Musicien, chef d'orchestre, directeur artistique, comédien, chanteur, etc. José Bartel (voix de Guy dans Les Parapluies de Cherbourg et du Roi Louie dans Le Livre de la Jungle) était un artiste à multiples facettes.
Quelques mois avant sa disparition en 2010, il avait fini d'écrire ses souvenirs (intitulés: Faire comme si... Ou l'enrichissante mais peu lucrative balade d'un mec qui avait les dents trop courtes), que je vous propose de découvrir ici en exclusivité sous la forme d'un "feuilleton", publié avec l'aimable autorisation de sa veuve, Norma, et de son fils, David.
Dans le précédent épisode (Partie 6), José raconte son travail de directeur artistique au sein de la maison de disque La Compagnie, et la création de Grenadine Music.
« LE FRANÇAIS »
Un matin de l’hiver 75 j’ai au bout du fil, un certain Jean-Baptiste Poquelin « dit Molière » qui me contacte sur la recommandation d’un nommé Lully, compositeur de son état… Non, soyons sérieux ! « Je galège » comme on dit à Marseille !
En réalité, il s’agit de mon ami Michel Colombier, un grand parmi les grands compositeurs et arrangeurs du moment, qui m’apprend que la Comédie Française a pour projet de monter une version nouvelle et plus « musicalisée » du Bourgeois Gentilhomme.
Pour imaginer la musique additionnelle à inclure dans ce spectacle conçu et mis en scène par Jean-Louis Barrault, celui-ci a fait appel à Michel qui peu après, me contacte à son tour. Résultat ? Je me retrouve sur le plateau du Théâtre Français en compagnie de quelques camarades choristes, revêtu d’un caftan de soie, barbu et super enturbanné. Et ce n’est pas fini.
A l’occasion de chaque représentation, en ma qualité d’envoyé du Grand Turc, j’élève le Bourgeois Gentilhomme (Jacques Charron) à la dignité de « Grand Mamamouchi » ! Quant au choix des comédiens, la distribution (si j’ose dire) ne sera pas non plus « piquée des hannetons ». Jugez plutôt : Jacques Charron (le Doyen du Français) entouré de brillants sociétaires parmi lesquels Robert Hirsch, Louise Seigner, Georges Descrières ainsi que deux « petits jeunes » qui à juste titre, sauront bientôt faire parler d’eux. Comme par exemple Francis Perrin et Isabelle Adjani. Excusez du peu !
Il est improbable que ma prestation ait laissé une trace notable dans les annales de la Comédie-Française, mais je dois avouer qu’en ce qui me concerne, elle s’affirmera comme une parenthèse inoubliable dans ma carrière de Saltimbanque !
Voilà pour une partie de ce que j’appellerai mes tribulations extra-musicales ! Mais que dire encore de la diversité de mes activités? Elles m’auront en tout cas mené au doublage de nombreux films musicaux américains comme le personnage du Roi des singes dans la version française du Livre de la Jungle réalisée par les studios Walt Disney! Il y eut aussi, La Vallée du Bonheur, Le Shérif est en prison et bien d’autres. Finalement, une modeste co-animation d’émission avec « Hubert » sur Europe 1, additionnée à une flatteuse mais brève incursion dans l’univers du théâtre auront finalement constitué un apport appréciable dans ma connaissance de l’univers du spectacle sous toutes ses formes. Avec en prime, la précieuse opportunité de mettre un peu de beurre dans les épinards !
De toute façon, le métier de producteur indépendant n’enrichit pas toujours son homme.
Je mettrai donc en veilleuse pour un temps, mon envie de retrouver la jubilation que procure le travail de préparation d’un album en compagnie de copains compositeurs, d’auteurs, d’artistes ainsi que les espoirs et les angoisses suscités par la naissance d’une nouvelle production! A moins bien sûr d’avoir découvert et pris sous contrat une ou deux nouvelles stars susceptibles d’apparaître dans les hit-parades. Ce qui hélas, ne sera pas le cas.
A propos de « stars » et pour clore ce chapitre, j’aimerais au passage, tordre le cou à certaines idées toutes faites généralement répandues dans le public. Des clichés injustes et néfastes pour cette catégorie de professionnels que sont les Artistes et Musiciens qui à l’égal d’autres professions, ont eux aussi étudié et travaillé dur pour gagner leur droit de vivre d’un métier qui les passionne. Tout autant qu’un pro du foot, un architecte, un cuisinier, un comptable, un vétérinaire ou un fleuriste... Et pourtant, qui n’a pas, au moins une fois, entendu un soi-disant « branché » du show-biz balancer avec assurance des conneries du genre : Célèbre ou pas, la particularité d’un artiste c’est d’être avant tout un privilégié, d’avoir la réussite facile et de se faire un maximum de pognon. Tout en baignant comme il se doit, dans « le strass et les paillettes ? ».
Faut-il rire ou pleurer de tout ça ?
Après le bref succès de NEMO se succéderont une série de réussites très moyennes pour les productions « Grenadine Music ». Pour finalement en arriver au « bide » associé à la sortie de Spermula. Un film qui de par son titre, a dû laisser sur leur faim les affolés du film « cochon » tout en décevant les amateurs d’esthétique érotique. Pour ma part, étant impliqué musicalement comme compositeur et financièrement, comme éditeur de la bande originale, mon enthousiasme d’entrepreneur indépendant se refroidit à vue d’œil. De même d’ailleurs que mes relations avec mon conseiller fiscal et associé en affaires! Serait-ce les nuages à nouveau ? Pas tout à fait, car dans ma vie professionnelle (et même, ma vie tout court) un changement radical est sur le point de se produire.
Sur la recommandation de mon cher et respecté ami Henry Astric, directeur artistique en instance de retraite, la Société des Bains de Mer (S.B.M.) en Principauté de Monaco, me propose de prendre la succession d’Henry à partir d’avril 1976. Arrivant à point nommé, une opportunité de cette dimension ne peut bien entendu que me redonner confiance en l’avenir alors que tout semblait sur le point de s’écrouler. En effet, la fréquence de nos affrontements ayant fini par nous mener « droit dans le mur », Lola et moi avons d’un commun accord, pris la décision de nous séparer. Comment expliquer cette grave décision ?
Par la crainte qu’un jour, nos différences de caractère et de tempérament ne se transforment en une haine rampante, injuste et difficile à supporter pour notre fils. Le comportement d’amants si opposés de caractère qui pour s’affirmer, éprouvent le besoin de constamment se chamailler ou même se déchirer à plaisir peut paraître pittoresque. Toutefois, s’il advient que ces susceptibles et volcaniques tourtereaux s’avisent de fonder un foyer, il est raisonnable de souhaiter que sur le plan relationnel, un certain équilibre dans leurs rapports soit préservé.
Sinon, le soi-disant « pittoresque » disparaîtra très vite pour laisser place à la tristesse, à l’irresponsabilité, la laideur, et quelque fois même, au désespoir. Ce qui explique qu’en fonction de l’état de nos relations d’alors, Lola et moi nous avons été forcés d’admettre que nos fréquents affrontements risquaient d’installer en permanence, une atmosphère détestable pour David. D’où la rupture devenue à présent inévitable et même, souhaitable.
Il serait faux bien sûr de penser que David n’ait pas été touché par notre séparation, mais ce dont je suis par contre absolument certain, c’est que malgré les épreuves, il a toujours eu conscience que jamais nous ne cesserions d’être là pour lui. Par le cœur, par la pensée, par les actes …
MONTE-CARLO / La S.B.M
Ma nouvelle vie en tant que Directeur Artistique de la Société des Bains de Mer démarre un beau matin d’avril 1976 Une fois encore je débarque en Principauté mais cette fois, ce sera pour occuper des fonctions dont je suis loin d’appréhender la complexité. C’est pourquoi, afin d’éviter d’éventuels impairs, il me faudra pour un temps me plier à une seule contrainte : Durant les premiers mois qui suivront mon arrivée, je serai tenu de travailler sous la supervision de mon « adjoint » Henry Astric. Celui-ci, ayant bien voulu retarder son départ effectif à la retraite pour m’initier au fonctionnement administratif du service, me conseiller sur le type d’animation artistique efficace et caractéristique des établissements de la Société et enfin, me former à la gestion d’un budget annuel particulièrement conséquent. Une aubaine pour moi ? Sans aucun doute et pour la raison suivante : Bien que bénéficiant d’une formation musicale relativement poussée ajoutée à une certaine expérience du Show business national et international, je n’étais pas tout à fait ce qu’il est convenu d’appeler un foudre de guerre en matière de management d’entreprise.
C’est pourquoi je tiens à te le dire Ricky : sans ton « coaching » et tes inestimables conseils, je n’aurais certainement pas été capable de combler un nombre incalculable de lacunes et mériter - du moins je l’espère – la confiance dont tu m’a honoré en suggérant que je te succède lorsque sera venu le moment de la retraite. Ne rigole pas.
L’occasion m’est donnée de te remercier. Alors j’en profite !
Situés à l’arrière du Casino de Monte Carlo, face à la mer, les bureaux de la direction artistique donnent sur une immense terrasse surplombant ce que l’on peut probablement considérer comme la plus longue ligne droite du circuit du Grand Prix de Monaco. Un espace qui très probablement, porte toujours le même nom : Le Tir au pigeons.
Nous sommes Henry Astric et moi en pleine analyse des programmes établis par ses soins pour l’année en cours et je dois avouer que le doute et parfois même l’angoisse, m’envahissent au fur et à mesure que se précisent les problèmes auxquels j’aurai à faire face dans peu de temps.
Eh oui, je commence à me rendre compte qu’à la même époque l’année prochaine, je serai SEUL cette fois, pour assumer la responsabilité du choix et surtout, garantir la qualité et le succès des programmes artistiques prévus annuellement pour les établissements de la Société des Bains de Mer.
Au fait, ça correspond à quoi le job de directeur des Programmes de la S.B.M. ? A cette question mille fois posée, la réponse qui de mon point de vue s’impose sans hésitation tient en une seule phrase : Etre celui qui assume l’engagement le plus total dans l’élaboration et la production de spectacles confirmant la qualité des grandes soirées de Monte-Carlo. Qu’il s’agisse du Bal de la Rose ou de la manifestation clôturant le Grand Prix de Monaco en passant par les réceptions données au Palais Princier à l’occasion d’événements exceptionnels.
Enfin et surtout, il me faut mentionner l’agréable mais aussi, la plus délicate des missions : Concevoir puis réaliser - sous la supervision constante de la personne d’exception qu’était S.A.S. la radieuse Princesse Grace de Monaco - le Gala le plus prestigieux de tous : Le Gala de la Croix-Rouge Monégasque.
En complément de cette liste, il y avait bien sûr l’établissement du calendrier de la programmation d’hiver du Cabaret du Casino incluant les Fêtes de fin d’Année et pour l’été, la préparation des futurs galas du vendredi au Monte-Carlo Sporting Club. Cette tâche n’étant pas exactement une partie de plaisir car chaque vendredi de la saison estivale, l’usage a toujours voulu qu’à cette occasion (tradition exige) se produisent certaines parmi les plus grandes vedettes du show business. De surcroît, est-il besoin de préciser que le public auquel nous nous adressions était pour le moins difficile ou pourquoi ne pas le dire …insupportablement blasé.
Ce qui peut paraître surprenant lorsqu’on sait qu’à l’époque, peu de Casinos dans le Monde pouvaient se targuer d’aligner en huit semaines d’été, des super-stars d’un calibre correspondant aux Grands du moment : Harry Belafonte , Dionne Warwick, Nana Mouskouri, Shirley McLaine, Domenico Modugno, Sylvie Vartan, Frank Sinatra, Sammy Davis Jr, Gloria Gaynor, Charles Aznavour, Gilbert Bécaud, José Féliciano, Mort Schuman, Mina, Sacha Distel. De même que Paul Mc Cartney qui lui par contre, ne s’est pas produit mais souhaitait saluer ses amis les Mills Brothers, vedettes d’un de ces Galas.
Malgré l’attitude pour le moins « réservée » d’une partie du public en début de soirée, la salle finissait généralement par se réchauffer au fur et à mesure que se succédaient les chansons. Ce qui fait que pratiquement tous les Galas d’été du Monte-Carlo Sporting Club se sont heureusement terminés dans les meilleures conditions possibles !
Ajoutons pour être honnête, un élément qui sans aucun doute, a fortement contribué au succès de ces manifestations. Cet avantage résidant dans le fait qu’automatiquement repéré par les maîtres d’hôtel, le contingent des « coincés » habituels se retrouvait dès l’arrivée, mystérieusement disséminé par les chefs de rangs aux quatre coins de la salle.
Parlant de public difficile, je ne peux résister au plaisir de rapporter ici une anecdote assez « rigolote » ayant pour héroïne l’explosive Gloria Gaynor :
Un soir d’été au Monte-Carlo Sporting Club, alors qu’en plein Gala de la Croix Rouge Monégasque elle s’apprête à interpréter son tube mondial « I will survive », Miss Gaynor, prise d’une inspiration subite, s’interrompt, marche résolument sur la table Princière et à la stupéfaction générale et des services du protocole en particulier, demande au Prince Rainier s’il consentirait à reprendre avec elle, le refrain de sa chanson !
Léger malaise dans l’assistance, tout le monde sur scène se regarde, abasourdi. Quant au Directeur artistique - votre serviteur - il s’enfonce tout doucement dans le sol !
Heureusement, la situation sera sauvée par l’humour et la courtoise fermeté de S.A.S . le Prince Souverain qui rapidement, fait comprendre à la super- star, que «de multiples obligations ne lui ont pas laissé le temps de se familiariser avec le répertoire de Ms Gaynor. Désolé. Dans le futur peut être, mais certainement pas ce soir »… Tout rentre alors dans l’ordre. La Reine du Disco reprend son tour de chant comme initialement prévu, et la soirée se termine dans la bonne humeur au grand dépit bien entendu, de la « brigade des coincés » …
Pour en revenir à la définition des fonctions propres à un Directeur des spectacles, peut-être est-il utile de mettre l’accent sur les problèmes liés à l’impérative nécessité d’avoir à concevoir puis concrétiser chaque programmation une bonne année à l’avance. Sans oublier un détail qui a son importance : En homme très au fait des questions traitant de la musique et du spectacle, le Prince Rainier tenait tout particulièrement, à ce que lui soit soumis l’ébauche des projets entrepris au cours de fréquentes séances de travail informelles et privées. C’est-à-dire seuls, et dans son bureau, Son Altesse Sérénissime, considérant à juste titre ces réunions comme étant le garant indispensable à la qualité des spectacles donnés en Principauté, avant d’accorder son aval pour les manifestations artistiques à venir .
Une politique logique et positive en soi mais qui impliquera de ma part non seulement un minutieux travail de préparation, une multiplication des contacts les plus variés, d’incessants déplacements mais aussi, une constance dans le travail ayant pour conséquence, une vie familiale des plus chaotique. Auquel cas il devient pratiquement impossible de maintenir dans de telles conditions, un équilibre personnel raisonnable. Les problèmes professionnels passant en priorité, le refuge de la vie privée n’existe plus.
Un exemple de ce genre d’obsessions ? Essayer inconsciemment, 24h sur 24, de prévoir d’où viendra le prochain « pépin » ? Sera-t-il d’ordre artistique ou logistique ? Comment, dans le but de s’assurer une exclusivité, être en mesure de se soumettre avec le sourire, aux caprices d’une star avant et après la signature du contrat ? Comment quelques mois plus tard, gérer l’accueil de cette même vedette à sa descente d’avion sans révéler l’appréhension qui va vous nouer les tripes tout au long de son séjour? Une tension qui se manifestera dès les répétitions, pour ne se dissiper uniquement qu’à la toute fin du Gala. Sans oublier toutefois que le processus se renouvellera la semaine suivante... avec une autre star !
1978
L’avion survole l’Atlantique, en route pour New York. Après le succulent plateau repas qui vient de nous être servi , voici venu le moment café. Ce qui pour certains passagers, donne le signal de la reprise de leur dossiers et pour d’autres, l’occasion de faire une petite sieste. Et puis, il y a ceux qui profitent de l’occasion qui leur est donnée d’être vraiment seuls, entre ciel et terre, pour se plonger dans leurs pensées et faire le bilan.
Le naturel et la convivialité restant des valeurs tout à fait indispensables à ma façon de fonctionner, la morosité n’est certainement pas ma tasse de thé (ou de café ) mais tout comme mes compagnons de vol il m’arrive aussi quelques fois (entre ciel et terre ou pas) d’être préoccupé par mes problèmes 1978 Et aussi, de réfléchir à ce que j’ai pu accomplir de valable après plus de deux ans passées à la S.B.M.
Verdict ? Ma première impression est que ce bilan peut être considéré comme relativement positif et d’une certaine façon, encourageant pour l’avenir. Si ce n’est que mon fils me manque terriblement. La solitude me pèse et ce que j’aurais aimé voir s’épanouir comme une « famille » s’est irrémédiablement désintégré. Depuis notre séparation, je me doutais bien que la mélancolie me taperait un jour ou l’autre sur l’épaule, mais force est de constater que mis à part la période des fêtes de fin d’année ou celle des vacances scolaires, David et moi ne nous voyons que trop rarement. Ce qui pour un père et son fils, n’est pas le meilleur moyen de communiquer.
Bien sûr, nous nous parlons le plus souvent possible au téléphone mais peu à peu, je sens qu’inexorablement, je suis devenu pour David « Celui qui est loin et vit à Monte Carlo pour son travail » alors que lui, il est : « Celui qui est à Paris dans la vraie maison, avec Maman.».
Une déstabilisation affective qui Dieu merci, fut en partie atténuée pour notre fils. Car aussi bien pour sa mère que pour moi, l’essentiel a toujours été d’être « là ». Disponibles. Et prêts à lui apporter en toutes circonstances, le réconfort, la tendresse et l’amour inconditionnel dont il pourrait avoir un jour besoin… La séparation ? Une épreuve assez pénible pour un couple qui par bonheur a eu la chance de préserver - en plus du respect que nous avons toujours eu l’un pour l’autre Lola et moi – une sincère et constante amitié. Aujourd’hui encore, alors que David va sur ses 41 ans, est marié, et s’est maintenant établi aux Etats-Unis!
Mais voilà que je me rend compte que mon bla-bla devient particulièrement soporifique! Aussi, plutôt que de poursuivre dans ces considérations nostalgico-lyrico–moraliso-emmerdatoires (qui excusez-moi m’ont échappé) je propose de revenir au night club du Casino…
Pour ma première soirée à Monte Carlo en tant que directeur artistique de la S.B.M., je me souviens, après le dîner au restaurant privé de la salle des jeux du Casino, avoir emprunté l’ascenseur qui mène au sous-sol afin d’assister au spectacle du Cabaret. Je suis sur le point d’atteindre l’entrée du club, lorsque subitement, j’entends une voix amicale et familière inviter les dîneurs à danser, avant que ne commence le Show. « And now Ladies and Gentlemen, everybody dance ! Tout le monde danse ! ».
Cette voix, je la reconnaîtrais entre mille. D’autant plus que durant bien des années, j’ai si souvent entendu cette même annonce de l’estrade où nous étions installés avec les copains de l’orchestre. Sans aucun doute, il s’agit bien du toujours exceptionnel trompettiste et chef d’orchestre : Aimé Barelli !
