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mardi 10 janvier 2017

Bob Smart : Un Américain à Paris

Ancien choriste de Frank Sinatra, Elvis Presley et Doris Day, Bob Smart fait partie des quelques chanteurs et musiciens américains à avoir tenté leur chance à Paris pendant la grande époque des studios d’enregistrement (années 60), où il a intégré les mythiques Double Six. Rentré aux Etats-Unis au début des années 70 et actuellement retiré à Long Beach (Californie), c’est avec beaucoup d’humour et de modestie qu’il a répondu par téléphone à mes questions. Portrait d’un choriste atypique.

Entretien réalisé le 30/10/2015
Remerciements à Jean-Claude Briodin et Claudine Meunier


« Je vais répondre à tes questions en français. J’ai commencé à étudier le français à l’université UCLA (Los Angeles, Californie) où je suivais des études musicales. Mon père était chanteur d’opéra dans sa jeunesse, mais sa carrière a été interrompue à cause de la Grande Dépression. Ma mère chantait aussi, mais elle n’a jamais été professionnelle. Tous deux sont devenus professeurs. Comme l'été ils ne travaillaient pas, on voyageait beaucoup et je chantais tout le temps dans la voiture. Toute ma vie j’ai aimé chanter. »

Adolescent, Bob fait partie de la prestigieuse Roger Wagner Chorale (groupe de seize à vingt-quatre chanteurs). C’est avec cet ensemble vocal qu’il part pour une grande tournée en Europe à 17 ans (Londres, Pays-Bas), découvre Paris, et débute une carrière de choriste pour des musiques de films à Hollywood : Le calice d'argent (1954, chœur studio), Li’l Abner (1959, quatuor vocal studio et à l’image), La conquête de l'ouest (1962, chœur studio), La foire aux illusions (1962, en soliste studio et à l’image), etc.
Jeune homme, il a pour professeur de chant à Hollywood Gene Byram, qui enseigne entre autres à Judy Garland et à sa jeune fille Liza Minnelli (qu’il croise souvent avant ou après ses cours), à Rock Hudson et aux Hi-Lo’s. « Judy Garland avait toujours le trac, donc quand elle avait des représentations à Las Vegas, Gene partait avec elle. Comme il fallait que les leçons continuent pendant ses déplacements, il m’a demandé d’être son remplaçant  alors que je n’avais que vingt ans. »


Bob Smart joue (et chante avec sa propre voix) le rôle du crooner au fez
dans La foire aux illusions (1962)


Pour gagner de l’argent, il chante dans les églises catholiques chaque dimanche et à la synagogue juive tous les vendredis soirs. A l’église, il rencontre la secrétaire du grand chef d’orchestre et arrangeur de jazz Stan Kenton, qui devient l’une de ses grandes amies, et le présente à Kenton. Bob Smart a l’idée de lui proposer de monter un groupe vocal avec trois anciens amis de son chœur de jeunes et ils enregistrent à ses côtés l’album Kenton with voices (1957). « Je faisais le premier ténor. Kenton qui écrivait les arrangements me demandait à chaque fois de faire des voix plus aigues, jusqu’au sol -en haut du do aigu-, qui étaient presque des cris. Lui qui était un musicien exceptionnel mais ne pouvait pas chanter, m’a dit un jour « de tous les musiciens avec qui j’ai travaillés, tu es le meilleur ». J’ai été frappé, car c’était mon idole. C’était flatteur mais ridicule car je n’étais pas un très bon musicien, je ne déchiffrais pas bien à cette époque. Lui faisait des choses très difficiles. »
Après la sortie du disque, la destinée de ce groupe, The Modern Men, sera écourtée car jugée trop proche par Capitol (la maison de disque) des Four Freshmen, autre groupe maison, pour lequel Bob a par ailleurs beaucoup d'admiration.


Stan Kenton and The Modern Men : Sophisticated Lady

Bob Smart se lance alors dans le monde des choristes studio en Californie : « Je travaillais beaucoup mais je n’étais pas non plus dans les premiers rangs. Les principaux choristes faisaient partie d’un cercle très fermé ».
Il accompagne en studio, shows télé ou concerts Frank Sinatra, Nat King Cole, Doris Day, Dinah Shore (il fait partie de son groupe de choristes, les « Skylarks », et l’accompagne notamment sur les publicités Chevrolet), Jerry Lewis, Burl Ives, Betty Hutton (à Las Vegas et à Londres), Don Williams (frère du crooner Andy Williams) mais aussi Jayne Mansfield (six semaines à l’Hôtel Tropicana). 
Jayne Mansfield
Il se souvient de cette dernière et de son extravagance: « Dans son show je jouais plusieurs rôles, et notamment un psychanalyste qui l’interrogeait. Je crois l’avoir vue dans toutes les positions possibles et imaginables, avec ou sans vêtements. Jayne Mansfield faisait son entrée dans une belle robe couleur or, traînant une grande fourrure blanche. Un soir elle entre enveloppée dans sa fourrure, car la fermeture à crémaillère de sa robe s'était cassée. La fourrure ne recouvrait que le devant, et elle avait oublié que nous, ses choristes, étions derrière elle. »
Il enregistre les chœurs d’Elvis Presley pour deux de ses films : G.I. Blues (1960) et Girls ! Girls ! Girls (1962) sur lesquels il touche encore des royalties. « Elvis Presley chantait dans un style différent du mien, moi je chantais plutôt comme Andy Williams, très crooner. C’était l’époque où tout était yéyé,  j’ai vu que j’étais dépassé et que je n’aurais pas l’occasion d’être vedette. J’ai eu l’idée d’aller en France, je savais que j’aurais peut-être la possibilité de travailler. »
Le sextet du Lido
Revue "Suivez-moi!" (1962)
Bob est 4ème (en partant de la gauche)


Bob arrive à Paris en 1962, avec l’appui de Donn Arden, chorégraphe du Lido avec qui il avait travaillé à l’Hotel Hilton de Los Angeles comme chanteur principal de sa revue. « Donn m’avait dit qu’il chercherait des gens pour chanter au Lido au mois d’octobre. Je suis arrivé à Paris avec 1000 dollars… et l’intention de rester jusqu’à ce que je n’aie plus d’argent. J’ai été engagé dans le groupe des six choristes du Lido car j’avais une voix de premier ténor qui était difficile à trouver à cette époque-là. J’avais une voix sur quatre octaves et c’était très rare. »
Les Double Six (J.-C. Briodin, M. Perrin,
B. Smart, C. Meunier, L. et M. Aldebert)

Un soir, Jean-Claude Briodin, saxophoniste et choriste, membre fondateur des Double Six et des Swingle Singers, passe au Lido pour voir des amis qui travaillent dans l’orchestre. Eddy Louiss souhaite quitter les Double Six, ils cherchent quelqu’un pour le remplacer, Jean-Claude en parle à Bob.
« Je lui ai donné l’album que j'avais fait avec Stan Kenton, il l’a apporté à une réunion des Double Six, ils l’ont écouté et ont aimé ». Bob est engagé après quelques essais, il part alors en Italie répéter auprès de Mimi Perrin et de son jeune fils Gilles. « C’était incroyable, je me demande encore comment j'ai pu faire ça ? Ils étaient fous de m’engager ! Je venais juste d’arriver en France, je parlais Français un petit peu mais avec des fautes comme quand je te parle maintenant, or les textes des Double Six sont parfois prononcés très vite, et en argot. En plus j’étais un petit choriste quelconque, je chantais très juste mais je n’étais pas un très bon lecteur, j’apprenais toutes mes parties au piano note par note, alors qu’eux étaient à la fois des lecteurs et improvisateurs extraordinaires : Mimi Perrin, Jean-Claude Briodin et Louis Aldebert jouaient tous d’un instrument en plus du chant, Claudine Meunier et Monique Aldebert chantaient merveilleusement le jazz. Et moi en arrivant dans le groupe je n’avais pas l’habitude de chanter les harmonies, j’étais jusqu’à présent plutôt soliste ou choriste avec la mélodie. Bref, je me demande ce qu’ils pensaient de moi à l’époque et s’ils n’ont pas regretté de m’avoir pris. Tu demanderas à Jean-Claude et Claudine (rires) ! Même encore maintenant, une fois par mois, je fais un cauchemar où je me retrouve sur scène sans savoir les paroles».
Bob est bien trop modeste, car sa prestation au sein du groupe est très réussie et appréciée, et dans ce milieu de "requins de studio" extrêmement concurrentiel il n’aurait jamais été retenu s’il y avait eu le moindre doute. Il enregistre deux albums des Double Six, et chante en tournée avec eux à Barcelone, au Canada, aux Etats-Unis, à Monte-Carlo, etc. où il partage les chambres d'hôtel avec Jean-Claude, qui devient l'un de ses meilleurs amis.
Le groupe répète énormément dans l’appartement de Mimi, qui préfère le travail de répétition plutôt que d’être sur scène. Ce sera l’une des raisons de l’éclatement du groupe.

