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mardi 7 octobre 2014

Philippe Dumat : Mémoires d'un inconnu (Partie 7/7)

Une fois par semaine, retrouvez sur Dans l'ombre des studios un nouvel épisode des souvenirs de jeunesse du comédien Philippe Dumat... Dernière partie aujourd'hui...


Partie 4: Première tournéePartie 5: Première tournée (suite)Partie 6: Défense passive, Libération de Paris, Partie 7: Spectacles patriotiques à la Libération, Vidéo bonus)


Début décembre 44, quelques jours après ces belles pages artistiques, un coup de téléphone affolé de Jeckson me demande de sortir quatorze camarades de l’ennui. Il s’agissait de jouer trois jours plus tard La joueuse d’orgues à Aulnay-sous-Bois car la maladie d’un interprète plongeait la troupe dans le marasme. N’ayant pas ce chef d’œuvre à mon répertoire, je conseillai vivement à mon interlocuteur de s’adresser au bureau paritaire. Persuadé qu’il trouverait son bonheur de cette façon, j’ajoutai inconsciemment que dans le cas contraire il serait toujours temps de me faire signe. Qu’avais-je dit là ? Je n’avais fait que perdre 24 heures précieuses, à l’issue desquelles un nouveau S.O.S. me fut lancé :
« Viens vite nous voir, il faut sauver la situation ! Je te donnerai 300 francs, mais n’en parle à personne, car tous les autres ont 250. »
                Je me rendis, la mort dans l’âme, rue de l’Echiquier, pour chercher une brochure chez les organisateurs.
« -Alors, quel est le rôle ?
-Tu joues Savane père et Savane fils.
-C’est tout ? m’écriai-je, affolé.
-Ne t’en fais pas. C’est toujours le même qui joue les deux (sic). D’ailleurs, ils ne sont jamais ensemble. Et puis, ne te fais pas de souci, on possède bien la pièce, les camarades l’ont beaucoup jouée et on te soutiendra. Tu n’as rien à craindre ».
                J’étais encore bon pour une acrobatie et il n’était pas question de répéter. Je n’avais qu’à me ruer sur le texte et l’ingurgiter en 48 heures. Je me dois de dire que cette aventure ne m’excitait aucunement, en dépit des 300 francs promis. Tout ce travail, pour une fois ! Les rôles n’en finissaient pas de parler, à telle enseigne que le jour de la représentation, je savais virtuellement le Père… mais le Fils était des plus incertains. Oh ! L’horrible soirée ! Je devais me coller une barbe pour le Père et me présenter imberbe pour le Fils, ceci afin que les cinquante malheureux spectateurs qui somnolaient dans la salle, comprennent bien, qu’en dépit d’un air de famille, ils n’avaient pas affaire à des jumeaux. L’ennui de ce double rôle venait (entre autre) du fait que le père paraissait au premier tableau, le fils au deux, le père au trois, le fils au quatre, le père au cinq, le fils au six !!! Dieu merci, le père mourait avant le 7, mais cette gymnastique sensibilisait mon épiderme irrité par l’arrachage de la barbe à trois reprises… non quatre, car lors du dernier changement et alors que mon visage était couvert de vernis, une panne d’électricité me contraignit à appliquer mon postiche, avec les yeux de la foi. Bien entendu, le tout était de travers et je dus recommencer prestement et rageusement l’opération, au retour de la lumière. Et puis… il y avait eu le reste… Je m’étais vite rendu compte, au contact de la dure réalité, que j’étais peut-être celui qui savait le mieux son rôle. Le père Jeckson, affublé d’un orgue de barbarie portatif, avait à chanter une mélodie ravissante :
« Voici venir le temps des roses,
Des roses zé des lilas »
Ces paroles étant ad libitum, il ne s’en priva pas ! Ne sachant pas une broquille de son texte parlé, il glissait ostensiblement vers la coulisse pour tenter de capter les répliques que sa famille lui soufflait. Comme il était sourd et qu’il fredonnait à tout hasard « Le temps des roses-zé-des-lilas » pour meubler l’action, le public arrivait à entendre les répliques avant lui. J’avais le rouge au front. Au fil des tableaux, ma panique et ma honte laissaient place à la résignation et à quelques fous rires nerveux. En dépit de ma conscience professionnelle, je ne pouvais être plus royaliste que le roi et j’étais bien aise de voir la salle quasiment vide, tout en jouant moi-même dans le plus parfait anonymat. Dans les dernières scènes de Savane fils –et voyant bien que personne ne viendrait à mon secours- j’avais disposé le texte sur un tabouret, en coulisses, et je sortais constamment de scène, en disant à mes partenaires « Tiens, j’entends du bruit », ou « Quelqu’un ? » ou « On marche ! » ou « Je vous assure que nous ne sommes pas seuls ! »…  Je photographiais instantanément la page suivante, avant de revenir au supplice. Lorsqu’à la fin de cette abominable catastrophe, Jeckson me déclara qu’en raison de la maigre recette il ne pensait pas pouvoir me donner mes 300 francs, la colère m’envahit et, le prenant par les épaules –sans le respect que je lui devais- je lui promis de lui faire une grosse tête, s’il ne respectait pas sa parole. J’eus mon argent, car je ne l’avais pas volé.
                J’ai revu plusieurs fois ces braves gens, mais n’ai plus eu l’occasion de retravailler avec eux.