Aimé … Une rencontre grâce à laquelle non seulement le gosse de 14 ans que j’étais eut l’exceptionnel avantage de découvrir la diversité magique des musiques mais de surcroît, celui d’apprendre les règles et la rigueur indispensables à l’épanouissement que procure la pratique d’un métier que l’on aime… Plus qu’un patron, Aimé s’est toujours comporté comme un grand frère qui, de mon adolescence à l’âge de raison, s’est constamment avéré d’un précieux conseil. M’évitant souvent de justesse, des « coups de tête » susceptibles d’avoir plus tard, des répercussions fâcheuses sur ma vie d’homme autant que sur l’évolution de ma carrière professionnelle. Une carrière ou au fur et à mesure que passent les années, il devient de plus en plus difficile de survivre, de se faire une place et de réussir …
Concernant l’animation du Cabaret durant les années 76/80, l’excellence et l’efficacité de la formule Dîners dansants cabaret adoptée dès sa création se trouve une fois de plus confirmée. Chaque soir, tout au long du Variety Show qui lui est présenté, le public découvre (accompagnés « live » par la grande formation d’Aimé), une variété de numéros visuels de très haut niveau. Ces artistes - venant de Paris, Londres, Las Vegas ou New York- étant de surcroît magnifiquement entourés et mis en valeur par la troupe de danseuses et danseurs du chorégraphe Ben Tyber : Les fameux Monte Carlo Dancers.
Pour la petite histoire, le soir de mon arrivée, ce fut véritablement la fête car des éléments féminins de la compagnie Ben Tyber ayant eu l’excellente idée de se joindre à nous quand avec Aimé et les « anciens » de l’orchestre nous avons, en fin de soirée, décidé de fêter nos retrouvailles au Tip Top !
L’inévitable Tip Top. Rendez-vous nocturne des artistes et musiciens de passage à Monaco, ce bar de nuit a de tous temps été réputé comme le lieu de transit obligé avant le retour aux pénates. Que ce soit pour y boire le dernier ou y déguster un super-plat de « spaghettis-maison » à vous filer des larmes aux yeux !
Partie 1 (enfance, Marseille), Partie 2 (débuts avec Aimé Barelli, caves de jazz à Saint-Germain-des-Prés), Partie 3 (Monte-Carlo), Partie 4 (Algérie, retour à Paris, Istamboul), Partie 5 (Parapluies de Cherbourg, Jupiter Sunset), Partie 6 (La Compagnie, voyage à Cuba, Grenadine Music), Partie 7 (La Comédie-Française, Monte-Carlo / S.B.M.)... (A suivre)
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La mémoire des comédiens, chanteurs et musiciens "dans l'ombre des studios"
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dimanche 9 février 2020
Mémoires de José Bartel (Partie 7)
Libellés :
José Bartel,
Mémoires
dimanche 9 septembre 2018
Mémoires de José Bartel (Partie 6)
Musicien, chef d'orchestre, directeur artistique, comédien, chanteur, etc. José Bartel (voix de Guy dans Les Parapluies de Cherbourg et du Roi Louie dans Le Livre de la Jungle) était un artiste à multiples facettes.
Quelques mois avant sa disparition en 2010, il avait fini d'écrire ses souvenirs (intitulés: Faire comme si... Ou l'enrichissante mais peu lucrative balade d'un mec qui avait les dents trop courtes), que je vous propose de découvrir ici en exclusivité sous la forme d'un "feuilleton", publié avec l'aimable autorisation de sa veuve, Norma, et de son fils, David.
Dans le précédent épisode (Partie 5), José raconte l'enregistrement des Parapluies de Cherbourg, ses débuts de chanteur soliste et la création du groupe Jupiter Sunset...
DAVID…
Lola et moi sommes installés à La Celle St Cloud depuis peu lorsque le 31 décembre 1965 naîtra notre fils, David. Comment rêver mieux pour débuter l’année, que d’aborder l’avenir béatement installés sur notre petit nuage bleu ? Particulièrement bouleversé par cette naissance, je ne puis malgré tout m’empêcher d’espérer que jamais mon fils n’aura à ressentir lui aussi, le sentiment de frustration qui me suivra durant tant d’années après la séparation de mes propres parents. Une certitude cependant: quoiqu’il advienne, si plus tard, au cours de sa vie d’homme, d’éventuelles épreuves s’avèrent pénibles à surmonter ou plus simplement, s’il ressent le besoin de donner ou recevoir de la tendresse, comme ça, sans arrières pensées, il est important que David sache que toujours, il trouvera auprès de l’un ou l’autre d’entre nous, la compréhension, l’amour et le réconfort …
Aujourd’hui, bien que depuis longtemps déjà Lola et moi ayons choisi d’autres chemins, l’affection comme le respect n’ont en rien changé et grâce à Dieu, nous sommes toujours là. Alors si c’est O.K. avec « Lui », le Grand, là Haut, nous tâcherons de rester disponibles le plus longtemps possible !
LA COMPAGNIE
Trop de responsabilités. Trop de problèmes pour renouveler le répertoire et faire accepter par l’équipe la nécessité de répéter de temps à autres. Trop d’argent à sortir pour renouveler (à mon compte, bien sûr) la sono ou les costumes et surtout, exaspéré d’être constamment forcé d’évoquer le respect des engagements pris par contrat. Quant ce n’est pas la nécessité d’également rappeler de temps à autres, la considération due au public. Un public qui progressivement, semble préférer les discothèques à la musique « live ». D’autant plus que mis à part l’effet de mode, cette désaffection pourrait aussi partiellement s’expliquer par l’attitude sur scène de certains des éléments de l’équipe musicale.
Comment ne pas comprendre par exemple, qu’il soit assez déplaisant pour les clients d’un night-club en principe destiné au divertissement et à la danse, d’être regardés de travers par un ou deux d’entre nous qui ostensiblement, souhaiteraient voir se terminer la soirée au plus vite. Impatients qu’ils sont d’aller "faire le bœuf" avec les copains puis se taper des spaghettis et boire un dernier pot en parlant de « vraie musique » avant d’aller se coucher.
Est-ce la déception ? Une certaine lassitude de la routine ? Qu’importe, ma décision est prise : La saison d’été 1967 au Casino du Palm Beach de Cannes sera ma dernière en tant que chef d’orchestre. D’autant plus que depuis quelques temps déjà, j’ai le désagréable sentiment de faire du sur place. Alors, il va falloir que ça bouge.
Peu après la rentrée, c’était effectivement chose faite et sans que j’en aie vraiment conscience, une direction inattendue s’imposait dans mon choix de vie.
Du statut de chanteur, musicien, compositeur, arrangeur, orchestrateur je passais en un temps record, à celui de responsable tout court en acceptant le poste de directeur artistique qui m’était offert par « La Compagnie », une nouvelle société d’édition et de production dirigée par un sympathique, ambitieux et compétent entrepreneur : Norbert Saada. Un ancien collaborateur et à présent, concurrent de l’homme au cigare et au costume blanc agrémenté de l’immuable bleuet à la boutonnière : L’importantissime industriel du disque Eddie Barclay !
Quant à mes nouvelles fonctions, mis à part la supervision des enregistrements et le suivi d’un certain nombre de productions, mon nouveau job consistera également à collaborer avec la branche « édition » de la société. L’objectif étant d’augmenter l’importance et la valeur commerciale de notre catalogue. C’est en particulier par le biais de contacts avec les artistes, les compositeurs et les auteurs en vue du moment que pour ma part, j’étais censé acquérir le plus d’exclusivités possibles en droits d’édition et d’enregistrement. Une tâche grandement facilitée sur le plan « relations publiques » par le fait que des artistes comme Hugues Aufray, France Gall, Gilles Dreu ou Nicole Croisille, étaient déjà pour la plupart, associés à « La Compagnie ». D’autre part, s’agissant de relations publiques (donc de la promotion de nos disques auprès des programmateurs- radios et télévisions.) cette expérience a indiscutablement constitué pour moi une étape importante. Une expérience durant laquelle je me familiariserai aussi bien avec l’édition musicale qu’avec les plus récentes techniques d’enregistrement. Ce qui sera plus qu’utile pour la suite de ma carrière, à savoir : la communication , le marketing et la gestion de société.
Egalement c’est grâce à ce bout de chemin parcouru avec La Compagnie qu’il me sera donné l’occasion de croiser des personnages hors du commun et aussi divers que Lucien Morisse, Jacques Paoli, Hubert Wayaffe, Philippe Bouvard, Jean Bernard Hebey, Pierre Bouteiller, José Arthur, Jacques Martin, Jean Claude Laval, Jean Pierre Foucault, Michel Denisot, Pierre Lescure… L’incontournable et flamboyant Eddie Baclay étant bien sûr, à inclure lui aussi dans cette liste ! Enfin, un autre privilège particulièrement appréciable me sera accordé : Pouvoir apprécier dans les conditions les plus propices, le talent de grands artistes et créateurs. Comme par exemple Gilbert Bécaud, Jacques Brel, Raymond Devos, Eddy Mitchell, Claude Nougaro, Dalida, Serge Gainsbourg, Joe Dassin, Henri Salvador, Claude François, Mort Schuman, Eddy Marnay, Jean-Pierre Bourtayre, Michel Magne, Daniel Balavoine, Nino Ferrer et bien d’autres encore .. Rapidement, il m’a fallu admettre qu’à présent, je me trouvai dans une galaxie radicalement différente de celle qui fut la mienne depuis tant d’années. Un système totalement commercialisé et déjà formaté ! Ou les radios F.M. et la télévision menaient un jeu à l’intérieur duquel, la musique et la création artistique demeuraient tout de même indispensables. Mais uniquement en tant qu’éléments fonctionnels nécessaires à la compréhension supposée des goûts du public. Ou si possible, la manipulation de celui-ci. Compte tenu du nombre d’options offertes par l’évolution du métier, il m’apparut évident qu’à présent, la voie à suivre était toute tracée. Je continuerai dans le show-biz « nouvelle version » jusqu’à ce qu’arrive le moment de créer (pourquoi pas) mon propre label.
BIENVENUE A CUBA... COMPANERO !
1968 - Cette année là, j’ai l’honneur de recevoir de l’Ambassade cubaine à Paris, l’invitation à participer en tant que chanteur et artiste français, au Festival mondial de la Jeunesse de Varadero. Une occasion formidable d’enfin connaître - au terme toutefois, d’un voyage pour le moins louvoyant - le pays de mes ancêtres paternels. S’agissant de « voyage louvoyant », il faut en effet savoir que fin 68, pour se rendre à Cuba , on devait tout d’abord embarquer sur un vol Air France de Paris à Prague. Ensuite, après une escale d’un jour dans la capitale tchèque,- mais en vérité après deux jours de retard pour cause de réparations d’un turbo-propulseur défectueux – prendre le vol hebdomadaire de la Cubana de Aviacion pour rejoindre La Havane via Shannon (Irlande) Gander (une partie du Canada), et de nouveau, un petit bout d’Atlantique car il était évidemment hors de question pour un avion cubain, de survoler le territoire américain.
Comment ne pas être soulagés de pouvoir s’envoler hors de ce qui était alors le Rideau de fer ? Même si paradoxalement, quitter Prague, ait pu au moment du départ, susciter une certaine frustration. Celle de n’avoir pu mieux connaître une si belle, mais en ces temps de guerre froide, si triste ville …
Dès notre arrivée à Cuba - la révolution et l’avènement du socialisme n’étant pas des événements si lointains- le contraste est cependant total. L’atmosphère change du tout au tout et la passerelle à peine descendue, l’ambiance générale se met instantanément au beau fixe.
Le soleil bien sûr, mais aussi, la convivialité générée en permanence par la traditionnelle hospitalité cubaine. D’autant plus qu’en dépit des rumeurs de l’époque parlant de chape de plomb sur le pays, d’Etat policier et de « barbudos à la mine patibulaire », je dois reconnaître que rien de tout cela m’est apparu évident. A moins que durant les périodes où seul et sans « guide-interprète- ange- gardien » je quittais l’hôtel Nacional où logeait la délégation française pour déambuler librement dans la ville, quelque chose m’ait échappé. Mais non. Vraiment. En toute honnêteté, le seul détail qui m’ait alors particulièrement frappé, c’est que tout au long de mes balades dans les rues de la capitale cubaine, un nombre impressionnant de fenêtres et de balcons - y compris ceux en fer forgé du vieux Havane - diffusaient plein pot les principaux programmes F.M.de Floride ! Toutes portes -fenêtres grandes ouvertes et semble-t-il, sans aucunes craintes de représailles.…
Mais je m’aperçois qu’il serait peut-être temps d’évoquer les circonstances ayant favorisé cette invitation officielle. Alors voilà : mon copain Ben (qui dirigeait alors l’orchestre de danse du Lido) était littéralement fasciné par la « Musica Cubana ». Cette passion, lui ayant progressivement attiré - en tant qu’authentique spécialiste de cette musique - l’amitié et la considération de la communauté « habanera » de Paris, Ben finira par devenir l’un des familiers de la Résidence de l’Ambassadeur de Cuba en France. Une rare faveur qui pour Ben, à l’occasion d’un de ses fréquents entretiens à bâtons rompus avec le diplomate, eût pour conséquence de favoriser le déclenchement (involontaire ?) d’un processus exceptionnel me permettant d’enfin connaître mon lointain pays d’origine !
Effectivement, c’est au cours d’un dîner à la Résidence (le sujet de conversation portant sur les cubains de Paris) que Ben, probablement pour l’anecdote, évoque une amusante co-incidence : « Saviez-vous que dans le film « Les Parapluies de Cherbourg, l’interprétation chantée du partenaire à l’écran de la jeune Catherine Deneuve a été assurée par un certain José Bartel ? Un français qui se trouve être aussi … le petit fils du Général Quintin Bandéras ! »
C’est ainsi que grâce à Ben, je me suis retrouvé quelques semaines plus tard, , intégré dans la délégation d’artistes chargés de représenter la France au Festival Mondial de la Jeunesse de Varadero à Cuba !
Il est près de 22 heures, le Festival est déjà bien engagé. Et je me trouve dans les coulisses, prêt à passer. En dépit de mon air faussement calme, je suis en vérité vert d’appréhension. Avec en plus le cœur qui bat la chamade et les mains moites du type dont ça va bientôt être le tour d’apporter à une manifestation de cette envergure, sa modeste participation.
Puis c’est l‘annonce : "De Francia …el nieto de Quintin Bandéras … José Bartel !"
Une précision toutefois car il s’agit là d’un point de détail important. Un détail qui je pense, est susceptible de mieux expliquer l’incident qui va suivre :
Par la presse, les officiels ou les organisateurs du Festival, le grand public est déjà informé des origines cubaines de l’artiste venu de France pour le Festival. En raison de quoi, le soir de mon passage sur la scène du festival, un bouleversement émotionnel rare dans la vie d’un homme allait se manifester :
Je n’ai pas même le temps d’atteindre le micro, que le stade entier est debout et que s’élève une impressionnante et interminable ovation. Un accueil extraordinairement émouvant qui en fait, ne m’est pas véritablement destiné. En toute vraisemblance et ce n’est que Justice, cet hommage s’adresse bien sûr et surtout, au héros national qu’était mon grand-père : Le Général Quintin Bandéras.
Les minutes passent et bien que le tonnerre continue, es quatre-vingt musiciens du grand orchestre de la radio nationale attaquent enfin l’introduction de ma chanson. Mais je reste muet, foudroyé, incapable de sortir un son. Tant j’ai la gorge serrée et les yeux embrouillés de larmes.
Un siècle passe, durant lequel, après avoir arrêté l’orchestre et m’être dominé le mieux possible, je suis finalement en mesure de reprendre et terminer ma prestation. Une prestation qui malgré mon hébétude, semble avoir finalement été entendue et appréciée par le public. Il ne fait aucun doute que mon émotion la plus forte restera à jamais, le bonheur qui m’a été accordé cette nuit-là : Vivre un moment d’une incomparable intensité. Peut-on rêver meilleur retour aux sources ? Il serait superflu je pense - pour ne pas dire ingrat - d’espérer moissonner à nouveau de si émouvants souvenirs. Mais tout a une fin. Le congé pris à la Compagnie arrive à son terme. Il va me falloir rentrer à Paris….
Dès mon retour à La Compagnie, le travail reprend donc de façon positive et sans a-coups. Sur le plan matériel également je n’ai pas à me plaindre car l’écriture de « jingles » publicitaires ou la post-synchronisation de films me fournissent à l’occasion, des compléments de salaire appréciables. Puis petit à petit, ça déraille. Comme dit encore l’autre : « Tout a une fin, même les bonnes choses » ou encore, « Après le soleil vient la pluie, etc» … Des poncifs usuels bien sûr mais le problème, c’est que ces citations ringardes vont bientôt devenir d’une cuisante actualité. Motif ? La Compagnie ayant sans crier gare fini par déposer son bilan, je me réveille une nouvelle fois sans job, sans salaire, et «cadre » de rien du tout. Conclusions ?
Je vais devoir à nouveau décrocher le téléphone et pousser les feux sur l’écriture d’arrangements et d’orchestrations. Décrocher des séances d’enregistrement comme choriste, ou le doublage de films musicaux américains dont la version française du Livre de la Jungle vu par Disney. Quitte à me transformer en Roi des singes pour l’occasion. ( ! )
C’est dire qu’à part une reprise accélérée d’activités occasionnelles, il m’était alors impossible de sérieusement imaginer jusqu’où ces pérégrinations me conduiraient. Et pourtant, succédant à une série de boulots intermittents entrecoupés d’expériences musicales peu rémunératrices - malgré Jupiter Sunset - le miracle s’est produit .
En effet, grâce à l’aide inespérée et le support d’un ami conseiller juridique, j’ai finalement réussi, par une belle journée du printemps 1971, a réunir les conditions qui permettront la constitution de ma propre société d’édition : « Grenadine Music ». Ouf !
GRENADINE MUSIC
Dans la mesure du possible, la collaboration d’une « locomotive » - accompagnée de l’exclusivité éditoriale de tout ou partie de son catalogue - peut s’avérer très utile au démarrage d’une édition embryonnaire telle que Grenadine Music. Le terme de « locomotive » étant bien entendu utilisé ici, comme synonyme de vedette reconnue susceptible (en fonction de sa popularité et de la régularité de ses ventes) de « tirer » vers le succès une nouvelle société de production. Par conséquent, pour nous, la chasse était ouverte. A savoir : la course intensive au placement des titres composant notre catalogue avec pour finalité, leur enregistrement par des artistes déjà célèbres. Ces chansons étant comme il se doit, généralement concoctées sur mesures par les auteurs et compositeurs adéquats. Mais il faut malgré tout reconnaître que le choix des Stars se portait plutôt sur les « tubes » confirmés (ou « covers ») acquis par la branche internationale de Grenadine Music pour traduction et promotion en France. S’agissant de la rentabilité de la version française de ces titres (presque toujours américains ou anglais à quelques exceptions près) force est d’admettre que le fait de s’être déjà confirmés comme de gros succès commerciaux dans leur pays respectifs, rendait ces tires indéniablement plus attractifs aux producteurs français. Comme par exemple le tube espagnol : Borriquito. Le pari que nous avions pris en sortant la version originale de ce titre se confirmera en opération réussie car « Borriquito » connut en 1971 un appréciable succès en France. Compte tenu de ces positifs mais modestes débuts dans la jungle de l’édition et du show-biz, pouvions-nous interpréter notre premier « succès » comme un signe d’encouragement ? Certainement. Mais ce ne pouvait être que temporaire puisque très vite, afin de vraiment stabiliser financièrement notre société d’édition et faire progresser notre chiffre d’affaires, il est apparu incontournable de tout d’abord affirmer en premier, notre image de producteurs discographiques. Faute de quoi, comment rentabiliser le catalogue et garantir la viabilité de Grenadine Music sans promouvoir de nouveaux artistes ? Et pour cela, assumer leurs frais de production et de démarrage ? Pour faire tourner la boîte, nous ne pouvions plus ne compter que sur l’hypothétique enregistrement d’un de nos titres par une vedette établie. Mais plutôt, investir d’avantage dans la production de disques portant notre propre label.
