avons jamais eu la grosse tête, l’essentiel pour nous était d’être devant un micro avec la partition, de bien chanter ce qui était écrit et que le résultat soit satisfaisant. Ca c’était important. On  a bien sûr été très surpris quand il y a eu cet appel pour chanter à la Maison-Blanche, c’était inattendu, exceptionnel. Je ne suis pas sûre qu’Yves Montand ou Charles Aznavour y aient chanté. Il y a eu aussi un beau concert au Carnegie Hall en partageant l’affiche avec Oscar Peterson Trio ! Nous sommes les seuls choristes de France à avoir fait ce parcours prestigieux, enfin, pour des petits musiciens de studio.

DLODS : Dans les photos de concerts des Swingle vous êtes toutes et tous habillés avec une grande classe…

A l’époque Ward Swingle avait accompagné Jeanne Moreau au piano et c’est grâce à elle et à son intervention auprès de son ami Pierre Cardin que celui-ci a accepté de nous habiller pour un prix cadeau !

DLODS : Parlons maintenant d’un autre groupe vocal : Les Parisiennes…

Oui, j’ai enregistré quelques titres dont le fameux « Borsalino » avec Michelle Dornay, Annick Rippe et Catherine Garret pour faire un petit soutien aux Parisiennes avant qu’elles n’enregistrent elles-mêmes car c’étaient avant tout des danseuses. Claude Bolling avec qui nous avons souvent travaillé notamment pour Brigitte Bardot faisait leurs arrangements et nous avait demandé pour ce petit coup de pouce. Danielle Licari en a fait aussi avec d’autres filles. Après, c’était le travail de l’ingénieur du son de tout mixer mais en gardant leurs timbres en premier plan.

J’ai également fait des séances de soutien pour les Surfs (produits par les Salvador) pour qu’ils enregistrent après avec plus de sûreté et de confiance, et les garçons dont mon mari ont apporté aussi du soutien pour les Poppys, un groupe de très jeunes garçons chez Barclay.

DLODS : Pouvez-vous me parler d’un groupe vocal qui vous tient particulièrement à cœur, à savoir Les Masques ?

Yves Chamberland, le créateur des studios Davout, avait été très marqué par les Double Six dont il avait été l’un des premiers ingénieurs du son et il avait envie de produire un groupe vocal à son idée. Il produisait alors un ensemble brésilien, le Trio Camara, et a eu l’envie de constituer un groupe vocal avec des chansons d’inspiration brésilienne avec ce trio en accompagnement. Francis Lemarque a été intéressé par le projet et a coproduit le disque avec Yves Chamberland tandis que mon mari écrivait la plupart des morceaux et arrangements, et Alice Herald les paroles. Yves Chamberland a voulu un autre son que les Double Six et il a demandé Nicole Croisille qui n’était pas encore vedette et deux autres filles, Annie Vassiliu et France Laurie, inconnues elles.


INEDIT (avant sortie CD en 2003): Les Masques: Samba Sao
Pour écouter la reprise de Paul Mauriat, cliquez ici  
Pour écouter un titre des Masques plus "chanté", cliquez ici

DLODS : Pourquoi le nom des « Masques » ?

C’est en référence au Carnaval de Rio, et aussi parce que ceux qui commençaient une carrière de soliste (Nicole Croisille et José Bartel) ne voulaient pas faire de scène. Il n’y a pas eu de photos non plus sur les pochettes de disque. Cela a aussi permis comme pour les autres groupes vocaux de changer les éléments quand les premiers ne purent plus continuer les enregistrements. Parmi les titres composés par mon mari, il y en avait un intitulé « Samba sao » ce qui ne veut rien dire mais collait bien comme une sorte d’onomatopée sur une phrase de la musique, chantée mais sans autre paroles. Ce titre a été entendu par Paul Mauriat dont les disques avaient beaucoup de succès aux Etats-Unis et surtout au Japon et Paul a voulu ce morceau en exclusivité pour le nouveau disque qu’il était en train de réaliser, mais cette fois sans intervention vocale et avec un nouveau titre « Silver fingertips » car il y avait une très brillante partie de clavecin jouée d’ailleurs dans les deux versions par l’ami Maurice Vander. La première version « Samba sao » qui n’apparaît donc plus dans le disque des Masques à cause de l’exclusivité  accordée à Paul Mauriat s’est retrouvée mystérieusement figurer il y a une dizaine d’années dans une compilation de musiques brésiliennes où les Masques sont rebaptisés « Mascara ». Futé, non ?. Où et comment les « créateurs » de ce disque ont-ils eu la bande originale ? Je ne sais pas et n’ai aucun moyen d’éclaircir ce mystère. Yves Chamberland peut-être, en tant que producteur ? A suivre…

DLODS : Vous avez également fait partie des Jumping Jacques…

Jacques Hendrix, ancien des Angels, avait eu envie lui aussi de monter un groupe ne chantant que des onomatopées. C’était très original, produit chez Barclay, mais cela n’a pas marché. Il paraît que cela a servi comme indicatif à la radio ou la télé. Dommage pour le travail et l’idée…