                En décembre 1944, si la guerre n’était pas finie, une immense partie de la France était libérée et les directeurs de tournées firent appel à un répertoire intouchable auparavant. Les pièces patriotiques illustrant les guerres de 1870 ou de 14-18, la résistance de l’Alsace, etc. J’ai su que Jeckson avait monté Les martyrs de Strasbourg. Les affiches étaient alléchantes : « Au 4ème acte, reconstitutions de Strasbourg en flammes » !!! En fait, une toile de fond représentait une rue avec quelques maisons écroulées et, de chaque côté de la scène, la famille agitait (dans l’obscurité) des bouts de journaux enflammés, en évitant de se brûler les doigts !
                Pour ma part, je fus engagé par Max Noiset pour Les Oberlés, pièce d’Edmond Haraucourt, d’après René Bazin. J’interprétais Von Farnow, l’officier allemand épris de la fille Oberlé. Le couple était forcément antipathique en regard du jeune patriote, Jean Oberlé (le fils), de sa jolie et héroïque fiancée alsacienne et du grand-père Oberlé, qui ne recouvrait l’usage de la parole, au dernier acte, que pour jeter au visage de Von Farnow : « Ici… Chez moi ! » en lui montrant la porte avec sa canne. J’ai rarement entendu un rôle aussi court rapporter à son interprète de telles acclamations ! En revanche, mon personnage collectionnait les injures et les menaces, puisque j’ai failli me faire casser la figure à trois reprises, à la sortie des artistes. Nous étions revenus à la belle époque du mélodrame, lorsque le public voulait faire son affaire au troisième couteau (lisez : le méchant de la pièce). Il faut dire que le récent souvenir de l’occupant était vivace au coeur des français et que l’uniforme kaki avait plus de prestige que le vert !
                Je m’étais entraîné, à la ville, au port du monocle et la morgue de mon personnage irritait, tout autant que les propos qu’il tenait. J’avais été dispensé d’aller quêter dans la salle, au profit des vieux artistes, car je n’aurais guère fait de recette. Un jour, des gens vinrent faire dédicacer leur programme, en évitant soigneusement ma loge et celle de ma pseudo-fiancée. Interpellant fourbement l’un des spectateurs, je lui demandai s’il avait passé une bonne soirée :
«-Oui Monsieur, mais pas grâce à vous !
-Ah bon ! Vous n’avez pas aimé ce que je faisais ?
-C’est votre uniforme, Monsieur.
-Je suis comédien, vous savez, il faut bien jouer ce rôle. Ca ne veut pas dire que je les regrette !
-Si Monsieur. Quand on joue comme vous le faites, c’est qu’on les aimait, les Boches ! »
                J’ai reçu ces propos en pleine face et ai remercié le monsieur, du beau compliment qu’il venait de m’adresser. Je ne pense pas qu’il ait compris…
                Le mois de janvier 45 fut très dur. Nous ne réussîmes à jouer que sept fois au total. Motif : en dehors de deux retours à Paris, prévus de par l’itinéraire, nous nous heurtâmes à d’incroyables difficultés de transport. Ponts coupés sur la Loire, neige épaisse, verglas, etc. qui nous mirent à rude épreuve et nous imposèrent des « relâches » forcés. J’ai souvenance d’un petit train breton qui devait nous emmener de Rennes à Becherel. Le voyage fut épuisant ! La locomotive avait du mal à traîner les trois wagons-miniatures, où nous grelottions de froid. Il était périlleux de traverser les routes, car l’intérieur des rails était verglacé et risquait de provoquer un déraillement. Parvenus dans une petite gare, nous avons du attendre fort longtemps, car le mécanicien ne pouvait ravitailler sa machine en eau… elle était gelée. Il brancha un tuyau sur le château d’eau pour faire fondre la glace, à l’aide de la vapeur. Désireux de me dégourdir les jambes, j’ai alors la bonne idée d’aller voir ce qu’il se passe, d’engager la conversation avec le brave conducteur, de m’extasier sur son matériel, de monter sur la locomotive et… tout en bavardant de la neige et du beau temps… de me déchausser avant de présenter mes pieds transis devant le foyer bienfaisant. Ce fut divin. Au bout d’un moment, le cheminot me dit alors, avec son bel accent du terroir :
« Bon, ben vous restez là ; je vais faire un tour et pisser. Quand elle chantera, vous tirerez là-dessus. »
                Ravi de l’aubaine, je restais là, à guetter un certain sifflement comparable au bruit de la cocotte-minute, je tirais alors sur une manette qui expulsait la vapeur, hors de la chaudière. Quand tout fut en ordre, il y eut le dernier intermède comique de cette aventure. On fit entasser ce qui restait de voyageurs dans un seul wagon et on détacha les deux autres, avec tous les gros bagages, afin que le convoi, ainsi allégé, puisse être capable de gravir une côte redoutable, paraît-il !
                Nous sommes donc repartis, épuisés et sans valises, à Becherel, à l’heure où d’habitude notre spectacle prend fin. Nous aurions d’abord été incapables de nous produire sur scène, après une telle épreuve. Nous avons pu récupérer le lendemain la soirée perdue… en même temps que nos bagages.
                A peine rentré à Paris, nous devions effectuer un déplacement à Troyes. Cette unique représentation se solda, avec le voyage aller-retour par une absence globale de trois jours et une épreuve physique démesurée par rapport au gain et à la distance parcourue.
                Non, le métier d’acteur n’est pas un métier de fainéant, comme beaucoup se plaisent à le croire, en ignorant certains de ses dessous.

