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dimanche 4 septembre 2011

Eliane Thibault : Supercalifragilisticexpialidocious ! (Partie 3/3)

Pour lire la précédente partie de l'interview (partie 2/3), veuillez cliquer ici


Dans l'ombre des studios : Avez-vous doublé Julie Andrews en d’autres occasions ?


Je l’ai doublée dans Darling Lili (1970) en voix parlée et chantée et dans Millie (1967).

DLODS : Pourquoi ne l’avez –vous pas doublée dans La Mélodie du Bonheur ?

Georges et Joseph Tzipine qu’on appelait dans le métier les Frères Karamazov m’ont appelée, m’ont fait venir chez eux et j’ai passé une audition. Et c’était fait, c’est moi qui devais le faire. Et en parlant ils m’ont dit « -Mais est-ce que vous avez déjà fait du doublage ?» et je leur ai répondu « -Oui, je croyais que vous m’aviez appelée à cause de ça, je viens de faire Mary Poppins ». « -Ah, c’est vous qui avez fait Mary Poppins au studio Leredde ? », j’ai dit oui et ils m’ont répondu «- Ah, alors on est très en froid avec eux, on ne vous prend pas » et voilà, ça s’est arrêté comme ça. Et ils ont pris Mathé Altéry. Alors avec Mathé Altery ma maison de disques a eu des problèmes parce que quand on l’interviewait elle disait « Oui j’ai fait Mary Poppins et La Mélodie du Bonheur ». Alors une fois, deux fois, trois fois, et elle a eu la lettre recommandée de la maison de disques qui lui demandait un rectificatif. Alors après elle disait en interview « Oui, rendons à César ce qui est à César, je n’ai fait que La Mélodie du Bonheur » (sur un ton sec). Alors vous savez moi j’ai un bon tempérament, j’en ris de tout ça. On habitait le même quartier à l’époque, dans le XVIIème arrondissement et on s’est retrouvées un jour chez le même pharmacien, l’une derrière l’autre. Moi j’ai fait un sourire, elle a tourné la tête et ne m’a pas regardée, alors voilà… C’est idiot, hein ? Car moi aussi j’aurai pu lui faire la tête puisqu’elle n’a pas fait Mary Poppins mais moi je n’ai pas fait le doublage de La Mélodie du Bonheur, j’en ai juste fait un disque. Eh bien non, tant pis…

DLODS : C’est curieux car en effet on remarque que les Tzipine n’ont pas travaillé pour la SPS du début à la fin des années 60, alors qu’ils ont travaillé pour elle avant et bien après…

Oui c’est pour ça qu’ils devaient être très en froid avec André Theurer (directeur musical pour la SPS dans les années 60, ndlr).

DLODS : Et vous connaissiez les Tzipine avant de venir à cette audition?

Non, et je me demande comment ils m’ont appelée, comment ils m’ont connue… Moi je pensais que c’était à cause de Mary Poppins. Eh bien pas du tout parce qu’ils ne savaient pas que c’était moi, donc je ne sais pas.

DLODS : Avec les frères Tzipine vous avez fait le doublage chanté d’Angela Lansbury dans L’Apprentie Sorcière

On avait demandé à Mony Dalmès de la Comédie-Française de faire le doublage de ce film, ils voulaient que ce soit la même voix, parlée et chantée. En général, on enregistre le texte d’abord et les chansons après, et là après avoir fait le texte, en arrivant au chant elle n’en était pas capable. Alors les frères Tzipine m’ont appelée et c’est moi qui ai fait le chant. Et je les ai fait mariner et je me suis fait bien payer, car comme ils ne m’avaient pas demandé pour tout, dialogues et chant, je n’étais pas contente. Et ils ont gardé le texte de Mony Dalmès qui était très bien.

"L'âge de vos beaux rêves" (du film L'apprentie sorcière (1971)) chantée par Eliane Thibault

DLODS : Ce doublage est un petit peu perturbant car Angela Lansbury a un physique assez « sévère » qui est bien mis en valeur par la voix de Mony Dalmès, et quand vous lui donnez votre voix pour les chansons on entend de suite la fraîcheur de la voix de Mary Poppins…

C’est vrai que c’est peut-être un peu gênant… D’ailleurs on me l’avait dit. « On ne vous a pas appelée parce qu’on vous a trouvée trop jeune ». Alors ils ont appelé Mony Dalmès qui a une voix très fraîche aussi.

DLODS : Dans L’Apprentie Sorcière, votre partenaire était le chanteur Francis Linel…

Il était gentil mais très protecteur, voulant donner des leçons… Il ne savait pas que c’était moi qui avais fait Mary Poppins et donc il vint vers moi et me dit « Vous savez, il ne faut pas avoir peur… ». Alors je ne sais plus qui était là lui dit « Tu sais, elle n’a pas peur, c’est elle qui a fait Mary Poppins, le texte et le chant » (rires).

DLODS : En dehors de Mary Poppins, Darling Lili, Millie, Un violon sur le toit et L’Apprentie Sorcière, avez-vous souvenir d’autres doublages ?

J’ai doublé Chitty Chitty Bang Bang, Le forum en folie et Roma, et des choses dont je ne me souviens pas du titre. Je mélange un peu tout, car à part Mary Poppins, je n’ai jamais vu en salle les films que j’ai doublés ! D’ailleurs je déteste voir des films doublés (rires), c’est vrai, je n’aime pas ça du tout. J’aime bien avoir les vraies voix, c’est comme ça !

DLODS : A part André Theurer et Georges Tzipine, avez-vous travaillé pour d’autres directeurs musicaux ?

Non, je crois que j’ai surtout travaillé avec André Theurer pour la musique et Serge Nadaud pour les textes. Presque tout ce que j’ai fait c’était avec eux deux. Enfin, je crois ! Parce que vous en savez plus que moi sur beaucoup de choses (rires) !

DLODS : Après 1972, on perd complètement votre trace… Pourquoi avez-vous décidé d’arrêter votre carrière si tôt ?

Guy Lafarge
Un violon sur le toit a été la dernière chose que j’ai faite. J’avais quarante ans ou quelque chose comme ça quand ça s’est arrêté. Je n’avais pas un physique de mère, mais n’avais plus un physique de jeune première. J’ai été sollicitée pour jouer Les p’tites Michu à la télévision. On m’avait proposé le rôle de la fille et j’ai dit non car elles ont dix sept ans, et à l’époque j’en avais trente huit ou pas loin. Je me disais « à la télé, il faut être jeune », et j’ai été bête, car au final c’est une chanteuse plus âgée que moi qui l’a fait. Et puis petit à petit ça s’est arrêté. Et je n’ai pas cherché à reprendre car je vivais un grand amour avec Guy Lafarge qui a duré trente huit ans, jusqu’à sa mort. Et l’éloignement des tournées n’était pas évident.
Donc vous voyez ça a été assez court, je n’ai pas fait une carrière énorme. Je me suis arrêtée jeune. J’ai fait passer les sentiments avant !

DLODS : Vous auriez quand même pu continuer à faire du doublage à Paris…

Oui, mais André Theurer et Georges Tzipine ont rapidement pris leur retraite et je n’ai pas été contactée par les nouvelles équipes.

DLODS : Vous tenez-vous au courant de l’actualité musicale ?

Je me suis tenu au courant assez longtemps, maintenant c’est fini. Et puis les chansons, je n’aime pas du tout ce qui y est yéyé, rock et tout ça. J’aime beaucoup le jazz et l’opéra, que je préfère de loin à l’opérette. Après il y a quand même quelques chanteurs que j’aime bien comme Michel Sardou ou Jean Ferrat qui vient de mourir et que j’aimais beaucoup. Des chanteurs à voix, parce qu’autrement…

DLODS : Et allez-vous régulièrement voir des spectacles ?

Non, plus maintenant. Je suis beaucoup sortie, j’ai beaucoup voyagé aussi parce que forcément Guy Lafarge était président de la SDRM (Société pour l’administration des Droits de Reproduction Mécanique) et travaillait aussi à la Sacem. Il a composé beaucoup d’opérettes et de chansons. « La Seine », c’est de lui. « Elle coule, coule, coule, dès qu’elle entre dans Paris, elle s’enroule, roule, roule, etc. » (elle chante). Cette chanson se joue dans le monde entier. Maintenant que je suis seule, je n’aime plus sortir le soir. Si je sors, il faut qu’on vienne me chercher en voiture, et qu’on me ramène jusque devant la porte. Je suis une froussarde! Alors, je sors beaucoup dans la journée. Restaurant avec des amis, cinéma, exposition, et je rentre tôt! Vous verrez, vous avez le temps, quand on vieillit on ne donne plus la même importance aux choses. La sagesse qui vient, sans doute!