Les Stardust: A la Saint-Médard (1981)
Avec Jo Noves et Anne Germain (solistes), Jean Salamero, Jean Stout et José Germain 

 

DLODS : Vous avez été aussi la soliste du groupe Les Stardust qui accompagnait en 80-81 les artistes programmés par Jacques Martin  dans la première année de son « thé dansant »…

C’est Jean Stout qui m’a convoquée. Lui-même avait été contacté par Bob Quibel car Jean-Claude Briodin ne voulait pas le faire à cause des Troubadours auquel il appartenait. Il y a donc eu outre Jean, José Germain et Jo Noves, ex-Swingle, et mon mari Claude qui écrivait aussi les arrangements pour le groupe. Lorsque Claude est parti c’est Jean Salamero qui l’a remplacé. C’était harmonisé comme les quintets vocaux américains de ces années 50-58, ce qu’avait voulu faire Jacques Martin puisque ce thé dansant était censé se dérouler en 1953 ! De la variété d’avant la vague rock’n’roll. Mais je constate à l’écoute de certaines radios qu’il y a toujours des amateurs pour cette variété-là, de même qu’il y a toujours des amoureux du « musette » heureusement pour la musique fut-elle la plus modeste, car pour moi rock, rap, techno et compagnie c’est plus du bruit qu’autre chose ! Réac Anne Germain ? Ah oui et sans complexe !


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Anne Germain : « Chanter la vie, chanter les fleurs, chanter les rires et les pleurs » (Partie 3/6)


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Dans l’ombre des studios : Parlons maintenant de différentes expériences solistes que vous avez eues, à commencer par les duos que vous avez enregistrés, notamment « La jeune fille et le commissaire » !

Christian Chevallier qui avait composé la musique a pensé à moi pour donner la réplique à Hugues Aufray, c’était sa première épouse Vline Buggy la parolière entre autres de « Belles, belles, belles » qui en avait écrit le texte. Ca avait un petit côté « Parapluies de Cherbourg » romantique et dramatique très loin de « Santiano », ça n’a pas eu l’accueil mérité. On l’a enregistré de nuit dans les beaux studios Barclay de l’avenue Hoche, disparu lui aussi avec tous les autres : Philips, Pathé, Polydor, etc. comme dans la chanson de Gainsbourg : « disparus Brian Jones, Eddy Cochran, Janis Joplin, T-Rex, Elvis… ». Très triste quand même !

 Hugues Aufray et Anne Germain: La jeune fille et le commissaire (1968)


J’ai aussi enregistré un autre duo avec un partenaire célébrissime mais sans sa présence, donc un duo toute seule ! On m’a appris une fois enregistré qu’il s’agissait de Jean Gabin. Sans doute ne voulait-il personne à ses côtés. On m’a ensuite demandé d’enregistrer la version en anglais tout ça en minaudant à la façon Jane Birkin que sans doute les producteurs n’avaient pu s’offrir ! Dans ce disque c’est surtout le titre « Maintenant, je sais » qui a été la coqueluche des programmateurs en radio, dommage car « Maître Corbeau et Juliette Renard » est une chanson très jolie, et une version très originale de la fable. J’ai beaucoup aimé la chanter car c’est encore tout autre chose que Peau d’âne et les Demoiselles de Rochefort ou les Swingle ! Et puis on y entend un Jean Gabin tout en finesse et en malice loin de la nostalgie de l’autre chanson.

Il y a eu aussi quelques duos pour l’émission de radio de Jean-Christophe Averty Les cinglés du music-hall avec le grand Georges Rabol au piano : d’abord Bob Martin qui m’avait introduite dans l’émission, une fois avec Pierre Louki, et quelques fois avec le comédien récemment disparu Sacha Briquet qui chantait très bien.

DLODS : Contrairement à d’autres choristes, vous n’avez jamais eu peur de « transformer » votre voix…

J’ai sans doute malmené ma voix mais c’est parce que j’ai toujours donné priorité au style, au caractère et à l’esprit de la musique et du texte. Parfois j’ai un peu forcé et alors les cordes vocales en prennent un coup. Ou alors, après, il faut le repos vocal et refaire des exercices pour tout remettre en place, ce que je n’avais pas le loisir de faire. Mais changer ma voix ce n’était pas toujours dangereux quand ce n’était qu’une fois comme dans une émission de télé où j’ai « doublé » Dalida en faisant la seconde voix qu’elle avait chantée en studio pour son disque, mais qu’elle ne pouvait faire en direct sur le plateau. Son frère Orlando était épaté : « On aurait Dali ! On aurait dit Dali ! » (rires).