                En février 45, l’accumulation des durs moments passés se traduit par une mauvaise angine qui me cloue chez moi durant huit jours. Je suis remplacé, car le spectacle continue et personne n’est irremplaçable. Je reprends mon service le 13 à Niort. L’itinéraire, un peu nouveau pour moi, nous emmène vers le sud et j’ai 20 ans à Tarascon. Nous avons fait une incursion dans le midi-moins-le-quart et ne tardons pas à remonter vers le nord de la France. Il faut reconnaître que le circuit est hybride, zigzagant, incohérent et donc… fatigant. Nous avons tout de même l’honneur de quelques chefs-lieux de département, mais le plus clair de notre temps se passe dans le chemin de fer, sur les quais de correspondance, donc au gré des horaires de la SNCF (de la « cé-n-cé-cef » comme devait me le dire ultérieurement un administrateur de tournée fâché avec la prononciation de ce sigle !).
                Les journées, les kilomètres, les représentations s’accumulent sans pour cela donner lieu à des anecdotes valables ; c’est la vie quotidienne de chacun, à la fois laborieuse, riche, gaie, triste, et souvent effacée. Tout à coup, vous êtes le 20 mai 1945, il fait beau, l’Allemagne a capitulé quelques jours auparavant et vous vous trouvez à Montchanin-les-Mines (Saône-et-Loire) car vous jouez au théâtre, le soir. Il y a dans la localité une animation due aux premières communions. Il est à peu près 3 heures de l’après-midi et vous vous trouvez dans une salle, au rez-de-chaussée de l’Hôtel des Négociants, où vous êtes descendu. Maintenant, vous vous mettez à ma place.
                Il y a quelques personnes attablées et un petit groupe, composé de trois hommes, dont deux jeunes militaires en uniforme, assez grands, qui conversent entre eux, sans crainte de gêner leurs voisins. Le plus âgé des trois, un homme d’environ quarante ans, lance de fréquents regards dans ma direction. Je sens qu’on parle de moi. Le moment arrive où ce monsieur s’approche de moi et se présente :
« -Parizet, marchand de bestiaux. « Le caïd » dans la Résistance.
-Dumat, comédien. »
                Il m’offre un verre, en compagnie de ses deux sbires et après échange de quelques banalités me parle de résistance, de milice, d’allemands, sujet sur lequel je suis très apte à la discussion, de par mon intérêt pour les faits de guerre. « Le caïd » paraissait assez excité et je me rendais compte que la première communion d’un petit ange de ses relations avait été pour lui prétexte à force libations. Il m’offrit un second verre, puis un troisième ; j’avais la faiblesse d’accepter à chaque fois car mes premières et timides hésitations à le faire m’attirèrent une menaçante invitation à trinquer. Puis, la situation devint démente sans que (et pour cause) je puisse imaginer la tournure que prendraient les événements. Sortant son portefeuille, Parizet me montra d’abord des liasses de billets de banque :
« Vous voyez, j’ai de l’argent, moi ! Vous me demanderiez de vous prêter 200.000 francs… hop ! … facile. »
                Puis, la conversation s’engagea sur ma profession. Mon interlocuteur était tout surpris d’apprendre qu’il y avait théâtre le soir à Montchanin. J’ai toujours été étonné du peu d’intérêt suscité par les affiches, surtout dans les localités où les spectacles sont plutôt rares.
«- Vous me dites que vous êtes artiste, je veux bien le croire, mais êtes-vous en mesure de me le prouver ?
-Venez ce soir au théâtre, vous verrez bien.
-Non. Je veux dire que moi, je peux vous prouver que je suis marchand de bestiaux, insista mon interlocuteur, en me présentant une carte professionnelle. »
                Devant tant de suspicion imbécile, j’exhibai alors ma propre carte corporative. A cette époque, les artistes appartenaient au C.O.E.S. puisqu’il n’y avait pas de syndicats (Comité d’Organisation des Entreprises du Spectacle, pour ceux que cela intéresserait). Saisissant ma carte, Parizet l’empocha après l’avoir lue.
« -Voulez-vous me rendre ce papier, s’il vous plaît.
-Non, je le garde.
-Ecoutez, j’ai assez ri. Je vous demande de me redonner ma carte.
-Vous voulez boire un verre ?
-Non, Monsieur, j’ai assez bu et les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. »
                Puis Parizet me parla en allemand.
«- Je ne comprends pas cette langue et je vous demande, en français, de me rendre cette carte.
-Vous connaissez Darnand ?
-Evidemment, répondis-je, qui ne connaît pas le nom du chef de la milice ?
-Ah ! Ah ! triompha mon encombrant interlocuteur qui ajouta : Je vais téléphoner au brigadier de gendarmerie. »
Puis, il remit ma carte du C.O.E.S. à l’un des deux jeunes militaires en lui ordonnant de la garder. Lorsqu’il se fût éloigné, je demandai à l’intéressé de me rendre la carte, en lui disant sur un ton badin : « Votre ami m’a l’air d’avoir bu un coup de trop, maintenant j’ai autre chose à faire. »
                Sans aucun humour, le soldat me répondit avec un air menaçant : « Le chef m’a dit de la garder, je la garde ».