DLODS : Si un directeur artistique vous proposait de passer des essais sur Julie Andrews ou une autre actrice dans un nouveau film, est-ce que vous accepteriez de faire un petit « come-back » ?

Non, je vais bientôt avoir quatre-vingts ans, je suis paresseuse (rires) !


Voxographie d’Eliane Thibault

Eliane Thibault est née le 5 octobre 1931 à Paris.

Mary Poppins (1965) – voix parlée et chantée de Julie Andrews (Mary Poppins)
Le forum en folie (1966) - voix parlée et chantée d'Annette Andre (Phylia)
Millie (1967) – voix de Julie Andrews (Millie Dillmount)
Chitty Chitty Bang Bang (1968) – voix parlée et chantée de Sally Ann Howes (Truly Scrumptious)
Darling Lili (1970) – voix de Julie Andrews (Darling Lili)
Un violon sur le toit (1971) – voix parlée et chantée de Ruth Madoc (Fruma Sarah)
L’Apprentie Sorcière (1972) – voix chantée d’ Angela Lansbury (Eglantine Price)

Bonus 


Petit bonjour d'Eliane Thibault à "Dans l'ombre des studios":


Voix d'Eliane Thibault dans Le forum en folie (1966):


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Eliane Thibault : Supercalifragilisticexpialidocious ! (Partie 2/3)

Pour lire la précédente partie de l'interview (partie 1/3), veuillez cliquer ici


Dans l'ombre des studios : Avez-vous fait du théâtre au cours de votre carrière?


Oui j’en ai fait, mais j’étais encore au conservatoire. C’était aux Sociétés Savantes, dans une énorme salle. Il y avait beaucoup d’écoles qui venaient, alors je ne vous dis pas le chahut (rires) ! Et puis j’en ai fait aussi avec la même troupe, une troupe de jeunes qui s’était mis ensemble pour jouer des classiques, et nous avons joué au Théâtre de Verdure du Jardin des Tuileries. Alors là j’ai vraiment joué tout le répertoire ou presque…

DLODS : Et depuis, vous n’avez pas été tentée de remonter sur les planches ?

Non, on ne le m’a pas demandé. Vous savez c’est très compartimenté en France, quand vous êtes en opérette vous faites de l’opérette, etc. C’est terrible ça, d’ailleurs… Mais même encore maintenant. Quand vous avez un emploi on ne vous prend pas dans un autre, c’est dommage ! On n’y peut rien !

DLODS : Avez-vous fait du cinéma ?

J’ai joué dans un film de Georges Péclet qui s’appelait Les Gaités de l’Escadrille (1958). Ah ça, c’était vraiment un beau navet (rires). Avec seulement des petits noms, vous savez : Bussières, Gabriello…
J’ai une anecdote qui peut vous amuser. C’était un film sur l’aviation. A un moment donné je devais prendre un avion très rapidement parce qu’il y avait un problème important et c’était Sim qui devait faire marcher l’avion. Alors lui il était déjà dans le coucou à deux places et moi je devais arriver à toute allure. Seulement j’arrive en courant, et à quelques mètres de l’avion, je tombe par terre, habillée en aviatrice, avec le parachute derrière. Alors Georges Péclet me demande ce qui se passe, je lui dis «- Je ne peux pas avancer à cause du vent », « -Bon allez, on recommence ! ». On l’a fait deux ou trois fois et au même endroit, « pouf ». J’étais très légère. Alors Péclet dit « On peut faire ça cent fois, ça va recommencer. Sim, au lieu d’être déjà dans l’avion, tu vas venir avec elle, et vous allez monter ensemble dans l’avion », ce qui fait qu’on a dû faire deux mètres de plus et on est tombés tous les deux par terre. Qu’est-ce qu’on a pu rire ! Finalement on l’a tourné avec l’hélice arrêtée, et là ça marchait.

DLODS : Et avez-vous participé à des émissions télévisées à l’époque ?

Oui, au moment de Mon p’tit pote avec Roger Nicolas on a fait pas mal d’émissions, comme La Nuit du Cinéma. C’est là, dans une espèce de palais à Paris que je monte pour me faire maquiller et je croise dans l’escalier Annie Cordy. Quand elle m’a vue, elle s’est arrêtée et m’a fait « -Ah ! » et je lui ai dit « -Moi j’ai l’habitude ! Au restaurant, partout on me prend pour vous et on me demande de signer. Au Midem c’était terrible on ne pouvait plus faire un repas tranquille où on me disait «- Annie Cordy, vous voulez bien me signer ça ? »». Et elle me répond « -Vous signez, au moins ? » «- Ah non je ne vais pas faire des faux » « -Ah je vous en supplie, signez, sinon on va trouver que je suis bêcheuse » donc après quand on me demandait un autographe je signais Annie Cordy (rires).

DLODS : C’est vrai que vous avez le même regard !

C’est fou… Jeunes on se ressemblait beaucoup ! On était coiffées pareil aussi, sans le savoir.
Les yeux, oui. Mais elle a un nez un peu plus gros que le mien ! Déjà moi, je le trouvais trop gros le mien mais mon père n’a jamais voulu que je me fasse opérer…

DLODS : Comment avez-vous été approchée pour doubler Mary Poppins ?

J’étais dans une maison de disques, DECCA RCA. Quand ils ont cherché quelqu’un pour doubler Mary Poppins, les studios Disney se sont adressés à toutes les maisons de disques de Paris et ont demandé des jeunes -j’étais jeune à l’époque !- qui pourraient éventuellement doubler Mary Poppins. Je n’avais jamais fait de doublage et ça ne me disait rien d’en faire, je ne sais pas pourquoi. Ma maison de disques a insisté et je me suis dit « S’il fait beau demain j’irai. S’il pleut je n’irai pas ». Je me réveille le matin en espérant qu’il pleuvrait, il y avait un soleil magnifique, alors j’y suis allée, rue Leredde. On était je ne sais combien. Je crois bien que tout Paris y est passé, même Sylvie Vartan. Tout le monde passait des auditions pour Mary Poppins.

DLODS : Est-ce que vous avez passé une audition distinctement pour la voix parlée et la voix chantée?

Oui j’ai fait les deux.

DLODS : Comment s’est déroulée l’audition ?

J’ai chanté ce qu’ils me demandaient, et puis nous sommes passés à l’air « Pour nourrir les p’tits oiseaux ». Dans cette chanson, il y a un son très grave, qui n’était pas un problème pour moi, l’aigu étant plus problématique que le grave. Donc j’ai fait cette note tout à fait normalement, et là les deux techniciens dans leur petite cabine sont sortis en disant « celle-là, elle l’a ! » (rires). Et je pense que c’est à cause de ça que j’ai été prise. Et puis il y a quand même aussi le fait que j’avais le même timbre que Julie Andrews. C’est Philippe Bouvard qui a remarqué ça. Dans l’une de ses émissions, il a pris la petite chanson « Le morceau de sucre » et il l’a mise en alternance en anglais et en français, on ne sentait pas de différence de timbre de voix. Il s’en était rendu compte.

Eliane Thibault en 1965, interviewée à propos de Mary Poppins


DLODS : Comment avez-vous trouvé le film et le personnage de Mary Poppins ?

Adorable, charmant. Ce n’était pas une sorcière, c’était une fée ! (rires)

DLODS : Comment se faisait le doublage des chansons ? Avez-vous assimilé rapidement la technique ?

Il y avait une portée qui défilait, avec le texte en dessous. Et autant le texte, on ne savait rien à l’avance, mais pour la musique on répétait beaucoup. Mais je pense que quand on est musicien, on est aidé même pour le texte. Quand vous écoutez bien l’anglais, vous sentez qu’il y a un rythme, alors vous dites les paroles françaises dans le rythme de l’anglais. Moi je n’en avais jamais fait, et j’ai compris du premier coup. Ils n’en revenaient pas, et moi non plus d’ailleurs ! D’ailleurs à un moment les deux techniciens pour le texte sont sortis et m’ont dit «- Soyez gentille d’aller un peu moins vite… » «- Pourquoi ? » « -Vous, vous êtes payée au forfait, mais nous nous sommes payés à l’heure, donc nous avons intérêt à ce que ça dure ! » (rires). Alors il faut se mettre bien avec tout le monde dans ce métier. Du coup, de temps en temps je me trompais. Et hop, on recommence ! (rires). C’est un métier, il faut penser à tout !