Par contre j’ai enregistré un jour une série de « covers » pour un copain et il y avait la chanson de Barbara Streisand « Woman in love » où elle « gueule » littéralement. Il a fallu la faire trois fois pour une histoire de réglage de son, alors là je me suis fait mal. J’avais recommencé à travailler ma voix avec une merveilleuse prof, Mme Decrait, la maman d’Eliane Victor de l’émission Les femmes aussi. Elle était furieuse ! « Ah, il va falloir tout recommencer ! ». C’est arrivé à de grands chanteurs ou chanteuses même du lyrique d’avoir des problèmes graves pour avoir forcé ou chanté sur la fatigue : polypes à opérer, rééducation, obligés de décommander des concerts ! Enfin, j’ai tout de même tenu assez longtemps malgré mes acrobaties et imprudences…

INEDIT EN CD: Jean Gabin et Anne Germain : There's no fool like an old fool (1974)
Pour écouter la chanson originale ("Maître Corbeau et Juliette Renard"), rendez-vous sur Bide et Musique


DLODS : Pouvez-vous me parler de ces reprises (« covers » dans le jargon du disque) dans lesquelles vous vous êtes formidablement imprégnée du style des interprètes originaux ?

J’en ai fait beaucoup. De l’«alimentaire » comme on dit, pour des maisons de disque comme Musidisc ou publicitaire comme Multitechnique qui avaient l’autorisation des producteurs d’origine de reprendre sur un seul 33 tours une sélection des « tubes » du moment : un Sheila, un Annie Cordy, un Dalida, un Mireille Mathieu, un Françoise Hardy… dont le titre de Michel Jonasz et Gabriel Yared « J’écoute de la musique saoule » qui comportait un solo du chanteur noir américain Arthur Simms que j’ai dû relever d’oreille là encore car personne n’avait mis sur partition son impro extraordinaire dans le style « funky ». C’était loin de « La Bonne du Curé » (rires) ! J’ai aussi fait Donna Summer « Love me… baby » et « Lady Marmelade ». Chez les garçons qui faisaient des covers il y avait aussi des presque vedettes dont Georges Blanès et un qui allait composer le « tube » du siècle un peu plus tard, Jacques Revaux avec « Comme d’habitude » (« My way » par la grâce de Paul Anka). Il a abandonné alors très vite les « covers » et est aussi devenu producteur de Michel Sardou, quel destin !

 Anne Germain: Bang Bang (années 60)


DLODS : N’avez-vous pas eu l’opportunité à un moment ou à un autre de suivre une carrière de soliste ?

Oui, ça aurait pu se faire mais je n’ai pas donné suite. Jacques Bedos, l’oncle de Guy voulait m’engager chez Decca. Je chantais alors dans l’orchestre d’Armand Migiani, de grandes vocalises de jazz à la mode dans le style de la musique du film La Parisienne que chantait Christiane Legrand, mais j’étais trop prise par ma famille. Il faut beaucoup de disponibilité, et puis c’est aussi la fin de l’indépendance car on appartient à une maison de disques. J’étais partie dans une autre direction et finalement bien m’en a pris car j’ai pu vivre plus librement tout en gagnant bien ma vie et en n’étant pas loin de la maison.

Anne Germain chante avec l'orchestre Armand Migiani (1964)


DLODS : Vous a-t-on quand même proposé des chansons ?

Il y a bien longtemps un soir avec mon frère et des amis nous sommes retournés au Milord l’arsouille en « clients » et nous avons découvert un nouvel auteur-interprète hors du commun : Serge Gainsbourg. Cela m’a causé une telle émotion que j’ai demandé à Francis Claude si je pouvais aller lui dire un mot –je ne sais pas comment j’ai trouvé le culot, moi qui suis si coincée d‘ habitude, mais c’était un besoin irrésistible- ! Il était assez impressionnant –sur scène déjà- avec son fameux regard oriental un peu hautain, mais il m’a écouté gentiment lui dire mon admiration. Je lui ai dit que j’étais chanteuse aussi (d’orchestre à l’époque), il a compris qu’il ne s’agissait pas d’une « groupie » à la noix. A cette époque j’aurais été tentée de chanter toute seule un répertoire à moi. Je lui ai avoué que j’aimerais chanter ses chansons, il m’a répondu « Mais c’est des chansons de mec, ça ! » puis il m’a donné sa carte –il habitait la Cité des arts à cette époque- et m’a dit « venez me voir, je vais essayer de trouver quelque chose pour vous » eh bien je n’ai jamais osé y aller ! Ce n’était pas mon destin de faire un tour de chant. Comme je vous l’ai dit c’est tellement une autre vie même si c’est grisant je n’aurais sans doute pas tenu le coup : trop de pression, de stress alors qu’en accompagnant tout le monde je ne me suis jamais ennuyée et j’ai gardé une vie à peu près « normale » avec mes filles et malgré une activité très souvent intense.

DLODS : Comment définissez-vous votre voix ? Chez les Swingle Singers vous étiez considérée comme alto, alors que dans Peau d’âne ou Les Aristochats par exemple vous aviez de très beaux aigus ?