                Sans rien comprendre à ce qui m’arrivait, une espèce de malaise diffus m’envahissait. Revenant du téléphone, Parizet m’avertit que le brigadier de gendarmerie allait venir.
« -Tant mieux, répliquai-je… à tout hasard.
-Vous venez faire un petit tour avec nous, en voiture ? proposa le caïd.
-Non, Monsieur, je n’en ai pas envie. »
                Sortant un révolver 9 mm de sa poche, le marchand de bestiaux eut un rictus désagréable pour me répondre un « dommage » bourré de sous-entendus… J’étais très mal dans ma peau, lorsque le patron de l’hôtel passa près de nous. Allant à lui, j’essayais de savoir ce qui se passait.
« -Ne vous énervez pas, me dit-il, il est un peu gai.
-C’est possible, mais il a le vin méchant. Je vous demande de lui préciser que je suis un client de passage et que tout ça est un peu long.
-Vous comprenez, c’est une personnalité importante de la résistance, dans la région !
-C’est possible, seulement il m’emmerde. Je ne suis pas une personnalité, mais j’ai fait ce que j’ai pu dans ce domaine et je ne vais pas lui raconter ma vie. »
                Très peu de temps après, un brigadier de gendarmerie fit son entrée dans la salle et alla vers Parizet. Ma carte professionnelle passa dans les mains du représentant de la loi ; les deux soldats sortirent (détail important) et le caïd offrit un verre au gendarme, qui accepta nonobstant son uniforme. Les deux hommes faisaient patia-patia, en se tournant souvent dans ma direction, ce qui me confirmait que l’on parlait de moi. Je me faisais vraiment l’effet d’un coupable qui se croit innocent et j’étais sur la sellette en pensant au sentiment horrible que doit éprouver la victime d’une erreur judiciaire.
                Après d’interminables palabres, le brigadier vint à moi. Je me rappelle avoir alors éclaté :
«- Voulez-vous, s’il vous plaît, me restituer ma carte d’artiste, que ce monsieur m’a volé !
-Calmez-vous, Monsieur, ça va s’arranger. J’ai pris votre défense !
-Comment, ma défense ?
-Oui, vous comprenez… Monsieur Parizet est une personnalité importante…
-Ca je commence à le savoir, mais qu’est-ce que je lui ai fait ?
-Eh bien… Il vous reconnaît !
-Je ne l’ai jamais rencontré.
-Oui mais lui est sûr de vous avoir vu habillé en milicien…
-Quoi ? m’écriai-je indigné.
-Oui, on peut se tromper, n’est-ce pas ?
-Non, brigadier, c’est trop grave. Il m’a menacé d’un révolver ! Si j’avais été « me promener » avec lui et ses deux acolytes, ils n’avaient qu’à me vider leur chargeur dans le ventre.
-Oh ! Tout de même pas !
-Comment, mais il est saoul ! Alors, il n’a qu’à venir ce soir au théâtre, il pourra m’accuser demain d’avoir porté l’uniforme allemand. C’est trop commode ! »
                Le gendarme me montra ma carte en me faisant remarquer que « le caïd » avait été troublé par la mention imprimée « Carte de collaborateur artistique ». J’avoue que ce détail n’avait jamais éveillé le moindre doute dans la profession. On frémit devant cette sorte de malentendu !
                Un immense brouhaha venant de la rue interrompit notre conversation. Quelqu’un entra :
« Monsieur Parizet ! Un accident ! Venez vite ! »
                Le justicier sortit en trombe, suivi du brigadier, de l’hôtelier et... de votre serviteur qui courait toujours après sa justification sociale. Un véritable drame venait de se produire. Les deux jeunes soldats, passablement éméchés, s’étaient installés dans la voiture de Parizet, après avoir quitté la salle de l’Hôtel des Négociants. Ils avaient mis le moteur en marche, bien que ne sachant pas conduire, et le véhicule avait presqu’aussitôt accroché une malheureuse jeune femme qui circulait à bicyclette, regagnant son domicile après une première communion en campagne. Le conducteur, affolé, avait accéléré au lieu de freiner, traînant sur plus de cinquante mètres sa victime. Transportée chez le pharmacien voisin, qui avait ouvert sa porte pour la circonstance, la pauvre femme mourut en quelques minutes. Tout le monde était horrifié, particulièrement moi qui réalisais, avec la mort d’une inconnue, à quoi j’avais peut-être échappé.
                Arrivée d’autres gendarmes, arrestation des chauffards, réprobation unanime des badauds. J’ai lâchement profité de toutes ces circonstances pour dire quelques mots bien sentis au « caïd » et cela suffisamment fort pour que l’entourage en profitât. Après l’avoir traité d’individu dangereux et lui avoir rappelé qu’il était civilement responsable de l’accident occasionné par ses subordonnés, je lui conseillais de se préparer à sortir les nombreuses liasses de billets de banque dont il aurait besoin en la circonstance. J’ai ensuite déclaré au brigadier que je portais plainte pour les calomnies et les menaces dont j’avais été l’objet.
« Ecoutez, Monsieur, voilà votre carte d’artiste ; pour le reste, je n’ai pas le temps de m’occuper de ça ! Car il y a un mort et c’est plus important que votre histoire ! Dans quelques jours, on verra ! »
                Bien sûr, l’affaire en est restée là, car moi j’étais en route pour d’autres épisodes… mais il faut reconnaître que l’incident fut particulièrement déplaisant et son dénouement tragique.