Les Double Six en répétition : Prends ton baryton (1965)

Parallèlement aux Double Six, Jean-Claude Briodin propose à Bob Smart de faire partie d’un nouveau groupe au répertoire folk, inspiré de Peter, Paul & Mary. Ce seront Les Troubadours. Presque tous les jours, Pierre Urban, guitariste principal du groupe, donne une formation accélérée de guitare à Bob. « J’avais les mains dans un état, c’était épouvantable. Mes pauvres doigts ! (rires) ».
Bob enregistre les deux premiers disques du groupe (La route et Marie tu dis oui, tu dis non), mais comme ceux-ci marchent bien, Les Troubadours sont demandés sur scène. Bob arrive à donner l’impression sur scène qu’il maîtrise bien la guitare, notamment lors d’une semaine de concerts à L’Arsenal, mais ses lacunes dans cet instrument sont trop grandes et il préfère quitter le groupe, remplacé par le canadien Don Burke.

Les Troubadours : C'est la fin de l'hiver (1965)
(Jean-Claude Briodin, Bob Smart, Franca Di Rienzo et Pierre Urban)

C’est encore grâce à Jean-Claude Briodin (dont le timbre de voix est proche et forme avec le sien une unité de son, à l'instar de l'association Anne Germain-Danielle Licari) qu’il est introduit dans le milieu des choristes studio parisiens. Il accompagne la plupart des chanteurs français du moment comme Joe Dassin (« Aux Champs-Elysées »), Hugues Aufray ("Dès que le printemps revient"), François Deguelt ("My lovely love"), Sheila, Dalida, John William, Françoise Hardy, etc. ou des vedettes internationales comme Marlene Dietrich, Nana Mouskouri, Petula Clark ou Melina Mercouri… « Avec Melina Mercouri nous avons enregistré un album de chansons grecques révolutionnaires et elle nous a frappé dans le ventre pour qu’on soit plus agressifs ».

« Je crois que ma deuxième séance je l’ai faite pour Fernandel. Quand j’étais adolescent aux Etats-Unis, j’étais fan de Fernandel, je l’ai vu au cinéma dans "L’auberge rouge" et dans les "Don Camillo". Et là j’arrive en studio où comme d’habitude on ne savait pas pour qui on allait chanter, et je vois débarquer mon idole. C’est en français, sur un tempo très rapide, et en plus Fernandel nous demande de prendre l’accent du midi, alors que je ne savais même pas ce que c’était. On répète vite fait, Fernandel vient près de nous, nous demande si nous sommes à l’aise avec l’accent du midi et une fille, je crois Jeanette Baucomont, dit « -Oui ça va, même pour Bob », Fernandel répond « -Pourquoi vous dites « même pour Bob » ? », « -Parce qu’il est Américain ». Alors le reste de la séance il est resté à côté de moi pour m’écouter. Mon idole écoutait chacun de mes mots, tu imagines l’angoisse. Avec son visage fantastique, extraordinaire. Quel personnage… »

Bob travaille aussi pour d’autres grands anciens comme Bourvil ou Maurice Chevalier avec qui il a la chance lors d'une pause de discuter pendant un quart d’heure de sa carrière américaine.

Il suit régulièrement en studio ou en concert Gilbert Bécaud : « Il était l’un des artistes les plus talentueux que j’ai connus dans ma vie, tellement vivant et "vibrant", passionné par tous les aspects de son métier, avec beaucoup de respect pour ses musiciens et choristes. Nous avons eu de longues discussions tous les deux, on parlait notamment des Etats-Unis ».
Même si Bob ne peut me le confirmer à 100%, il se peut qu'il soit l'une des voix solistes de la version studio de "L'orange" ("Y avait comme du sang sur tes doigts, quand l'orange coulait!" et "Y avait longtemps qu'on te guettait, t'auras la corde au cou!").

Gilbert Bécaud et Juanita-Marie Franklin : répétition de "Charlie t'iras pas au paradis" (1970)
1er rang: Jean-Claude Briodin et Jacques Hendrix
2ème rang: Michel Richez et Jean Stout (basse profonde)
3ème rang: Bob Smart, Henry Tallourd, Claude Germain et Vincent Munro
4ème rang (1ère séquence): Michelle Dornay, Christiane Cour, Alice Herald et Annick Rippe
5ème rang (1ère séquence): Annie Vassiliu, Danièle Bartolletti, Nicole Darde, et, visibles dans la 2ème séquence: Janine de Waleyne et Anne Germain

Autre personnalité, Henri Salvador : « Je ne me souvenais plus du tout de la chanson "Count Basie" que j'ai retrouvée dans ton interview d'Anne Germain. Par contre je me souviens qu'avec Henri Salvador on a dîné à la brasserie Lipp tous ensemble et on est allé plusieurs fois à son appartement, qui était juste en face de celui de sa femme Jacqueline, séparé par un couloir. Ils étaient très gentils. Jacqueline avait une personnalité tellement forte et impressionnante, elle retenait toute l’attention. Quand il y a quelques années j’ai fait visiter Paris à mon fils, nous sommes allés au Père Lachaise et je suis allé me recueillir auprès de leur tombe. »

En studio et pour des émissions de télévision, il accompagne souvent Claude François. « J’ai beaucoup aimé « Comme d’habitude » dès sa sortie, à tel point que pendant des vacances à Los Angeles, je l’ai fait écouter à Don Williams (frère d’Andy) et à d’autres chanteurs qui m’ont tous dit « C’est pas mal, mais ce n’est pas dans le style du moment, ça ne marchera pas ». Finalement, grâce à Paul Anka, Frank Sinatra en a fait un immense tube avec « My way ». J’ai toujours été un peu agacé qu’en interview Paul Anka ne mentionne pas Jacques Revaux et Claude François en parlant de cette chanson. »

Henri Salvador et les Angels chantent "Count Basie" (1966)
(Jean-Claude Briodin, Louis Aldebert, Anne Germain, Henri Salvador, Danielle Licari, Bob Smart, Jacques Hendrix)


Autre personnalité incontournable de la variété de l’époque : Mireille Mathieu. Lors d’une séance de chœurs, Johnny Stark, imprésario de la chanteuse avignonnaise, demande à Bob s’il accepte d’être prof d’anglais de Mireille, en étant payé au même tarif que pour des séances de choeur. Bob lui donne des cours trois fois par semaine dans sa maison de Neuilly pendant plus d’un an. « Elle était très gentille, très consciencieuse, et avait une grande facilité pour s’imprégner rapidement d’un accent.». Il l’accompagne partout en tournée. « Je me souviens d’un vol pour Berlin, nous étions installés en première classe, elle était entre Johnny Stark et moi. C’était son baptême de l’air et elle était terrorisée, agrippait nos mains, à tel point qu’elle et Johnny sont descendus à l’escale de Hambourg pour prendre une limousine et j’ai continué le vol seul jusqu’à Berlin avec les valises. »
Autre souvenir, Londres. « On était superbement logés, en face du Savoy. Un jour, un journaliste de France Soir me téléphone à l’hôtel et me dit « On aimerait vous interviewer à propos de votre travail avec Mireille Mathieu, Johnny Stark nous a donné son accord ». Je donne une interview à l’hôtel, ne me doutant de rien, et quelques jours après France Soir titre « Un Américain est fou amoureux de Mireille Mathieu, il lui envoie une douzaine de roses par jour, etc. », bref, du grand n’importe quoi. Quitte à raconter des bêtises, ils auraient au moins pu mentionner mon nom, ça m’aurait fait de la publicité, mais même pas ! (rires) ».