Une évidence qui petit à petit fera son chemin et nous mènera finalement à la création des disques Agave destinés à la diffusion et la commercialisation de nos propres productions. Suite à ces ajustements, les affaires commenceront à évoluer favorablement pour Grenadine Music. Quoiqu’en ce qui concerne les disques Agave et l’accueil positif de la profession et du public, la réussite commerciale permanente ne sera, elle, jamais au rendez-vous. Malgré tout, il m’arrive aujourd’hui encore, de me remémorer sans aigreur aucune mais plutôt avec fierté, quelques unes de nos productions d’alors. Entre autres, Magic Garden, un 33 tours instrumental magnifique enregistré par l’exceptionnel harmoniciste Claude Garden, soutenu pour les arrangements, par Michel Colombier et Vladimir Cosma. Je pense aussi à la bande originale du film de Charles Matton L’Italien des Roses lauréat du Prix de la Critique 72 à Venise. Et tout spécialement, l’excellente qualité musicale des deux albums conçus et réalisés par le groupe Nemo…
A la différence d’autres formations françaises de tendances diverses - comme Magnum ou Gold par exemple - Nemo se singularisait par l’option que le groupe avait choisi pour s’exprimer. C’est-à-dire baser son répertoire sur des créations originales comportant des textes anglais et interprétées dans cette langue pratiquement sans accent, ce qui rendait Nemo beaucoup plus à même d’accrocher un public international et pour Grenadine Music, présentait l’avantage d’exporter leur album dans les conditions les plus favorables à une possible distribution à l’étranger.
Quelle ne fut donc pas ma joie après le superbe travail effectué par le groupe, d’apprendre qu‘Herb Alpert à Los Angeles et Nesuhi Ertegün (Atlantic Records) à New York, très favorablement impressionnés par la musique des « frenchies », étaient plus que partants pour sortir le disque! A la condition toutefois – probablement pour la touche « exotique » ? - que Nemo consente à inclure dans l’album au moins un titre en français.
Sachant d’autant plus qu’à la même époque, « Kraftwerk » (un groupe européen venu d’Allemagne) faisait un carton aux U.S.A. avec son single : « Autobahn », tous les espoir étaient permis pour Nemo. Or il se trouve qu’à mon retour des Etats Unis, ce que je pensais être « la » bonne nouvelle du siècle, s’est transformé en douche froide... En effet, la majorité de l’équipe fut intraitable : Afin de maintenir la continuité dans le style et la couleur sonore du groupe, il était hors de question d’insérer dans l’album un titre chanté dans une langue autre que l’anglais. Alors … ce serait : Non !
Même si cela devait compromettre la signature d’un contrat U.S. Je comprends et respecte évidemment leur décision tout en déplorant malgré tout, une intransigeance qui à mon sens n’avait pas lieu d’être… D’évidence, il devint alors inévitable qu’en raison de positions et d’exigences de ce type, nos projets et nos rêves de carrière internationale commencent par s’estomper pour ensuite - mis à part notre amitié- disparaître complètement. C’est bien dommage…
Enfin, la vie continue et sur le plan boulot, je n’ai pas à me plaindre . Quoique pour ce qui concerne ma vie privée, le ciel se soit passablement assombri car depuis des mois ce ne sont qu’inquiétude et morosité qui m’attendent chaque matin... Entre Lola et moi tout va mal et nos relations se sont détériorées au point qu’à présent, c’est l’orage permanent. Va-t-il nous falloir bientôt envisager séparation ? J’ai bien peur que oui…
David, lui, a bien sûr tout compris. Il est bouleversé de nous voir constamment nous déchirer. Il sait aussi, heureusement, combien nous l’aimons et qu’il ne se retrouvera jamais seul, quoiqu’il arrive. Malgré tout, avec une maturité inattendue chez un enfant de son âge, il essaie à sa façon de nous aider à surmonter l’épreuve et renoncer à une séparation qui hélas, ne saurait tarder…Mais en vain..
Partie 1 (enfance, Marseille), Partie 2 (débuts avec Aimé Barelli, caves de jazz à Saint-Germain-des-Prés), Partie 3 (Monte-Carlo), Partie 4 (Algérie, retour à Paris, Istamboul), Partie 5 (Parapluies de Cherbourg, Jupiter Sunset), Partie 6 (La Compagnie, voyage à Cuba, Grenadine Music), Partie 7 (La Comédie-Française, Monte-Carlo / S.B.M.)... (A suivre)
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Quelques mois avant sa disparition en 2010, il avait fini d'écrire ses souvenirs (intitulés: Faire comme si... Ou l'enrichissante mais peu lucrative balade d'un mec qui avait les dents trop courtes), que je vous propose de découvrir ici en exclusivité sous la forme d'un "feuilleton", publié avec l'aimable autorisation de sa veuve, Norma, et de son fils, David.
Dans le précédent épisode (Partie 5), José raconte l'enregistrement des Parapluies de Cherbourg, ses débuts de chanteur soliste et la création du groupe Jupiter Sunset...
DAVID…
Lola et moi sommes installés à La Celle St Cloud depuis peu lorsque le 31 décembre 1965 naîtra notre fils, David. Comment rêver mieux pour débuter l’année, que d’aborder l’avenir béatement installés sur notre petit nuage bleu ? Particulièrement bouleversé par cette naissance, je ne puis malgré tout m’empêcher d’espérer que jamais mon fils n’aura à ressentir lui aussi, le sentiment de frustration qui me suivra durant tant d’années après la séparation de mes propres parents. Une certitude cependant: quoiqu’il advienne, si plus tard, au cours de sa vie d’homme, d’éventuelles épreuves s’avèrent pénibles à surmonter ou plus simplement, s’il ressent le besoin de donner ou recevoir de la tendresse, comme ça, sans arrières pensées, il est important que David sache que toujours, il trouvera auprès de l’un ou l’autre d’entre nous, la compréhension, l’amour et le réconfort …
Aujourd’hui, bien que depuis longtemps déjà Lola et moi ayons choisi d’autres chemins, l’affection comme le respect n’ont en rien changé et grâce à Dieu, nous sommes toujours là. Alors si c’est O.K. avec « Lui », le Grand, là Haut, nous tâcherons de rester disponibles le plus longtemps possible !
LA COMPAGNIE
Trop de responsabilités. Trop de problèmes pour renouveler le répertoire et faire accepter par l’équipe la nécessité de répéter de temps à autres. Trop d’argent à sortir pour renouveler (à mon compte, bien sûr) la sono ou les costumes et surtout, exaspéré d’être constamment forcé d’évoquer le respect des engagements pris par contrat. Quant ce n’est pas la nécessité d’également rappeler de temps à autres, la considération due au public. Un public qui progressivement, semble préférer les discothèques à la musique « live ». D’autant plus que mis à part l’effet de mode, cette désaffection pourrait aussi partiellement s’expliquer par l’attitude sur scène de certains des éléments de l’équipe musicale.
Comment ne pas comprendre par exemple, qu’il soit assez déplaisant pour les clients d’un night-club en principe destiné au divertissement et à la danse, d’être regardés de travers par un ou deux d’entre nous qui ostensiblement, souhaiteraient voir se terminer la soirée au plus vite. Impatients qu’ils sont d’aller "faire le bœuf" avec les copains puis se taper des spaghettis et boire un dernier pot en parlant de « vraie musique » avant d’aller se coucher.
Est-ce la déception ? Une certaine lassitude de la routine ? Qu’importe, ma décision est prise : La saison d’été 1967 au Casino du Palm Beach de Cannes sera ma dernière en tant que chef d’orchestre. D’autant plus que depuis quelques temps déjà, j’ai le désagréable sentiment de faire du sur place. Alors, il va falloir que ça bouge.
Peu après la rentrée, c’était effectivement chose faite et sans que j’en aie vraiment conscience, une direction inattendue s’imposait dans mon choix de vie.
Du statut de chanteur, musicien, compositeur, arrangeur, orchestrateur je passais en un temps record, à celui de responsable tout court en acceptant le poste de directeur artistique qui m’était offert par « La Compagnie », une nouvelle société d’édition et de production dirigée par un sympathique, ambitieux et compétent entrepreneur : Norbert Saada. Un ancien collaborateur et à présent, concurrent de l’homme au cigare et au costume blanc agrémenté de l’immuable bleuet à la boutonnière : L’importantissime industriel du disque Eddie Barclay !
Quant à mes nouvelles fonctions, mis à part la supervision des enregistrements et le suivi d’un certain nombre de productions, mon nouveau job consistera également à collaborer avec la branche « édition » de la société. L’objectif étant d’augmenter l’importance et la valeur commerciale de notre catalogue. C’est en particulier par le biais de contacts avec les artistes, les compositeurs et les auteurs en vue du moment que pour ma part, j’étais censé acquérir le plus d’exclusivités possibles en droits d’édition et d’enregistrement. Une tâche grandement facilitée sur le plan « relations publiques » par le fait que des artistes comme Hugues Aufray, France Gall, Gilles Dreu ou Nicole Croisille, étaient déjà pour la plupart, associés à « La Compagnie ». D’autre part, s’agissant de relations publiques (donc de la promotion de nos disques auprès des programmateurs- radios et télévisions.) cette expérience a indiscutablement constitué pour moi une étape importante. Une expérience durant laquelle je me familiariserai aussi bien avec l’édition musicale qu’avec les plus récentes techniques d’enregistrement. Ce qui sera plus qu’utile pour la suite de ma carrière, à savoir : la communication , le marketing et la gestion de société.
Egalement c’est grâce à ce bout de chemin parcouru avec La Compagnie qu’il me sera donné l’occasion de croiser des personnages hors du commun et aussi divers que Lucien Morisse, Jacques Paoli, Hubert Wayaffe, Philippe Bouvard, Jean Bernard Hebey, Pierre Bouteiller, José Arthur, Jacques Martin, Jean Claude Laval, Jean Pierre Foucault, Michel Denisot, Pierre Lescure… L’incontournable et flamboyant Eddie Baclay étant bien sûr, à inclure lui aussi dans cette liste ! Enfin, un autre privilège particulièrement appréciable me sera accordé : Pouvoir apprécier dans les conditions les plus propices, le talent de grands artistes et créateurs. Comme par exemple Gilbert Bécaud, Jacques Brel, Raymond Devos, Eddy Mitchell, Claude Nougaro, Dalida, Serge Gainsbourg, Joe Dassin, Henri Salvador, Claude François, Mort Schuman, Eddy Marnay, Jean-Pierre Bourtayre, Michel Magne, Daniel Balavoine, Nino Ferrer et bien d’autres encore .. Rapidement, il m’a fallu admettre qu’à présent, je me trouvai dans une galaxie radicalement différente de celle qui fut la mienne depuis tant d’années. Un système totalement commercialisé et déjà formaté ! Ou les radios F.M. et la télévision menaient un jeu à l’intérieur duquel, la musique et la création artistique demeuraient tout de même indispensables. Mais uniquement en tant qu’éléments fonctionnels nécessaires à la compréhension supposée des goûts du public. Ou si possible, la manipulation de celui-ci. Compte tenu du nombre d’options offertes par l’évolution du métier, il m’apparut évident qu’à présent, la voie à suivre était toute tracée. Je continuerai dans le show-biz « nouvelle version » jusqu’à ce qu’arrive le moment de créer (pourquoi pas) mon propre label.
BIENVENUE A CUBA... COMPANERO !
1968 - Cette année là, j’ai l’honneur de recevoir de l’Ambassade cubaine à Paris, l’invitation à participer en tant que chanteur et artiste français, au Festival mondial de la Jeunesse de Varadero. Une occasion formidable d’enfin connaître - au terme toutefois, d’un voyage pour le moins louvoyant - le pays de mes ancêtres paternels. S’agissant de « voyage louvoyant », il faut en effet savoir que fin 68, pour se rendre à Cuba , on devait tout d’abord embarquer sur un vol Air France de Paris à Prague. Ensuite, après une escale d’un jour dans la capitale tchèque,- mais en vérité après deux jours de retard pour cause de réparations d’un turbo-propulseur défectueux – prendre le vol hebdomadaire de la Cubana de Aviacion pour rejoindre La Havane via Shannon (Irlande) Gander (une partie du Canada), et de nouveau, un petit bout d’Atlantique car il était évidemment hors de question pour un avion cubain, de survoler le territoire américain.
Comment ne pas être soulagés de pouvoir s’envoler hors de ce qui était alors le Rideau de fer ? Même si paradoxalement, quitter Prague, ait pu au moment du départ, susciter une certaine frustration. Celle de n’avoir pu mieux connaître une si belle, mais en ces temps de guerre froide, si triste ville …
Dès notre arrivée à Cuba - la révolution et l’avènement du socialisme n’étant pas des événements si lointains- le contraste est cependant total. L’atmosphère change du tout au tout et la passerelle à peine descendue, l’ambiance générale se met instantanément au beau fixe.
Le soleil bien sûr, mais aussi, la convivialité générée en permanence par la traditionnelle hospitalité cubaine. D’autant plus qu’en dépit des rumeurs de l’époque parlant de chape de plomb sur le pays, d’Etat policier et de « barbudos à la mine patibulaire », je dois reconnaître que rien de tout cela m’est apparu évident. A moins que durant les périodes où seul et sans « guide-interprète- ange- gardien » je quittais l’hôtel Nacional où logeait la délégation française pour déambuler librement dans la ville, quelque chose m’ait échappé. Mais non. Vraiment. En toute honnêteté, le seul détail qui m’ait alors particulièrement frappé, c’est que tout au long de mes balades dans les rues de la capitale cubaine, un nombre impressionnant de fenêtres et de balcons - y compris ceux en fer forgé du vieux Havane - diffusaient plein pot les principaux programmes F.M.de Floride ! Toutes portes -fenêtres grandes ouvertes et semble-t-il, sans aucunes craintes de représailles.…
Mais je m’aperçois qu’il serait peut-être temps d’évoquer les circonstances ayant favorisé cette invitation officielle. Alors voilà : mon copain Ben (qui dirigeait alors l’orchestre de danse du Lido) était littéralement fasciné par la « Musica Cubana ». Cette passion, lui ayant progressivement attiré - en tant qu’authentique spécialiste de cette musique - l’amitié et la considération de la communauté « habanera » de Paris, Ben finira par devenir l’un des familiers de la Résidence de l’Ambassadeur de Cuba en France. Une rare faveur qui pour Ben, à l’occasion d’un de ses fréquents entretiens à bâtons rompus avec le diplomate, eût pour conséquence de favoriser le déclenchement (involontaire ?) d’un processus exceptionnel me permettant d’enfin connaître mon lointain pays d’origine !
Effectivement, c’est au cours d’un dîner à la Résidence (le sujet de conversation portant sur les cubains de Paris) que Ben, probablement pour l’anecdote, évoque une amusante co-incidence : « Saviez-vous que dans le film « Les Parapluies de Cherbourg, l’interprétation chantée du partenaire à l’écran de la jeune Catherine Deneuve a été assurée par un certain José Bartel ? Un français qui se trouve être aussi … le petit fils du Général Quintin Bandéras ! »
C’est ainsi que grâce à Ben, je me suis retrouvé quelques semaines plus tard, , intégré dans la délégation d’artistes chargés de représenter la France au Festival Mondial de la Jeunesse de Varadero à Cuba !
Il est près de 22 heures, le Festival est déjà bien engagé. Et je me trouve dans les coulisses, prêt à passer. En dépit de mon air faussement calme, je suis en vérité vert d’appréhension. Avec en plus le cœur qui bat la chamade et les mains moites du type dont ça va bientôt être le tour d’apporter à une manifestation de cette envergure, sa modeste participation.
Puis c’est l‘annonce : "De Francia …el nieto de Quintin Bandéras … José Bartel !"
Une précision toutefois car il s’agit là d’un point de détail important. Un détail qui je pense, est susceptible de mieux expliquer l’incident qui va suivre :
Par la presse, les officiels ou les organisateurs du Festival, le grand public est déjà informé des origines cubaines de l’artiste venu de France pour le Festival. En raison de quoi, le soir de mon passage sur la scène du festival, un bouleversement émotionnel rare dans la vie d’un homme allait se manifester :
Je n’ai pas même le temps d’atteindre le micro, que le stade entier est debout et que s’élève une impressionnante et interminable ovation. Un accueil extraordinairement émouvant qui en fait, ne m’est pas véritablement destiné. En toute vraisemblance et ce n’est que Justice, cet hommage s’adresse bien sûr et surtout, au héros national qu’était mon grand-père : Le Général Quintin Bandéras.
Les minutes passent et bien que le tonnerre continue, es quatre-vingt musiciens du grand orchestre de la radio nationale attaquent enfin l’introduction de ma chanson. Mais je reste muet, foudroyé, incapable de sortir un son. Tant j’ai la gorge serrée et les yeux embrouillés de larmes.
Un siècle passe, durant lequel, après avoir arrêté l’orchestre et m’être dominé le mieux possible, je suis finalement en mesure de reprendre et terminer ma prestation. Une prestation qui malgré mon hébétude, semble avoir finalement été entendue et appréciée par le public. Il ne fait aucun doute que mon émotion la plus forte restera à jamais, le bonheur qui m’a été accordé cette nuit-là : Vivre un moment d’une incomparable intensité. Peut-on rêver meilleur retour aux sources ? Il serait superflu je pense - pour ne pas dire ingrat - d’espérer moissonner à nouveau de si émouvants souvenirs. Mais tout a une fin. Le congé pris à la Compagnie arrive à son terme. Il va me falloir rentrer à Paris….
Dès mon retour à La Compagnie, le travail reprend donc de façon positive et sans a-coups. Sur le plan matériel également je n’ai pas à me plaindre car l’écriture de « jingles » publicitaires ou la post-synchronisation de films me fournissent à l’occasion, des compléments de salaire appréciables. Puis petit à petit, ça déraille. Comme dit encore l’autre : « Tout a une fin, même les bonnes choses » ou encore, « Après le soleil vient la pluie, etc» … Des poncifs usuels bien sûr mais le problème, c’est que ces citations ringardes vont bientôt devenir d’une cuisante actualité. Motif ? La Compagnie ayant sans crier gare fini par déposer son bilan, je me réveille une nouvelle fois sans job, sans salaire, et «cadre » de rien du tout. Conclusions ?
Je vais devoir à nouveau décrocher le téléphone et pousser les feux sur l’écriture d’arrangements et d’orchestrations. Décrocher des séances d’enregistrement comme choriste, ou le doublage de films musicaux américains dont la version française du Livre de la Jungle vu par Disney. Quitte à me transformer en Roi des singes pour l’occasion. ( ! )
C’est dire qu’à part une reprise accélérée d’activités occasionnelles, il m’était alors impossible de sérieusement imaginer jusqu’où ces pérégrinations me conduiraient. Et pourtant, succédant à une série de boulots intermittents entrecoupés d’expériences musicales peu rémunératrices - malgré Jupiter Sunset - le miracle s’est produit .
En effet, grâce à l’aide inespérée et le support d’un ami conseiller juridique, j’ai finalement réussi, par une belle journée du printemps 1971, a réunir les conditions qui permettront la constitution de ma propre société d’édition : « Grenadine Music ». Ouf !
José Bartel chante "Etre un homme comme vous" dans Le Livre de la Jungle (1968)
GRENADINE MUSIC
Dans la mesure du possible, la collaboration d’une « locomotive » - accompagnée de l’exclusivité éditoriale de tout ou partie de son catalogue - peut s’avérer très utile au démarrage d’une édition embryonnaire telle que Grenadine Music. Le terme de « locomotive » étant bien entendu utilisé ici, comme synonyme de vedette reconnue susceptible (en fonction de sa popularité et de la régularité de ses ventes) de « tirer » vers le succès une nouvelle société de production. Par conséquent, pour nous, la chasse était ouverte. A savoir : la course intensive au placement des titres composant notre catalogue avec pour finalité, leur enregistrement par des artistes déjà célèbres. Ces chansons étant comme il se doit, généralement concoctées sur mesures par les auteurs et compositeurs adéquats. Mais il faut malgré tout reconnaître que le choix des Stars se portait plutôt sur les « tubes » confirmés (ou « covers ») acquis par la branche internationale de Grenadine Music pour traduction et promotion en France. S’agissant de la rentabilité de la version française de ces titres (presque toujours américains ou anglais à quelques exceptions près) force est d’admettre que le fait de s’être déjà confirmés comme de gros succès commerciaux dans leur pays respectifs, rendait ces tires indéniablement plus attractifs aux producteurs français. Comme par exemple le tube espagnol : Borriquito. Le pari que nous avions pris en sortant la version originale de ce titre se confirmera en opération réussie car « Borriquito » connut en 1971 un appréciable succès en France. Compte tenu de ces positifs mais modestes débuts dans la jungle de l’édition et du show-biz, pouvions-nous interpréter notre premier « succès » comme un signe d’encouragement ? Certainement. Mais ce ne pouvait être que temporaire puisque très vite, afin de vraiment stabiliser financièrement notre société d’édition et faire progresser notre chiffre d’affaires, il est apparu incontournable de tout d’abord affirmer en premier, notre image de producteurs discographiques. Faute de quoi, comment rentabiliser le catalogue et garantir la viabilité de Grenadine Music sans promouvoir de nouveaux artistes ? Et pour cela, assumer leurs frais de production et de démarrage ? Pour faire tourner la boîte, nous ne pouvions plus ne compter que sur l’hypothétique enregistrement d’un de nos titres par une vedette établie. Mais plutôt, investir d’avantage dans la production de disques portant notre propre label.