                Afin de sortir de la monotonie et éviter la mécanisation de nos personnages (ce sont, du moins, les arguments que j’employais pour persuader mon directeur d’accepter une permutation de rôle, entre mon camarade G. Peyrou et moi), je proposais de laisser « Von Farnow » à Peyrou et de jouer Jean Oberlé. L’expérience amusait l’intéressé autant que moi et Noiset ne refusa pas. Ce qui fut dit fut fait, je trouvais Georges parfait en officier allemand, le monocle lui allait mieux qu’à moi. Il hérita aussi des insultes et de l’antipathie réservées au rôle, tandis que par inférence, les applaudissements saluaient mes répliques. En dehors de tout cabotinage, croyez-moi, on s’habitue très bien à se faire acclamer toutes les cinq minutes !
                Pour varier les plaisirs, Noiset avait décidé de repasser dans quelques endroits avec un autre spectacle et c’est pourquoi nous avons appris et répété (tout en voyageant avec Les Oberlé) une pièce, Terre de feu. J’avais hérité du rôle de Louverné, un vieux paysan enrichi et exploiteur, lequel en outre, n’avait pas fait la guerre de 14. Cette vieille carne antipathique se faisait chasser à coup de pierres de son village, après une jolie algarade mélodramatique avec son garçon de ferme. Le rôle de ce dernier (un sympathique titi qui avait eu la chance de « faire » Verdun) était tenu par Noiset lui-même. Il se payait un joli triomphe populaire en répliquant à mon personnage :
« Je suis Jupin Anatole, caporal au 4ème zouave, décoré à Verdun… et je vous dis merde ! »
                Un ennui cependant, Terre de feu était un spectacle très court et la direction avait eu l’idée de compléter la soirée avec une pièce en un acte : La Libération de Paris écrite par un jeune auteur à jamais méconnu, pour le plus grand bien de tous. Comment résumer ce petit chef d’œuvre ?
                Nous sommes au domicile d’une modeste famille française et l’on se bat dans Paris, qui se libère. A tour de rôle, le père, la fille et le fils quittent la maison, sous des prétextes divers. Restée seule, la mère ouvre alors un placard, duquel sort un parachutiste américain, qu’elle cachait en secret. J’étais ce G.I. à l’accent incertain, attifé d’oripeaux divers, dont une paire de bottes allemandes, prélevées personnellement à l’ennemi, par mes soins. En soi, déjà, mon accoutrement était ridicule. Rentrant à l’improviste, le père découvrait le parachutiste, la mère avouait son secret tandis que le père, bouleversait, révélait à sa moitié que lui-même appartenait à la Résistance à l’insu de sa famille. Ensuite, c’est le retour de la fille qui ne peut cacher plus longtemps à ses parents sa qualité de résistante. Inquiétude pour le fils qui, naturellement, était lui aussi un héros de la résistance, ainsi que nous l’apprend un pompier du quartier, venu avertir sa famille que le petit est tombé glorieusement sur une barricade. Je précise que le pompier était interprété par un très vieil acteur de la troupe : Charles Parc, 75 ans. Apparaissaient enfin une civière, sur laquelle gisait le fils mort, et le reste de la troupe, portant ou escortant le corps, recouvert d’une drapeau français. Après les larmes d’usage, une vibrante Marseillaise éclatait, jusqu’à ce que le rideau tombe.
                La première mondiale eut lieu à Gray (Haute-Saône). La salle commença à sourire à la vue du parachutiste et de son habillement. L’arrivée du père, puis de la fille ainsi que le misérable rebondissement de leurs aveux réciproques, augmentèrent les rires du public. L’apparition du vieillard, déguisé en pompier, provoqua une franche hilarité, tant le personnage était peu crédible. Des rafales de rires et de sifflets railleurs accueillirent l’entrée de la civière et du héros frappé à mort. Les lazzis du public allaient de pair avec les larmes de la famille douloureuse. La Marseillaise nous sauva des pommes cuites et l’audience se leva avec patriotisme, à l’écoute de l’hymne national.
                La Libération de Paris se joua en deuxième et dernière mondiale quelques jours plus tard et la réaction nous confirma que l’œuvre avait un vice de forme. La troupe toute entière avisa Max Noiset qu’elle refuserait à l’avenir d’interpréter ce navet. Il y eut quelques menaces ou mots aigres-doux, mais la cause fut entendue et Terre de feu se joua une troisième et ultime fois, sans l’autre pièce.
                Parmi les localités traversées par la troupe et éclairées de notre culture, je citerai Ruffec, où une chauve-souris gâcha notre soirée, en nous survolant tout au long des actes. A cette époque, j’ignorais que ce chiroptère était à l’origine de l’intervention du radar et qu’en conséquence, elle ne risquait pas de nous heurter maladroitement. Il n’empêche que nous avons beaucoup joué en baissant la tête, pour fuir les frôlements. L’animal perturbait le public après chaque note et revenait sur nous lorsque la salle s’éteignait et que le rideau ouvert ramenait le point lumineux qui l’attirait et l’affolait.
                Il y eut aussi Matha, où la visite d’une fabrique de Pineau des Charentes nous enivra, tant par la dégustation que par l’odeur d’alcool flottant dans l’air. Puis Bazoges-en-Pareds, petite localité qui est le berceau de Clémenceau et du Maréchal de Lattre de Tassigny.
                En juillet 45, nous avons arpenté la Bretagne en commençant le dimanche 1er (deuxième anniversaire de mes débuts) par une matinée à Saint Michel-Mont-Mercure et une soirée à Saint Philbert-du-Pont-Charrault. Quelques villes importantes, telles Saint-Brieuc, Brest, Quimper, mais aussi… Cugand, Martigné-Ferchaud, Bain-de-Bretagne, Grand-Fougeray, Cléguerec !!! Le 14, notre fête nationale ne fut pas la mienne, car nous nous embarquâmes à Quiberon sur un petit bateau de pêcheur, afin de rallier Belle-Ile.
                Toujours très doué, j’avais choisi la seule place à éviter, c’est-à-dire le nez au-dessus du tuyau d’échappement du moteur. Le joyeux teuf-teuf et les effluves de mazout me rendirent proprement malade tout le long de la modeste traversée. Nous jouions le lendemain soir dans une espèce de salle des Fêtes. Notre surprise fut grande en découvrant qu’il n’y avait aucun siège pour les spectateurs du Palais (le Palais étant le nom de la capitale insulaire, plus que celui de l’établissement). Qu’à cela ne tienne, la salle fut comble et les gens tous assis car chacun, selon l’habitude, avait apporté sa chaise !
                Mes « galas » avec Max Noiset s’achevèrent en apothéose, à la fin du mois, à Saint-Aubin-du-Cormier et Saint-Brice-en-Coglès… Une nouvelle page à tourner et deux mois parfaitement creux pour suivre.