Raymond Lefebvre et son orchestre : Oh happy day! (1969)
(Choeur: Claude Germain, Henry Tallourd, Bob Smart, Danielle Licari, Anne Germain et Jackye Castan)

Bob Smart enregistre les chœurs des musiques de films de tous les grands compositeurs du moment, Michel Magne (chanteur soliste des deux versions de "So far from home" dans Les Tontons Flingueurs, non-crédité), Georges Delerue (Viva Maria !), Claude Bolling, Michel Colombier ou bien encore Michel Legrand pour qui il participe à la plupart de ses séances de 1963 (peu après Les Parapluies de Cherbourg) à 1968. « Je me souviens être passé chez lui un jour. Pour le plaisir, il m’a accompagné au piano pendant une heure. Il a toujours été très gentil avec moi. Lors de l’une de mes dernières vacances à Paris, ça n’a pas pu se faire car il était à l’étranger, mais je voulais que mon fils le rencontre car pour moi c’était comme lui faire rencontrer Mozart. Des grands maîtres comme lui, Burt Bacharach ou Michel Colombier il n’y en a plus dans la musique d’aujourd’hui. »
Il enregistre peu de publicités chantées ("à part Boursin, le fromage fin") certainement à cause de son accent, mais participe comme acteur à quelques films comme Les Vainqueurs (1963, Carl Foreman) tourné en Italie ou Du rififi à Paname (1966, Denys de La Patellière) avec Jean Gabin.

Bob Smart
(programme du Lido 1964)
En 1964, Bob sort de l'ombre du "sextet" vocal du Lido pour en devenir meneur de revue, pour la revue "Quelle nuit!". Il participe comme chanteur soliste à la plupart des tableaux (Nuit de Paris, Nuit d'élégance, Nuit de Paris 1900).

En soliste, il enregistre quelques disques de covers en français et en anglais (labels Gala des Variétés, Gala International et RCA) principalement avec l'arrangeur Jean Claudric, puis retrouve le Lido en 1968, mais cette fois-là comme chanteur principal (quelques années après avoir quitté les chœurs du Lido pour faire les Double Six et les séances studio). Il y rencontre et épouse une show girl italienne. A ce moment-là, la vedette du Lido était mariée à un compositeur argentin de renom qui écrit à Bob des chansons en espagnol.  Ce dernier lui propose qu’il les enregistre à Madrid avec un grand musicien de jazz.
Arrivé sur place, tout ne se passe pas comme prévu. « L’arrangeur de jazz fantastique s’était disputé avec la maison de disques espagnole et avait quitté son posté. Pour le remplacer ils ont engagé un arrangeur très vieux jeu. C’était presque des arrangements de mariachis : épouvantables, démodés. J’ai fait ce disque, il est sorti, j’ai été régulièrement interviewé à la télévision et à la radio, en espagnol car je parlais couramment cinq langues  dont l’espagnol… et j’ai dû vendre deux exemplaires, ce n’était pas une réussite. Je me souviens d'une interview assez traumatisante: le journaliste m'avait demandé de chanter quelque chose en français comme ça, a cappella. Je n'y étais pas préparé, il y a eu un gros blanc et je me suis mis à chantonner les trois mots de "Michelle, ma belle" sans pouvoir me souvenir du reste" (rires)»

Bob Smart : Michelle (cover RCA de 1966)

Après trois mois en Espagne qui ont abouti à ce cuisant échec, il revient à Paris et est surpris par la gentillesse et la fidélité de ses camarades de métier, qui lui proposent à nouveau du boulot. « Jean-Claude Briodin et d’autres comme Anne Germain, Claudine Meunier ou Janine de Waleyne ont été fantastiques, ils ne m'ont pas considéré comme un traître pour avoir quitté la France quelques mois et m’ont intégré dans leurs équipes de chœurs. J’ai beaucoup d’admiration et d’amitié pour eux.»

Quelques mois après, il reçoit un appel de Frederic Apcar qui lui propose de rejoindre l’équipe de choristes de l’arrangeur Jean Leccia au Casino Dunes de Las Vegas pendant six mois.
« J’ai accepté. Je me suis senti un peu lâche de laisser de nouveau tomber mes amis de Paris, mais c’est grâce à cet engagement que j’ai eu la carrière la plus importante de ma vie. Il y avait au Dunes une affiche indiquant que les croisières Princess Cruises, qui étaient les croisières les plus célèbres du monde sur lesquelles était tournée "La croisière s’amuse", cherchaient des chanteurs. J’ai passé un entretien en italien, je leur ai montré le programme du Lido dans lequel il y avait ma photo comme chanteur principal. »
En rentrant en France en 1972 pour finaliser un divorce compliqué dont la procédure aura duré quatre ans, plus grand monde ne l’appelle. Les méthodes d'enregistrement ont changé : les synthétiseurs, bien sûr, et la technique du re-recording qui fait qu’on n’a pas besoin d’autant de choristes que dans les années 60, époque où les chœurs étaient enregistrés en même temps que l’orchestre. Il reçoit un contrat pour être chanteur sur le bateau de croisière Princess Italia, quitte définitivement Paris et prend l’avion pour Los Angeles.
« J’embarque à San Francisco, pensant arriver comme une vedette avec mes smokings et là le directeur de croisière me dit qu’ils sont en surbooking, que ma cabine a été attribuée à un passager et que je dois être logé dans l’hôpital du bateau. J'accepte... Puis un passager est mort donc à une escale on m’a proposé de prendre sa chambre. Et à l’escale suivante comme il y avait encore trop de passagers je suis revenu à l’hôpital. Heureusement je n’étais pas prétentieux, je ne me suis pas plaint. D’autres chanteurs auraient fait un scandale. »

Alors que les chanteurs sur les bateaux de croisières se comportent habituellement en touristes, passant leur journée au bar ou à la piscine, Bob discute avec les musiciens, passagers et hôtesses, et propose son aide pour les excursions, aidant les dames à sortir des autocars, etc.
Son directeur de croisières quittant son poste quelques mois plus tard, il recommande à Princess Cruises Bob pour le remplacer. Alors qu’il faut normalement plusieurs années de pratique pour avoir ce poste, Bob est engagé comme directeur de croisières et parcourt le monde pendant treize ans sur treize bateaux (pour Princess Cruises, Royal Viking Line, Carras Line et Costa Line), en faisant deux tours du monde et en visitant cent six pays, tout en continuant à chanter sur les bateaux. « Dans ma carrière, l’argent ne m’a jamais intéressé, l’important était de voyager. Je ne demandais pas quel était mon salaire je demandais « où on va ? » ».
La chose la plus importante de sa vie pendant cette période est l'adoption d'un orphelin mexicain qui est légalement aveugle, mais qui voit suffisamment bien d'un oeil pour pouvoir voyager avec lui dans quatre-vingt six pays. Bob est le premier américain non-marié et vivant seul à recevoir la permission du gouvernement mexicain d'adopter un orphelin de ce pays. Après avoir fait beaucoup de croisières ensemble, Bob prend sa retraite à l'âge de cinquante et un ans pour élever son fils. Celui-ci est maintenant marié, parle les cinq langues parlées par son père, joue du piano et a une ceinture noire en karaté qui lui permet d'enseigner à une classe de trente-cinq élèves à l'Institut Braille.