 DLODS : C’est une technique qui n’est pas facile. Certains grands acteurs ont essayé d’en faire et n’ont pas réussi.

Je me souviens de Lucette Raillat, qui chantait « La môme aux boutons », la chanson de Bourvil. C’était une jeune femme, drôle, comique. Et dans un doublage que j’ai fait, on l’a appelée pour un rôle, et elle en a été incapable. Ca n’a jamais été synchrone. C’est curieux ! On essayait tous de l’aider et il n’y avait rien à faire. Trop de personnalité, peut-être. Parce qu’il faut laisser de côté sa personnalité pour faire du doublage.

DLODS : Pour en revenir à Mary Poppins, vous souvenez-vous des chansons du film ?

Oui, surtout « Supercalifragilisticexpialidocious »… Les enfants s’en souviennent. Et les parents autour de moi me disaient « On en a marre d’entendre ta voix à la télé », ils écoutaient ça en boucle (rires). En vacances dans les Pyrénées d’où je suis originaire, les petites cousines m’amenaient tout le temps des copines à elle quand j’étais en pleine conversation. Je ne m’étonnais même plus, je me retournais et je chantais « Supercalifragilisticexpialidocious » (elle chantonne), je sortais un petit couplet et je reprenais la conversation. Elles venaient pour ça (rires) ! Ah, ça a beaucoup marqué les enfants !

DLODS : Vous pouvez me le faire (rires)?

Mais je viens de vous le faire (rires). Ce qui était difficile, c’est qu’à un moment donné dans le film elle disait ce mot là à l’envers. Alors, une fois, deux fois, trois fois… je n’y arrivais pas ! Et je dis à l’équipe « Ecoutez, vous me le marquez sur un papier, et puis je travaille ce soir, et demain matin, vous branchez et ça sera la première chose que je ferai en arrivant». Alors je l’ai fait du premier coup, mais dans le taxi, je n’y arrivais pas à l’envers… C’était difficile!

DLODS : Avez-vous eu des difficultés sur d’autres chansons ?

Quand elle chante « Le morceau de sucre », à un moment donné il y a une vocalise dans la glace qui lui répond. Alors je me faisais du soucis pour ça, je me disais cette vocalise est aigue, moi je n’ai pas cet aigu. Je leur ai dit « Il n’y a pas de problème car avec ma sœur on a la même voix, s’il le faut elle viendra faire la vocalise dans la glace ». Ils m’ont dit « Ce n’est pas la peine, Julie Andrews non plus n’a pas la voix aigue, c’est quelqu’un d’autre qui a fait cette vocalise dans la version originale », donc ils ont gardé la vocalise qui se trouvait sur la bande orchestrale. C’est vrai que Julie Andrews a une voix assez grave comme moi. Je donne l’impression d’aigu, mais je chante plutôt grave.



DLODS : Quels souvenirs gardez-vous de vos partenaires ?

La direction musicale était d’André Theurer et il me semble que les dialogues étaient dirigés par Serge Nadaud. Michel Roux doublait mon partenaire (Bert). Il était très gentil, mais il travaillait tellement ce garçon, que quand ce n’était pas à lui, il dormait ! Je ne sais pas comment il faisait… Il disait « - Bon, ben à tout à l’heure ! » cinq minutes, pan, il dormait. On lui tapait sur l’épaule « -C’est à toi ! » et il revenait. Mais autrement il était très gentil.

DLODS : Et Monsieur et Madame Banks ?

Tous les comédiens ont fait la voix parlée et la voix chantée de leurs personnages. La mère était doublée par une charmante comédienne, avec une voix acidulée (Nicole Riche, ndlr). Pour ce qui est du comédien qui doublait le père (Roger Tréville, ndlr) d’habitude je dis toujours du bien de tout le monde mais là il était d’une prétention, d’une suffisance. Je n’ai pas eu d’histoires avec lui, mais il en a eu avec presque tout le monde. C’était incroyable ! Il était très bien, mais il était pontifiant. Je n’aime pas les gens comme ça…

DLODS : Quelqu’un a relevé le nom de Guy Marly dans l’ancien générique. Doublait-il l’Oncle ?

Richard Francoeur
Non ce n’est pas lui, car Guy Marly était un copain, j’ai fait pas mal d’opérettes avec lui. L’Oncle était doublé par un comédien qui était très capable de chanter. C’est drôle car les voix et les physiques sont un peu les mêmes. C’était un rondouillard qui avait un gros nez, mais je ne me souviens plus de son nom. Il doit être mort aussi. Je vois déjà l’âge que j’ai, et il était plus âgé que moi. (Il s’agissait en fait de Richard Francoeur, ndlr). Les noms ne sont pas marqués sur le DVD ?

DLODS : Non, le doublage n’est pas noté dans le générique du DVD.

Quand le film est sorti en 1964, à la fin il y avait écrit en gros mon nom et celui de Michel Roux et ensuite les voix françaises défilaient. Mais après ils l’ont supprimé.



"Pour nourrir les p'tits oiseaux" (version disque) par Eliane Thibault

DLODS : Savez-vous pourquoi Disney n’a jamais sorti de disque avec les chansons en français ?

Je ne le sais pas. J’ai fait un disque de Mary Poppins, mais c’est en dehors du doublage, c’est ma maison de disques Decca qui me l’a fait faire. Je me souviens de la séance de photos, c’est moi qui avais confectionné le chapeau (rires). Et ce n’est pas tout à fait les mêmes paroles. Parce que pour des problèmes de synchronisme on est obligé de dire certains mots qui ne sont pas toujours très jolis, donc pour le disque on a corrigé cela.

DLODS : Dommage, car pour beaucoup d’autres films, comme Le Livre de la Jungle, on peut trouver le CD avec les chansons françaises.

On m’avait demandé pour Le Livre de la Jungle ! C’était pendant que j’étais en tournée avec Un violon sur le toit.

DLODS : C’est Lucie Dolène qui a finalement fait la voix de la petite fille.

Voilà ! J’étais en province et je leur ai téléphoné pour leur dire que je ne pouvais pas venir.
Je n’ai jamais rencontré Lucie Dolène, mais je sais qu’elle a chanté La belle Arabelle, que j’ai chantée moi aussi mais en province. Je devais l’interpréter aussi à Paris mais j’étais prise sur Mon p’tit pote qui est restée longtemps à l’affiche.

DLODS : Après la sortie de Mary Poppins, avez-vous rencontré Julie Andrews ? Est-ce qu’il y a eu des événements particuliers pour la sortie?

Non, je ne l’ai pas rencontrée. Par contre, j’ai été invitée à La Terrasse Martini, sur les Champs Elysées avec toute l’équipe du doublage, et Walt Disney était tellement content de mon doublage qu’il m’a envoyé le parapluie et le sac de Mary Poppins. Donc j’ai été en France la première à avoir un parapluie automatique !


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Eliane Thibault : Supercalifragilisticexpialidocious ! (Partie 1/3)


Entretien réalisé par Rémi C. le 06/11/10

La voix d’Eliane Thibault reste indissociable du personnage de Mary Poppins qu’elle a doublé il y a maintenant quarante six ans. Même en faisant abstraction du personnage et des souvenirs qui y sont attachés, on tombe sous le charme de cette voix à la fois fraîche, sérieuse et drôle. Un mélange étonnant. Ecoutez la voix d’Eliane Thibault et un doux sourire se dessine sur votre visage. On lui dit qu’elle a un « sourire dans la voix ». C’est peut-être ça, son « truc ».

Cela faisait quelques années que j’essayais de retrouver sa trace, feuilletant les annuaires, laissant des annonces sur internet, interrogeant les choristes de sa génération. Et il avait fallu me rendre à l’évidence : depuis 1972, personne ne savait ce qu’elle était devenue. C’est finalement par un sacré coup de chance que nos routes se sont croisées.

Je tiens à remercier chaleureusement Jocelyne Lacaille et Jack Ledru sans qui cette rencontre n’aurait peut-être jamais eu lieu, et Eliane Thibault pour son charmant accueil.