Quand je suis arrivée dans les séances on ne m’a pas mise dans les premières voix réservées aux grandes aigues comme Christiane Legrand, Danielle Licari ou Janine de Waleyne. J’étais deuxième ou troisième voix, ce qui m’a un peu étouffé la voix d’être souvent dans un registre proche de la voix parlée. La voix est un muscle qu’il faut entraîner comme les abdos, le souffle, etc. Ninon disait en parlant du lyrique « Le chant c’est de l’athlétisme ! ». C’est vrai, même pour la variété : à moins d’une grande résistance naturelle, on ne dure pas longtemps quand on ne s’entraîne pas, la voix perd sa tonicité et l’aigu alors c’est pire. J’en ai fait un peu des premières voix mais pas assez pour consolider. En plus il y avait les « grandes » premières voix dont je viens de parler, qui étaient tellement sûres ! Je pense que sans Christiane, Ward Swingle n’aurait pas formé les Swingle Singers, c’était une vraie soprano léger, une soliste extraordinaire.

DLODS : J’aimerais qu’on évoque maintenant une expérience qui je crois vous a laissé un grand souvenir : chanter à la Comédie-Française.


N. Darde et A. Germain dans
"Le Bourgeois Gentilhomme"
En 1972, pour célébrer « l’année Molière », la Comédie-Française avait engagé Jean-Louis Barrault, ancien sociétaire, pour monter une nouvelle mise en scène du Bourgeois gentilhomme. Jean-Louis Barrault a voulu une totale fantaisie avec, sauf au début de la pièce, un arrangement très pop de la musique de Lully pour lequel il a demandé Michel Colombier, très en vogue, afin de donner un maximum de vie et de fantaisie à cette pièce, surtout pour l’énorme « canular » de la fin organisé pour ridiculiser ce bourgeois sot et affreusement nouveau riche. La première partie est donc chantée « classique » et à la fin c’est le grand délire, assez « popisant ». Il fallait donc chanter dans les deux styles requis. Il y avait là une distribution éblouissante : Jacques Charon, Robert Hirsch, Georges Descrières, Michel Duchaussoy, Geneviève Casile et des jeunes presque débutants dont Francis Huster, Francis Perrin et aussi Isabelle Adjani avec qui nous prenions le thé pendant la pause des répétitions. Au cours de ces répétitions nous avons vu arriver un jeune et beau pianiste –pour tenir « l’épinette »- venu faire quelques cachets, car inconnu, arrivé en France depuis peu. Il n’est pas resté –ce n’était pas son style sans doute !- et c’était… Gabriel Yared ! Des répétitions du Français aux Oscars à Hollywood, quelle carrière ! J’ai eu l’occasion de travailler avec lui plus tard…

Le théâtre étant en grands travaux de rénovation, nous avons joué sous un grand chapiteau, comme au cirque, installé Place de la Concorde à l’entrée des Tuileries. Les loges c’étaient de petits boxes avec une grande toile pendue en guise de porte, tout le monde était logé à la même enseigne un peu comme au temps de Molière peut-être ? Quel clin d’œil ! Une fois les travaux terminés la troupe a pu réintégrer sa Maison, mais nous n’avons pas retrouvé cette ambiance exceptionnelle…

DLODS : Pourriez-vous évoquer un autre de vos grands souvenirs ? La réalisation des maquettes de la comédie musicale La Fugue (1978) du grand pianiste Alexis Weissenberg…

Alexis Weissenberg avait composé une comédie musicale, La Fugue, pour laquelle il souhaitait que Nicole Croisille chante les maquettes, elle ne pouvait pas et elle lui a indiqué mon nom. Lorsque j’ai vu la musique et réalisé qu’il y avait deux airs beaucoup trop aigus pour moi, je lui ai conseillé Géraldine Gogly qui avait fait Le Bourgeois Gentilhomme avec moi, la tournée au Japon avec Paul Mauriat et qui se trouvait sans travail. Pour le garçon, je lui ai envoyé Michel Barouille, un autre très bon chanteur. Ces deux camarades avaient des voix très travaillées mais chantaient aussi très bien la variété. Michel, Géraldine et moi avons enregistré les maquettes avec les auteurs Francis Lacombrade –un ancien jeune comédien du film Les amitiés particulières- et Bernard Broca, et Jeanne Colletin qui ont fait les « chœurs » avec nous dans certains titres : en cabine, le directeur artistique de Deutsche Grammophon (et d’Herbert Von Karajan), impressionnant quand même pour de petits chanteurs de variété, qui s’était dérangé pour juste une « maquette ». Ce fut un très beau travail et un souvenir rare.

INEDIT: Anne Germain (acc. au piano par Alexis Weissenberg): Mon destin (1978)
Maquette pour la comédie musicale La Fugue


DLODS : A ce propos, quel est le principe d’une « maquette » dont on entend pas mal parler dans le métier ?