A sa retraite de directeur de croisières, un directeur musical avec qui Bob avait travaillé pour Disney à Hollywood le convoque pour une séance d’enregistrement. « C’était un gros groupe, vingt-quatre chanteurs. Je n’avais pas chanté depuis des années, même dans des églises ou à Las Vegas. J’étais avec deux autres premiers ténors, tout se passait bien et tout à coup je commençais à perdre mes notes aigues, je commençais à avoir mal à la gorge, je ne savais pas si c’était à cause du vieillissement de ma voix, du manque d’entraînement ou des tic tac que j’avais mangés avant le début de la séance. Je bougeais mes lèvres en faisant semblant de chanter sur les notes aigues mais je me sentais bizarre, donc j’ai vu le chef, je lui ai dit que je perdais mes aigus. Peut-être que j’aurais dû rien dire, il ne l’aurait jamais su car nous étions très bien – ce sont les seconds ténors à qui il a fait refaire des choses après la séance- mais c’était honnête. »

Sheila : Sheila la la (1969)
(Choeur: Bob Smart, Jean Stout, Claude Germain, Alice Herald, Anne Germain et Françoise Walle)

Pendant notre conversation, mon amie Anne Germain (qui nous a malheureusement quittés depuis) me téléphone sur mon portable. Je décroche et lui dis que je suis en train de parler à Bob sur l’autre ligne. J’ai l’idée de les faire converser tous les deux alors qu’ils ne s’étaient pas parlés depuis quarante ans, haut-parleur de mon portable contre haut-parleur de mon fixe, ce qui donne une scène à la fois surréaliste et émouvante. Anne témoigne : « Bob, tu es l’une des personnes les plus droites et honnêtes que j’aie connues dans ce métier. Je me souviendrai toujours quand en tournée aux Etats-Unis avec les Swingle Singers tu nous avais amenés à Disneyland, tu t’étais occupé de nous comme un frère. »

Le mot de la fin revient à Bob : « J'ai eu une vie merveilleuse, et les années à Paris ont été fantastiques, grâce à mes amis fidèles et surtout à Jean-Claude Briodin, qui m'a donné ma carrière en France. J'adore la France et les Français. Vive la France! Et merci à toi pour cette interview qui a été la plus agréable de ma vie grâce à ta gentillesse, ton efficacité et ta patience.»


Les Double Six : Rat Race (1964)


Bob Smart : "So far from home (version rhythm and blues)" 
dans Les Tontons Flingueurs (B.O. de Michel Magne, 1963)
(Le solo en intro est chanté par Claudine Meunier)

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jeudi 28 juillet 2016

Raoul Curet : rencontre au soleil

A bientôt 96 ans, Raoul Curet fait partie des doyens du cinéma, de la chanson et du doublage. Je l’ai interviewé l’été dernier à côté d’Aix-en-Provence où il est retiré avec son épouse depuis quelques années.  Rencontre avec un très sympathique comédien aux souvenirs vifs, qui fut la voix française de Glenn Ford et le soliste principal et arrangeur du quatuor Les Quat’ Jeudis…

« Je suis né en 1920. La Deuxième Guerre Mondiale a touché de plein fouet ma génération». Fils d’avocat, Raoul Curet habite à Manosque chez ses parents. Il se passionne pour le théâtre. « Les dernières années de collège, j’avais  en permanence dans mon sous-main le supplément théâtral de La Petite Illustration ou des bouquins comme les lettres de Musset, les pièces de théâtre en un acte de Guitry, etc. Je rêvais de monter un spectacle, ce que j’ai fini par faire avec les copains. »
Il joue alors en amateur l’un des grands succès de l’époque, Les Jours Heureux de Claude-André Puget, en reprenant le rôle créé par François Périer.  « Cette pièce avait un avantage : tous les rôles étaient faits pour des gens de notre âge ».

Il commence une carrière d’officier pilote dans l’Armée de l’air, avant de la quitter. « L’aviation était une passion, mais pas l’armée ». Menacé d’intégrer le STO et de partir pour l’Allemagne, il passe sur les conseils du grand résistant Max Juvenal, ami de son père, le concours pour être moniteur de culture physique pour des chantiers de jeunes travailleurs.
« Affecté au camp de bûcheronnage des Sauvas (Hautes-Alpes), un jour je vois arriver deux taxis avec des garçons qui ont pratiquement mon âge. Ils me disent qu’ils sont une équipe de cinéma appartenant au Centre artistique et technique des jeunes du cinéma (Nice) et qu’ils recherchent des décors pour tourner un film qui s’appelle « On demande des hommes ». Je leur fais visiter le camp, ils le trouvent à leur goût, et me proposent de tourner mon propre rôle, sous réserve d’être disponible pour aller à Nice tourner les raccords en studio. C’est ce qui s’est produit. Cette équipe était formée d’un jeune metteur en scène, René Clément, qui est devenu brillant, de Henri Alekan, grand directeur de la photographie  qui révolutionnait l’éclairage du cinéma par ses recherches, la façon d’utiliser les projecteurs, etc. et de Claude Renoir à la caméra. »
Après ce tournage, Raoul Curet laisse tomber le bûcheronnage et s’inscrit au Centre artistique et technique des jeunes du cinéma, où il se retrouve en classe avec le jeune Gérard Philipe. «Gérard Philipe était doué d’un talent et d’un charme immédiats, insolents. Il était comme il me l’a dédicacé sur une photo « mon meilleur ami de théâtre » ».  

Glenn Ford
Bien que retourné dans l’aviation après la guerre, une amie à lui, Catherine Dotoro, devenue adaptatrice de dialogues pour les doublages de la Columbia, lui propose de passer des essais pour du doublage.
« Je suis allé à Gennevilliers en uniforme d’aviateur pour passer le test, j’ai été accueilli par Serge Plaute qui était un homme charmant, responsable des doublages de la Columbia.
Il me demande « Avez-vous déjà fait de la synchro ? » et au culot je réponds « Oui » (rires). Je voyais sur l’écran défiler un acteur, Glenn Ford, que je voyais pour la première fois et sur lequel on essayait les voix de tous les comédiens présents ici, dont certains étaient parmi les voix les plus connues de l’époque. Toute la fleur des jeunes premiers était là. Après avoir passé plusieurs boucles où nous étions de moins en moins de comédiens présents, il me dit « J’ai une bonne nouvelle pour vous, c’est vous qui êtes choisi », je lui demande « -Je tourne quel jour ?» « -Comment, quel jour ? C’est toute la semaine !» ». C’est ainsi que mon premier doublage a été le western « Les Desperados ». Et Serge Plaute n’a pas attendu de voir « Les Desperados » monté pour me confier un autre Glenn Ford, « Gilda » (1946).  J’entrais par la porte royale dans la synchro, qui était un milieu très fermé. »

A part quelques autres films avec Glenn Ford, et une poignée d’autres acteurs intéressants (dont Martin Balsam dans Le Crime de l’Orient-Express (1974), Richard Attenborough dans Brannigan (1975), etc.), Raoul Curet n’aura en doublage principalement que des petits rôles. Parmi ses bons souvenirs, le doublage de My fair lady (1964) où avec Jacques Balutin il doublait en texte et en chansons l’un des copains du père d’Eliza (doublé par Jean Clarieux).
« Moi qui suis méridional avec « la pointe d’ail » comme disait Plaute, je m’étais fait une spécialité des voix à accents. Je doublais les indiens, mexicains, tout ce genre de personnages. J’en ai fait à la pelle. C’était plutôt du tout-venant, alimentaire, mais ça m’amusait et ça me permettait de rester dans le milieu et de fréquenter de bons comédiens dans leur genre ».

Contrairement à la plupart de ses camarades qui ont commencé le métier par le théâtre avant de passer par la synchro, c’est donc l’inverse qui s’est produit pour Raoul Curet. « Grâce à la synchro, j’ai rencontré de nombreux comédiens qui m’ont fait passer des auditions pour le théâtre et le cinéma. C’est en intégrant la Compagnie théâtrale Grenier Hussenot que j’ai rencontré mon vieux Carel. Je n’ai pas beaucoup de grands amis parmi les comédiens. Parmi ceux qui comptent, Roger a probablement été le plus proche. Il a découvert très jeune sa faculté à imiter, à faire des voix. Il en a fait sa spécialité, mais il est en dehors de ça un grand comédien »

Chez Grenier Hussenot, Raoul Curet reprend pour Les Gaîtés de l’Escadron le rôle tenu au cinéma par Fernandel. Il se marie en 1952,  son épouse est toujours à ses côtés après plus de soixante ans de mariage. « Nous nous sommes mariés un jour de relâche des "Gaîtés de l’Escadron". Tous les copains, Georges Wilson, Roger Carel, etc. nous ont fait la surprise de nous attendre sur le parvis de l’Eglise Saint-Roch dans les costumes du spectacle. Nous avons fait la une de France Soir le lendemain ! ».