Dans l’ombre des studios : Vous faites partie d’une grande famille de chanteurs lyriques…

Oui, mon père Jean Claverie était basse à l’Opéra de Paris. Il chantait Mephisto, et tous les Wotan. Ma cousine, Martine Claverie était dans les chœurs de l’Opéra de Paris. (Elle me montre une photo). Lui c’est mon oncle, le frère de mon père. Il chantait à l’Opéra-Comique, des basses bouffes. Ma soeur Michèle Claverie a fait une carrière dans l’opéra et dans l’opéra comique, elle a chanté de grands rôles ! Juliette de Romeo et Juliette, Rosine du Barbier de Séville, etc. Et son mari Claude Calès est chanteur lui aussi.

DLODS : Avant de venir chez vous j’ai écouté des enregistrements de votre sœur, dont le magnifique chant indien de l’opérette Rose-Marie

… que ma mère, Marguerite Thibault, a créée pour la première fois ! Ma mère faisait de l’opérette, mais malheureusement, elle a été paralysée après ma naissance et celle de ma sœur et a été obligée d’arrêter une brillante carrière.



Michèle Claverie, soeur d'Eliane Thibault chante "Chant Indien" de l'opérette Rose-Marie

DLODS : Vous avez la même voix que votre soeur!

On a exactement le même timbre, mais elle a une voix beaucoup plus étendue. Elle monte jusqu’au contre-ré, contre-fa, contre-mi… Elle a une voix magnifique! Et depuis l’enfance ! Elle chantait Les Clochettes de Lakmé à cinq ans, et les gens croyaient que c’était une femme qui chantait ! Elle était un petit génie ! On a fait des disques ensemble, des disques religieux. On chantait en duo, elle la voix aigue et moi la voix grave et ça faisait exactement les deux mêmes timbres. C’était très drôle parce que maman aussi avait la même voix, un peu plus grave que la mienne, alors au téléphone ça donnait «- Non c’est sa mère », «-Non, c’est sa fille », «- Non, c’est sa sœur » (rires)!

DLODS : Depuis vos débuts dans les années cinquante, vous avez quasiment gardé la même voix…

Mais c’est ce qui vieillit le moins !

DLODS : Peut-être mais la voix se transforme avec l’âge, et il me semble que les différences se remarquent d’autant plus sur les « jeunes premiers » et « jeunes premières » que sur les comiques ou personnages de caractère. Et vous, vous avez gardé une fraîcheur rare…

A cause de cette fraîcheur, il paraît que j’ai du « rire dans la voix ». C’est peut-être pour ça que j’ai fait beaucoup de disques pour les enfants. Je ne les ai même plus, car évidemment la famille m’a dépouillée ! A chaque fois qu’il y avait un enfant, hop ! J’ai fait une série de disques très mignonne sur les régions de France qui s’appelait Le Petit Train de la Télé. Jacques Fabbri faisait le conducteur du train, et moi j’étais Soufflette, la locomotive qui faisait marcher le train. Alors toutes ces explications, c’était très intéressant ! D’ailleurs, on avait eu un prix pour ce disque! Et je parlais comme cha, je choufflais. Je racontais la Provence, la Bourgogne, et tout ce qu’on y trouvait. C’était une belle idée.

DLODS : Quelle est votre formation ?

J’ai d’abord appris le chant avec mon père. Et puis j’ai fait deux années au Cours Simon, en comédie. Parce que je ne voulais pas chanter. Peut-être parce que j’entendais trop chanter à la maison ! Je voulais être comédienne. J’aurais bien aimé rentrer au Français, d’ailleurs. Mon répertoire c’était les soubrettes de Marivaux, et ça me plaisait beaucoup, mais Simon n’a pas arrêté de me tanner en me disant « Tu as un physique d’opérette, avec ta famille tu dois avoir un brin de voix ! Donc tu devrais chanter, tu percerais beaucoup plus vite ». Alors finalement je me suis présentée au Conservatoire, dans la classe d’opérette, et j’ai été reçue. Et je n’ai jamais passé le concours, parce que pendant le conservatoire, j’ai été contactée pour passer une audition. Il y avait quelque chose à chanter, ça s’appelait Les vieillards amoureux, au Théâtre de Poche. Je m’en souviens, j’étais toute jeune ! C’est là que je me suis appelée Eliane Thibault, pour laisser le nom de Claverie à ma sœur qui avait une voix d’opéra.

DLODS : Comment s’est passée l’audition ?

Quelqu’un dans la salle, Guy Lafarge, m’a dit « On cherche quelqu’un comme vous à l’Européen pour Mon p’tit pote, une opérette de Jack Ledru». Alors j’ai passé les auditions, et j’ai été prise. Donc j’ai fait à peine un an et demi de conservatoire… et Mon p’tit pote s’est joué cinq ans !


Eliane Thibault chante un air de Mon p'tit pote en 1957

DLODS : Parlez-moi un peu de votre personnage de Mon p’tit pote

Jack Ledru
Il s’agissait d’une petite pompiste amoureuse de Roger Nicolas. A un moment je me souviens qu’il se présentait déguisé avec un accent étranger, il était très drôle. J’avais pour rivale Cora Camoin, qui jouait une vamp. C’était une très jolie opérette, un peu policière. La musique de Jack Ledru était ravissante.

DLODS : J’ai lu que vous avez joué dans une opérette avec Fernandel.

C’était un enregistrement sonore, on a eu des prix d’ailleurs. J’ai fait Ignace avec lui, et puis Mamz’elle Nitouche. Il était adorable, Fernandel… C’était un être vraiment charmant, attachant. Et puis cette faconde !

DLODS : C’était un grand personnage ?

Ah oui … Et quand on a fait l’une de ces deux opérettes, on avait rendez-vous dans le bureau de Guy Lafarge qui était directeur artistique chez Decca/RCA pour se rencontrer et en parler. Je venais tout juste de perdre mon père, que j’aimais énormément. Et puis est arrivée la personne qui s’occupait des pochettes dans la maison, elle est entrée et elle me prend dans ses bras en me disant « Oh ma p’tite Eliane, je sais ce qui vous est arrivé » et naturellement je tombe en sanglots. Guy a de suite dit à Fernandel, qui était un peu ennuyé « Elle vient de perdre son papa »…et il s’est mis à pleurer lui aussi. Parce qu’il était très proche de sa fille, Josette… Beaucoup de cœur cet homme-là.

DLODS : Quel est votre plus beau souvenir d’opérette?

C’est quand même Mon p’tit pote. C’étaient mes débuts, avec une troupe très soudée. Et ça a duré cinq ans. Et puis après bien évidemment se sont enchaînées des représentations en province et un peu de répertoire, des comédies musicales, des choses comme ça. Alors là vous passez huit ou dix jours ensemble et on ne se voit plus. Parfois on retombe sur les mêmes mais pas tous ensemble, donc ce n’est pas pareil. J’ai un beau souvenir aussi de la tournée de Un violon sur le toit.

DLODS : Avec Ivan Rebroff ?

Voilà. Ca a été joué deux ans, dont un an en tournée.

DLODS : Et vous chantiez en français ? Car Ivan Rebroff chantait dans toutes les langues.

Oui, et il les parlait aussi. Il avait un père russe et une mère allemande. Il parlait très bien français et italien. C’était quelqu’un d’adorable, pas du tout vedette, charmant.

DLODS : Il semblait pourtant très possédé par ses personnages lors de ses apparitions télévisées, presque fou…

Oui il jouait un peu un personnage, mais dans la vie avec les gens qu’il connaissait bien il n’était pas du tout comme ça. Et alors, quel appétit ! Avant d’entrer en scène il ouvrait des boîtes de sardines, il les égouttait à peine, les prenait par la queue et les gobait comme un phoque. Toute la boîte y passait. « Encore une autre ! », et il recommençait. C’était fou !

DLODS : Quel rôle interprétiez-vous ?

Je faisais Fruma Sarah, le grand fantôme.

DLODS : Il y a eu aussi une adaptation cinématographique d’Un violon sur le toit

Oui c’est vrai, j’en ai fait le doublage. Je trouve que le film était très bon, parce qu’il y avait vraiment le cimetière, les feuilles mortes qui s’en vont. On peut faire les choses beaucoup mieux qu’au théâtre évidemment. 


Eliane Thibault double le fantôme de Fruma Sarah , personnage qu'elle a interprété sur scène aux côtés d'Ivan Rebroff

Pour lire la suite de l'interview (partie 2/3), veuillez cliquer ici


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dimanche 9 janvier 2011

Lucie Dolène : Un sourire en chantant (Partie 4/4)

Pour lire la précédente partie de l'interview (partie 3/4), veuillez cliquer ici


Dans l'ombre des studios: Nous allons aborder maintenant la grève de 1994 et votre procès contre Disney.