Il faut réaliser une démonstration de ce que sera la réalisation finale avec beaucoup moins de moyens évidemment, de façon à ce que les « investisseurs » aient une « vision » la plus précise possible du projet, c’est pourquoi nous avons enregistré avec juste un piano comme accompagnement mais quel piano puisque c’était Alexis Weissenberg lui-même –le compositeur, donc- qui jouait. Etre accompagné ainsi ne pouvait jamais se reproduire, un vrai cadeau du ciel. Nous avons enregistré dans les grands studios Pathé près du pont de Sèvres. Très malheureusement ce spectacle n’a pas eu le succès espéré. Il y avait beaucoup d’idées, de poésie et de fantaisie, avec des interprètes, acteurs, chanteurs, danseurs, de grand talent, mise en scène de Jean-Claude Brialy, chorégraphie de Matt Mattox (célèbre danseur de Broadway). Dans les premiers rôles mon copain Jean Salamero que j’allais retrouver quelques années plus tard dans l’émission Thé dansant de Jacques Martin, et aussi une jeune débutante inconnue qui ne l’est pas resté très longtemps : Arielle Dombasle.


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Anne Germain : « Chanter la vie, chanter les fleurs, chanter les rires et les pleurs » (Partie 2/6)

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Anne Germain

Dans l’ombre des studios : Fin années 50 - début années 60, grand "boum" de l'industrie du disque: éclosion de nouveaux talents, avec ainsi énormément de travail pour les choristes et musiciens de studio qui enchaînent plusieurs séances d'enregistrement par jour, arrivent parfois au studio sans savoir pour qui ils vont jouer et doivent déchiffrer une partition en moins de cinq minutes. Vous souvenez-vous de la toute première séance de chœurs que vous avez faite ?

Oui, c’était pour Franck Pourcel et son grand orchestre : il y avait là une grande chorale. Les « groupes » dont je viens de parler faisaient une grève pour obtenir un cachet identique à celui des autres instrumentistes et correspondant à leur prestation de petit ensemble, travail exigeant beaucoup plus de perfection et de précision que dans un grand ensemble où les défauts ici ou là sont plus dissimulés. Alors un camarade m’avait envoyé là pour une première fois, que je découvre comment se passait une séance de studio. C’était pour Pathé-Marconi dans les studios du réalisateur Jean-Pierre Melville, rue Jenner. Ensuite j’ai continué petit à petit à faire ma place. Pour Hubert Rostaing chez Philips boulevard Blanqui qui n’existe plus, non plus que Barclay avenue Hoche et les autres.

DLODS : Quel est le premier chanteur que vous avez accompagné ?

Dans les tous premiers je me souviens d’Henri Salvador qui était chez Barclay, il ne se produisait pas encore. C’était donc avenue Hoche dans ces très beaux studios ; j’étais alors enceinte de ma seconde fille Isabelle qui allait quelques années plus tard chanter notamment dans Les Aristochats (1970). Plus tard un jour en séance Henri m’a dit « Pourquoi ne fais-tu pas un tour de chant ? Tu gagnerais beaucoup d’argent et tu pourrais te payer des servantes ! » (rires). C’est le temps où Eddie Barclay avait engagé un jeune arrangeur américain débutant, Quincy Jones, et nous avons travaillé avec lui souvent, notamment pour le chanteur américain Andy Williams, une belle voix de crooner et charmant. C’est le moment où sont vraiment nés les Double Six et où ils ont enregistré leur premier disque Meet Quincy Jones qui a estomaqué tout le monde par la qualité époustouflante de la performance. Gloire à eux dont tant sont aujourd’hui « over the rainbow » !


Henri Salvador et les Angels : Count Basie (1966)
Au centre: Henri Salvador. Choristes de gauche à droite: Jean-Claude Briodin, Louis Aldebert, Anne Germain, 
Danielle Licari, Bob Smart et Jacques Hendrix 

 

DLODS : Dans un Palmarès des Chansons en 1966, vous faites partie des Angels et accompagnez Henri Salvador dans « Count Basie ». L'arrangement des voix est superbe.

Oui, Anne-Marie Peysson nous a présentés comme étant les Angels –le groupe formé chez Pathé par Christian Chevallier qui d’ailleurs était au piano- mais ce soir-là, des Angels d’origine il n’y avait que Jean-Claude Briodin et Jacques Hendrix, mais j’avais pour ma part bien enregistré la chanson que nous interprétions en accompagnement d’Henri Salvador, le fameux « Basie » quelques temps plus tôt au mythique studio Charcot (disparu lui aussi). Nous avions alors réalisé l’exploit de « mettre en boîte » ce titre en vingt minutes pendant les quarts d’heure supplémentaires.  La séance avait été consacrée à des titres très « commerciaux » auxquels Jacqueline Salvador, épouse et productrice tenait davantage car cela avait « boosté » la carrière d’Henri, mais lui tenait particulièrement à ce titre car c’était du jazz et il se faisait plaisir, seulement les suppléments de cachets faisaient faire la grimace à Jacqueline (rires) : « Va pour faire ce dernier titre, mais vite vite ! ». Un exploit, mais il y avait une équipe plus qu’à la hauteur, Double Six et Swingle mélangés ! Cela dit, le soir de l’émission c’était tout aussi nickel, avec du « beau monde » : Danielle Licari, Jean-Claude Briodin, Bob Smart, Louis Aldebert et Jacques Hendrix.