Les Gaîtés de l’Escadron sont à l’origine d’un autre tournant décisif dans la vie de Raoul : « Trois fois pendant le spectacle il y avait des changements de décors, un taps tombait sur l’avant-scène, on changeait le décor derrière, et pendant ce temps, devant le taps les Frères Jacques chantaient une chanson. »
Les Frères Jacques connaissent alors un énorme succès. Très demandés par les maisons de la culture et diverses salles, ils finissent par quitter le spectacle. Un jour Jean-Pierre Grenier demande quatre volontaires pour les remplacer. « Moi qui rêvais alors de comédies musicales, je lève la main. Nous nous réunissons avec les trois autres, et Grenier nous dit « On vous donne les partitions et les textes, vous vous démerdez ». J’étais le seul à avoir appris le piano et le violon. Et c’est sur mon violon, dans ma chambre de bonne, que j’ai écrit les arrangements, qui étaient différents de ceux des Jacques. »

Ce quatuor prend pour nom « Les Quat’ Jeudis ». « Nous avons fait une carrière relativement importante dans le music-hall, au détriment pour moi de ma carrière de comédien. Les onze ans que j’ai passés avec Les Quat’ jeudis, si je les avais passés à faire Raoul Curet, je serais certainement sensiblement plus haut que là où je suis resté. »
Le quatuor est constitué de Raoul Curet, André Fuma, George Denis et Henri Labussière, remplacé un an et demi plus tard par Roger Lagier, qui leur avait été recommandé par Odette Laure.

Les Quat’ Jeudis enregistrent quelques inédits mais aussi pas mal de reprises, comme « Les Croquants » et « La Marine » de Georges Brassens,  qui était un ami et voisin. « Ma femme et moi habitions rue Didot, voisins de la « Jeanne » de Brassens, et Brassens habitait pas loin, impasse Florimont. Il était adorable, et m’a aidé à acheter ma première voiture, avec laquelle nous avons fait la première tournée des Quat’ Jeudis. »

Autre titre, « Alors raconte » de Bécaud. « Quand j’ai entendu la version de Bécaud et celle des Compagnons de la Chanson, j’ai trouvé que tous deux étaient passés à côté de la chanson, qui est un sketch qu’il faut traiter comme un sketch, en rajoutant des paroles sur des fins de phrase. Nous avons fait notre version qu’on a traînée pendant onze ans. »


Les Quat' Jeudis (soliste: Raoul Curet) chantent "Alors raconte" (1956)

Les Quat’ Jeudis reçoivent un grand prix du disque de l’Académie Charles Cros pour Les Chantefables, poèmes de Robert Denos mis en musique par Jean Wiener et arrangés par Raoul, illustration de Jean Effel et présentation de Jean Cocteau. « Nous avons eu ce prix mais c’était très spécial car ça s’adressait à un public particulier et nous n’avons pas eu le succès qu’on aurait pu avoir. Par la suite nous avons enregistré Les Chantefleurs qui est d’ailleurs musicalement plus réussi que le premier. »

Les Quat’ Jeudis continuent le théâtre et sont même engagés… aux Etats-Unis ! « Nous avons fait une carrière internationale car nous avons terminé par « Show Girl », une comédie musicale qu’on a jouée pendant trois ans aux Etats-Unis, d’abord au Eugene O’Neill Theatre de New York, puis dans quarante-cinq villes réparties en trente-sept états américains. La vedette du spectacle était Carol Channing qui était une énorme star de Broadway. C’est elle qui avait créé Lorelei dans « Les hommes préfèrent les blondes ». Elle ne faisait pas beaucoup de cinéma car elle avait un regard globuleux, on l’appelait "Popeye".  C’était une superbe vedette. »

Considérés plus comme des comédiens que comme des chanteurs (ils sont surnommés « Les Comédiens de la Chanson ») au grand regret de Raoul pour qui l’aspect musical prend une grande place, Raoul dissout le groupe en rentrant des Etats-Unis, convaincu que c’est le moment ou jamais de revenir au théâtre, n’étant pas encore oublié dans le métier.
C’est grâce aux amis du doublage qu’il reprend du service peu à peu dans le théâtre et le cinéma.

Puisque nous parlons ensemble de comédie musicale et de doublage, je lui demande s’il ne serait pas par hasard la voix chantée (non-créditée) d’Aubin, le garagiste des Parapluies de Cherbourg (1964). A cette question, il chantonne, comme s’il l’avait enregistrée la veille « Ah le petit con depuis qu’il a quitté l’armée, il se conduit comme le dernier des voyous ».
« Je connaissais Michel Legrand et je trouvais son travail fantastique. La comédie musicale n’était pas la tasse de thé des français, alors que j’en rêvais, je me voyais en Gene Kelly ! J’étais aussi un ami intime de Claire Leclerc (voix de Tante Elise). Ah, « la voix claire de Claire Leclerc »... Mais c’est surtout Jacques Demy que je connaissais et qui m’aimait beaucoup. Il m’avait même engagé pour une publicité pour les shampoings Dop, j’avais mis une perruque car je perdais déjà mes cheveux (rires). »

Pour la télévision, on peut voir Raoul Curet dans tous les grands feuilletons de l’époque : Rocambole, Le temps des copains, L’homme de Picardie, Le chevalier de Maison Rouge, etc.

Avec Les Quat’ Jeudis, Raoul Curet tourne dans Nous irons à Monte-Carlo (1951) avec Ray Ventura. « On jouait dans les scènes, on chantait, et je jouais du violon avec l’orchestre. Ray Ventura était adorable. Il avait l’élégance d’un grand homme d’affaires. C’est à cette époque que j’ai fait connaissance de son neveu, Sacha Distel, qui est devenu une relation amicale. »


Raoul Curet (chant/saxophone) aux côtés de Max Elloy, Henri Genès, Philippe Lemaire, etc. 
dans Nous irons à Monte-Carlo (1951)


Raoul Curet dans "Rocambole"
Il joue « en solo » dans pas mal de films pour Chabrol, Deville, Molinaro. Quelques rôles marquants : le projectionniste du Viager (1971) de Pierre Tchernia, Monsieur Vincent dans La Gloire de mon père et Le Château de ma mère (1989) d’Yves Robert (qui lui avait proposé initialement le rôle du curé), le commissaire dans L’homme à la Buick (1968) de Gilles Grangier, avec Fernandel. A propos, de l’acteur, il se souvient : «  Avec moi, Fernandel était charmant. Je l’ai fréquenté semaine après semaine pendant des mois car il faisait partie d’une émission de radio patronnée par Ricard, « Les contes de Provence » sur Radio Luxembourg. Toutes les semaines il jouait dans un conte de Provence sélectionné ou dans ses souvenirs personnels réécrits par Yvan Audouard. Quand on distribuait les rôles au début de chaque séance, il demandait « -Qui joue ce personnage ? –Raoul, - Vé, le comique ! ».  L’émission était parrainée par Ricard, mais comme il n’aimait que le Pernod il avait son verre de Pernod et la bouteille de Ricard à côté. »
A propos des rôles « méridionaux » dans lesquels il a souvent été « casé », comment ne pas évoquer un autre spécialiste du genre, l’acteur Marco Perrin. « Marco était un très bon copain. Quand je pense que je suis allé le chercher sur un tabouret de bar pour lui proposer de  faire de la radio avec moi. Je l’avais vu la veille dans une télé dans laquelle il était très bon ».


Raoul Curet et votre serviteur
Parmi les derniers films dans lesquels il a joués, L’enquête corse (2004) et le téléfilm Les filles du calendrier sur scène (2004) : « Je jouais un très vieux monsieur sur un fauteuil roulant. Ils ont tourné ici… »

Il coule depuis une retraite bien méritée, dans la région qui l'a vu naître, avec "le soleil pour témoin"...


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dimanche 27 avril 2014

Joyeux anniversaire Claudine Meunier!