C'était la première fois de ma vie que je faisais grève (rires). J’y ai beaucoup cru, on y a tous beaucoup cru. C’était au commencement de mon procès avec Walt Disney, j’étais le porte-drapeau de plein de choses, tout le monde espérait que l’issue de ce procès serait fatale pour Walt Disney et victorieuse pour moi et, en l’occurrence, que cela ferait jurisprudence pour beaucoup d’autres cas que le mien.

DLODS: A l’époque de Blanche-Neige, comment aviez-vous été payée?

Au cachet. Je ne sais pas combien, mais cela m’avait quand même demandé 8 jours d’enregistrement à peu près, donc j’avais dû toucher à peu près 3000 francs.

Procès "Blanche Neige" au journal télévisé (1er novembre 1996)

DLODS: Et comment vous est venue l’idée de cette réclamation de droits?

C’est un auteur de livres sur les films d’animation qui était venu me voir quand j’enregistrais à La Plaine St Denis, chez AB. Il avait aussi travaillé pour Disney aux Etats-Unis, et il m’a dit « Qu’est-ce que vous allez faire maintenant que vous avez donné votre voix, maintenant qu’on ressort le film en DVD, vous savez qu’en Amérique Peggy Lee (voix de Peg dans « La Belle et le Clochard », ndlr) a fait un procès qu’elle a gagné. Vous vous rendez compte l’argent qu’ils vont se faire avec votre voix !». Cela a pas mal trotté dans ma tête, et j’ai décidé de réclamer mes droits.

DLODS: Est-ce que vous avez eu des soutiens de chanteurs ou comédiens ?

Non, je n’ai eu aucun soutien. Tout le monde attendait que je gagne mais personne ne m’a dit « On va créer un petit comité de soutien », etc. D’ailleurs, cela aurait pu venir de moi, mais je n’y ai même pas pensé.

DLODS: Comment s’est déroulé le procès ?

C’est un mauvais souvenir, que je n’ai pas vraiment envie de raviver. J’ai eu un avocat qui a bien travaillé mais il est parti à la retraite au cours du procès, et la transition ne s’est pas très bien passée.

DLODS: Qu’est-ce que vous avez gagné à l’issue de ce procès ?

Rien, enfin si, j’ai gagné une certaine somme, mais avec tout ce que je devais à mon avocat je ne suis pas allée bien loin.

DLODS: Et est-ce qu’ils vous ont proposé, à l’issue du procès, de toucher des droits sur les sorties de disques et de DVD ?

Nullement. J’ai reçu uniquement une compensation sur ce qui avait déjà été édité. Et de toute façon, ils ont remplacé ma voix alors comme ça, le problème est réglé de leur côté.

DLODS: Donc le procès ne concernait pas les autres films?
Non. Ils auraient très bien pu les ressortir avec ma voix...

DLODS: A ce propos, dans « Le Livre de la Jungle », ils ont remplacé votre voix par celle de Claire Guyot. Et il y a peu, pour la sortie d’un DVD collector ils se sont trompés en mettant votre voix… et le nom de Claire Guyot au générique.

C’est dingue, je ne savais pas ! Je pourrais les embêter pour ça.

DLODS: Dans tous les cas, vous ne devez pas toucher de droit sur les diffusions comme le film est américain et ne rentre pas dans le cadre de l’Adami.

Ces droits Adami, c’est une plaisanterie. Ils nous envoient des listes, il faut cocher ce qu’on a fait. Mais on ne sait pas toujours ce qu’on a fait, on ne connaît pas les titres originaux, comment ils ont été adaptés en français, etc. Je n’ai jamais rien fait de ces listes.

DLODS: Pour quelles raisons ont-ils redoublé intégralement Blanche-Neige ? Est-ce que vous l’avez écouté ?

C’est en raison de l’histoire du procès. Mais je n’ai pas vu le DVD.

DLODS: Disney évoque de son côté un rajeunissement nécessaire des dialogues et des voix.

Mais justement, c’est le côté un petit peu intemporel et un peu désuet des dessins animés qui fait tout le charme des contes de fées. « Il était une fois » et « ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants », c’est ça qui est rigolo et mignon… Qu’est-ce que vous voulez rajeunir ? Après, pourquoi pas si certains y trouvent leur compte. Vous savez ça peut toujours plaire à d’autres gens aussi, donc toutes les options sont bonnes à prendre.

DLODS: Quelle place a pris le doublage dans votre carrière de comédienne et chanteuse?

Au début c’était un supplément très gratifiant, très honorifique, parce que d’avoir fait Blanche-Neige, L’arbre de Noël, Oliver !, c’étaient des choses magnifiques et cela me plaisait beaucoup. Et puis, un jour, je n’en ai plus fait car on m’a moins appelée et quand j’ai refait du doublage à partir de l’année 1986, à l’époque où mon mari est tombé très malade, ça m’a fait beaucoup de bien. Ça a été une bouffée d’oxygène extraordinaire, ça m’a redonné une raison d’exister formidable parce que je ne faisais plus grand-chose à cette époque-là. Je trouve que cette seconde période de doublage a été très bénéfique pour mon moral et ma santé. Rien n’était plus merveilleux, gratifiant, que de me lever à 6h du matin pour être à 9h à Saint-Denis, Neuilly, ou Boulogne. J’étais contente de partir, de faire une heure et demie de bagnole dans les embouteillages  (rires) ! Ravie !

DLODS: Faites-vous encore du doublage actuellement ?

Depuis un an, on ne m’appelle plus. Je n’ai dit à personne que je me retirais. On doit penser qu’il est temps que je prenne ma retraite (rires)

DLODS: Peut-être suffit-il de faire un appel du pied à certains directeurs artistiques ?

Oui mais, d’un autre côté, je me dis que pas mal de gens me connaissent et savent que je suis toujours là. C’est un petit peu frustrant. Et c’est curieux parce que, dans le doublage, on vous distribue selon votre âge, et moi, on commençait à me donner des rôles de grabataires, de grand-mères complètement folles, j’avais déjà un pied dans la tombe. Alors je veux bien qu’on ne me donne plus de jeunes premières, évidemment mais c’est la voix qui compte dans le doublage, ce n’est quand même pas le physique, non ? Du coup vous avez 70 ans et quelques poussières et on se dit « Comment on va faire ? Dans quoi va-t-on la mettre ? Il n’y a plus de grand-mère dans les séries !», donc plus rien ! Alors qu’on pourrait très bien doubler une mère, une femme de 50 ou 60 ans… Où est le problème ? Et puis d’un autre côté on se dit qu’il faut laisser la place aussi, laisser d’autres comédiennes s’exprimer.

DLODS: Et quels sont les derniers doublages que vous ayez faits?

La dernière synchro que j’ai faite était il y a plus d’un an, chez Dubbing. J’ai eu un rôle assez intéressant dans une série anglaise dans 3 ou 4 épisodes. J’ai remplacé une comédienne que j’adore, Nadine Alari, qui venait de se casser le col du fémur et c’est mon amie Anne Jolivet qui est une comédienne adorable et une grande amie, qui a parlé de moi à la directrice artistique.

DLODS: Est-ce que vous avez la nostalgie d’une certaine époque du doublage ?

Oui, j’ai la nostalgie de cette époque où on était en « classe affaires » comme je vous disais tout à l’heure, où on était bien traité, on avait le temps de peaufiner. Il y avait un climat et une courtoisie tout à fait différents. Ce n’est pas qu’on ne soit pas courtois et que les climats soient détestables à l’heure actuelle, mais il y a un tel changement surtout dans la vitesse où les choses doivent se faire, qu’évidemment on vous passe la boucle une fois et puis si on a envie de la réentendre deux ou trois fois on vous le fait, mais si ça ne passe qu’une fois et qu’on a tout de suite pigé, c’est bien. Mais en même temps, maintenant d’aller vite ça vous oblige à devenir performant et à travailler. Ce n’est pas mal non plus. Et cela doit être un signe des temps.

DLODS: Dans quel milieu vous sentez-vous le plus à l’aise et le plus en phase ? Celui des chanteurs ou celui des comédiens ?