Une évidence qui petit à petit fera son chemin et nous mènera finalement à la création des disques Agave destinés à la diffusion et la commercialisation de nos propres productions. Suite à ces ajustements, les affaires commenceront à évoluer favorablement pour Grenadine Music. Quoiqu’en ce qui concerne les disques Agave et l’accueil positif de la profession et du public, la réussite commerciale permanente ne sera, elle, jamais au rendez-vous. Malgré tout, il m’arrive aujourd’hui encore, de me remémorer sans aigreur aucune mais plutôt avec fierté, quelques unes de nos productions d’alors. Entre autres, Magic Garden, un 33 tours instrumental magnifique enregistré par l’exceptionnel harmoniciste Claude Garden, soutenu pour les arrangements, par Michel Colombier et Vladimir Cosma. Je pense aussi à la bande originale du film de Charles Matton L’Italien des Roses lauréat du Prix de la Critique 72 à Venise. Et tout spécialement, l’excellente qualité musicale des deux albums conçus et réalisés par le groupe Nemo…
Nemo : Doin' nuthin' (1974)
A la différence d’autres formations françaises de tendances diverses - comme Magnum ou Gold par exemple - Nemo se singularisait par l’option que le groupe avait choisi pour s’exprimer. C’est-à-dire baser son répertoire sur des créations originales comportant des textes anglais et interprétées dans cette langue pratiquement sans accent, ce qui rendait Nemo beaucoup plus à même d’accrocher un public international et pour Grenadine Music, présentait l’avantage d’exporter leur album dans les conditions les plus favorables à une possible distribution à l’étranger.
Quelle ne fut donc pas ma joie après le superbe travail effectué par le groupe, d’apprendre qu‘Herb Alpert à Los Angeles et Nesuhi Ertegün (Atlantic Records) à New York, très favorablement impressionnés par la musique des « frenchies », étaient plus que partants pour sortir le disque! A la condition toutefois – probablement pour la touche « exotique » ? - que Nemo consente à inclure dans l’album au moins un titre en français.
Sachant d’autant plus qu’à la même époque, « Kraftwerk » (un groupe européen venu d’Allemagne) faisait un carton aux U.S.A. avec son single : « Autobahn », tous les espoir étaient permis pour Nemo. Or il se trouve qu’à mon retour des Etats Unis, ce que je pensais être « la » bonne nouvelle du siècle, s’est transformé en douche froide... En effet, la majorité de l’équipe fut intraitable : Afin de maintenir la continuité dans le style et la couleur sonore du groupe, il était hors de question d’insérer dans l’album un titre chanté dans une langue autre que l’anglais. Alors … ce serait : Non !
Même si cela devait compromettre la signature d’un contrat U.S. Je comprends et respecte évidemment leur décision tout en déplorant malgré tout, une intransigeance qui à mon sens n’avait pas lieu d’être… D’évidence, il devint alors inévitable qu’en raison de positions et d’exigences de ce type, nos projets et nos rêves de carrière internationale commencent par s’estomper pour ensuite - mis à part notre amitié- disparaître complètement. C’est bien dommage…
Enfin, la vie continue et sur le plan boulot, je n’ai pas à me plaindre . Quoique pour ce qui concerne ma vie privée, le ciel se soit passablement assombri car depuis des mois ce ne sont qu’inquiétude et morosité qui m’attendent chaque matin... Entre Lola et moi tout va mal et nos relations se sont détériorées au point qu’à présent, c’est l’orage permanent. Va-t-il nous falloir bientôt envisager séparation ? J’ai bien peur que oui…
David, lui, a bien sûr tout compris. Il est bouleversé de nous voir constamment nous déchirer. Il sait aussi, heureusement, combien nous l’aimons et qu’il ne se retrouvera jamais seul, quoiqu’il arrive. Malgré tout, avec une maturité inattendue chez un enfant de son âge, il essaie à sa façon de nous aider à surmonter l’épreuve et renoncer à une séparation qui hélas, ne saurait tarder…Mais en vain..
Partie 1 (enfance, Marseille), Partie 2 (débuts avec Aimé Barelli, caves de jazz à Saint-Germain-des-Prés), Partie 3 (Monte-Carlo), Partie 4 (Algérie, retour à Paris, Istamboul), Partie 5 (Parapluies de Cherbourg, Jupiter Sunset), Partie 6 (La Compagnie, voyage à Cuba, Grenadine Music), Partie 7 (La Comédie-Française, Monte-Carlo / S.B.M.)... (A suivre)
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Libellés :
José Bartel,
Mémoires
mercredi 22 mars 2017
Mémoires de José Bartel (Partie 5)
Musicien, chef d'orchestre, directeur artistique, comédien, chanteur, etc. José Bartel (voix de Guy dans Les Parapluies de Cherbourg et du Roi Louie dans Le Livre de la Jungle) était un artiste à multiples facettes.
Quelques mois avant sa disparition en 2010, il avait fini d'écrire ses souvenirs (intitulés: Faire comme si... Ou l'enrichissante mais peu lucrative balade d'un mec qui avait les dents trop courtes), que je vous propose de découvrir ici en exclusivité sous la forme d'un "feuilleton", publié avec l'aimable autorisation de sa veuve, Norma, et de son fils, David.
Dans le précédent épisode (Partie 4), José raconte la guerre d'Algérie et son retour à Paris où le métier est en plein bouleversement...
PAPY S’EN VA …
Au placard le saxophone alto, la clarinette, la flûte et le bandonéon. Après avoir longtemps dirigé l’orchestre de la « Cabane Cubaine » rue Fontaine, mon père a quitté le métier, si mes souvenirs sont bons, en 1947. Tant de nouvelles modes musicales s’étant succédé depuis la Libération, il y avait de moins en moins de place dans le métier de la danse pour un musicien de sa génération. De toute évidence, le temps était venu de se recycler s’il ne voulait pas terminer sa carrière à Pigalle comme hélas beaucoup de ses copains, à la pêche à l’hypothétique « cacheton ». La place Pigalle de l’époque, était alors le rendez-vous traditionnel et quotidien des employeurs occasionnels, des chefs d’orchestres ou d’organisateurs de spectacles. Ceux-ci, dans le but de choisir des éléments susceptibles d’animer pour un soir une salle de spectacles ou une réception privée, déambulaient parmi les musiciens ou les artistes de variété au chômage, un peu comme un marché aux « musicos » avec comme étals, les bistrots et terrasses entourant la fontaine. Des stands où aucun marchandage n’était admis. Quant aux salaires : à prendre ou à laisser. Les charges sociales ? Non mais tu rigoles !
Bien que le cliché « artiste ou musicien, c’est pas un vrai métier ça ! » ait la vie dure, cette humiliante Bourse trottoir du travail pour artistes sans emploi n’existe plus de nos jours mais avec le recul, du respect et un petit coup de chapeau semblent de mise pour ces authentiques intermittents du spectacle avant la lettre.
Par chance, la reconversion de Papy s’est heureusement effectuée dans les meilleures conditions possibles. En grande partie je pense, grâce à Coco sa compagne, qui en authentique « parigote » pleine d’idées et de ressources, se souvient de son ancien métier de « petite main » dans la haute couture. Elle se met donc au travail sur le champ et dans le feu de l’action, initie papa à la confection de tabliers et linge de table !
D’après Coco il y a beaucoup de demande pour ces articles sur les marchés et à sa grande surprise, le projet se développe encore mieux qu’espéré. C’est ainsi que fort bien acceptés par leur nouveaux amis forains, Papy et Coco se retrouveront « sur la route » malgré leur manque d’expérience. Ecumant tous les marchés d’Ile de France ! En fait, et toutes proportions gardées, ce fut une réussite indiscutable. Du moins jusqu’à ce que cette vilaine grosseur à la base du cou de papa ne vienne tout foutre en l’air.
Ce qui n’était au départ qu’une petite boule, une légère gêne, se développera au point de nécessiter un examen clinique plus approfondi qui confirmera ce dont Papy se doutait depuis le début : une tumeur. Le diagnostic des médecins ayant démontré la nécessité d’une urgente et vitale intervention chirurgicale, l’hospitalisation fut immédiate mais hélas, il était déjà trop tard. Malgré le succès de l’opération, papa ne survécut pas à l’épreuve.
Voilà, c’est ainsi que par une triste journée, je viens de perdre Papy. Un père que même de loin, j’ai toujours admiré et pour qui je ressentais une immense tendresse.
J’aurais tant aimé qu’on se voie plus souvent lorsque j’étais enfant, « ado » et maintenant, presque adulte…
1963 déjà… Bien que nos séjours à Paris soient à présent de plus en plus prolongés, nos balades en Europe avec l’orchestre occasionnel se poursuivent. Avec dans certains cas, des rencontres imprévisibles qui se sont finalement transformées en véritables amitiés. Ainsi, c’est durant une saison d’été à Monte Carlo que grâce à Marcel et Liliane – un couple de copains propriétaires d’un restaurant à Nice - l’opportunité me fut donnée de faire la connaissance de ceux qu’on appelait alors : le « Gang des Niçois » ! A savoir : Raymond Moretti, Louis Nucéra, André Asséo, Ralf Gatti .. sans oublier bien sûr leur « Gourou », patriarche et ami Jeff Kessel… Est-il besoin de préciser que chacun de ces déjeuners était loin d’être triste ?
Moins rigolo par contre ce qui devait nous arriver à Lola et moi par un bel un après-midi de février 63 .
Alors que nous roulions tranquillement sur la Croisette, à Cannes, une lourde voiture anglaise (allant de toute évidence beaucoup trop vite pour s’arrêter au feu rouge) vint s’emplâtrer dans l’arrière de notre petite Dauphine et nous expédier après un vol plané spectaculaire, contre le tronc d’un des palmiers placés sur l’allée centrale.
Or, comme chacun sait, le palmier ayant une consistance plus proche du granit que de celle du flexible bambou, la barre de direction choisit de se planter dans le plafond de la voiture, à quelques centimètres à peine de la tête de Lola. Fort heureusement pour moi - les Dauphines ayant le moteur placé à l’arrière - le coffre avant et la roue de secours se contentèrent plutôt de se plier sur ma jambe gauche histoire de m’expédier à l’Hôpital. Alors qu’avec l’orchestre, nous devions le soir même jouer au Cabaret du Casino de Cannes, me voilà fraîchement opéré et maintenu aux urgences !
Contrat ou pas, il sera donc hors de question pour moi de chanter ou animer quoique ce soit pendant un certain temps. Du moins jusqu’ après le plâtrage, l’accoutumance aux béquilles, et une récupération que j’espère rapide !
En la conséquence, les copains musiciens ont été formidables et très efficacement pris la situation en main. C’est-à-dire qu’après avoir ré-adapté le répertoire, ils ont - sans chanteur soliste - brillamment assuré les soirées du « Brummel » jusqu’à mon retour. Confirmant ainsi la sagesse de ce (stupide) dicton : « Personne n'est indispensable ». Bravo et merci les mecs ! N’empêche que pour mon ego, ça reste quand même foutrement vexant…
LES PARAPLUIES DE CHERBOURG
« Mon amour je t’aimerai toute ma vie... Ne me quitte pas, ne pars pas j’en mourrais… Guy je t’aime... Ne me quitte pas... ». Sur le quai de la gare de Cherbourg , Geneviève chante un adieu désespéré à son grand amour sur le point de partir pour la guerre d’Algérie. A son tour, celui-ci, s’apprête à répondre lui aussi en musique, quand sur un signe de Michel Legrand, la bande magnétique d’accompagnement orchestral s’arrête dans nos casques. Jacques Demy le créateur et réalisateur du film « Les Parapluies de Cherbourg » et Michel - qui en a écrit la musique - souhaiteraient apporter quelques modifications à la scène.
Il faut vous dire que nous sommes toujours en 1963 et que cet après-midi de printemps, je suis de nouveau à Paris en train d’enregistrer en studio, le rôle chanté de Guy (Nino Castelnuovo) le jeune premier. Le personnage de Geneviève (Catherine Deneuve) étant vocalement interprété par l’excellente Danielle Licari.
Concernant les conditions d’enregistrement du rôle de Guy, joué à l’écran par le partenaire de Catherine dans cette belle histoire, je souhaiterais au passage, rapidement évoquer un détail qui je trouve assez cocasse !
C’est tout simple : suite à mon récent accident de voiture sur la Croisette, il s’est avéré inconfortable et relativement embarrassant d’avoir à clamer mon amour à celle que j’aime passionnément. Alors que je suis installé devant le micro dans en fauteuil, avec une jambe dans le plâtre ! Mais passons. Cette épreuve ayant malgré tout été surmontée avec succès, je ne puis qu’être fier d’avoir participé à l’aventure !
D’autant plus qu’il semble que c’était la toute première fois qu’un metteur en scène dirigeait l’interprétation de chanteurs comme s’il s’agissait de véritables acteurs et non comme je le pensais, seulement compléter et guider vocalement le travail d’interprétation effectué à l’image par les comédiens pendant le tournage.
Qu'importe, pour nous tous, chanteurs et musiciens, je crois pouvoir dire que l’enregistrement des « Parapluies » s’est révélé comme un challenge très excitant, original, et particulièrement magique. Une aventure qui dans la vraie vie, sera couronnée à juste titre de la Palme d’Or du Festival de Cannes ainsi que du Prix Louis Delluc !
Un léger bémol toutefois, dû à l’attitude des Officiels lors de la remise de la Palme d’Or sur la scène du Palais des Festivals. En effet, (et c'est tout à l’honneur de Jacques Demy l’auteur et réalisateur du film) ce n’est qu’en raison des véhémentes protestations de Jacques que le Jury acceptera la venue sur scène de Michel Legrand, compositeur de la musique de cette comédie (tout de même) musicale. Afin que celui-ci puisse recevoir, conjointement avec l’auteur réalisateur, la Palme D’or consacrant la haute qualité de leur création.
Je présume que pour ces professionnels du cinéma, Michel n’était après tout, « que » l’auteur de la partition...
ADIEU MAMELE…
"- Mr Bartel ?
- Yes, speaking .
- A call for you from Paris
- Allo, c’est José ?
- Oui
- Ici c’est Madame Mauzeret. Votre maman est à l’hôpital. Elle est très mal… elle vous réclame. Pourriez-vous venir au plus vite ?"
Ce mois de novembre 63, avec l’orchestre, nous sommes à Malmö (Suède). Le standard de l’hôtel Arkaden où nous jouons, vient de me passer l’appel et je réalise tout-à- coup que peut être, il va me falloir faire face à l’épreuve que chacun de nous voudrait ne jamais avoir à subir: la terreur de devoir dire Adieu. Je suis littéralement pétrifié. A deux pas d’une porte d’où s’échappent des rires, des conversations et de la musique. J’ai peur et j’ai froid... J’ai aussi l’impression qu’une tenaille géante me compresse au point d’être redevenu un tout petit « Josele » (Terme affectueux alsacien pour « petit José ») haut comme trois pommes, sur le point d’éclater en larmes. Je pense à toi Mamele … très fort.
Avec l’accord de la Direction de l’Hôtel Arkaden où nous jouons à Malmö, je prends le lendemain matin le premier avion pour Paris. Les formalités de Douane passées, je me rue vers un taxi qui à toute vitesse, me conduit à l’Hôpital Bichat. Il était temps.
Dans cette grande salle, Mamele est là. Pâle, trop pâle… Elle ne me voit pas arriver. Ce qui me permet de l’observer pendant les quelques secondes qui nous séparent encore, sans risquer de l’embarrasser par mon regard. Son calme, son courage, une sorte de dignité dans la souffrance m’impressionnent. Puis elle m’aperçoit. Son sourire de petite fille réapparaît et on s’embrasse, à s’étouffer. Rendez vous compte, tout redevient comme avant ! Comme quand on rigolait d’une blague idiote, comme quand Mamele me consolait lorsque j’avais du chagrin, comme quand il n’y avait pas d’hépatite, comme quand sa vie n’était pas en danger. Deux jours plus tard, alors qu’hébété de chagrin et d’inquiétude, j’empruntais le couloir menant à la sortie de l’hôpital et au taxi qui devait me ramener à l’aéroport, une laide et sournoise certitude s’incrustait déjà dans mon esprit au point de m’en donner la nausée. Je savais que Mamele et moi, on ne se verrai jamais plus.
Je le savais. En dépit du réconfort apporté par une de ses « copines infirmières » tentant de m’expliquer le pronostic plutôt réservé des médecins : « Rendez vous compte, c’est presque un miracle monsieur, on a jamais vu ça. Elle vous attendait. Pour preuve, depuis votre arrivée son état s’est amélioré au point qu’il nous est permis d’espérer un fragile mais possible rétablissement ».. Je ne saurai probablement jamais si ma venue a réellement contribué pour quoi que ce soit au retour à la vie de ma maman mais pour ce si charitable mensonge, merci de tout coeur, Madame. Ce dont je suis persuadé par contre, c’est que sans la compétence et le soutien affectueux du personnel soignant de Bichat, Mamele n’aurait jamais gardé le moral et continué de se battre jusqu’à ce 21 décembre 1963 ou fatiguée et lasse d’être seule, elle s’est laissée partir.
Adieu, Mamele ….
***
Les douze coups de minuit, Bonne Année, Happy New Year, cotillons, farandole et l’inévitable « Ce n’est qu’un au-revoir » étaient bien sûr de rigueur quant au milieu de la nuit, nous sommes passé en fanfare de 63 à l’année 1964. C’était au « Brummel », le night club discothèque du Casino municipal de Cannes où avec l’orchestre, nous devions jouer jusqu’au début Mai.
Tout au long de cette interminable nuit de Réveillon, mes pensées allaient toutes vers Mamele. Et pourtant, même si mon état d’esprit ne m’inclinait certainement pas à la fête, il a bien fallu « faire comme si ».
Loin de moi l’intention d’émouvoir afin d’ajouter une touche « bouleversante » à ma petite histoire ou de provoquer une sortie de mouchoirs en mentionnant des détails qui au fond, sont ou peuvent paraître un peu gnan-gnan. Non, c’est plutôt ma façon (qui en vaut une autre) de rappeler que le métier d’artiste ou de musicien n’est pas, conformément aux clichés habituels, synonymes de strass et de paillettes. Ce métier demande également après un long et ingrat travail de formation, non seulement un indéniable besoin de partager son plaisir professionnel mais aussi, une certaine conscience de ses responsabilités vis à vis du public et de ceux qui nous emploient
C’est ainsi qu’à mon sens, il est peut être bon de rappeler que pour les artistes comme pour toute autre profession, cœur gros ou pas, un contrat est toujours resté un contrat .
PLANETE SHOW BIZZ …
1964 - Je viens de signer mon premier contrat d’enregistrement chez « Bel Air » (Label distribué par Barclay) et aussitôt, commence la recherche du matériel approprié. Ce single m’aidera-t-il à trouver une nouvelle voie « en solo » et me positionner dans une profession évoluant de plus en plus vers la variété, le disque et la télévision ? Pas tout à fait. Et cela en raison d’une « légère » mais fatale erreur d’appréciation de ma part.