Voix chantée de Madeleine dans Les Parapluies de Cherbourg (1964) et d’Esther dans Les Demoiselles de Rochefort (1967), membre des Swingle Singers, des Blue Stars et des Double Six, Claudine Meunier est certainement l’une des plus jolies –mais aussi les plus discrètes- voix des années 60-70. Elle a fêté hier ses 88 ans. L’occasion pour moi de vous présenter en quelques mots son parcours…
(Entretien réalisé le 19/08/2012)


Claudine Barge naît le 26 avril 1926 à Boulogne-Billancourt. Son père est artisan émailleur-chromeur et joue du violon en amateur. Il commence à lui apprendre le violon mais c’est surtout vers le chant que Claudine s’oriente. A neuf ans, elle est déjà un phénomène vocal, et enchaîne les concours –notamment les radios crochets- où elle reçoit de nombreux prix. Puis elle intègre vers l’âge de douze ans un chœur d’enfants, Les Petits Chanteurs d’Opéra, qui se produit régulièrement sur les scènes parisiennes. « Je me souviens qu’en 1941 on devait chanter au cinéma Le Paramount qui à cette époque-là faisait attraction comme dans les grands cinémas et je devais chanter l’air de la poupée des Contes d’Hoffmann et on nous a interdit cet air-là car Offenbach était juif. Donc j’avais chanté à la place l’air des clochettes de Lakmé, car j’étais une soprano colorature étant enfant. C'est à cette époque que j'ai rencontré Raymond Legrand. On a chanté également à Bobino. »
Claudine (assise) vers 1947
Pendant la guerre, Claudine achète des disques du Hot Club de France et se passionne pour le jazz. Après guerre, elle chante dans des clubs de jazz et devient la chanteuse d’un orchestre amateur, l'orchestre Gino Borgi (qui joue dans des dancings comme le Coliséum), où elle fait la connaissance de son mari, André Meunier qu’elle épousera en 1950. Celui-ci ne souhaitant pas qu’elle suive cette carrière, elle arrête pendant deux ans, avant qu’un ancien ami de chez Gino Borgi lui propose qu’elle remplace la chanteuse du « Chalet du Lac » au Bois de Vincennes, où elle travaille avec Georges Arvanitas. Elle devient chanteuse professionnelle.
"Le chanteur Henri Legay qui était peut-être à l'époque chez Ray Ventura, m'a fait entrer dans l'orchestre de Guy Luypaerts. On était quatre: la femme de Guy Luypaerts qui faisait le lead, Violette Journeau, Henri Legay et moi. On répétait au 16 rue Paul Féval. On a fait quelques émissions de radio. Guy Luypaerts m'a aussi fait passer une audition pour être la voix chantée de Nanette Fabray dans la version française de Tous en scène (1954). Je n'ai pas été prise, ni Nadine Young qui était dans les choeurs avec Jean Mercadier et moi, et que je rencontrais tous deux pour la première fois. C'est là que j'ai entendu pour la première fois le nom d'Anne Germain, qui avait eu le rôle." (NDLR: il ne s'agit a priori pas d'Anne Germain sur ce rôle, ni à l'écoute, ni au niveau des dates, Anne ayant commencé sa carrière deux ans plus tard).

En parallèle, elle revoit un peu plus tard au sein de l'orchestre Simon Boucaux (avec lequel elle fait plusieurs radios) le musicien, arrangeur et chanteur Jean Mercadier. « Comme il a vu que j’étais bonne musicienne et que je lisais très bien la musique il m’a demandé si je pouvais faire à l’occasion des séances d’enregistrement comme choriste. J’ai commencé à faire du studio comme ça, en 1956-1957. La première séance que j’ai faite était je crois au Théâtre des Ambassadeurs pour Line Renaud. Puis j’ai enregistré la musique d’un film avec Zizi Jeanmaire, Folies-Bergère (1957) si mes souvenirs sont bons ».
1955-1956, c’est l’explosion de deux modes en France : les groupes vocaux (inspirés des groupes de jazz vocal américains) et les chœurs « non-lyriques » pour accompagner des chanteurs de variété (Edith Piaf, Luis Mariano, Charles Trénet, etc. étant jusqu’à présent accompagnés uniquement de chanteurs lyriques, comme ceux du Chœur Marguerite Murcier ou du Choeur Raymond Saint-Paul). Les protagonistes de ces deux modes sont les mêmes, à savoir les arrangeurs modernes des années 50 souvent issus du jazz (Michel Legrand, Christian Chevallier, Jean Mercadier, etc.) et les jeunes choristes de l’époque (Christiane Legrand, Janine de Waleyne, Ward Swingle, etc.).




Claudine Meunier en scopitones
Richard Anthony: Fiche le camp Jack avec Richard Anthony et Monique Aldebert (soliste à l'image, playback: Mimi Perrin), Margaret Hélian, Alice Hérald, Rita Castel et Claudine Meunier
Jacques Hélian: Chi Chi Honolulu avec Jacques Hélian et son orchestre et Vasso Marco (soliste), Georges Bessières, un membre du trio Raisner, chanteuse non identifiée, Margaret Hélian et Claudine Meunier (soliste)
Les JMS: Papa aime maman avec Louis Aldebert, Jacques Denjean, Claude Germain, Claire Leclerc, Claudine Meunier, Rita Castel et Geneviève Roblot

Pour ce qui est des groupes vocaux, Claudine Meunier intègre les Blue Stars of France (groupe créé quelques années plus tôt par la chanteuse américaine Blossom Dearie) en remplacement de Christiane Legrand (soprano lead), qui ne souhaite pas faire de scène alors que des opportunités de concerts sont présentes. Les Blues Stars est constitué de trois hommes et trois femmes : en alternance Jean Mercadier, Henry Tallourd, Roger Guerin, Christian Chevallier, Jean Liesse et le frère de ce dernier chez les hommes, et Nadine Young, Mimi Perrin, Rita Castel, la canadienne Stevie Wise, etc. chez les femmes. Le groupe est considéré par les spécialistes comme le premier groupe de jazz vocal français. Un soir il chante au Sporting Club de Monaco, avec Frank Sinatra en vedette. « On s’est dit « On va se faire dédicacer des photos en coulisses! », mais tu parles, il n’était pas du tout en coulisses, il était en train de dîner avec le prince et la princesse et quand ça a été son tour il est monté en sautant sur scène une cigarette à la main et il a chanté. On avait discrètement assisté à la répétition. Il m’avait fait une impression terrible, il dégageait vraiment quelque chose. C'était Eddie Barclay qui devait diriger l’orchestre qui l’accompagnait, et finalement Quincy Jones (à l’époque directeur artistique chez Barclay, ndlr) l'a remplacé. »

Ensuite, elle fait partie de la deuxième équipe des « Hélianes », le trio de choristes de l’orchestre Jacques Hélian, aux côtés d’Alice Herald et Margaret Hélian. Elle intègre aussi les vingt-quatre choristes des Barclay (où elle travaille enfin directement avec Christiane Legrand, après l’avoir remplacée dans les Blue Stars et les Hélianes) et le JMS, groupe vocal de l’orchestre Jo Moutet.

1er line-up des Swingle Singers

Puis ce seront les Double Six et les Swingle Singers, deux groupes vocaux de légende créés respectivement par Mimi Perrin et Ward Swingle. « Ward Swingle a commencé comme pianiste de Zizi Jeanmaire puis choriste. C’est en nous connaissant dans les studios qu’il a demandé à plusieurs d’entre nous de rejoindre les Swingle Singers quand il a été question de faire des disques. La paternité du concept du groupe (adapter des œuvres instrumentales classiques en jazz vocal, ndlr) est assez floue : Jean-Claude Briodin aurait soufflé l’idée à Ward en découvrant l’album « Play Bach » de Jacques Loussier, mais Ward dit de son côté qu’il en avait déjà eu l’idée alors qu’il était encore à l’université aux Etats-Unis. Bref, j’ai fait les deux premiers disques des Swingle (Jazz Sébastien Bach) et en même temps je faisais partie avec Jean-Claude Briodin des Double Six. Quand il a été question que les Swingle fassent de la scène ce qui n’était pas du tout prévu au départ il a fallu choisir entre les deux groupes, et Jean-Claude et moi avons choisi les Double Six que je préférais. Mais j’ai vite déchanté car on n’a pas fait grand-chose : Mimi Perrin avait des problèmes de santé et n’avait pas non plus envie de trop travailler. Travailler et répéter énormément uniquement pour faire un enregistrement ou un petit concert de temps en temps, c’était beaucoup trop d’efforts pour rien. Au bout d’un an, voyant qu’on n’arrivait pas à travailler correctement je suis revenue chez les Swingle en remplaçant Anne Germain qui était sur le départ. Il n’y a donc qu’un disque des Swingle que je n’ai pas fait c’est celui sur Mozart. Ce n’est pas grave, par contre j’ai raté la tournée des Swingle aux Etats Unis pour la campagne de Lyndon Johnson! Je regrette car ça valait le coup… Un concert à la Maison-Blanche on ne le fait pas deux fois dans sa vie. »