Avec les comédiens. Parce que le milieu des chanteurs actuels, je ne le suis plus beaucoup. Je ne sais pas de quoi on parle quand on parle de « chant » à l’heure actuelle, je suis un petit peu consternée par ce que j’entends ou ce que je n’entends pas. Alors qu’avec les comédiens, il suffit de parler. Et encore, il m’arrive de voir des films français dont je perds certaines phrases, certains mots, de gens qui n’articulent pas, qui parlent vraiment comme s’ils étaient en train de chuchoter dans leur cuisine et je me dis « Est-ce que c’est une mauvaise prise de son ? ». C’est bien, le naturel, mais, à un moment donné, il y a quand même un juste milieu, c’est du spectacle, c’est de la fiction. On joue un rôle, on est en train de dire un texte, on n’est pas en train de parler : « Ah tiens j’suis allé au supermarché ce matin j’ai acheté des pâtes machin, j’ai ach’té des cerises elles étaient pourries ». On doit défendre un texte ! Alors que dans beaucoup de films français, je ne comprends pas la moitié des dialogues, et les chansons n’en parlons pas !

DLODS: Vous n’êtes pas branchée « Star Ac » (rires)?

Ne parlons pas d’horreur ! Cette année, j’ai un peu suivi La Nouvelle Star, surtout les éliminatoires. J’ai entendu des gens qui chantaient très bien et qu’on a éliminés ! Notamment un jeune chanteur de couleur, très sympathique, beau garçon, bien fait de sa personne. Mais pour eux, c’était épouvantable car il avait 33 ans ! Trop « vieux » !

DLODS: Il y a eu le contre-exemple Susan Boyle, dont vous avez du voir les images…

Oui, bien sûr (rires). Et il y avait cette andouille de journaliste de rock’n roll, Philippe Manœuvre, qui disait « On s’croirait dans les années 60 ! Oh, mais, qu’est-c’ que j’entends ! ». Et ce n’est pas le seul, j’ai entendu plusieurs jeunes filles et garçons que j’ai trouvés pas mal et qui ont été balayés ! Quand on voit ce qu’ils ont gardé !

DLODS: Il faut de tout, de toute façon ?

Mais non, il ne faut pas de tout. Il ne faut pas du n’importe quoi quand même, parce que c’est dangereux. Quand je vois une des membres du jury qui n’a pas eu une carrière particulièrement brillante et qui se permet de donner des conseils aux chanteurs, la pauvre ! Mais de quoi elle parle ! Qu’est-ce qu’elle représente, elle, comme technique vocale ? A un moment donné elle a voulu chanter du Prévert, mais elle n’a pas l’air d’avoir accroché beaucoup de monde avec ça ! Tout ça pour vous dire que je ne comprends plus vraiment la chanson française. Par contre, il y a une fille que j’admire beaucoup, qui est extraordinaire, c’est Camille. Alors ça, c’est une « show woman » extraordinaire, elle a des possibilités vocales magnifiques. Il n’y a rien à dire, c’est parfait. Franchement, à part elle, je ne sais pas qui vous citer qui m’enchante, qui m’ait épaté.

DLODS: Vous-même, avez-vous donné des cours de chant ?

Oui, j’en ai donné entre autres pour le conservatoire de Noisy, notamment à un jeune professeur qui était un peu dépassé par les événements, et manquait de confiance.

Lucie Dolène chante "Comment voulez-vous?" 
(paroles et musique Jean Constantin, du film Les 400 coups (1959))
au concert de son fils François Constantin (Théâtre de l'Européen, 21 octobre 2014)

DLODS: Quel regard portez-vous sur la carrière de vos enfants qui sont tous les trois artistes (Olivier et Virginie chanteurs, François percussionniste) ? Êtes-vous confiante pour leur avenir professionnel ?

Je porte un regard plein d’admiration et d'un peu d’anxiété parce que je les admire de se bagarrer comme ils font pour subsister et survivre dans un métier qui est de plus en plus difficile et de plus en plus déjanté. Je m’inquiète pour eux parce que ce sont de très bons musiciens et je trouve qu’ils ne sont pas assez reconnus pour ce qu’ils sont. Mais ils ont quand même le privilège de vivre, encore et toujours, de leur métier, ce qui n'est pas mal non plus ! Mais je pense que moi j’ai fait ce métier à une époque quand même très privilégiée, où les choses étaient plus limpides, plus classiques, plus conventionnelles, on va dire. Ce n’est pas parce qu’on faisait un disque qu’on devenait une star. Un disque, à mon époque, cela ne signifiait rien du tout. J’étais chez Philips pendant des années, je n’ai jamais vendu beaucoup de disques. Un disque, c’était bien quand ça venait ponctuer quelques années de succès avec des chansons qu’on avait défendues sur scène et qui avaient fait leur chemin déjà toutes seules. On nous disait « Tenez, puisque vous les chantez si bien depuis longtemps, on va en faire un disque ! » (rires). Il me semble que c’est comme ça qu’avec le recul je vois ce que j’ai vécu. Donc, c’était formidable, on faisait ses petites classes tranquillement. Moi, j’ai eu beaucoup de chance car j’ai démarré tout de suite très vite après mes deux ou trois cachets de choriste à l’ORTF. J’ai eu la chance de faire de belles rencontres et je n’ai jamais eu de second rôle. Quand Guy Lafarge m’a donné un rôle dans son opérette, c’était le premier rôle, donc c’était formidable. Et ça a été comme ça dans les deux ou trois opérettes que j’ai jouées.

DLODS: Quel regard portez-vous sur votre carrière en tant que chanteuse ? Si tout devait recommencer, est-ce que vous suivriez la même voie ?

C’est difficile à dire. Je pense que j’ai eu beaucoup de chance de faire cette petite carrière-là, tranquille. Vous savez, je ne me considère pas comme ayant fait une grande carrière, j’ai fait une carrière honnête et modeste. J’ai fait de mon mieux, mais « aurait pu mieux faire »  comme c’est écrit dans les bulletins scolaires. Au fond, les choses sont allées tellement naturellement vite et bien. Je ne me suis jamais trouvée avant la fin d’un contrat sans savoir ce que j’allais faire, j’avais toujours des choses qui s’enchaînaient normalement. Je suis allée chanter partout, grâce à l’agence formidable dans laquelle j’ai été, Tavel et Marouani. J’ai chanté en Angleterre, en Suède, en Norvège, en Italie, en Espagne, au Liban. Encore un beau souvenir, le Liban...

 (Depuis cette interview, Lucie a participé à plusieurs doublages intéressants : le court-métrage d’animation « Citrouilles et vieilles dentelles » (avec Jacques Ciron et Brigitte Lecordier), les séries « The Middle » et « Nurse Jackie », les films « Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu » (rôle de la voyante) et « Very bad cops » (rôle de Mama Ramos))

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Lucie Dolène : Un sourire en chantant (Partie 3/4)

Pour lire la précédente partie de l'interview (partie 2/4), veuillez cliquer ici 

Dans l'ombre des studios: Quelle a été votre première « rencontre » avec Blanche-Neige ?

Ma première rencontre avec Blanche-Neige a eu lieu quand j’avais une dizaine d’années et que Blanche-Neige et les sept nains est sorti pour la première fois en France en 1938, ça a été un enchantement. Il faut bien reconnaître que c’est un film dont la musique est une beauté du commencement à la fin, c’est génial. Il n’y a que de belles chansons dans Blanche-Neige, aussi bien celles du prince que celles de Blanche-Neige. Il m’est même arrivé de chanter « Un chant, je n’ai qu’un seul chant » chantée par le prince dans le film, tellement c’est beau. Comme je vous l’ai expliqué, je chantais beaucoup étant petite fille. Évidemment je chantais « Un jour mon prince viendra » quand j’avais une dizaine d’années, et je l’ai interprétée à la fête de fin d’année de mon école. J’ai toujours le programme de mon école avec une Blanche-Neige dessinée dessus !

DLODS: Savez-vous qui interprétait Blanche-Neige dans le premier doublage ?

Lucienne Dugard a fait le doublage et Elyane Célis a enregistré les disques, et elle a tout raflé !  D’où la confusion. Lucienne Dugard, personne ne connaît. Il m’a été raconté, je ne sais pas si c’est vrai, une histoire assez étonnante. C’est Colette Brosset, la femme de Robert Dhéry, qui m’avait raconté ça, parce qu’on avait fait un spectacle ensemble, qu’elle chorégraphiait, L’amour masqué. Apparemment, Lucienne Dugard –c’était une visionnaire cette femme à l’époque- avait refusé qu’on lui paie un cachet, elle avait demandé un pourcentage sur la recette du film (rires). C’est extraordinaire !