DLODS : J’aimerais qu’on évoque maintenant quelques chanteurs en particulier…

Oh bigre, il ne faut pas que j’en oublie ! (rires)

DLODS : Léo Ferré…

Je l’ai accompagné pour la première fois à L’Alhambra fin 1961. Jean-Michel Defaye son magnifique arrangeur avait constitué une petite formation avec deux pianos (dont Paul Castanier, pianiste aveugle), une rythmique, un accordéon et douze choristes -six femmes et six hommes-, c’était superbement écrit pour les voix comme toujours avec Jean-Michel Defaye et il y avait une force émotionnelle encore plus forte qu’avec des cordes. C’était un spectacle inoubliable avec ces textes sublimes d’Aragon, de Ferré ou Jean-Roger Caussimon. L’une d’elle s’intitulait « la gueuse », c’est-à-dire la République. « T’as ton fichu qu’est tout fichu, la gueuse », et la femme de Léo dans un coin de la scène, assise sur un tabouret, tricotait une écharpe bleu blanc rouge qui s’allongeait chaque soir car elle tricotait pour de vrai. « Encore un mois et elle atteindra les premiers rangs d’orchestre ! » pensions-nous. Y a-t-il des gens qui s’en souviennent…

DLODS : Vous avez également accompagné un tout jeune débutant…

Un jour avec trois collègues nous sommes allées faire une séance pour un jeune dont on commençait à entendre beaucoup parler et qui allait bientôt « casser la baraque » comme on dit : Johnny Hallyday. Il était encore chez Vogue et avait à peine dix-neuf ans vers février 1962. Malgré son répertoire tonitruant il paraissait réservé, timide même. Nous avons eu l’occasion en 1965 de l’accompagner à l’Olympia avec l’orchestre de Jacques Denjean, avec Danielle Licari et Jackye Castan. Nous ne chantions pas le dernier titre du coup nous restions derrière le rideau du fond de scène pour le regarder car il était magnifique : vingt-deux ans ! C’était un phénomène de scène et il l’est resté toute sa longue carrière. Il a prouvé ensuite qu’il était aussi un très grand interprète avec une voix indestructible qu’il n’a pourtant pas ménagée ! Il faut l’entendre dans « L’hymne à l’amour » ou « Ne me quitte pas », il n’y a que lui qui pouvait rendre l’intensité émotionnelle de ces deux chansons avec cette authenticité et justesse. Inutile de vous dire combien je l’admire notre Johnny !

DLODS : A l’époque, pourquoi les choristes étaient-ils « cachés » dans les coulisses ?

Nous n’étions pas « cachés » dans les coulisses mais en retrait, juste au bord de la scène pour une question de prise de son : il n’y avait pas le matériel d’aujourd’hui permettant de « sortir » les voix au milieu des cuivres, de la rythmique et même des cordes, car à l’époque il y avait un orchestre permanent à l’Olympia avec des cordes.

 Sheila : Pamela (1967)
Choristes de g. à d. : Christiane Cour, Alice Herald, Anne Germain, Françoise Walle, 
Jacques Hendrix, Bernard Houdy, Claude et José Germain

 

DLODS : Dans les « yéyés », vous avez aussi beaucoup travaillé pour Sheila, pour qui vous avez même été responsable des chœurs…

Les tous premiers Sheila c’était Christiane Legrand qui convoquait les choeurs pour le chef d’orchestre Jean Claudric. Christiane était beaucoup plus connue que moi. Ensuite quand j’ai quitté les Swingle, Jean m’a demandé de convoquer mais vous savez, c’était tantôt l’un ou l’une. Claude Carrère, le producteur de Sheila, était très exalté, il croyait en son poulain ! En émission, il grimpait derrière les cameramen sur le marchepied de la caméra mobile pour suivre Sheila dans le moindre de ses déplacements et lui faire des grands signes, ce n’était pas l’idéal pour la concentration (rires) ! Pour les chœurs, il s’était entiché de la grande voix de basse de Jean Stout (la voix française chantée de Baloo dans Le Livre de la Jungle, ndlr) et le demandait avec insistance. Jean était un garçon grand et puissant, aussi Claude Carrère me disait « Amène-moi le bûcheron ! Amène-moi le bûcheron ! » (rires). Sheila était la plus charmante des yéyés, simple et naturelle, ne jouant jamais les stars. Une autre qui était aussi très gracieuse, c’était Mireille Mathieu.

DLODS : Vous avez aussi accompagné Claude François. Etait-il très dirigiste avec ses choristes ?