Claudine Meunier soliste dans des groupes vocaux
The Blue Stars of France: Summertime (1958) avec deux chanteurs non identifiés, Jean Mercadier (soliste), Rita Castel, Claudine Meunier (soliste) et Mimi Perrin
Les Double Six: Tickle Toe (1962) avec Claudine Meunier (soliste), Eddy Louiss (soliste), Ward Swingle, Jean-Claude Briodin, Claude Germain et Mimi Perrin
The Swingle Singers: Sevilla n°3 op. 47 (1967) avec Claudine Meunier (soliste), Hélène Devos, Jeanette Baucomont, Christiane Legrand, Jean Cussac, José Germain, Jo Noves et Ward Swingle
The Swingle Singers: Concerto d'Aranjuez (1970)avec Claudine Meunier (soliste), Hélène Devos, Nicole Darde, Christiane Legrand (soliste), Jean Cussac, Ward Swingle, Jo Noves (soliste) et José Germain

Les Swingle Singers connaissant une grande renommée internationale (couronnée par plusieurs Grammy Awards), ils font plusieurs tournées en Europe, aux Etats-Unis, en Amérique du sud, en Asie. « On a chanté plusieurs fois au Japon, le public était particulier, n’applaudissait pas pendant le spectacle. La troisième fois qu’on y est allé c’était pour l’exposition universelle à Osaka en 1970. On chantait dans une salle de concert et en même temps que nous il y avait les Chicago qui passaient dans plusieurs salles. Après notre prestation j’étais allée avec Hélène Devos et Nicole Darde les voir en concert, on était resté en coulisses et là ce n’était pas du tout la même ambiance dans la salle. Nous c’étaient trois applaudissements et eux c’était la folie. On y est allé deux soirs de suite et on s’est régalé. »
Les Swingle Singers travaillent avec les plus grands artistes du jazz, notamment le Modern Jazz Quartet avec qui ils enregistrent le disque Place Vendôme, mais aussi Duke Ellington qu’ils accompagnent à l’église Saint-Sulpice dans un oratorio de sa composition. « La musique était belle mais on n’a eu aucun contact avec Ellington. On a répété sous sa direction, chanté, fait une télévision mais il ne nous a jamais adressé la parole, alors qu’on était quand même un groupe connu. Et en admettant qu’il ne souhaitait pas s’adresser aux choristes, il aurait pu discuter avec Ward, le chef du groupe, qui en plus était américain, mais même pas. Même les musiciens n’échangeaient pas entre eux, ils étaient fâchés les uns et les autres. »
L. Bernstein, C. Meunier,
 H. Pedersen-Devos et J. Baucomont
Le contact passe mieux avec le grand chef d’orchestre et compositeur Leonard Bernstein. « On était bons copains, on a fait plusieurs soirées où il était là, très sympa. On avait fait le Sinfonia de Luciano Berio, Bernstein n’avait pas voulu diriger mais il était là, et on l’a refait une autre fois avec lui. Il avait un humour assez féroce mais c’était de l’humour plus qu’autre chose. Il appelait les cuivres les « junkies » ».
Les Swingle Singers créent d’autres pièces musicales de Berio, une écriture très « contemporaine ». « Berio nous a fait créer plusieurs trucs dont un au Carnegie Hall qui a été une horreur. On s’est fait siffler, c’était je crois la pire journée de ma vie. On est rentré à l’hôtel complètement catastrophé. »
Le disque des Swingle que Claudine préfère est certainement celui sur les mélodies espagnoles qui contient le superbe concerto d’Aranjuez dans lequel elle a une jolie partition soliste avec Christiane Legrand.
Claudine fera partie plus tard d’autres groupes vocaux comme Les Masques (avec Claude Germain, José Bartel, etc.) ou Quire (avec Christiane Legrand, José Germain et Michel Barouille). On retrouve à chaque fois dans ces groupes les mêmes chanteurs, souvent interchangeables. « Je ne comprends pas qu’on ait autant de mal à garder les mêmes chanteurs dans un groupe, ça m’a toujours suffoqué. Il n’y a que chez les Swingle où il y a eu assez peu de changements en définitive… ».

Parallèlement aux groupes vocaux, Claudine Meunier fait partie des chœurs de plusieurs chanteurs en studio ou sur scène. Les chœurs sont à l’époque principalement convoqués par Christiane Legrand et Janine de Waleyne (intermédiaires entre les arrangeurs et les choristes) et constitués des mêmes chanteurs que ceux des groupes vocaux. « Janine avait fait partie de la première équipe des Blue Stars avec Blossom Dearie, Christian Chevallier, Christiane Legrand, et le couple Nadine Young – Jean Mercadier. Elle avait une voix formidable, on l’entend dans les chansons de Brel ou de Léo Ferré. C’était une fille qui osait faire les choses, même si elle n’était pas un tempérament jazzy, elle y allait ! Lorsqu’on a commencé à faire des chœurs vers 1955-1956, elle nous a dit « on va en profiter, mais je ne pense pas que ça durera plus de deux ou trois ans ». Et finalement la grande époque des chœurs a duré bien plus longtemps. Janine avait également un caractère épouvantable, ses convocations dépendaient beaucoup de son humeur et de ce qu’on pouvait proposer comme renvoi d’ascenseur. Si j’avais le malheur de m’acheter une nouvelle robe elle ne me faisait pas travailler pendant un mois (rires) ! Le métier de « requin de studio » est impitoyable. Quand on était en tournée avec les Swingle et qu’un arrangeur demandait « J’aimerais avoir untel et untel » il y avait toujours quelqu’un pour dire « Ils sont en tournée » c’était toujours facile de dire ça. Il y avait donc une part de copinage mais tout en gardant une grande qualité. »

Jean-Claude Briodin et Claudine Meunier chantent à l’Olympia pendant trois mois avec les Double six une chanson par soir. « Du coup on nous avait demandé de convoquer les chœurs des chanteurs qui passaient après nous en vedettes : Richard Anthony, Françoise Hardy, Dionne Warwick, Sacha Distel, Dalida, Gilbert Bécaud. Donc à ce moment-là on a fait beaucoup de séances d’enregistrement tous les deux, car on avait quelque chose à donner en échange ! (rires) ». Elle accompagne Richard Anthony et d’autres artistes avec un autre groupe vocal, Les Angels, en remplaçant Janine de Waleyne suite à une fâcherie entre Janine et l’arrangeur Christian Chevallier. Jeanette Baucomont, Christiane Legrand, Claire Leclerc, Louis Aldebert, Jean-Claude Briodin et d’autres faisaient partie de ce groupe.



Gilbert Bécaud dirigeant les choristes Vincent Munro, Jean-Claude Briodin, Pierrette Bargoin, Claudine Meunier, Géraldine Gogly et Frédérique Gegenbach (Grand échiquier, 1974)

Claudine accompagne Léo Ferré pendant trois mois à l’ABC, et fait également une ou deux séances pour lui en studio. « C’était Jean-Michel Defaye qui faisait les arrangements, il engageait souvent Janine, donc tout dépendait de l’humeur du moment de Janine ». Elle accompagne également Edith Piaf pour son dernier Olympia. « Il y avait son dernier mari, Theo Sarapo, qui chantait avec elle « A quoi ça sert l’amour » et il la portait pratiquement sur scène car elle était très malade, ils s’embrassaient leurs médailles tous les deux, c’était à la fois risible et émouvant. »
A l’époque les chœurs étaient encore cachés en coulisse. « Il y a une chose qui m’a beaucoup frappée quand j’ai été voir le film « Cloclo » sur la vie de Claude François : c’est un détail mais à un moment on voit une séquence qui se passe à l’Olympia avec des choristes sur scène. C’est un anachronisme car à cette époque-là il n’y avait jamais de choristes sur scène. Je crois que c’est Gilbert Bécaud qui a commencé à mettre les chœurs en avant, mais derrière un tulle quand même. Je ne sais pas pourquoi on nous « cachait », on n’était pas plus moches que celles qu’on voit actuellement ! Quand j’ai commencé les grandes tournées des Swingle, j’ai fait moins d’Olympia, et c’est à ce moment-là qu’on a commencé à mettre des choristes sur scène, bien visibles. »