(Ndlr: Quelques mois après cet entretien, des recherches effectuées par François Justamand (La Gazette du Doublage) puis Greg Philip et moi-même, ont prouvé que Lucienne Dugard n'avait fait que le disque. Le doublage de 1938 a été fait à Hollywood par Christiane Tourneur (dialogues) et Beatrice Hagen (chanteuse)).

DLODS: Est-ce que vous savez pourquoi ils ont décidé de faire ce redoublage en 62 ?

Je pense que c’était pour améliorer le son. Le côté technique de la chose je ne pourrai pas vous l’expliquer mais je pense que c’est ça. Et le fait de trouver de nouvelles voix. C’est là où je dois dire que j’ai eu vraiment de la chance.


Reportage sur le redoublage de Blanche Neige et les sept nains (1962) 
avec Lucie Dolène et le reste de la distribution

DLODS: Dans quelles circonstances avez-vous été contactée ?

On m’a appelée un matin pour me dire « Est-ce que vous voulez faire des essais pour la voix chantée de Blanche-Neige ? ». Alors, j’ai dit oui, bien sûr, et je suis allée au studio où j’ai passé un essai sur « Un jour mon prince viendra ». J’allais quitter le studio quand j’ai entendu l’ingénieur du son dans la cabine dire à son camarade « Bon, ben c’était bien, Dolène, mais on a toujours personne pour la voix parlée !». Alors je suis vite revenue dans le studio, j’ai refermé la porte derrière moi et j’ai dit « Ecoutez, faites-moi faire un essai pour la voix parlée, car je suis aussi comédienne. On ne sait jamais ! ». Ils m’ont répondu que c’était une bonne idée et on a monté une boucle de Blanche-Neige quand elle fait le ménage dans la maison des nains. Le lendemain, vers 9h du matin, on m’appelle « C’est vous, Lucie ! Monsieur Ketting, le représentant de Walt Disney, est fou de joie d’avoir trouvé la même voix pour chanter et parler, c’est génial. C’est vous qui le faites ! »

DLODS: Vous rappelez-vous les autres comédiennes ou chanteuses qui avaient passé les essais ?

Pas du tout. Je n’ai jamais su qui les avait passés. Ce que l’on m’a raconté, pour ce qui me concerne, c’est qu’une cantatrice de l’Opéra qui s’appelait Jeanine Micheau et qui était professeur au conservatoire avait présenté une ou deux de ses élèves pour Blanche-Neige. Et elle a dit à la production « Mais est-ce que vous avez contacté une jeune femme qui s’appelle Lucie Dolène qui a une très jolie voix, très fraîche, vous devriez la contacter !». J’avais trouvé cela extrêmement gentil et j’étais très flattée que Madame Jeanine Micheau qui était une cantatrice renommée, merveilleuse, et professeur au conservatoire me connaisse.

DLODS: En 1997 vous avez tourné dans Blanche Neige Lucie, un court-métrage de Pierre Huyghe à propos de ce doublage, qu’en avez-vous pensé ?

Ah, vous avez vu ça ? Je crois qu’il a eu un prix pour ce film mais je n’ai jamais vu le résultat final. Je n’ai plus jamais eu de nouvelles de ce garçon, et j’ai trouvé ça un petit peu cavalier car on devait se revoir, et il se devait de me revoir et il n’a jamais plus donné signe de vie, mais bon, ce sont des choses qui arrivent. 

Blanche Neige Lucie (1997) de Pierre Huyghe

DLODS: Dans le même registre que Blanche-Neige, est-ce que vous avez passé une audition pour Mary Poppins, et savez-vous ce qu’est devenue son interprète, Eliane Thibault?

Non je n’ai pas été contactée pour Mary Poppins. Et concernant Eliane Thibault, je connais son nom mais je ne l’ai jamais rencontrée.

(Ndlr: Nous l'avons retrouvée et rencontrée entre temps. Parution de l'entretien à venir...)

DLODS: A vos débuts dans le doublage, vous est-il arrivé d’être engagée comme simple choriste ?

Non, à cette époque là, j’étais toujours engagée comme soliste. Par contre, je ne vous ai pas encore dit qu’à mes tous débuts j’étais choriste à l’ORTF, et j’en ai fait des chœurs ! J’ai fait plein d’émissions et je gagnais ma vie comme ça quand j’avais 16-17 ans. J’ai fait plein de choses formidables avec des grands maîtres, de grandes émissions, comme la 9ème de Beethoven avec Serge Koussevitzky. Je me souviens de ce maître qui était si féroce avec les chanteurs !

DLODS: Est-ce que vous vous souvenez du Livre de la Jungle dans lequel vous doubliez la petite fille ?

J’avais trouvé cela adorable à faire, ça s’était très bien passé, sans problème, sans histoires.

DLODS: C’était l’une de vos premières participations sous la direction musicale de Georges Tzipine.

J’ai fait tellement de choses avec les Tzipine. J’adorais Joseph surtout. C’était un homme délicieux, qui adorait les artistes.

DLODS: Que faisait-il justement ?

Il a fait de la direction artistique, (alors que son frère Georges était directeur musical, ndlr) mais il était aussi très bon musicien, il savait de quoi il parlait, et nous avons fait avec mon fils aîné Olivier et lui le long-métrage de Snoopy. Moi je faisais la voix de Linus.

DLODS: A propos des chansons Disney, est-ce que l’enregistrement que vous faites pour le film est le même que celui qu’on retrouve ensuite en CD, car parfois, peut-être en raison de différences dans le mixage, on a l’impression qu’il s’agit d’une version légèrement différente ?

A moi cela ne m’est jamais arrivé. A une exception : en 1966 on avait refait un enregistrement de Blanche-Neige pour « Holiday on Ice » avec un homme charmant, un producteur, qui s’appelait Claude Giraud (à ne pas confondre avec le comédien Claude Giraud, ndlr), qui était un « gentleman » lui aussi. Cette année-là j’ai eu un terrible accident de voiture et j’ai reçu une très jolie lettre de la petite qui jouait Blanche-Neige dans Holiday on Ice et qui avait appris mon accident. C’était une lettre absolument adorable.

"Ode à la nuit" (du film Tintin et le Temple du soleil (1969)) chantée par Lucie Dolène

DLODS: Vous avez aussi doublé Zorrino dans le film d'animation Tintin et le Temple du Soleil . Est-ce François Rauber, le compositeur, qui vous dirigeait en personne ?

Oui, absolument. Et Jacques Brel assistait aux séances. Il avait écrit certaines chansons avec François Rauber et ce film lui tenait à cœur car à l’époque il commençait le tournage de Mon Oncle Benjamin et je me souviens qu’il avait annulé tous ses rendez-vous ce jour-là pour rester avec nous jusqu’à la fin de l’enregistrement.

DLODS: Avez-vous rencontré Hergé ?

Oui, il y avait Hergé qui était là aussi, qui assistait à l’enregistrement de Tintin et qui était la crème des hommes. Il était très content de notre travail. Quel homme délicieux, gentil. Vous savez, en général, tous les grands personnages, tous les créateurs, sont tous tellement gentils et humbles, et pleins d’humilité et de naturel. Ce sont souvent les m’as-tu vu, les gens qui n’ont pas prouvé grand-chose, qui font beaucoup d’esbroufe. C’est classique. 

DLODS: Dans les années 60 vous avez aussi participé à des post-synchro de films français.

J’ai doublé le petit garçon dans L’arbre de Noël, avec Bourvil et William Holden. Le metteur en scène, Terence Young, avait dit « Je ne veux surtout pas d’une femme qui fasse une voix de petit garçon ». On lui a proposé deux ou trois essais qui n’étaient pas concluants, et, en fin de compte, on m’a fait faire un essai sans rien lui dire. Et quand on lui a fait écouter mon essai il a dit « Ah ben vous voyez, ça c’est un petit garçon ! » (rires). Après on m’a collé dans la salle pour que je regarde le film et je suis sortie en larmes tellement c’était triste. Un très beau film. Bourvil avait tourné en anglais et il était éblouissant !

J’ai aussi chanté une chanson dans Les Mystères de Paris avec Jean Marais, j’ai doublé une petite anglaise qui jouait là-dedans une sorte de petite Cosette.