Mon problème en l’occurrence, ayant été d’avoir voulu dans un premier temps, « pondre » une chanson réunissant tous les critères de « fabrication » du tube de l’été et d’avoir intitulé cette petite merveille : « Il y a toi et le reste du Monde » ! Ensuite, pour couronner le tout, il ne me restait plus qu’à aggraver mon cas en osant enregistrer cette platitude pour en faire le titre « A » du 45 tours !! Résultat ? Le disque est sorti mais pour « moi et le reste du monde », s’est royalement cassé la gueule. Eh oui !
Leçon numéro un : N’écrit pas un tube de l’été qui veut. Surtout si Hervé Vilard (distribué par la même compagnie) , vous sort simultanément un « Capri, c’est fini » dévastateur !
Leçon numéro deux : Ne jamais avoir la naïveté d’imaginer faire du commercial pour gagner beaucoup d’argent, d’abord afin d’être par la suite, en mesure d’imposer ce qu’on aime vraiment !
Heureusement, le choix de mon répertoire ayant sensiblement évolué au fil du temps, d’autres disques ont suivi . Des compositions sincères, authentiques et dénuées de calculs mais peut-être aussi, artistiquement inefficaces. Bien que s’agissant pour ainsi dire, de leur impact commercial , je suis certain que tenant compte de mon extrême pudeur et mon embarrassante modestie (?), vous comprendrez ma discrétion pour tout ce qui touche à l’aspect « Ventes » de ma carrière discographique Il m’est pourtant arrivé de m’entendre à la radio. Probablement des passages à l’antenne dus à l’amitié ou l’égarement suicidaire de certains programmateurs. Qui sait...
Grâce à une chanson, j’eus tout de même la bonne fortune de faire une notable mais anonyme incursion dans les Hits Parades ! Cette apparition miracle dans le peloton de tête de la liste des succès étant due principalement à «Back in the Sun » le titre phare du single d’un groupe anglais « bidon » : JUPITER SUNSET ! Le seul élément contrariant relatif à l’arrivée de « Back in the Sun » sur le marché fut que bien qu’ayant effectivement chanté et participé (sous un nom d’emprunt) à l’enregistrement en anglais de ce tube, je n’en avais pas écrit une note ! Mais c’est promis, je me rattraperai sur les disques suivants. D’autant plus que très vite, vinrent l’étonnement et la curiosité provoqués par la découverte de JUPITER SUNSET. Cette toute nouvelle et mystérieuse formation anglaise. Quels étaient les musiciens membres du groupe ? Le producteur à l’origine de cette réussite ? … Disons qu’à cette occasion, les circonstances ont voulu que ce qui au départ, n’était qu’un canular, finisse par échapper à tout contrôle et se transforme en pari réussi !
Il faut dire aussi qu’à l’origine, un chiffon rouge nous était constamment agité devant le nez par les faiseurs de modes du moment. Et qu’en effet, pour bien des média, tout ce qui valait le coup de cidre dans la pop ou le rock « gentil » ne pouvait être qu’américain, anglais, ou à la rigueur, suédois, grec ou italien. La règle commune étant que pour ajouter le côté « international » à une production, il était plutôt avisé de chanter en anglais. Même s’il s’agissait de compositions originales comme celles de Demis Roussos et Aphrodite Child. Quant à ceux qui, passé leur période dite « Yéyé » étaient devenus des vedettes confirmées suivies par un nombre prévisible d’acheteurs inconditionnels, la démarche était différente et commercialement plus astucieuse. Jugez plutôt : En fonction de l’image de l’artiste auprès de ses « fans » , les producteurs s’assuraient l’exclusivité d’un « cover » pour la France. C’est à dire qu’il faisaient enregistrer à leur chanteur ou chanteuse, la version française d’un tube international déjà confirmé, dont le style correspondait parfaitement à un public potentiel déjà disponible en France. Et là, pratiquement à chaque fois c’était le « tube » assuré, le Jackpot sans risques inutiles. Il n’y avait plus qu’à passer à la caisse !
C’est pourquoi, finalement plus qu’agacés par le chiffon rouge mentionné plus haut, nous avons finalement décidé avec quelques copains, d’égratigner à notre façon - et si possible avec humour- ce qu’il est convenu d’appeler le « Show Biz system » !
Tout d’abord, après nous être assurés du précieux concours d’un compositeur on ne peut plus français et d’un auteur capable d’écrire avec talent aussi bien en français qu’en anglais, nous nous sommes attelés au travail de préparation. Ensuite, tout en tenant compte bien sûr, de la nécessaire cohérence de style des chansons à enregistrer, nous avons (en anglais naturellement et sous des pseudonymes anglo- saxons ) enregistré et sorti le produit de nos sournoises cogitations sur label E.M.I. ! Détail important : Cette production étant censée représenter le single d’un tout nouveau groupe londonien (JUPITER SUNSET ) nous avons particulièrement veillé – pour les besoins de la cause bien entendu - à ce qu’aucune des informations d’usage nécessaires à la promotion du disque, ne soient fournies aux média.
Et voilà qu’a notre grande stupéfaction, peu après sa sortie, «Back in the Sun», le titre « A » du single de Jupiter Sunset se trouve littéralement catapulté dans les Hit Parades ! Et ce, pour un temps suffisamment long pour qu’il nous soit demandé de produire d’urgence l’album 33 tours complémentaire. Mais il y a mieux !
Nous sommes en studio en train de mettre en boîte les nouvelles compositions devant figurer dans l’album en question, lorsque de la cabine d’enregistrement, l’attachée de presse de la maison de disques nous communique d’étonnantes révélations : d’après « certains médias spécialisés » bien informés, « Jupiter Sunset » serait composé de musiciens de studio anglais et le chanteur soliste mystère (votre serviteur) ne serait quant à lui, qu’un des nombreux musiciens américains vivant à Londres ( ?) .
Le moment serait-il venu de dévoiler le canular et rire de ces rumeurs ultra-confidentielles dont tout le métier ( nous en étions sûrs) apprécierait avec humour la volontaire flexibilité ? Le premier 33 T. de Jupiter étant finalement mis dans les bacs comme prévu, nous eûmes la faiblesse de croire amusant de maintenant révéler le pot aux roses. Quelle erreur !
D’un seul coup d’un seul, les passages à l’antenne se raréfient et l’on n’écrit plus une ligne sur nous. Assez curieusement, il n’aura suffi que d’un passage à la Télévision et d’une ou deux « confidences clin d’œil » lâchées par le service promotion pour que curieusement, « une certaine presse », « certaines radios » et une bonne partie du « métier », cessent pratiquement du jour au lendemain, d’accorder le moindre intérêt aux prestations de Jupiter Sunset. Comme pour s’assurer qu’après avoir pris un coup de pied au fesses pour mauvais esprit, nous n’ayons plus qu’à retourner dans un anonymat que de toute façon , nous n’aurions jamais dû quitter !
Ce lâchage traduit-il la frustration ressentie par les «Je sais tout » d’une partie de la critique réalisant qu’à maintes occasions, pour palier au manque d’informations, il leur est arrivé de raconter n’importe quoi ? Ou peut-être, le manque d’humour était-il devenu une affliction indispensable pour paraître sérieux, important et surtout : « dans le vent », pour reprendre l’expression de l’époque. Enfin, il n’y a pas lieu d’être aigris car nous, on s’est quand même bien marrés...
Quelques mois avant sa disparition en 2010, il avait fini d'écrire ses souvenirs (intitulés: Faire comme si... Ou l'enrichissante mais peu lucrative balade d'un mec qui avait les dents trop courtes), que je vous propose de découvrir ici en exclusivité sous la forme d'un "feuilleton", publié avec l'aimable autorisation de sa veuve, Norma, et de son fils, David.
Dans le précédent épisode (Partie 4), José raconte la guerre d'Algérie et son retour à Paris où le métier est en plein bouleversement...
PAPY S’EN VA …
Au placard le saxophone alto, la clarinette, la flûte et le bandonéon. Après avoir longtemps dirigé l’orchestre de la « Cabane Cubaine » rue Fontaine, mon père a quitté le métier, si mes souvenirs sont bons, en 1947. Tant de nouvelles modes musicales s’étant succédé depuis la Libération, il y avait de moins en moins de place dans le métier de la danse pour un musicien de sa génération. De toute évidence, le temps était venu de se recycler s’il ne voulait pas terminer sa carrière à Pigalle comme hélas beaucoup de ses copains, à la pêche à l’hypothétique « cacheton ». La place Pigalle de l’époque, était alors le rendez-vous traditionnel et quotidien des employeurs occasionnels, des chefs d’orchestres ou d’organisateurs de spectacles. Ceux-ci, dans le but de choisir des éléments susceptibles d’animer pour un soir une salle de spectacles ou une réception privée, déambulaient parmi les musiciens ou les artistes de variété au chômage, un peu comme un marché aux « musicos » avec comme étals, les bistrots et terrasses entourant la fontaine. Des stands où aucun marchandage n’était admis. Quant aux salaires : à prendre ou à laisser. Les charges sociales ? Non mais tu rigoles !
Bien que le cliché « artiste ou musicien, c’est pas un vrai métier ça ! » ait la vie dure, cette humiliante Bourse trottoir du travail pour artistes sans emploi n’existe plus de nos jours mais avec le recul, du respect et un petit coup de chapeau semblent de mise pour ces authentiques intermittents du spectacle avant la lettre.
Par chance, la reconversion de Papy s’est heureusement effectuée dans les meilleures conditions possibles. En grande partie je pense, grâce à Coco sa compagne, qui en authentique « parigote » pleine d’idées et de ressources, se souvient de son ancien métier de « petite main » dans la haute couture. Elle se met donc au travail sur le champ et dans le feu de l’action, initie papa à la confection de tabliers et linge de table !
D’après Coco il y a beaucoup de demande pour ces articles sur les marchés et à sa grande surprise, le projet se développe encore mieux qu’espéré. C’est ainsi que fort bien acceptés par leur nouveaux amis forains, Papy et Coco se retrouveront « sur la route » malgré leur manque d’expérience. Ecumant tous les marchés d’Ile de France ! En fait, et toutes proportions gardées, ce fut une réussite indiscutable. Du moins jusqu’à ce que cette vilaine grosseur à la base du cou de papa ne vienne tout foutre en l’air.
Ce qui n’était au départ qu’une petite boule, une légère gêne, se développera au point de nécessiter un examen clinique plus approfondi qui confirmera ce dont Papy se doutait depuis le début : une tumeur. Le diagnostic des médecins ayant démontré la nécessité d’une urgente et vitale intervention chirurgicale, l’hospitalisation fut immédiate mais hélas, il était déjà trop tard. Malgré le succès de l’opération, papa ne survécut pas à l’épreuve.
Voilà, c’est ainsi que par une triste journée, je viens de perdre Papy. Un père que même de loin, j’ai toujours admiré et pour qui je ressentais une immense tendresse.
J’aurais tant aimé qu’on se voie plus souvent lorsque j’étais enfant, « ado » et maintenant, presque adulte…
1963 déjà… Bien que nos séjours à Paris soient à présent de plus en plus prolongés, nos balades en Europe avec l’orchestre occasionnel se poursuivent. Avec dans certains cas, des rencontres imprévisibles qui se sont finalement transformées en véritables amitiés. Ainsi, c’est durant une saison d’été à Monte Carlo que grâce à Marcel et Liliane – un couple de copains propriétaires d’un restaurant à Nice - l’opportunité me fut donnée de faire la connaissance de ceux qu’on appelait alors : le « Gang des Niçois » ! A savoir : Raymond Moretti, Louis Nucéra, André Asséo, Ralf Gatti .. sans oublier bien sûr leur « Gourou », patriarche et ami Jeff Kessel… Est-il besoin de préciser que chacun de ces déjeuners était loin d’être triste ?
Moins rigolo par contre ce qui devait nous arriver à Lola et moi par un bel un après-midi de février 63 .
Alors que nous roulions tranquillement sur la Croisette, à Cannes, une lourde voiture anglaise (allant de toute évidence beaucoup trop vite pour s’arrêter au feu rouge) vint s’emplâtrer dans l’arrière de notre petite Dauphine et nous expédier après un vol plané spectaculaire, contre le tronc d’un des palmiers placés sur l’allée centrale.
Or, comme chacun sait, le palmier ayant une consistance plus proche du granit que de celle du flexible bambou, la barre de direction choisit de se planter dans le plafond de la voiture, à quelques centimètres à peine de la tête de Lola. Fort heureusement pour moi - les Dauphines ayant le moteur placé à l’arrière - le coffre avant et la roue de secours se contentèrent plutôt de se plier sur ma jambe gauche histoire de m’expédier à l’Hôpital. Alors qu’avec l’orchestre, nous devions le soir même jouer au Cabaret du Casino de Cannes, me voilà fraîchement opéré et maintenu aux urgences !
Contrat ou pas, il sera donc hors de question pour moi de chanter ou animer quoique ce soit pendant un certain temps. Du moins jusqu’ après le plâtrage, l’accoutumance aux béquilles, et une récupération que j’espère rapide !
En la conséquence, les copains musiciens ont été formidables et très efficacement pris la situation en main. C’est-à-dire qu’après avoir ré-adapté le répertoire, ils ont - sans chanteur soliste - brillamment assuré les soirées du « Brummel » jusqu’à mon retour. Confirmant ainsi la sagesse de ce (stupide) dicton : « Personne n'est indispensable ». Bravo et merci les mecs ! N’empêche que pour mon ego, ça reste quand même foutrement vexant…
LES PARAPLUIES DE CHERBOURG
« Mon amour je t’aimerai toute ma vie... Ne me quitte pas, ne pars pas j’en mourrais… Guy je t’aime... Ne me quitte pas... ». Sur le quai de la gare de Cherbourg , Geneviève chante un adieu désespéré à son grand amour sur le point de partir pour la guerre d’Algérie. A son tour, celui-ci, s’apprête à répondre lui aussi en musique, quand sur un signe de Michel Legrand, la bande magnétique d’accompagnement orchestral s’arrête dans nos casques. Jacques Demy le créateur et réalisateur du film « Les Parapluies de Cherbourg » et Michel - qui en a écrit la musique - souhaiteraient apporter quelques modifications à la scène.
Il faut vous dire que nous sommes toujours en 1963 et que cet après-midi de printemps, je suis de nouveau à Paris en train d’enregistrer en studio, le rôle chanté de Guy (Nino Castelnuovo) le jeune premier. Le personnage de Geneviève (Catherine Deneuve) étant vocalement interprété par l’excellente Danielle Licari.
Concernant les conditions d’enregistrement du rôle de Guy, joué à l’écran par le partenaire de Catherine dans cette belle histoire, je souhaiterais au passage, rapidement évoquer un détail qui je trouve assez cocasse !
C’est tout simple : suite à mon récent accident de voiture sur la Croisette, il s’est avéré inconfortable et relativement embarrassant d’avoir à clamer mon amour à celle que j’aime passionnément. Alors que je suis installé devant le micro dans en fauteuil, avec une jambe dans le plâtre ! Mais passons. Cette épreuve ayant malgré tout été surmontée avec succès, je ne puis qu’être fier d’avoir participé à l’aventure !
D’autant plus qu’il semble que c’était la toute première fois qu’un metteur en scène dirigeait l’interprétation de chanteurs comme s’il s’agissait de véritables acteurs et non comme je le pensais, seulement compléter et guider vocalement le travail d’interprétation effectué à l’image par les comédiens pendant le tournage.
Qu'importe, pour nous tous, chanteurs et musiciens, je crois pouvoir dire que l’enregistrement des « Parapluies » s’est révélé comme un challenge très excitant, original, et particulièrement magique. Une aventure qui dans la vraie vie, sera couronnée à juste titre de la Palme d’Or du Festival de Cannes ainsi que du Prix Louis Delluc !
Un léger bémol toutefois, dû à l’attitude des Officiels lors de la remise de la Palme d’Or sur la scène du Palais des Festivals. En effet, (et c'est tout à l’honneur de Jacques Demy l’auteur et réalisateur du film) ce n’est qu’en raison des véhémentes protestations de Jacques que le Jury acceptera la venue sur scène de Michel Legrand, compositeur de la musique de cette comédie (tout de même) musicale. Afin que celui-ci puisse recevoir, conjointement avec l’auteur réalisateur, la Palme D’or consacrant la haute qualité de leur création.
Je présume que pour ces professionnels du cinéma, Michel n’était après tout, « que » l’auteur de la partition...
Extrait des Parapluies de Cherbourg
avec les voix de Danielle Licari (Geneviève) et José Bartel (Guy)
ADIEU MAMELE…
"- Mr Bartel ?
- Yes, speaking .
- A call for you from Paris
- Allo, c’est José ?
- Oui
- Ici c’est Madame Mauzeret. Votre maman est à l’hôpital. Elle est très mal… elle vous réclame. Pourriez-vous venir au plus vite ?"
Ce mois de novembre 63, avec l’orchestre, nous sommes à Malmö (Suède). Le standard de l’hôtel Arkaden où nous jouons, vient de me passer l’appel et je réalise tout-à- coup que peut être, il va me falloir faire face à l’épreuve que chacun de nous voudrait ne jamais avoir à subir: la terreur de devoir dire Adieu. Je suis littéralement pétrifié. A deux pas d’une porte d’où s’échappent des rires, des conversations et de la musique. J’ai peur et j’ai froid... J’ai aussi l’impression qu’une tenaille géante me compresse au point d’être redevenu un tout petit « Josele » (Terme affectueux alsacien pour « petit José ») haut comme trois pommes, sur le point d’éclater en larmes. Je pense à toi Mamele … très fort.
Avec l’accord de la Direction de l’Hôtel Arkaden où nous jouons à Malmö, je prends le lendemain matin le premier avion pour Paris. Les formalités de Douane passées, je me rue vers un taxi qui à toute vitesse, me conduit à l’Hôpital Bichat. Il était temps.
Dans cette grande salle, Mamele est là. Pâle, trop pâle… Elle ne me voit pas arriver. Ce qui me permet de l’observer pendant les quelques secondes qui nous séparent encore, sans risquer de l’embarrasser par mon regard. Son calme, son courage, une sorte de dignité dans la souffrance m’impressionnent. Puis elle m’aperçoit. Son sourire de petite fille réapparaît et on s’embrasse, à s’étouffer. Rendez vous compte, tout redevient comme avant ! Comme quand on rigolait d’une blague idiote, comme quand Mamele me consolait lorsque j’avais du chagrin, comme quand il n’y avait pas d’hépatite, comme quand sa vie n’était pas en danger. Deux jours plus tard, alors qu’hébété de chagrin et d’inquiétude, j’empruntais le couloir menant à la sortie de l’hôpital et au taxi qui devait me ramener à l’aéroport, une laide et sournoise certitude s’incrustait déjà dans mon esprit au point de m’en donner la nausée. Je savais que Mamele et moi, on ne se verrai jamais plus.
Je le savais. En dépit du réconfort apporté par une de ses « copines infirmières » tentant de m’expliquer le pronostic plutôt réservé des médecins : « Rendez vous compte, c’est presque un miracle monsieur, on a jamais vu ça. Elle vous attendait. Pour preuve, depuis votre arrivée son état s’est amélioré au point qu’il nous est permis d’espérer un fragile mais possible rétablissement ».. Je ne saurai probablement jamais si ma venue a réellement contribué pour quoi que ce soit au retour à la vie de ma maman mais pour ce si charitable mensonge, merci de tout coeur, Madame. Ce dont je suis persuadé par contre, c’est que sans la compétence et le soutien affectueux du personnel soignant de Bichat, Mamele n’aurait jamais gardé le moral et continué de se battre jusqu’à ce 21 décembre 1963 ou fatiguée et lasse d’être seule, elle s’est laissée partir.
Adieu, Mamele ….