Avec nous, l’ancienne équipe, jamais. On l’a dit pour ceux d’après : orchestre, choristes, danseuses. Mais avec nous non, jamais désagréable ni méprisant au contraire. J’ai eu l’occasion de faire son dernier show à l’Empire et nous nous sommes envoyé des bises à travers le grand escalier roulant « -Alors tu chantes bien, hein, tout à l’heure ! » « -Evidemment Claude, comme toujours ! ». Il y avait Françoise Walle à côté de moi. C’est la dernière fois que nous lui avons parlé si sympathiquement car il est mort deux jours après. Oui il nous respectait bien car il savait que nous avions fait les Double Six et les Swingle Singers, donc autre chose que des « douwap douwap »!

DLODS : Sur quels titres l’avez-vous accompagné en studio?

« Belles, belles, belles», «  Marche tout droit », « Si j’avais un marteau », « Pauvre petite fille riche »,  « Le jouet extraordinaire », « Quand un bateau passe » (de Burt  Bacharach), etc. Jusqu’à ce qu’il ait un groupe attitré, alors nous faisions seulement les séances où il fallait des voix en plus.

DLODS : Avez-vous accompagné des « grands anciens » de la génération de Charles Trénet ?

Oui j’ai eu le temps de travailler pour la dernière séance à ma connaissance de Maurice Chevalier avec Caravelli (pour CBS à Charcot), Tino Rossi dont nous avons fait aussi le dernier Casino de Paris plus un an de galas dans toute la France –ambiance super sympa avec de bons camarades- et dans le calme ! Charles Trénet, que nous avons accompagné pour son dernier Olympia avec Danielle Licari, Jackye Castan, Jean Stout et d’autres avec Roger Pouly au piano. Nous pensions qu’à la première il y aurait le Tout-Paris, tout le métier, que des « fans ». En effet ce fut du délire, un triomphe. Mais ce qui nous a « soufflés » c’est que les semaines suivantes avec du « vrai » public populaire ça a été pareil. Nous avons fait quelques années après un autre spectacle au Théâtre du Rond-Point, une sorte d’hommage, salle archi pleine et un maximum de jeunes. Lorsqu’il a chanté « Voulez-vous danser Marquise ? » c’était extraordinaire, il était déjà âgé mais quelle jeunesse, quelle fantaisie, quelle finesse, un talent sans doute inégalé. La salle était emballée comme je l’ai rarement vue.

J’ai également accompagné le charmant Jean Sablon, notre premier crooner ! J’ai un souvenir délicieux de ce « gentleman ». Nous étions allés répéter chez lui pour une émission de télévision où nous devions chanter « La chanson des rues ». Nous étions à l’image des passants qui s’attardaient autour du chanteur des rues justement comme cela se faisait dans le temps. Ensuite le chanteur vendait les petits formats, paroles et musique de la chanson. Aujourd’hui, plus de chanteurs de rues, ils sont remplacés par internet !

Sans quitter trop Jean Sablon, mon mari a travaillé pour Mireille qui fut sa partenaire autrefois. Claude avait été contacté par Michel Berger qui produisit son dernier disque avec entre autres « J’ai changé mon piano d’épaule », une très jolie chanson pleine d’une nostalgie délicate. Mon mari et Michel Berger s’entendaient très bien car tous deux discrets et bien élevés, en plus Claude écrivait super bien les cordes en particulier ce que Michel Berger appréciait beaucoup car il avait sa rythmique qui enregistrait à part.

DLODS : Jacques Brel avait peu de chœurs dans ses chansons, mais l’avez-vous accompagné par exemple dans « Les remparts de Varsovie » ?

Je ne crois pas, je m’en souviendrais ! Jacques Brel, quand même ! Par contre avec Janine de Waleyne nous avons fait « Rosa, rosa, rosam ».

Photo dédicacée par Gilbert Bécaud
1er groupe de choristes: ?, ?, A. Rippe et C. Cour
2e groupe de choristes: A. Germain, J. de Waleyne,
B. Houdy et B. Smart
DLODS : Et Gilbert Bécaud ?

Pour Gilbert Bécaud c’était Janine qui nous convoquait. Nous avons fait souvent ses spectacles à l’Olympia. Quel tour de chant ! Que de belles chansons tellement diverses  :« Seul sur son étoile » , « La vente aux enchères » avec le violoneux canadien Monsieur Pointu, « Dimanche à Orly », « L’important c’est la rose », « Les cerisiers sont blancs », et naturellement toutes les séances. On ne peut toutes les citer, aucune n’est médiocre. Une qui nous avait particulièrement frappés par son originalité –peut-être trop, et pas assez commerciale- et qui n’a pas eu de succès,  « Dieu est mort », sur des paroles de Pierre Delanoë. Tout va mal sur terre, les hommes ne savent pas quoi faire, alors il faut aller voir le bon Dieu pour lui demander des comptes. Et à la fin de la chanson les hommes arrivent dans un édifice où Dieu habite. « Ils suivirent de longs couloirs, un huissier en costume noir leur dit : "Messieurs vous venez tard, vous venez tard. Depuis ce matin à l'aurore, Dieu est mort." ». Image très frappante… C’est une chanson dure mais magnifique.