J’ai chanté aussi deux jolies chansons dans Frou Frou, un film avec Dany Robin. Elle faisait croire que c’est elle qui chantait (rires). J’avais lu des articles de presse « On a découvert la jolie voix de Dany Robin ». Ce n’est pas très fair-play. Il y a aussi un comédien qui depuis m’a vraiment déçue, c’est Gérard Lanvin. Mon fils aîné (Olivier Constantin, ndlr) a une voix magnifique et c’est lui qui double Gérard Lanvin dans Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine dans la chanson du « Chevalier blanc » (elle chantonne l’air). Et Monsieur Lanvin, depuis quelques temps, se produit dans des émissions en disant « Oui, c’est moi qui ai chanté « Je suis le chevalier blanc » ». Alors je me demande à quoi ça l’avance, qu’est-ce que ça lui rapporte de bluffer sur une chanson comme ça. J’avais beaucoup d’admiration et une certaine estime pour l’homme autant que le comédien que je trouve très bon, mais depuis ce temps-là il m’a déçue.

DLODS: De nombreuses actrices célèbres étaient doublées pour les chansons comme Catherine Deneuve et Françoise Dorléac dans les films de Jacques Demy. Dans les années 50 il y avait aussi Françoise Arnoul qui était doublée par Paulette Rollin. Vous avez dû la connaître ?

Ah oui, j’ai bien connu Paulette Rollin. Et Françoise Arnoul fait partie, avec nous deux, des « amis de Pierrot » (l’association des amis de Pierre Trabaud, ndlr).

DLODS: Je crois que vous aviez beaucoup d’affection pour Pierre Trabaud.

J’aimais beaucoup Pierre, il est là (elle désigne une photo de lui sur sa bibliothèque). Je ne me rappelle plus dans quelles circonstances je l’ai connu, mais on s’est bien connus à une époque et on s’est retrouvés un jour à ma grande surprise sur un doublage où il était chef de plateau. Il n’était pas commode comme directeur artistique, d’ailleurs. Depuis je l’ai revu de nombreuses fois. Et son épouse et lui sont venus tous les deux à Noisy quand on a donné notre spectacle en souvenir de Constantin, qui était une belle soirée, vous savez. De ces soirées qu’on ne recommence pas deux fois car il y a tout d’un coup un état de grâce, il y a des choses qui se passent. Pierre est venu me prendre par les épaules en plein spectacle en me disant « Ah, Lucie c’est formidable, c’est formidable ».

DLODS: Dans les années 60 vous avez eu surtout des rôles chantés, principalement des enfants, puis vous avez commencé à avoir des rôles « parlés » et de femmes de votre âge dans les années 70…

Oui, j’ai fait notamment Amour, gloire et beauté , Rituels, Jeune docteur, deux ou trois séries qui m’ont bien nourrie, comme on dit. Avec de jolis rôles.

DLODS: Il semble que vous en ayez beaucoup moins fait pendant une période.

Oui j’ai recommencé en 1986 à refaire un petit peu de doublage et c’était très difficile parce que ça allait très vite et il fallait s’accrocher, je restais des journées entières à écouter les autres et à lire en même temps que tout le monde pour me remettre à flot.

DLODS: Pour quelles raisons avez-vous fait cette pause ?

Parce que j’ai fait plein d’autres choses autour et qu’on ne m’en a plus proposé à un moment. Et puis ce n’était pas la même façon de travailler, je me souviens que quand on a fait « Oliver ! » par exemple on était en « première classe », on avait tout notre temps. « Lucie est-ce que vous allez bien ? Est-ce que vous voulez boire quelque chose ? Voulez-vous sortir cinq minutes pour respirer ? ». C’était l’âge d’or, c’était formidable, on avait des directeurs de plateaux qui étaient des gentlemen. Ça a complètement changé, complètement évolué et donc ça m’a fait plaisir de refaire du doublage mais ça m’a coûté beaucoup d’efforts pour m’y remettre et avoir cette vitesse de lecture pendant que la bande passe et de remonter à l’image à la fin pour ne pas dépasser. C’est très difficile le doublage, vous savez ! Vous avez dû assister à des séances, vous savez comment cela fonctionne.


"Histoire éternelle" (du film La Belle et la Bête (1991)) chantée par Lucie Dolène
(version d'époque)

DLODS: Après cette petite pause, vous avez doublé Madame Samovar dans « La Belle et la Bête » en 1991. Vous aviez passé un essai ?

Non, je ne crois pas.

DLODS: La voix originale (Angela Lansbury) est beaucoup plus âgée que votre voix, ce qu’ils ont tenté de « rectifier » en faisant redoubler vos chansons par Christiane Legrand, mais cela a attiré les foudres des fans du film.

Ils ont refait une nouvelle version ? Je ne savais pas.

DLODS: Ils ont enlevé votre voix du DVD suite au procès Disney.

Ah oui, c’est vrai que « La Belle et la Bête » est un Disney. Ils m’ont enlevée de partout. Je ne savais pas que c’était Christiane, que je connais bien. La chanson ne collait peut-être pas avec sa voix, je ne sais pas.

DLODS: En 1997, vous doublez la poule Babette dans Chicken Run . Est-ce que vous aviez enregistré avec Gérard Depardieu et Valérie Lemercier ?

Non, je ne les ai pas rencontrés, on a enregistré à part. Mais je n’avais pas grand-chose à faire.

DLODS: Et à ce propos, qu’est-ce que vous pensez des stars qui font du doublage ?

Écoutez, je pense que c’est bien, si ce qu’elles font correspond à ce qu’on leur demande et qu’au final ce soit époustouflant et bien fait… et je ne vois pas pourquoi ça ne serait pas bon ! Si ce sont des stars, il y a des raisons.

DLODS: Quand je dis « star » je veux dire aussi « people » non comédiens, des sportifs, des animateurs de télévision ou des gens issus de la télé-réalité par exemple.

Oui, ça c’est le grand malentendu. Quand Depardieu fait du doublage, je trouve ça très bien, et il y en a d’autres comme lui. Ils en font tous maintenant plus ou moins. Évidemment, quand ce sont des gens qu’on distribue comme ça, parce que ce sont des « people » comme on dit, c’est un peu injuste pour les personnes dont c’est vraiment le métier et qui ont besoin de travailler et d’en vivre. Ça c’est dur !

DLODS: Avez-vous « introduit » des personnalités de la chanson dans le doublage ?

J’étais très amie de Catherine Sauvage (pour qui Jean Constantin avait écrit « Mets deux thunes dans l’bastringue », ndlr). A la fin de sa vie, elle n’avait plus trop de travail et m’avait demandé si je pouvais essayer de la caser sur un doublage. J’en avais parlé à une directrice artistique qui m’avait répondu « Ah bon ? Catherine Sauvage ? ». Elle qui fut une si grande comédienne et chanteuse, elle aurait très bien pu en faire, mais elle n’était plus connue, c’est malheureux.

DLODS: Dans Anastasia vous doublez l’impératrice Marie, et vous avez ainsi retrouvé Angela Lansbury que vous doubliez dans La Belle et la Bête. Est-ce pour cela qu’on vous avait choisie ?

Non, pas du tout. Je ne pense pas qu’ils aient pensé à ça. Anastasia, encore une belle histoire…

DLODS: En 2003 vous avez participé au doublage du film d'animation musical Piccolo et saxo, est-ce que vous avez connu Jean Broussolle des Compagnons de la Chanson ?

Oui, il est venu dîner ici, Jean, un soir, on a passé une très belle soirée. Mais celui que j’ai bien connu, c’est André Popp (le compositeur de Piccolo et saxo, ndlr). C’était un grand ami de mon mari et j’avais fait un beau spectacle avec lui qui s’appelait Cache toi vilain dans un joli petit théâtre, dans un programme qui était produit par Jean-Christophe Averty et Jacques Florent avec le comédien Michel Roux qui était un homme adorable.


Chanson du film Oliver! (1968) chantée par Lucie Dolène (Dodger) et les choeurs

DLODS: Quel est votre plus beau souvenir de doublage ?

J’en ai eu plusieurs dont je vous ai parlé. Par contre, je crois que j’ai oublié de mentionner Oliver ! le film musical avec Oliver Reed qui jouait l’escroc. J’ai même doublé les deux garçons, Oliver et Dodger, parce que le petit Oliver avait fait ses essais avant les vacances, et quand on est rentré en octobre pour commencer le doublage, il avait mué (elle imite la mue en parlant), donc on était un peu pris de court.

DLODS: Vous arriviez à prendre deux voix différentes ?

Oui, alors quand j’avais des scènes avec les deux garçons ensemble ce n’était pas toujours évident, mais je m’en suis quand même bien tirée, ça s’est bien passé.


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