***
Les douze coups de minuit, Bonne Année, Happy New Year, cotillons, farandole et l’inévitable « Ce n’est qu’un au-revoir » étaient bien sûr de rigueur quant au milieu de la nuit, nous sommes passé en fanfare de 63 à l’année 1964. C’était au « Brummel », le night club discothèque du Casino municipal de Cannes où avec l’orchestre, nous devions jouer jusqu’au début Mai.
Tout au long de cette interminable nuit de Réveillon, mes pensées allaient toutes vers Mamele. Et pourtant, même si mon état d’esprit ne m’inclinait certainement pas à la fête, il a bien fallu « faire comme si ».
Loin de moi l’intention d’émouvoir afin d’ajouter une touche « bouleversante » à ma petite histoire ou de provoquer une sortie de mouchoirs en mentionnant des détails qui au fond, sont ou peuvent paraître un peu gnan-gnan. Non, c’est plutôt ma façon (qui en vaut une autre) de rappeler que le métier d’artiste ou de musicien n’est pas, conformément aux clichés habituels, synonymes de strass et de paillettes. Ce métier demande également après un long et ingrat travail de formation, non seulement un indéniable besoin de partager son plaisir professionnel mais aussi, une certaine conscience de ses responsabilités vis à vis du public et de ceux qui nous emploient
C’est ainsi qu’à mon sens, il est peut être bon de rappeler que pour les artistes comme pour toute autre profession, cœur gros ou pas, un contrat est toujours resté un contrat .
PLANETE SHOW BIZZ …
1964 - Je viens de signer mon premier contrat d’enregistrement chez « Bel Air » (Label distribué par Barclay) et aussitôt, commence la recherche du matériel approprié. Ce single m’aidera-t-il à trouver une nouvelle voie « en solo » et me positionner dans une profession évoluant de plus en plus vers la variété, le disque et la télévision ? Pas tout à fait. Et cela en raison d’une « légère » mais fatale erreur d’appréciation de ma part.
Mon problème en l’occurrence, ayant été d’avoir voulu dans un premier temps, « pondre » une chanson réunissant tous les critères de « fabrication » du tube de l’été et d’avoir intitulé cette petite merveille : « Il y a toi et le reste du Monde » ! Ensuite, pour couronner le tout, il ne me restait plus qu’à aggraver mon cas en osant enregistrer cette platitude pour en faire le titre « A » du 45 tours !! Résultat ? Le disque est sorti mais pour « moi et le reste du monde », s’est royalement cassé la gueule. Eh oui !
Leçon numéro un : N’écrit pas un tube de l’été qui veut. Surtout si Hervé Vilard (distribué par la même compagnie) , vous sort simultanément un « Capri, c’est fini » dévastateur !
Leçon numéro deux : Ne jamais avoir la naïveté d’imaginer faire du commercial pour gagner beaucoup d’argent, d’abord afin d’être par la suite, en mesure d’imposer ce qu’on aime vraiment !
Heureusement, le choix de mon répertoire ayant sensiblement évolué au fil du temps, d’autres disques ont suivi . Des compositions sincères, authentiques et dénuées de calculs mais peut-être aussi, artistiquement inefficaces. Bien que s’agissant pour ainsi dire, de leur impact commercial , je suis certain que tenant compte de mon extrême pudeur et mon embarrassante modestie (?), vous comprendrez ma discrétion pour tout ce qui touche à l’aspect « Ventes » de ma carrière discographique Il m’est pourtant arrivé de m’entendre à la radio. Probablement des passages à l’antenne dus à l’amitié ou l’égarement suicidaire de certains programmateurs. Qui sait...
Grâce à une chanson, j’eus tout de même la bonne fortune de faire une notable mais anonyme incursion dans les Hits Parades ! Cette apparition miracle dans le peloton de tête de la liste des succès étant due principalement à «Back in the Sun » le titre phare du single d’un groupe anglais « bidon » : JUPITER SUNSET ! Le seul élément contrariant relatif à l’arrivée de « Back in the Sun » sur le marché fut que bien qu’ayant effectivement chanté et participé (sous un nom d’emprunt) à l’enregistrement en anglais de ce tube, je n’en avais pas écrit une note ! Mais c’est promis, je me rattraperai sur les disques suivants. D’autant plus que très vite, vinrent l’étonnement et la curiosité provoqués par la découverte de JUPITER SUNSET. Cette toute nouvelle et mystérieuse formation anglaise. Quels étaient les musiciens membres du groupe ? Le producteur à l’origine de cette réussite ? … Disons qu’à cette occasion, les circonstances ont voulu que ce qui au départ, n’était qu’un canular, finisse par échapper à tout contrôle et se transforme en pari réussi !
Il faut dire aussi qu’à l’origine, un chiffon rouge nous était constamment agité devant le nez par les faiseurs de modes du moment. Et qu’en effet, pour bien des média, tout ce qui valait le coup de cidre dans la pop ou le rock « gentil » ne pouvait être qu’américain, anglais, ou à la rigueur, suédois, grec ou italien. La règle commune étant que pour ajouter le côté « international » à une production, il était plutôt avisé de chanter en anglais. Même s’il s’agissait de compositions originales comme celles de Demis Roussos et Aphrodite Child. Quant à ceux qui, passé leur période dite « Yéyé » étaient devenus des vedettes confirmées suivies par un nombre prévisible d’acheteurs inconditionnels, la démarche était différente et commercialement plus astucieuse. Jugez plutôt : En fonction de l’image de l’artiste auprès de ses « fans » , les producteurs s’assuraient l’exclusivité d’un « cover » pour la France. C’est à dire qu’il faisaient enregistrer à leur chanteur ou chanteuse, la version française d’un tube international déjà confirmé, dont le style correspondait parfaitement à un public potentiel déjà disponible en France. Et là, pratiquement à chaque fois c’était le « tube » assuré, le Jackpot sans risques inutiles. Il n’y avait plus qu’à passer à la caisse !
C’est pourquoi, finalement plus qu’agacés par le chiffon rouge mentionné plus haut, nous avons finalement décidé avec quelques copains, d’égratigner à notre façon - et si possible avec humour- ce qu’il est convenu d’appeler le « Show Biz system » !
Tout d’abord, après nous être assurés du précieux concours d’un compositeur on ne peut plus français et d’un auteur capable d’écrire avec talent aussi bien en français qu’en anglais, nous nous sommes attelés au travail de préparation. Ensuite, tout en tenant compte bien sûr, de la nécessaire cohérence de style des chansons à enregistrer, nous avons (en anglais naturellement et sous des pseudonymes anglo- saxons ) enregistré et sorti le produit de nos sournoises cogitations sur label E.M.I. ! Détail important : Cette production étant censée représenter le single d’un tout nouveau groupe londonien (JUPITER SUNSET ) nous avons particulièrement veillé – pour les besoins de la cause bien entendu - à ce qu’aucune des informations d’usage nécessaires à la promotion du disque, ne soient fournies aux média.
Et voilà qu’a notre grande stupéfaction, peu après sa sortie, «Back in the Sun», le titre « A » du single de Jupiter Sunset se trouve littéralement catapulté dans les Hit Parades ! Et ce, pour un temps suffisamment long pour qu’il nous soit demandé de produire d’urgence l’album 33 tours complémentaire. Mais il y a mieux !
Nous sommes en studio en train de mettre en boîte les nouvelles compositions devant figurer dans l’album en question, lorsque de la cabine d’enregistrement, l’attachée de presse de la maison de disques nous communique d’étonnantes révélations : d’après « certains médias spécialisés » bien informés, « Jupiter Sunset » serait composé de musiciens de studio anglais et le chanteur soliste mystère (votre serviteur) ne serait quant à lui, qu’un des nombreux musiciens américains vivant à Londres ( ?) .
Le moment serait-il venu de dévoiler le canular et rire de ces rumeurs ultra-confidentielles dont tout le métier ( nous en étions sûrs) apprécierait avec humour la volontaire flexibilité ? Le premier 33 T. de Jupiter étant finalement mis dans les bacs comme prévu, nous eûmes la faiblesse de croire amusant de maintenant révéler le pot aux roses. Quelle erreur !
D’un seul coup d’un seul, les passages à l’antenne se raréfient et l’on n’écrit plus une ligne sur nous. Assez curieusement, il n’aura suffi que d’un passage à la Télévision et d’une ou deux « confidences clin d’œil » lâchées par le service promotion pour que curieusement, « une certaine presse », « certaines radios » et une bonne partie du « métier », cessent pratiquement du jour au lendemain, d’accorder le moindre intérêt aux prestations de Jupiter Sunset. Comme pour s’assurer qu’après avoir pris un coup de pied au fesses pour mauvais esprit, nous n’ayons plus qu’à retourner dans un anonymat que de toute façon , nous n’aurions jamais dû quitter !
Ce lâchage traduit-il la frustration ressentie par les «Je sais tout » d’une partie de la critique réalisant qu’à maintes occasions, pour palier au manque d’informations, il leur est arrivé de raconter n’importe quoi ? Ou peut-être, le manque d’humour était-il devenu une affliction indispensable pour paraître sérieux, important et surtout : « dans le vent », pour reprendre l’expression de l’époque. Enfin, il n’y a pas lieu d’être aigris car nous, on s’est quand même bien marrés...
Jupiter Sunset
Partie 1 (enfance, Marseille), Partie 2 (débuts avec Aimé Barelli, caves de jazz à Saint-Germain-des-Prés), Partie 3 (Monte-Carlo), Partie 4 (Algérie, retour à Paris, Istamboul), Partie 5 (Parapluies de Cherbourg, Jupiter Sunset), Partie 6 (La Compagnie, voyage à Cuba, Grenadine Music), Partie 7 (La Comédie-Française, Monte-Carlo / S.B.M.)... (A suivre)
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José Bartel,
Mémoires
mardi 18 octobre 2016
Mémoires de José Bartel (Partie 4)
Musicien, chef d'orchestre, directeur artistique, comédien, chanteur, etc. José Bartel (voix de Guy dans Les Parapluies de Cherbourg et du Roi Louie dans Le Livre de la Jungle) était un artiste à multiples facettes.
Quelques mois avant sa disparition en 2010, il avait fini d'écrire ses souvenirs (intitulés: Faire comme si... Ou l'enrichissante mais peu lucrative balade d'un mec qui avait les dents trop courtes), que je vous propose de découvrir ici en exclusivité sous la forme d'un "feuilleton", publié avec l'aimable autorisation de sa veuve, Norma, et de son fils, David.
Dans le précédent épisode (Partie 3), José raconte ses débuts de chef d'orchestre au Casino de Monte-Carlo, activité brusquement interrompue par son service militaire...
L’ALGERIE …
Il est deux heures du matin. Avec pour seule compagnie un fusil mitrailleur - ce qui comme chacun sait, est loin d’égaler un transistor quand le temps se fait long - je me languis dans un petit bunker à quelques dizaines de mètres des barbelés entourant notre cantonnement. C’est l’hiver 1958 au « Rocher noir » tout près de Ménerville dans l’Algérois, et si vous voulez bien me passer l’expression... je m’les gèle! Quand je pense qu’il y a seulement un an (c’est-à-dire un siècle ) je faisais le Joli Coeur à Paris !
Les choses s’étaient pourtant bien passées après les classes et mon affectation au Service Presse du Bataillon de Joinville, cette unité étant alors chargée d’incorporer les jeunes athlètes de haut niveau sans pour autant compromettre leur carrière par manque de suivi dans leur entraînement ou leur absence de compétitions internationales. Une initiative originale ayant pour mission d’équilibrer les obligations du service militaire et le maintien en forme de futurs grands champions. Par exemple, Rivière (cyclisme), Michel Jazy (1500 m.), les frères Cambérabéro (rugby), Darmon (tennis), Tylinsky, Mekloufi ou les Wisnievsky pour le football ont tous, à une période ou une autre, représenté leur discipline au Bataillon de Joinville.
Pour ce qui me concerne, la « planque en or » qu’était alors le Service Presse des Armées à Paris, offrait entre autres avantages, la commodité de dormir en ville pratiquement chaque soir. Quand je n’étais pas à Wiesbaden, Bruxelles ou Berlin pour « couvrir » comme reporter-interprète – encore merci à ma connaissance de l’anglais - une manifestation sportive Inter-Armées. Petit inconvénient pourtant. Mes compétences tant sur le plan journalistique que sportif, étaient des plus superficielles ! Par chance, les rudiments de base charitablement inculqués par mes collègues du département Presse (des appelés comme moi mais eux, de véritables journalistes de métier dans le civil) me furent des plus précieux pour acquérir le vernis nécessaire et me permettre de naviguer à vue dans une profession qui en principe, ne serait pour moi que temporaire de toute façon. Partant de là, il ne restait plus qu’a attendre la Quille et la fin des 18 mois de service réglementaires. Du moins c’est ce que je croyais.
Les « événements d’Algérie » s’aggravant de jour en jour, le Général de Gaulle accepte de revenir aux affaires. Ce qui par conséquent, rend moins difficile pour les autorités du moment, de sérieusement parler de « probable nécessité d’augmenter les éléments du contingent contribuant au maintien de l’ordre en Algérie dans le but de fournir aux forces militaires déjà engagées, les moyens indispensables au contrôle d’une situation devenue insurrectionnelle ». En clair : Il faut s’attendre à ce que sous peu, s’opéreront les changements traduisant cette nuance dans les termes !
Ce qui n’a pas tardé. Le service obligatoire passe de dix huit à vingt neuf mois et « Joli cœur » se retrouve maintenu pour quelque temps avec les éléments du Bataillon de Joinville détachés en A.F.N. ! D’où ma présence dans cette niche de béton par une froide nuit de 1958. Eh oui, me voilà de garde à présent. Attendant avec impatience, emmitouflé dans une couverture douteuse, qu’un de mes petits camarades vienne me relever …
Mais il n’y avait pas que le crapahutage, les tours de garde ou les corvées au programme. Il y avait aussi les précieuses « perms » exceptionnelles de 24 heures passées à Alger avec mon pote Deman. Pour l’occasion, on se mettait « propres sur nous » et après s’être chacun glissé un Mauser dans la ceinture sous le blouson (ce qui était strictement interdit) nous faisions du stop jusqu’à Ménerville pour y prendre le train. Direction : Alger et deux jours de fête ! Bien qu’une fois rendus dans la grande ville, notre périple restait désespérément toujours le même : l’après-midi, les bals populaires où avec l’autorisation de leur grand frère ou de leur cousin, de jolies petites pieds-noirs acceptaient de danser avec nous. Mais attention. Pas touche...
Le soir, c’était « The gueuleton » au Coq Hardi suivi de la traditionnelle chasse à la P.F.A.T. ( Personnel Féminin de l’Armée de Terre). Une chasse qui vous l’avez deviné se terminait la plupart du temps par un retour solitaire à l’hôtel, une poignée d’heures de sommeil… et la course au train du retour !
Traditionnellement, qu’est-ce qu’on attend d’un « deuxième pompe » dans l’Armée ?
Qu’il ferme sa gueule, obéisse aux ordres, et bien entendu, soit capable de dormir en section sans être importuné par les odeurs de pieds, les ronflements et très important, suffoquer de rire à ces fameuses « louffes » (odorantes ou pas, sonores ou pas ) qui font le charme de la vie à vingt dans le même local. Aussi traditionnellement, dans l’Armée, que fait (si possible) un appelé deuxième pompe ayant atteint l’âge canonique de 27 ans lorsqu’en embuscade de nuit, un petit con du contingent tout fraîchement nommé sergent, se prend subitement pour John Wayne ? Réponse : Le vieux deuxième pompe fait celui qui n’a pas entendu et ne s’aventure pas (comme le petit con le lui demande) en plein milieu d’un champs éclairé par la lune comme en plein jour, pour voir s’il y a du « fellouze » de l’autre côté !!
De retour au camp, l’héroïque baroudeur amateur a bien entendu rédigé un rapport qui restera sans suite, mais on me change évidemment de section dans la semaine qui suit. Avec à présent un problème supplémentaire à assumer : le stéréotype du genre « Artiste-musicien dans le civil donc branleur », apparaît comme étant douloureusement justifié ! D’autant plus que ce nouvel incident vient s’ajouter à une péripétie précédente au cours de laquelle, pour garer un camion - vide, heureusement - j’ai raté mon créneau et « légèrement » endommagé le véhicule en reculant droit dans le fossé ! Est-il vraiment nécessaire de parler aussi d’autres broutilles sans réel intérêt pour préciser que mon image « chanteur-vedette-des-scènes-parisiennes-resté-très-simple» en a pris un grand coup ? Sur le plan militaire et pour les John Wayne en puissance de la compagnie, il ne fait plus aucun doute maintenant que je représente un danger potentiel suffisant pour justifier d’urgence, une affectation plus en rapport avec mes réelles capacités. Par exemple, le mess des officiers ?
Hélas, mon séjour inespéré dans ce havre de paix devait lui aussi être contrarié par un incident pour le moins fâcheux. Il s’agit en l’occurrence du bref mais impressionnant mitraillage du plafond du mess par un calme après-midi d’été. Une « étourderie » particulièrement stupide qui par miracle n’a pas tourné au drame. Voilà donc les faits : Ce jour là, revenant de patrouille, j’ai, après avoir nettoyé mon P.M, tiré en l’air le coup de sécurité destiné à vérifier s’il ne restait pas de balle engagée dans le canon. Mal m’en a pris. Cette manœuvre ne devant s’effectuer que si le logement du chargeur est bien rabattu, la malchance a voulu que mon chargeur et son logement soient toujours engagés. Alors ….. la rafale est partie !
Une « maladresse » qui par chance, n’eût d’autre conséquences qu’un solide coup de gnôle supplémentaire pour les pauvres sous-offs qui faisaient leur sieste au premier étage, un solide replâtrage du plafond et pour moi, quelques jours de cellule. Ce qui me paraît parfaitement normal car je dois avouer que rétrospectivement, j’en ai encore des sueurs froides. Je ne trouve plus ce mauvais gag à la « Mack Sennett » aussi marrant que le soir même lorsque avec les copains, on en pleurait de rire dans la chambrée.
Le rappel de ces péripéties me donne à présent, une meilleure idée du soulagement qu’ont dû ressentir les officiers, sous-officiers et soldats de la compagnie lorsque fin décembre 59 l’heure de « La Quille » étant arrivée, j’ai grimpé dans le camion pour Alger. A peine rendu dans la Ville Blanche (comme on dit pour faire joli), me suis retrouvé à bord du « Mers-el-Khébir ». Destination : Marseille. Ensuite ? Le train pour Paris et enfin : les joies oubliées de la Vie Civile !
S’agissant de la minceur de mon dossier militaire, ma seule frustration sera d’avoir peut-être, là-haut, fait froncer les sourcils à Quintin Bandéras, mon Général de grand-père .
Je m’explique : Ancien esclave et guérillero redouté des espagnols pendant la guerre d’indépendance de Cuba, l’autodidacte Quintin Bandéras a commandé les insurgés de la province d’Oriente et de par sa remarquable efficacité au combat, accédé au grade de Général de Brigade. Bénéficiant à juste titre, de l’incontestable estime du peuple cubain ainsi que de la considération de grandes figures de la Révolution comme Antonio Macéo et José Marti.
En revanche, durant le siècle s’ensuivit, force est de constater que les prestations martiales de son descendant français furent des plus modestes et loin d’être à la hauteur de ce qu’on aurait pu attendre d’un petit-fils de grand militaire.
J’espère que tu ne m’en voudras pas grand-père, mais n’étant pas algérien, je ne me trouvais pas en la circonstance, dans le camp des insurgés.
Ce qui est certain par contre, c’est qu’il m’est apparu comme allant de soi de payer - peut être sans prestige particulier mais le mieux possible- mon tribut à une communauté qui m’a accepté dès la naissance. Je sais que cela peut paraître naïf ou même franchement ridicule de par sa disproportion, mais je tenais à le dire. Comme je le pense.