Gilbert Bécaud: Les cerisiers sont blancs (1968)
Choristes de g. à d. : Anne Germain, Danielle Licari et Jackye Castan 


DLODS : On vous voit dans des images d’archives accompagner Gilbert Bécaud à la télévision avec Danielle Licari et Jackye Castan dans la chanson « Les cerisiers sont blancs ». Il vous fait la « bébête qui monte » et semble avoir un petit faible pour vous !

C’était trop mignon, mais il a fait ça comme ça dans l’envol de l’interprétation –et parce que je me trouvais le plus proche de lui sur le plateau- et non pas à cause d’un « faible » pour moi ! Toutes ces vedettes nous aimaient bien tant qu’on faisait bien ce qu’elles attendaient de leurs accompagnateurs. Mais quand il leur prenait l’envie de changer d’équipe pour des questions de mode ils n’avaient plus beaucoup de sentiments !

DLODS : Vous avez également fait partie des choristes de « Charlie t’iras pas au paradis »…

Oui c’était avec Jean-Claude Petit devenu très à la mode par ses arrangements pour Julien Clerc (« La cavalerie », etc.) très réussis. Alors tout le monde l’a demandé. C’était un travail passionnant grâce à la diversité des artistes que nous accompagnions, malgré beaucoup de travail et la course d’un studio à l’autre.

DLODS : En dehors d’Andy Williams dont on parlait précédemment, avez-vous accompagné sur scène ou en studio des vedettes internationales ?

Lors du Midem à Cannes nous avons accompagné Tom Jones je crois bien. Il y a eu aussi un célèbre compositeur de musiques de films anglais, je pense John Barry, qui devait diriger le grand orchestre de Raymond Lefevre et interpréter un « pot-pourri » de tous les tubes de ses films. Il n’y avait pas eu de temps pour répéter ça, et nous avions une partition de deux mètres de large pliée en accordéon que l’on dépliait au fur et à mesure, le tout en déchiffrage à vue ! Heureusement que c’était avec deux très bonnes musiciennes et lectrices, Jackye Castan et Danielle Licari. Nous avons « assuré » comme on dit !

DLODS : Pensez-vous à d’autres personnalités ?

Hélas, j’ai « loupé » Frank Sinatra à Monte-Carlo, un grand gala où il était venu chanter pour son amie la princesse Grace et pour quoi était descendu le Grand orchestre d’Eddie Barclay avec à sa direction Quincy Jones qui travaillait pour Barclay à l’époque, plus des chœurs dont l’équipe des Double Six, mais je n’ai pas pu en faire partie pour cause de grossesse. Par contre, j’avais eu l’occasion de le rencontrer et même d’obtenir un autographe sur une partition de piano d’une chanson de son répertoire, « How about you », que je chantais quand j’étais chanteuse d’orchestre et dont mon mari avait relevé l’arrangement d’après le disque. C’était au Casino du Palm Beach à Cannes, avec l’orchestre de Benny Vasseur et André Paquinet dont je vous ai déjà parlé. Sinatra était venu en « client » mais l’entrée des jeux lui avait été interdite car il n’avait pas son passeport ! La loi était alors très stricte, Sinatra ou autre ! Il était assez furieux. Un maître d’hôtel nous avait prévenus de la « visite » de la star et je n’ai trouvé que cette partie de piano –ce dont mon mari avait eu l’idée géniale en l’absence de photo- pour essayer d’obtenir un autographe. Nous avons réussi avec le maître d’hôtel qui m’accompagnait à l’intercepter alors qu’il s’en retournait –très mécontent- entouré d’une équipe sortie d’un film de Coppola : nanas en direct de Las Vegas et gardes du corps du même style « pas tibulaires, mais presque » aurait dit Coluche !  Il m’a jaugée de la tête aux pieds d’un regard bleu et avenant comme de l’acier trempé, a jeté un regard intéressé tout de même sur la partition, l’a dédicacée quand même - mais juste sa signature, pas de « sincerely yours », rien !-  et est reparti sans me demander de la chanter ! Heureusement, mon Dieu ! Voilà ma grande rencontre avec Frankie (rires). Eh bien je préfère notre beau Johnny, y a pas photo comme on dit !

Je ne me suis pas retrouvée non plus dans les chœurs de Sammy Davis Jr quand il est venu à l’Olympia. Nous étions dans la salle cette fois avec ma famille. Un très grand souvenir d’un géant de la scène : chant, danse, mime, époustouflant !



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(Plan: Partie 1: enfance, formation, chanteuse d'orchestre; Partie 2: choeurs pour des chanteurs de variété; Partie 3: enregistrements solistes; Partie 4: groupes vocaux; Partie 5: musiques de films; Partie 6: doublage, compositions)
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