                Il ne me viendra pas à l’idée de me plaindre de cet arrêt de travail forcé puisqu’il m’a permis de passer quinze jours dans le cadre paradisiaque de la Côte d’Azur. J’ai découvert ce lieu privilégié grâce à la gentille invitation de la marraine de ma mère, qui possédait à Villefranche sur Mer une superbe villa surplombant la rade. Ce séjour de rêve fut de ceux qui laissent de la joie au cœur, tant par le bien-être ressenti que par la chaleur de l’accueil ou la beauté des paysages environnants.
                Le retour a quelque peu terni mon plaisir, car les chemins de fer n’avaient pas retrouvé la cadence et l’efficacité qui sont leur apanage, en dehors des guerres et des grèves ! Je suis parti vers 8h du matin et n’ai guère passé moins de 23h dans les soufflets d’un train surchargé. Même dans cet endroit instable et bruyant, nous trouvions le moyen d’être quatre ! A la fraîcheur du matin succédèrent la chaleur de l’après-midi et la froidure de la nuit. Pendant cette longue épreuve mes compagnons de route avaient réussi à me circonvenir afin qu’on se tape une « petite belote ». Je vous recommande la partie de cartes, assis sur une valise disposée verticalement, laquelle exécutait un perpétuel mouvement rotatoire, du fait du va-et-vient du soufflet. Aujourd’hui, on a découvert la relaxation en faisant vibrer électriquement votre matelas… Je ne suis pas convaincu mais là, je l’étais encore moins, car la danse de Saint-Guy, entre deux wagons, fait à peine rire un quart d’heure !
                Comme il faut toujours essayer de se satisfaire avec l’inévitable j’en arrivais presque à me réjouir de n’être pas installé devant les WC. A cet endroit, les six enfants d’une malheureuse femme n’arrêtaient pas de brailler, constamment torturés par des envies bien naturelles ou réveillés par les besoins d’autrui, lorsqu’ils étaient parvenus à fermer les yeux. Je ne transcrirai pas mes diverses pensées durant ces 23 heures et me ferai plaisir en pénétrant tout de suite en Gare de Lyon (à Paris).
                A voir les ectoplasmes qui descendaient du train, je pouvais juger de mon propre état de décomposition. Une idée folle traversa mon cerveau : « Je vais me payer un taxi après cette épopée ! ». Las ! La monstrueuse file d’attente qui piétinait devant la station déserte, m’ôta tout espoir. Je n’étais ni vieux, ni infirme, ni enceinte. Je n’étais qu’un jeune homme fatigué, ce qui me situait à l’arrière ban des « ayant-droit » à la priorité.
                C’est alors qu’au milieu de cette foule énorme, une femme d’une cinquantaine d’années, en pantalon, les cheveux coupés dans un style viril, s’approcha de moi, alors que je me résignais à emprunter le métro. Elle était le doigt du destin pointé sur le merveilleux pigeon que j’étais :
« -Vous cherchez peut-être un véhicule ?
-Oui, Madame.
-Où allez-vous ?
-Vers l’Etoile.
-J’ai ce qu’il vous faut. »
                Elle m’entraîna par le bras, en me persuadant qu’elle était mon sauveur, et me fit descendre jusqu’en bas des marches de la gare. Là, elle présenta une minuscule petite voiture à pédales, comportant deux places et… quatre pédales ! Un pédalo pour route, en quelque sorte. Je fus rapidement embobiné et donc d’accord sur les 300 francs que me coûterait la course, étant entendu que je fournirais l’aide de mes pieds ! Dans un état de semi-abrutissement, je pris place à côté d’elle et, la valise coincée derrière nous, elle s’empara du volant :
« Attention ! Un, deux, vous pédalez en même temps que moi ; quand je dirai stop, vous arrêtez pour que je change de vitesse ».
                La voiture démarra en même temps qu’un interminable monologue de la dame :
« -Il faut bien s’entraider, n’est-ce pas Monsieur ?
-Oui, Madame.
-Je suis seule dans la vie depuis que mon salaud de mari m’a plaquée. Attention, stop, je change de développement. »
                Je pensais au fond de moi « Elle devait le battre et il s’est enfui ». Le ron-ron persécuteur de ma conductrice était ponctué d’impératifs coups de trompe, qui nous signalaient à chaque croisement. Vous savez, le genre poire qui fait « pouët-pouët » ! De temps à autre, un chauffeur d’autobus nous invectivait de toute sa hauteur, car il s’avérait que nous étions petits, mais gênants ! La sueur envahissait mon front, surtout dans les côtes. Nous étions la risée générale :
« -Hue cocotte ! Vas-y mignonne !
-Ta gueule ! lançait mon chauffeur.
-Alors, fainéant, t’as pas honte de te faire traîner par une gonzesse ?
-Merde ! » répliquait mon ingénue, qui prenait ainsi ma défense.
                Le rouge de ma honte s’ajoutait à celui de ma lassitude. Le comble fut atteint pour moi, après un changement de vitesse, alors que nous roulions à tombeau ouvert et qu’un agent très en colère nous apostropha :
« -Est-ce que vous allez circuler ?
-Je ne peux pas aller plus vite que le violon, espèce de c… » répliqua ma douce compagne !
                Dieu merci, nous étions hors de portée. Peut-être me suis-je senti grotesque pour toutes les fois où je n’ai pas cru l’être. Modestes embouteillages compris, nous n’avons pas mis deux heures pour effectuer le trajet ; mais quel bon moment j’ai passé là ! Tel un automate, je m’immobilisais aux stops, et repartais sur « Pédales » ! A l’Etoile, je renaissais à l’espérance, bien qu’abruti par les malheurs de ma harengère, les quolibets, les pouët-pouët ! Un dernier aboiement, un coup de frein et notre engin s’immobilisa rue des Acacias, sous l’œil goguenard du concierge.
« Alors, Monsieur Philippe, on revient de voyage ? »
                Je m’extirpe alors du véhicule, éreinté, suant et douloureux. Il ne me restait plus qu’à sortir mes 300 francs, avec la désagréable impression que j’aurais bien mérité de les gagner. Sur le pas de la porte cochère, mon interlocutrice, fraîche comme une rose-pompon, me rappelle alors qu’elle est toujours à ma disposition, Gare de Lyon, et au même endroit (sauf, je suppose, lorsqu’elle a trouvé un gogo dans mon genre). Puis elle ajoute avec une candeur à couper le souffle :
« C’est dommage que vous ne soyez pas venu huit jours plus tard, je vais avoir un petit moteur ! »