Des « spetzeles » (sorte de « gnocchi alsaciens »), un rôti de porc, un gâteau de chez Bourdaloue le Maître pâtissier installé prés de Notre Dame de Lorette. Le tout, arrosé de vin d’Alsace comme il se doit. Voilà comment, avec Mamele, nous avons fêté mon retour d’Algérie ! Quel bonheur de la serrer à nouveau très fort sur mon cœur, étant à présent devenu, un civil ayant un peu mûri ! Capable de mieux comprendre comme un presque adulte, les messages qu’elle tentait si souvent de faire passer … Quel bonheur encore, de revoir son tendre et lumineux sourire de petite fille. C’est certainement ça, qu’on appelle la sérénité …
La Quille ? Tu t’aperçois que Paris vient d’être « repeint »… Que l’ex « petit garçon » des voisins a terriblement grandi. Au point de se demander, avant d’enfourcher sa « Mob » pour en parler aux copains, à quelle espèce d’humanoïdes tu peux bien appartenir. Par la même occasion, la question se pose de savoir s’il ne serait peut être pas plus avisé de raser les murs jusqu’à ce que tes cheveux soient suffisamment longs pour avoir l’air dans le coup … Ou bien, paniqué à l’extrême, tu te demandes si quelqu’un ne va pas prendre l’initiative désastreuse de révéler à la Galaxie stupéfaite, que sur le plan musical tu es nul. Sinon, comment pourrais-tu ignorer combien de semaines Bill Haley est resté No1 du Hit Parade US avec son « Rock around the clock » ?
Voilà ce qui t’attend après deux siècles – dont une bonne partie passée en Afrique du Nord - chez les mecs en tenue camouflée. Ton retour à la vie civile en Métropole? C’est en quelque sorte, comme un passage radical des « youyous » aux « yéyés ». Oui je sais, c’est consternant. Un jeu de mots de très mauvais goût mais je n’ai pas pu résister. Excuse-moi !
Va falloir s’accrocher…
Début 60, les conditions de mise sur le marché d’un chanteur d’orchestre à la recherche d’un job ne se présentent plus terriblement bien. Ce n’est qu’après avoir « cachetonné » dans d’innombrables « balloches du samedi soir » avec l’orchestre Pierre Spiers et parallèlement, participé comme choriste à de nombreuses séances d’enregistrement, qu’enfin se présente l’occasion de remonter ma formation .
Un nouveau départ rendu possible grâce à la mise en route rue Arsène Houssay près des Champs Elysées, d’un projet de cabaret-spectacle inédit à Paris, pour lequel il était question de monter un ensemble musical spécialement adapté au style de la boîte. Un orchestre non seulement destiné à faire danser le public mais aussi, susceptible d’animer scéniquement la salle avant et après chaque présentation du spectacle. Le nom du club : « Le Soho ». Son promoteur ? Alain Bernardin. L’exceptionnel et indéniable inventeur du concept Crazy Horse Saloon. Une formule très singulière et originale - bientôt copiée dans le Monde entier - alliant numéros visuels et strip tease, musique vivante et musique enregistrée. Le tout, valorisé par une chorégraphie particulièrement raffinée et soulignée par d’astucieux éclairages scéniques.
Au passage, une précision amusante relative à la composition de l’orchestre du « Soho » : Le profil inattendu d’un des membre du groupe (un certain Jean-Claude, notre batteur) qui de jour, étudiait d’arrache pied en classe de percussions au Conservatoire National de Musique de Paris, tout en préparant également la Direction d’Orchestre. La nuit par contre, notre studieux et sympathique percussionniste se faufilait dans les coulisses, entre les créatures de rêve pratiquement nues constituant l’attraction principale du « Crazy Horse ». Une « pénible obligation », vous en conviendrez, mais il lui fallait bien prendre sur lui pour être en mesure de prendre place dans l’orchestre et arrondir ses fins de mois !
Bien du temps s’est écoulé depuis, et chacun de nous a bien entendu continué sa route. Jean Claude, quant à lui, a cessé d’être étudiant et se distingue particulièrement comme membre de ce que l’on peut désigner comme l’élite musicale. Je ne serais cependant pas surpris d’apprendre qu’occasionnellement, il lui arrive encore de « faire le bœuf » à la batterie mais pour le plaisir cette fois car l’amusant dans l’histoire, c’est qu’il soit effectivement question du même et talentueux Jean-Claude Casadesus : celui qui aujourd’hui, dirige (entre autres) le superbe Orchestre Philharmonique de Lille!
Pour ce qui me concerne, tant sur le plan professionnel que personnel, l’épisode « Soho » aura j’en ai la certitude, contribué de façon décisive au franchissement d’une étape très importante de ma vie. Une période durant laquelle j’apprendrai à maîtriser mes déceptions, mes peines, et aussi, grâce à Dieu, les réussites et les moments de joie et de bonheur. Comme par exemple, mon mariage et la naissance de mon fils David …
***
Bien que travaillant pour Bernardin, Lola n’évoluait pas sur la scène du Crazy Horse Saloon à l’instar de « l’Ange Bleu », si cher à Marlène Dietrich ! Non. Lola, elle, c’était plutôt sur les bureaux qu’elle régnait puisque pratiquement tout ce qui avait trait à l’administratif ou au secrétariat de la maison mère - Le Crazy Horse Saloon- passait obligatoirement par cette séduisante mais très énergique jeune femme.
De par sa fonction, « Lola » Moreau était tenue de passer la soirée au « Soho » une fois par semaine afin de remettre la paie de l’orchestre. Elle nous rendait parfois d’autres visites. Impromptues celles-là. Qui avaient pour but de tenir le boss informé de la bonne marche de la boîte ainsi que de la réaction du public face à cette nouvelle forme de cabaret-spectacle. C’est donc au « Soho » que Lola et moi nous sommes rencontrés pour la première fois et que dès le début , quelque chose a « cliqué » entre nous. Alors... nous nous sommes revus !
Au Club tout d’abord et par la suite, de plus en plus souvent, dans le petit bistro de nuit où avec les musiciens, nous allions après le travail, prendre un verre et se faire une soupe à l’oignon ou des tripes à la mode de Caen. Romantique, non ? Il est facile d’imaginer la suite. Niant l’évidence et en dépit de nos caractères déjà un peu trop opposés (pour ne pour ne pas dire explosifs ) Lola et moi avons décidé de faire un bout de vie ensemble.
Istamboul, le Shadirvan… et tout le bazar.
« Shadirvan », le superbe restaurant dansant de l’Istanbul Hilton Hôtel. Cette immense salle avec vue magnifique sur le Bosphore sera notre lieu de travail pour les six mois à venir. Après le « Soho» et les rigueurs de l’hiver parisien, nous voici à présent en Turquie sous le soleil d’avril Enfin pas tout a fait car pour l’instant, le Bosphore est plutôt balayé par un vent constant et glacial. Mais qu’importe. En dehors de ce phénomène passager, tout baigne ! L’été approche et nous sommes avec l’orchestre, traités comme des princes. Le fait que le directeur de l’hôtel soit français pourrait y être pour quelque chose. Qui sait ?
Comme il est d’usage pour un contrat d’aussi longue durée (d’avril à la fin septembre 61) et passés les habituels premiers jours de rodage, les éléments du groupe accompagnés de leurs épouses, se sont mis à la recherche d’appartements à louer en ville. Quant à moi, Lola étant restée à Paris en raison de son job, je compte m’installer à l’Hôtel pour la durée de l’engagement. Un engagement qui par la suite, s’avérera des plus agréable. Jugez plutôt : Le jour : la piscine, le Bazar, ou plage sur la mer de Marmara. Et le soir ? Les dîners dansants qui s’achèvent à une heure du matin. Ce qui est une aubaine car le touriste, d’où qu’il vienne, se lève tôt pour ne pas rater une miette de l’excursion prévue le lendemain. A savoir : La découverte d’Istamboul !
Quelques mots sur ces fameuses excursions. Une visite guidée impitoyablement parfaite et chronométrée durant laquelle il est tout juste permis aux aventuriers d’un jour, d’acheter au prix fort l’incontournable souvenir local. Mais attention , uniquement à l’occasion des rares moments de temps libre. D’autre part, il lui est fortement conseillé pour « des raisons d’hygiène » et surtout si le touriste est anglo-saxon, de ne rien consommer d’indigène et d’attendre le retour à l’hôtel pour y déguster son « good old steak », arrosé de soda ou de café au lait. Il faut croire que pour un nombre assez conséquent de voyageurs, le fait de se trouver en Turquie pour la première et probablement dernière fois de leur vie, ne justifie tout de même pas l’expérimentation de la cuisine autochtone ! Aussi authentique et soignée soit-elle.
Pauvre touriste… Bien qu’il paraisse raisonnable de penser - le turc moyen s’approvisionnant chaque jour en eau potable par bonbonnes au marché local - que le spectre du choléra a depuis des lustres, cessé de hanter le sommeil des nombreux riverains du Bosphore.
A nous donc les galettes, le Donner kebab, le poisson de la mer noire, les huîtres frites et autres énormes pots de savoureux yaourts. Il y a bien aussi les confiseries, bien que ce ne soit pas tout à fait ma tasse de thé ...
Mais trêve d’élucubrations orientalo-culinaires car de toute façon, il va me falloir garder une ligne acceptable. Ce pénible effort étant devenu incontournable de par la proximité d’un événement capital pour la civilisation occidentale : Lola et moi allons pousser plus avant notre tumultueuse mais passionnée aventure et nous marier le 9 novembre suivant in Bagneux City, (France) à mon retour de Turquie... Les six mois d’engagement de l’orchestre à Istanbul vont bientôt arriver à leur terme et nous nous préparons, via Paris, au départ pour notre prochaine étape : « La Luciola » et la «Casina della Rosa» à Rome.
Fort heureusement, il est réconfortant de constater qu’en 1961/62, la demande d’orchestres de danse spécialisés dans l’animation de clubs, casinos ou grands hôtels internationaux reste toujours assez forte. Ce qui nous permet d’envisager la signature de suffisamment de contrats susceptibles de nous assurer un futur raisonnable pour quelques temps encore.
C’est du moins ce que nous pensions jusqu’à l’apparition sur le marché, de nombreux groupes philippins qui bien que se faisant exploiter pour des cachets rachitiques, ont le culot d’être excellents dans pratiquement tous les styles de musique ! Ils ont par exemple été - grâce aux nouvelles consoles et sonos italiennes ou japonaises - les premiers à reproduire note pour note le top des hit parades mondiaux. Pour les servir tout chauds au public en un temps record. Se manifestent aussi, dans la foulée, les premiers symptômes de la disparition progressive de ce qu’il est convenu d’appeler « la musique vivante » dans les boîtes, et l‘apparition de clubs privés accompagnés de leur discutable mais implacable stratégie commerciale basée sur : Le Disque. L’objectif étant de diminuer les frais de gestion et d’augmenter le chiffre d’affaires en assurant l’animation du club et de la piste de danse par l’utilisation de 100 % de musique enregistrée, l’approvisionnement en nouveautés (singles ou albums) étant bien entendu assuré gratis par le service promotion des maisons de disques !
Il n’est par donc pas difficile d’imaginer que les conséquences de cette approche commerciale - cynique mais financièrement efficace - ne se feront pas attendre !
Toutes considérations artistiques ou sociales ne devant surtout pas interférer dans la gestion de ces véritables pompes à fric, la « musique en boîte » finira par éjecter peu à peu, un sacré nombre de petites formations de la plupart des podiums. Aujourd’hui encore, peu de salles utilisent régulièrement la formule « live music » pour animer leurs soirées.
En fait, à l’exception des Rock groups, des accompagnateurs de vedettes ou des musiciens appartenant aux orchestres conventionnés (Théâtres nationaux, Télévision etc..) , seuls les pianistes de bar, armés de leur connaissance encyclopédique des « standards » internationaux (classiques ou Jazz) peuvent espérer décrocher suffisamment d’emplois réguliers pour survivre.
La raison étant qu’ils contribuent efficacement - grâce à leur répertoire constamment adapté - à maintenir l’ambiance euphorique et feutrée typique du piano bar américain traditionnel.
L’euphorie ou le blues. Des états d’âme qui, traités par une musique appropriée, sont presque toujours générateurs de recettes. Pour preuve, dans un « piano bar américain » certains clients habitués, qu’ils soient euphoriques ou mélancoliques, s’inventeront toujours une bonne raison de renouveler leur verre. Soit pour célébrer un joyeux événement, soit pour noyer leur tristesse! Pour les orchestres constitués, dits « de variété », c’est plutôt le blues qui domine et aucun whiskey ne fera oublier l’approche de la fin d’une époque bénie. Celle où chaque soir, les musiciens se trouvaient en contact avec public et presque toujours, faisaient également partie de la fête.
Mais nous entrons dans les années 60 et tenant compte des circonstances et des prévisibles bouleversements auxquels je vais devoir faire face dans un avenir proche, il m’apparaît prudent une fois encore, d’envisager au plus tôt, une diversification radicale de mes sources de revenus. La nécessité d’une reprise rapide de contact avec les branches les plus diversifiées du métier s’avère donc vitale. Tant sur le plan économique que professionnel .
Par chance, mes efforts porteront leurs fruits et au bout de quelques semaines de démarches j’étais en droit d’espérer que même si se tarissait ma principale source de revenus - c’est à dire les engagements de l’orchestre à l’étranger - je serais tout de même en mesure d’assurer la matérielle. D’autant plus que le fait de séjourner à Paris de façon maintenant quasi permanente, allait me permettre de développer des capacités insoupçonnées dans les domaines artistiques les plus variés. Pour ne pas dire hétéroclites !
Par exemple et dans le désordre : Choriste pour séances d’enregistrement, compositeur de « jingles » publicitaires, arrangeur, orchestrateur, chanteur d’orchestre en province, co-animateur d’une émission avec Hubert sur Europe1, invité par le Jack Diéval Jazz Quartet pour une série de concerts radiodiffusés.
Sans oublier d’occasionnels cachets comme piano bar et surtout, de multiples post-synchronisations de films tels que le Livre de la Jungle, Le Shérif est en prison, L'Extravagant Docteur Dolittle, etc…
Pour les fêtes de fin d’année ou bien durant la période généralement creuse comprise entre Mai et début Septembre il m’arrivait aussi, d’être en mesure de reconstituer mon orchestre le temps d’une saison d’été. En France ou à l’étranger. Comme on peut le voir, de précieux emplois intermittents . Sans oublier toutefois mon « cacheton suprême », ma cerise sur le gâteau : La Comédie-Française !!!
Partie 1 (enfance, Marseille), Partie 2 (débuts avec Aimé Barelli, caves de jazz à Saint-Germain-des-Prés), Partie 3 (Monte-Carlo), Partie 4 (Algérie, retour à Paris, Istamboul), Partie 5 (Parapluies de Cherbourg, Jupiter Sunset), Partie 6 (La Compagnie, voyage à Cuba, Grenadine Music), Partie 7 (La Comédie-Française, Monte-Carlo / S.B.M.)... (A suivre)
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Quelques mois avant sa disparition en 2010, il avait fini d'écrire ses souvenirs (intitulés: Faire comme si... Ou l'enrichissante mais peu lucrative balade d'un mec qui avait les dents trop courtes), que je vous propose de découvrir ici en exclusivité sous la forme d'un "feuilleton", publié avec l'aimable autorisation de sa veuve, Norma, et de son fils, David.
Dans le précédent épisode (Partie 3), José raconte ses débuts de chef d'orchestre au Casino de Monte-Carlo, activité brusquement interrompue par son service militaire...
L’ALGERIE …
Il est deux heures du matin. Avec pour seule compagnie un fusil mitrailleur - ce qui comme chacun sait, est loin d’égaler un transistor quand le temps se fait long - je me languis dans un petit bunker à quelques dizaines de mètres des barbelés entourant notre cantonnement. C’est l’hiver 1958 au « Rocher noir » tout près de Ménerville dans l’Algérois, et si vous voulez bien me passer l’expression... je m’les gèle! Quand je pense qu’il y a seulement un an (c’est-à-dire un siècle ) je faisais le Joli Coeur à Paris !
Les choses s’étaient pourtant bien passées après les classes et mon affectation au Service Presse du Bataillon de Joinville, cette unité étant alors chargée d’incorporer les jeunes athlètes de haut niveau sans pour autant compromettre leur carrière par manque de suivi dans leur entraînement ou leur absence de compétitions internationales. Une initiative originale ayant pour mission d’équilibrer les obligations du service militaire et le maintien en forme de futurs grands champions. Par exemple, Rivière (cyclisme), Michel Jazy (1500 m.), les frères Cambérabéro (rugby), Darmon (tennis), Tylinsky, Mekloufi ou les Wisnievsky pour le football ont tous, à une période ou une autre, représenté leur discipline au Bataillon de Joinville.
Pour ce qui me concerne, la « planque en or » qu’était alors le Service Presse des Armées à Paris, offrait entre autres avantages, la commodité de dormir en ville pratiquement chaque soir. Quand je n’étais pas à Wiesbaden, Bruxelles ou Berlin pour « couvrir » comme reporter-interprète – encore merci à ma connaissance de l’anglais - une manifestation sportive Inter-Armées. Petit inconvénient pourtant. Mes compétences tant sur le plan journalistique que sportif, étaient des plus superficielles ! Par chance, les rudiments de base charitablement inculqués par mes collègues du département Presse (des appelés comme moi mais eux, de véritables journalistes de métier dans le civil) me furent des plus précieux pour acquérir le vernis nécessaire et me permettre de naviguer à vue dans une profession qui en principe, ne serait pour moi que temporaire de toute façon. Partant de là, il ne restait plus qu’a attendre la Quille et la fin des 18 mois de service réglementaires. Du moins c’est ce que je croyais.
Les « événements d’Algérie » s’aggravant de jour en jour, le Général de Gaulle accepte de revenir aux affaires. Ce qui par conséquent, rend moins difficile pour les autorités du moment, de sérieusement parler de « probable nécessité d’augmenter les éléments du contingent contribuant au maintien de l’ordre en Algérie dans le but de fournir aux forces militaires déjà engagées, les moyens indispensables au contrôle d’une situation devenue insurrectionnelle ». En clair : Il faut s’attendre à ce que sous peu, s’opéreront les changements traduisant cette nuance dans les termes !
Ce qui n’a pas tardé. Le service obligatoire passe de dix huit à vingt neuf mois et « Joli cœur » se retrouve maintenu pour quelque temps avec les éléments du Bataillon de Joinville détachés en A.F.N. ! D’où ma présence dans cette niche de béton par une froide nuit de 1958. Eh oui, me voilà de garde à présent. Attendant avec impatience, emmitouflé dans une couverture douteuse, qu’un de mes petits camarades vienne me relever …
Mais il n’y avait pas que le crapahutage, les tours de garde ou les corvées au programme. Il y avait aussi les précieuses « perms » exceptionnelles de 24 heures passées à Alger avec mon pote Deman. Pour l’occasion, on se mettait « propres sur nous » et après s’être chacun glissé un Mauser dans la ceinture sous le blouson (ce qui était strictement interdit) nous faisions du stop jusqu’à Ménerville pour y prendre le train. Direction : Alger et deux jours de fête ! Bien qu’une fois rendus dans la grande ville, notre périple restait désespérément toujours le même : l’après-midi, les bals populaires où avec l’autorisation de leur grand frère ou de leur cousin, de jolies petites pieds-noirs acceptaient de danser avec nous. Mais attention. Pas touche...
Le soir, c’était « The gueuleton » au Coq Hardi suivi de la traditionnelle chasse à la P.F.A.T. ( Personnel Féminin de l’Armée de Terre). Une chasse qui vous l’avez deviné se terminait la plupart du temps par un retour solitaire à l’hôtel, une poignée d’heures de sommeil… et la course au train du retour !
Traditionnellement, qu’est-ce qu’on attend d’un « deuxième pompe » dans l’Armée ?