Claudine Meunier et Andy Williams
En studio et à la télévision (Télé DimancheLe grand échiquier, etc.), Claudine accompagne justement Gilbert Bécaud (elle est la méchante voix accusatrice dans « L’orange », séance à la fin de laquelle les musiciens ont applaudi les choristes), Claude François et Sheila ("L'école est finie") pour leurs premiers disques, Henri Salvador (solo "Cherche la rose", choeurs "Count Basie", etc.), le crooner américain Andy Williams, Claude Nougaro, Virginia Vee, Petula Clark, Carlos, John William, Yves Simon, Graeme Allwright, Alan Stivell, etc. Elle fait peu de tournées (moins intéressantes artistiquement et financièrement que le travail en studio) pour des chanteurs, mais garde d’excellents souvenirs d’une en 1964 où elle accompagnait pendant un mois Sylvie Vartan avec ses copines Alice Herald et Margaret Hélian. Parmi les artistes avec qui elle apprécie le plus de travailler, Claudine nomme Sacha Distel mais relativise. « Les contacts avec les chanteurs solistes que nous accompagnions étaient limités car nous n’étions que des pions. A ce propos, Janine qui était très malade avait demandé à Jean-Claude Briodin qu’il fasse venir Gilbert Bécaud à son enterrement. Jean-Claude, qui avait travaillé tant de fois comme choriste pour Bécaud, avait dû passer par je ne sais combien d’intermédiaires pour arriver à le contacter. Jean-Claude me disait que Janine ne se rendait pas compte que nous n’étions que des pions dans ce métier. »

Claudine travaille de moins en moins à partir du milieu des années 70 car la mode a changé, et par conséquent les arrangeurs, la manière d’enregistrer, et les choristes aussi. Savoir déchiffrer rapidement une partition n’est plus un prérequis pour faire des séances en studio, on cherche plutôt de jeunes et jolies voix « dans le vent » adaptées à la pop de l’époque. « Je me souviens d’un chef d’orchestre comme Franck Pourcel qui était très exigent avec ses choristes. Quand il y avait quelqu’un qui ne lisait pas exactement ce qu’il y avait marqué il faisait un scandale. Je me suis dit que le métier avait vraiment changé quand je suis allée un jour au studio Pathé et que je l’ai vu en train d’apprendre la partition note par note aux choristes qui étaient là. La manière d’enregistrer avait aussi changé : on enregistrait maintenant section par section, ce qui devait coûter une fortune en heures de studio, alors que nous de notre temps on arrivait en studio, on nous mettait les partitions dans les mains, on avait cinq minutes pour la déchiffrer, et on enregistrait avec huit choristes et trente musiciens en même temps. Il fallait que tout se fasse vite, on faisait quatre titres dans une séance de trois heures. J’adorais faire des séances, parfois c’était vraiment minable, mais comme il y avait un orchestre entier on retrouvait des tas de gens, c’était marrant. En définitive dans ce métier ce sont les séances que je regrette le plus. J’ai fait des choses autrement intéressantes que ça, mais c’était surtout ça qui m’amusait.»

Ce travail d’équipe, Claudine l’aime à tel point qu’elle ne cherchera jamais à faire une carrière de soliste. « On est soliste ou choriste aussi par tempérament ». Seuls des soli parfois importants dans les groupes vocaux cités précédemment nous permettent d’apprécier sa voix à la fois douce, élégante et jazzy, mais aussi quelques doublages ou musiques de films.

D. Licari, C. Legrand et C. Meunier
enregistrant Les Parapluies de Cherbourg
Pour Les Parapluies de Cherbourg (1964), film entièrement chanté, elle fait la voix chantée de Madeleine, la deuxième compagne de Guy. Comme dans beaucoup de comédies musicales, la musique a été enregistrée avant le tournage. « Je faisais pratiquement tous les enregistrements de Michel Legrand à l’époque. Je ne me souviens plus s’il avait auditionné ou pas pour Les Parapluies. Je me rappelle un peu de l’enregistrement qui a eu lieu au Poste Parisien, 116 rue des Champs Elysées. Catherine Deneuve y assistait, elle avait vingt ans à l’époque, elle était ravissante. Il y avait aussi dans le studio une jeune comédienne de la Comédie-Française (Danielle Ajoret, NDLR) qui devait jouer le rôle de Madeleine. Mais comme il y a eu une coproduction avec l’Allemagne qui s’est décidée après l’enregistrement de la musique, ils ont imposé Ellen Farner pour le rôle. Quelques temps après je me souviens d’une soirée chez Michel Legrand, où il a fait écouter la bande entière à tous les chanteurs du film. Il y avait également une chanteuse que j’aimais beaucoup, Lucette Raillat, qui était l’épouse de Georges Blanès (voix de Marc Michel / Roland Cassard, ndlr)».
Trois ans plus tard, après des auditions chez Michel Legrand, elle fait partie de l’aventure des Demoiselles de Rochefort, en doublant Esther (incarnée par la danseuse Leslie North) dans la chanson "Marins, amis, amants ou maris". Les enregistrements se font cette fois-là au studio Davout. Pour Legrand, elle participe également à de très nombreuses musiques de film comme La piscine, Parking, etc. 


Quelques années après, elle chante en soliste plusieurs chansons dans Le bateau sur l’herbe (1971), film de Gérard Brach avec une musique du contrebassiste et arrangeur François Rabbath (frère de Pierre Rabbath, chef de l’orchestre du Grand échiquier). « C’était très sympa, mais le film est passé complètement inaperçu, en tout cas de moi ! »



Claudine Meunier soliste dans des musiques de films ou doublages
Les Parapluies de Cherbourg (1964): La terrasse du café avec les voix de José Bartel (Nino Castelnuovo/Guy) et Claudine Meunier (Ellen Farner/Madeleine)
Les Demoiselles de Rochefort (1967): Marins, amis, amants ou maris avec les voix de Claudine Meunier (Leslie North/Esther), José Bartel (Grover Dale/Bill), Christiane Legrand (Pamela Hart/Judith), Romuald (George Chakiris/Etienne) et les choeurs (dont Jean Stout, Michel Legrand, etc.)
Dumbo (1941, redoublage de 1979): Mon tout petit avec la voix de Claudine Meunier (Mme Dumbo) et les choeurs

Claudine Meunier participe également à pas mal de doublages de films musicaux ou Disney (principalement pour Georges Tzipine et André Theurer), mais surtout en tant que choriste. On peut néanmoins l’entendre en soliste dans ce qui fait partie de mon « top cinq » personnel des plus belles interprétations de chansons Disney : « Mon tout petit », chanson de la mère de Dumbo dans le deuxième doublage du film éponyme effectué en novembre 1979. « Je ne me souviens plus du tout de la chanson en elle-même. Je crois que Jean Cussac venait tout juste de reprendre la direction musicale des Disney à la SPS. Je pense qu’il y avait Danielle Licari dans les choeurs. ». Claudine n’est pas créditée au générique, ni sur le disque. C’est justement en menant mon enquête pour retrouver qui doublait si merveilleusement cette chanson que j’ai été mis en contact avec elle grâce à mes amies choristes Jocelyne Lacaille (qui a reconnu la voix de Claudine) et Hélène Devos (ex-Swingle et Double Six).
Claudine Meunier a pris assez tôt sa retraite. « J’ai perdu complètement ma voix. Parfois il sort un filet d’air mais pas grand-chose de plus. Si j’avais continué à travailler j’aurais essayé de corriger ça, de voir un orthophoniste. Mais ça ne me manque pas, je n’ai aucune nostalgie. »
Elle occupe son temps en faisant des patchworks, en allant très régulièrement au cinéma, en voyant beaucoup de DVD de films musicaux, en se mettant courageusement à l'ordinateur et internet, et en écoutant de la musique : « J’écoute surtout du jazz. Des big bands, des ensembles vocaux… et Frank Sinatra que j’admire énormément. »




BONUS 1: Interview des Swingle Singers par Roger Couderc en 1968 avec Ward Swingle, Christiane Legrand, Jeanette Baucomont, Hélène Devos, Claudine Meunier, Jean Cussac, José Germain et Daniel Humair


BONUS 2: Quincy Jones retrouve en 1984 les Double Six de ses débuts avec Jean-Claude Briodin, Claudine Meunier, Claude Germain, Mimi Perrin, Gilles Perrin et Quincy Jones


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