                Au début d’octobre 45, j’ai retrouvé le contact avec la scène grâce, une fois encore, à Maurice Hilbert qui avait hérité de la direction artistique du théâtre municipal d’Epernay. Cette agréable petite ville…

Ainsi s'arrêtent les "mémoires inachevées" de Philippe Dumat... Merci à tous nos lecteurs pour leurs charmants messages. 

J'aurai le plaisir d'animer au prochain Salon des Séries et du Doublage (samedi 22 novembre 2014, Paris) une rencontre "Che n'ai rien fu, rien entendu: Hommage à Philippe Dumat par l'équipe du doublage de Papa Schultz" en compagnie des comédiens Patrick Floersheim, Regis Ivanov, Roger Lumont, Michel Mella, Michel Muller, Odile Schmitt et de quelques invités surprise. Plus d'infos à venir sur "Dans l'ombre des studios".

En "bonus", une vidéo de Philippe prise lors d'une réunion familiale en mai 2005, dans laquelle il raconte ses débuts dans la chaussure. Un grand merci à Babette Dumat, Alexis Lalouette et Greg .







(c) Philippe Dumat / Dans l'ombre des studios




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dimanche 28 septembre 2014

Unreleased recording: "Pavane for a dead Princess" (Ravel) by The Swingle Singers (1967) / Enregistrement inédit: "Pavane pour une infante défunte" (Ravel) par les Swingle Singers (1967)


In 1967, in a Parisian studio, The Swingle Singers recorded their album "Spanish Masters" ("Sounds of Spain/Concerto d'Aranjuez" in France) paying tribute to great spanish composers. Among the tracks recorded there is a wonderful arrangement of Maurice Ravel's "Pavane for a dead Princess" (Ravel was a French composer very inspired by Spain, in which he had some roots).

Unfortunately, Maurice Ravel's heir (his brother Edouard's driver) opposed to the release of this track. Ward Swingle then decided to replace the "Pavane" by Rodrigo's "Concerto d'Aranjuez" who will eventually gave its name to the album. The Swingle Singers incorporated the "Pavane for a dead Princess" in their tour list, but it was never put on records, neither in the 60s, nor in Philips CD releases.  


With permission and support from four of my friends in the "Swingle Singers" (Claudine Meunier, Hélène Devos, Jean Cussac and José Germain), I am glad to give you this wonderfully harmonized and absolutely unreleased recording on my page "Dans l'ombre des studios".

Composed by Maurice Ravel /Arrangements by Ward Swingle

Sopranos: Christiane Legrand (solist) and Jeanette Baucomont
Alti: Claudine Meunier and Hélène Devos
Tenors: Ward Swingle and Jo Noves
Bass: Jean Cussac and José Germain
Drums: Daniel Humair/ Double bass: Guy Pedersen

I invite you also to read my interviews (with rare pictures and videos of The Swingle Singers) of Swingle Singers Anne Germain and Claudine Meunier.