Qu’il ferme sa gueule, obéisse aux ordres, et bien entendu, soit capable de dormir en section sans être importuné par les odeurs de pieds, les ronflements et très important, suffoquer de rire à ces fameuses « louffes » (odorantes ou pas, sonores ou pas ) qui font le charme de la vie à vingt dans le même local. Aussi traditionnellement, dans l’Armée, que fait (si possible) un appelé deuxième pompe ayant atteint l’âge canonique de 27 ans lorsqu’en embuscade de nuit, un petit con du contingent tout fraîchement nommé sergent, se prend subitement pour John Wayne ? Réponse : Le vieux deuxième pompe fait celui qui n’a pas entendu et ne s’aventure pas (comme le petit con le lui demande) en plein milieu d’un champs éclairé par la lune comme en plein jour, pour voir s’il y a du « fellouze » de l’autre côté !!
De retour au camp, l’héroïque baroudeur amateur a bien entendu rédigé un rapport qui restera sans suite, mais on me change évidemment de section dans la semaine qui suit. Avec à présent un problème supplémentaire à assumer : le stéréotype du genre « Artiste-musicien dans le civil donc branleur », apparaît comme étant douloureusement justifié ! D’autant plus que ce nouvel incident vient s’ajouter à une péripétie précédente au cours de laquelle, pour garer un camion - vide, heureusement - j’ai raté mon créneau et « légèrement » endommagé le véhicule en reculant droit dans le fossé ! Est-il vraiment nécessaire de parler aussi d’autres broutilles sans réel intérêt pour préciser que mon image « chanteur-vedette-des-scènes-parisiennes-resté-très-simple» en a pris un grand coup ? Sur le plan militaire et pour les John Wayne en puissance de la compagnie, il ne fait plus aucun doute maintenant que je représente un danger potentiel suffisant pour justifier d’urgence, une affectation plus en rapport avec mes réelles capacités. Par exemple, le mess des officiers ?
Hélas, mon séjour inespéré dans ce havre de paix devait lui aussi être contrarié par un incident pour le moins fâcheux. Il s’agit en l’occurrence du bref mais impressionnant mitraillage du plafond du mess par un calme après-midi d’été. Une « étourderie » particulièrement stupide qui par miracle n’a pas tourné au drame. Voilà donc les faits : Ce jour là, revenant de patrouille, j’ai, après avoir nettoyé mon P.M, tiré en l’air le coup de sécurité destiné à vérifier s’il ne restait pas de balle engagée dans le canon. Mal m’en a pris. Cette manœuvre ne devant s’effectuer que si le logement du chargeur est bien rabattu, la malchance a voulu que mon chargeur et son logement soient toujours engagés. Alors ….. la rafale est partie !
Une « maladresse » qui par chance, n’eût d’autre conséquences qu’un solide coup de gnôle supplémentaire pour les pauvres sous-offs qui faisaient leur sieste au premier étage, un solide replâtrage du plafond et pour moi, quelques jours de cellule. Ce qui me paraît parfaitement normal car je dois avouer que rétrospectivement, j’en ai encore des sueurs froides. Je ne trouve plus ce mauvais gag à la « Mack Sennett » aussi marrant que le soir même lorsque avec les copains, on en pleurait de rire dans la chambrée.
Le rappel de ces péripéties me donne à présent, une meilleure idée du soulagement qu’ont dû ressentir les officiers, sous-officiers et soldats de la compagnie lorsque fin décembre 59 l’heure de « La Quille » étant arrivée, j’ai grimpé dans le camion pour Alger. A peine rendu dans la Ville Blanche (comme on dit pour faire joli), me suis retrouvé à bord du « Mers-el-Khébir ». Destination : Marseille. Ensuite ? Le train pour Paris et enfin : les joies oubliées de la Vie Civile !
S’agissant de la minceur de mon dossier militaire, ma seule frustration sera d’avoir peut-être, là-haut, fait froncer les sourcils à Quintin Bandéras, mon Général de grand-père .
Je m’explique : Ancien esclave et guérillero redouté des espagnols pendant la guerre d’indépendance de Cuba, l’autodidacte Quintin Bandéras a commandé les insurgés de la province d’Oriente et de par sa remarquable efficacité au combat, accédé au grade de Général de Brigade. Bénéficiant à juste titre, de l’incontestable estime du peuple cubain ainsi que de la considération de grandes figures de la Révolution comme Antonio Macéo et José Marti.
En revanche, durant le siècle s’ensuivit, force est de constater que les prestations martiales de son descendant français furent des plus modestes et loin d’être à la hauteur de ce qu’on aurait pu attendre d’un petit-fils de grand militaire.
J’espère que tu ne m’en voudras pas grand-père, mais n’étant pas algérien, je ne me trouvais pas en la circonstance, dans le camp des insurgés.
Ce qui est certain par contre, c’est qu’il m’est apparu comme allant de soi de payer - peut être sans prestige particulier mais le mieux possible- mon tribut à une communauté qui m’a accepté dès la naissance. Je sais que cela peut paraître naïf ou même franchement ridicule de par sa disproportion, mais je tenais à le dire. Comme je le pense.
Des « spetzeles » (sorte de « gnocchi alsaciens »), un rôti de porc, un gâteau de chez Bourdaloue le Maître pâtissier installé prés de Notre Dame de Lorette. Le tout, arrosé de vin d’Alsace comme il se doit. Voilà comment, avec Mamele, nous avons fêté mon retour d’Algérie ! Quel bonheur de la serrer à nouveau très fort sur mon cœur, étant à présent devenu, un civil ayant un peu mûri ! Capable de mieux comprendre comme un presque adulte, les messages qu’elle tentait si souvent de faire passer … Quel bonheur encore, de revoir son tendre et lumineux sourire de petite fille. C’est certainement ça, qu’on appelle la sérénité …
La Quille ? Tu t’aperçois que Paris vient d’être « repeint »… Que l’ex « petit garçon » des voisins a terriblement grandi. Au point de se demander, avant d’enfourcher sa « Mob » pour en parler aux copains, à quelle espèce d’humanoïdes tu peux bien appartenir. Par la même occasion, la question se pose de savoir s’il ne serait peut être pas plus avisé de raser les murs jusqu’à ce que tes cheveux soient suffisamment longs pour avoir l’air dans le coup … Ou bien, paniqué à l’extrême, tu te demandes si quelqu’un ne va pas prendre l’initiative désastreuse de révéler à la Galaxie stupéfaite, que sur le plan musical tu es nul. Sinon, comment pourrais-tu ignorer combien de semaines Bill Haley est resté No1 du Hit Parade US avec son « Rock around the clock » ?
Voilà ce qui t’attend après deux siècles – dont une bonne partie passée en Afrique du Nord - chez les mecs en tenue camouflée. Ton retour à la vie civile en Métropole? C’est en quelque sorte, comme un passage radical des « youyous » aux « yéyés ». Oui je sais, c’est consternant. Un jeu de mots de très mauvais goût mais je n’ai pas pu résister. Excuse-moi !
José Bartel chante "Vous qui passez sans me voir" pour la télévision (1961)
Va falloir s’accrocher…
Début 60, les conditions de mise sur le marché d’un chanteur d’orchestre à la recherche d’un job ne se présentent plus terriblement bien. Ce n’est qu’après avoir « cachetonné » dans d’innombrables « balloches du samedi soir » avec l’orchestre Pierre Spiers et parallèlement, participé comme choriste à de nombreuses séances d’enregistrement, qu’enfin se présente l’occasion de remonter ma formation .
Un nouveau départ rendu possible grâce à la mise en route rue Arsène Houssay près des Champs Elysées, d’un projet de cabaret-spectacle inédit à Paris, pour lequel il était question de monter un ensemble musical spécialement adapté au style de la boîte. Un orchestre non seulement destiné à faire danser le public mais aussi, susceptible d’animer scéniquement la salle avant et après chaque présentation du spectacle. Le nom du club : « Le Soho ». Son promoteur ? Alain Bernardin. L’exceptionnel et indéniable inventeur du concept Crazy Horse Saloon. Une formule très singulière et originale - bientôt copiée dans le Monde entier - alliant numéros visuels et strip tease, musique vivante et musique enregistrée. Le tout, valorisé par une chorégraphie particulièrement raffinée et soulignée par d’astucieux éclairages scéniques.
Au passage, une précision amusante relative à la composition de l’orchestre du « Soho » : Le profil inattendu d’un des membre du groupe (un certain Jean-Claude, notre batteur) qui de jour, étudiait d’arrache pied en classe de percussions au Conservatoire National de Musique de Paris, tout en préparant également la Direction d’Orchestre. La nuit par contre, notre studieux et sympathique percussionniste se faufilait dans les coulisses, entre les créatures de rêve pratiquement nues constituant l’attraction principale du « Crazy Horse ». Une « pénible obligation », vous en conviendrez, mais il lui fallait bien prendre sur lui pour être en mesure de prendre place dans l’orchestre et arrondir ses fins de mois !
Bien du temps s’est écoulé depuis, et chacun de nous a bien entendu continué sa route. Jean Claude, quant à lui, a cessé d’être étudiant et se distingue particulièrement comme membre de ce que l’on peut désigner comme l’élite musicale. Je ne serais cependant pas surpris d’apprendre qu’occasionnellement, il lui arrive encore de « faire le bœuf » à la batterie mais pour le plaisir cette fois car l’amusant dans l’histoire, c’est qu’il soit effectivement question du même et talentueux Jean-Claude Casadesus : celui qui aujourd’hui, dirige (entre autres) le superbe Orchestre Philharmonique de Lille!
Pour ce qui me concerne, tant sur le plan professionnel que personnel, l’épisode « Soho » aura j’en ai la certitude, contribué de façon décisive au franchissement d’une étape très importante de ma vie. Une période durant laquelle j’apprendrai à maîtriser mes déceptions, mes peines, et aussi, grâce à Dieu, les réussites et les moments de joie et de bonheur. Comme par exemple, mon mariage et la naissance de mon fils David …
***
Bien que travaillant pour Bernardin, Lola n’évoluait pas sur la scène du Crazy Horse Saloon à l’instar de « l’Ange Bleu », si cher à Marlène Dietrich ! Non. Lola, elle, c’était plutôt sur les bureaux qu’elle régnait puisque pratiquement tout ce qui avait trait à l’administratif ou au secrétariat de la maison mère - Le Crazy Horse Saloon- passait obligatoirement par cette séduisante mais très énergique jeune femme.
De par sa fonction, « Lola » Moreau était tenue de passer la soirée au « Soho » une fois par semaine afin de remettre la paie de l’orchestre. Elle nous rendait parfois d’autres visites. Impromptues celles-là. Qui avaient pour but de tenir le boss informé de la bonne marche de la boîte ainsi que de la réaction du public face à cette nouvelle forme de cabaret-spectacle. C’est donc au « Soho » que Lola et moi nous sommes rencontrés pour la première fois et que dès le début , quelque chose a « cliqué » entre nous. Alors... nous nous sommes revus !
Au Club tout d’abord et par la suite, de plus en plus souvent, dans le petit bistro de nuit où avec les musiciens, nous allions après le travail, prendre un verre et se faire une soupe à l’oignon ou des tripes à la mode de Caen. Romantique, non ? Il est facile d’imaginer la suite. Niant l’évidence et en dépit de nos caractères déjà un peu trop opposés (pour ne pour ne pas dire explosifs ) Lola et moi avons décidé de faire un bout de vie ensemble.
José Bartel double Don Francks dans La Vallée du Bonheur (1968)
Istamboul, le Shadirvan… et tout le bazar.
« Shadirvan », le superbe restaurant dansant de l’Istanbul Hilton Hôtel. Cette immense salle avec vue magnifique sur le Bosphore sera notre lieu de travail pour les six mois à venir. Après le « Soho» et les rigueurs de l’hiver parisien, nous voici à présent en Turquie sous le soleil d’avril Enfin pas tout a fait car pour l’instant, le Bosphore est plutôt balayé par un vent constant et glacial. Mais qu’importe. En dehors de ce phénomène passager, tout baigne ! L’été approche et nous sommes avec l’orchestre, traités comme des princes. Le fait que le directeur de l’hôtel soit français pourrait y être pour quelque chose. Qui sait ?
Comme il est d’usage pour un contrat d’aussi longue durée (d’avril à la fin septembre 61) et passés les habituels premiers jours de rodage, les éléments du groupe accompagnés de leurs épouses, se sont mis à la recherche d’appartements à louer en ville. Quant à moi, Lola étant restée à Paris en raison de son job, je compte m’installer à l’Hôtel pour la durée de l’engagement. Un engagement qui par la suite, s’avérera des plus agréable. Jugez plutôt : Le jour : la piscine, le Bazar, ou plage sur la mer de Marmara. Et le soir ? Les dîners dansants qui s’achèvent à une heure du matin. Ce qui est une aubaine car le touriste, d’où qu’il vienne, se lève tôt pour ne pas rater une miette de l’excursion prévue le lendemain. A savoir : La découverte d’Istamboul !
Quelques mots sur ces fameuses excursions. Une visite guidée impitoyablement parfaite et chronométrée durant laquelle il est tout juste permis aux aventuriers d’un jour, d’acheter au prix fort l’incontournable souvenir local. Mais attention , uniquement à l’occasion des rares moments de temps libre. D’autre part, il lui est fortement conseillé pour « des raisons d’hygiène » et surtout si le touriste est anglo-saxon, de ne rien consommer d’indigène et d’attendre le retour à l’hôtel pour y déguster son « good old steak », arrosé de soda ou de café au lait. Il faut croire que pour un nombre assez conséquent de voyageurs, le fait de se trouver en Turquie pour la première et probablement dernière fois de leur vie, ne justifie tout de même pas l’expérimentation de la cuisine autochtone ! Aussi authentique et soignée soit-elle.
Pauvre touriste… Bien qu’il paraisse raisonnable de penser - le turc moyen s’approvisionnant chaque jour en eau potable par bonbonnes au marché local - que le spectre du choléra a depuis des lustres, cessé de hanter le sommeil des nombreux riverains du Bosphore.
A nous donc les galettes, le Donner kebab, le poisson de la mer noire, les huîtres frites et autres énormes pots de savoureux yaourts. Il y a bien aussi les confiseries, bien que ce ne soit pas tout à fait ma tasse de thé ...
Mais trêve d’élucubrations orientalo-culinaires car de toute façon, il va me falloir garder une ligne acceptable. Ce pénible effort étant devenu incontournable de par la proximité d’un événement capital pour la civilisation occidentale : Lola et moi allons pousser plus avant notre tumultueuse mais passionnée aventure et nous marier le 9 novembre suivant in Bagneux City, (France) à mon retour de Turquie... Les six mois d’engagement de l’orchestre à Istanbul vont bientôt arriver à leur terme et nous nous préparons, via Paris, au départ pour notre prochaine étape : « La Luciola » et la «Casina della Rosa» à Rome.
Fort heureusement, il est réconfortant de constater qu’en 1961/62, la demande d’orchestres de danse spécialisés dans l’animation de clubs, casinos ou grands hôtels internationaux reste toujours assez forte. Ce qui nous permet d’envisager la signature de suffisamment de contrats susceptibles de nous assurer un futur raisonnable pour quelques temps encore.
C’est du moins ce que nous pensions jusqu’à l’apparition sur le marché, de nombreux groupes philippins qui bien que se faisant exploiter pour des cachets rachitiques, ont le culot d’être excellents dans pratiquement tous les styles de musique ! Ils ont par exemple été - grâce aux nouvelles consoles et sonos italiennes ou japonaises - les premiers à reproduire note pour note le top des hit parades mondiaux. Pour les servir tout chauds au public en un temps record. Se manifestent aussi, dans la foulée, les premiers symptômes de la disparition progressive de ce qu’il est convenu d’appeler « la musique vivante » dans les boîtes, et l‘apparition de clubs privés accompagnés de leur discutable mais implacable stratégie commerciale basée sur : Le Disque. L’objectif étant de diminuer les frais de gestion et d’augmenter le chiffre d’affaires en assurant l’animation du club et de la piste de danse par l’utilisation de 100 % de musique enregistrée, l’approvisionnement en nouveautés (singles ou albums) étant bien entendu assuré gratis par le service promotion des maisons de disques !
Il n’est par donc pas difficile d’imaginer que les conséquences de cette approche commerciale - cynique mais financièrement efficace - ne se feront pas attendre !
Toutes considérations artistiques ou sociales ne devant surtout pas interférer dans la gestion de ces véritables pompes à fric, la « musique en boîte » finira par éjecter peu à peu, un sacré nombre de petites formations de la plupart des podiums. Aujourd’hui encore, peu de salles utilisent régulièrement la formule « live music » pour animer leurs soirées.
En fait, à l’exception des Rock groups, des accompagnateurs de vedettes ou des musiciens appartenant aux orchestres conventionnés (Théâtres nationaux, Télévision etc..) , seuls les pianistes de bar, armés de leur connaissance encyclopédique des « standards » internationaux (classiques ou Jazz) peuvent espérer décrocher suffisamment d’emplois réguliers pour survivre.
La raison étant qu’ils contribuent efficacement - grâce à leur répertoire constamment adapté - à maintenir l’ambiance euphorique et feutrée typique du piano bar américain traditionnel.
L’euphorie ou le blues. Des états d’âme qui, traités par une musique appropriée, sont presque toujours générateurs de recettes. Pour preuve, dans un « piano bar américain » certains clients habitués, qu’ils soient euphoriques ou mélancoliques, s’inventeront toujours une bonne raison de renouveler leur verre. Soit pour célébrer un joyeux événement, soit pour noyer leur tristesse! Pour les orchestres constitués, dits « de variété », c’est plutôt le blues qui domine et aucun whiskey ne fera oublier l’approche de la fin d’une époque bénie. Celle où chaque soir, les musiciens se trouvaient en contact avec public et presque toujours, faisaient également partie de la fête.
Mais nous entrons dans les années 60 et tenant compte des circonstances et des prévisibles bouleversements auxquels je vais devoir faire face dans un avenir proche, il m’apparaît prudent une fois encore, d’envisager au plus tôt, une diversification radicale de mes sources de revenus. La nécessité d’une reprise rapide de contact avec les branches les plus diversifiées du métier s’avère donc vitale. Tant sur le plan économique que professionnel .
Par chance, mes efforts porteront leurs fruits et au bout de quelques semaines de démarches j’étais en droit d’espérer que même si se tarissait ma principale source de revenus - c’est à dire les engagements de l’orchestre à l’étranger - je serais tout de même en mesure d’assurer la matérielle. D’autant plus que le fait de séjourner à Paris de façon maintenant quasi permanente, allait me permettre de développer des capacités insoupçonnées dans les domaines artistiques les plus variés. Pour ne pas dire hétéroclites !
Par exemple et dans le désordre : Choriste pour séances d’enregistrement, compositeur de « jingles » publicitaires, arrangeur, orchestrateur, chanteur d’orchestre en province, co-animateur d’une émission avec Hubert sur Europe1, invité par le Jack Diéval Jazz Quartet pour une série de concerts radiodiffusés.
Sans oublier d’occasionnels cachets comme piano bar et surtout, de multiples post-synchronisations de films tels que le Livre de la Jungle, Le Shérif est en prison, L'Extravagant Docteur Dolittle, etc…
Pour les fêtes de fin d’année ou bien durant la période généralement creuse comprise entre Mai et début Septembre il m’arrivait aussi, d’être en mesure de reconstituer mon orchestre le temps d’une saison d’été. En France ou à l’étranger. Comme on peut le voir, de précieux emplois intermittents . Sans oublier toutefois mon « cacheton suprême », ma cerise sur le gâteau : La Comédie-Française !!!
Partie 1 (enfance, Marseille), Partie 2 (débuts avec Aimé Barelli, caves de jazz à Saint-Germain-des-Prés), Partie 3 (Monte-Carlo), Partie 4 (Algérie, retour à Paris, Istamboul), Partie 5 (Parapluies de Cherbourg, Jupiter Sunset), Partie 6 (La Compagnie, voyage à Cuba, Grenadine Music), Partie 7 (La Comédie-Française, Monte-Carlo / S.B.M.)... (A suivre)
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