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En 1967, les Swingle Singers enregistrent dans un studio parisien l'album "Sounds of Spain/Concerto d'Aranjuez" ("Spanish Masters" aux Etats-Unis), rendant hommage aux grands compositeurs espagnols. Parmi les titres enregistrés figure un arrangement de la superbe "Pavane pour une infante défunte" de Maurice Ravel, compositeur français très inspiré par l'Espagne dont il avait quelques origines.

Programme tournée 1971
Malheureusement, l'héritier de Maurice Ravel (le chauffeur de son frère Edouard) s'oppose à la sortie de ce titre. Ward Swingle décide alors de remplacer la "Pavane" par le "Concerto d'Aranjuez" de Rodrigo, qui donnera finalement son nom au disque.
Les Swingle Singers incluront la "Pavane pour une infante défunte" dans leur répertoire de tournée, mais elle ne sera jamais gravée sur disque, ni à l'époque, ni lors des éditions CD Philips.

Avec l'autorisation et le soutien de quatre de mes amis "Swingle Singers" (Claudine Meunier, Hélène Devos, Jean Cussac et José Germain), j'ai le plaisir de vous offrir sur "Dans l'ombre des studios" cet enregistrement superbement harmonisé et totalement inédit.

Composé par Maurice Ravel / Arrangements: Ward Swingle

Sopranos: Christiane Legrand (soliste) et Jeanette Baucomont
Alti: Claudine Meunier et Hélène Devos
Ténors: Ward Swingle et Jo Noves
Basses: Jean Cussac et José Germain
Batterie: Daniel Humair / Contrebasse: Guy Pedersen

Je vous invite à lire également mes interviews des Swingle Singers Anne Germain et Claudine Meunier  (avec de rares photos et vidéos).

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mardi 19 mars 2013

Le premier doublage de Blanche-Neige enfin retrouvé !


« Bonjour, je vous signale que je possède une copie  de la version Française de 1938 de « Blanche Neige et les sept Nains » en 16mm ». J’ai eu la chance de recevoir en décembre 2012 ce message que tant de passionnés de doublage rêveraient de recevoir au moins une fois dans leur vie, et d’entreprendre avec la formidable aide technique de mon correspondant Greg P. (rédacteur de l’excellent blog « Film perdu ») une numérisation de ce doublage perdu depuis le redoublage de 1962… Blanche-Neige et les Sept Nains est le premier film d’animation qui soit à la fois sonore et en couleurs, il a été vu par des millions d’enfants dans le monde. Un film mythique sur lequel bon nombre de livres très exhaustifs ont été écrits, et pour lequel persistent pourtant de nombreux mystères sur sa ou ses premières versions françaises. Je vous propose avant d’évoquer cette dernière découverte un petit historique de l’évolution des théories sur le sujet …

I) Blanche-Neige et ses trois doublages…

En 2001, Blanche-Neige et les sept nains sort enfin en DVD, avec un nouveau doublage. François Justamand, passionné de doublage, fondateur de La Gazette du Doublage (magazine papier qui deviendra un site internet hébergé par le site Objectif Cinéma),  se penche sur le sujet  et écrit un article pour le magazine DVD Vision n°15, qu’il reprendra  ensuite dans La Gazette du Doublage en 2005 sous le titre de « Blanche-Neige et les 7 Nains : ses trois doublages »  avec quelques compléments.

Dans cet article, il nous révèle :

-Qu’Eliane Celys a connu beaucoup de succès en France avec son disque d’« Un jour mon prince viendra », mais qu’elle n’a pas, contrairement à ce que beaucoup pensent, participé au premier doublage (1938). D’après Lucie Dolène, c’est Lucienne Dugard qui prêtait sa voix à Blanche-Neige. Affirmation basée, comme me le racontera Lucie en 2009, sur une anecdote qui lui avait été rapportée par Colette Brosset, et que la découverte d’un disque de l’histoire de Blanche-Neige contée par Lucienne Dugard semble confirmer. 

-Que le deuxième doublage (avec Lucie Dolène) que beaucoup d’entre nous connaissent date de 1962 (date trouvée grâce aux archives de l’INA). François détaille la distribution (que chacun peut retrouver dans le générique de la VHS). Pour ce 2ème doublage, François identifiera des années plus tard André Valmy sur le chasseur et Serge Nadaud sur le miroir magique (non crédités au générique), et j’apporterai quant à moi grâce aux souvenirs des chanteurs Jean Cussac et Anne Germain le nom d’André Theurer (directeur musical) et plusieurs noms de choristes doublant les nains dans les chansons.

-Que le troisième doublage (avec Valérie Siclay et Rachel Pignot) a certainement été réalisé en 2001 pour des problèmes de droits, en raison du procès intenté par Lucie Dolène à Disney. L’information, donnée par plusieurs professionnels (qui tiendront à rester anonymes) et suggérée par Lucie Dolène elle-même, sera suivie d’un démenti catégorique de Disney, invoquant un simple souhait de rajeunissement des voix. Un démenti peu convaincant car ce troisième doublage est très fidèle au deuxième.

Lucie Dolène
-Que pour ce troisième doublage, Disney a pensé pendant un moment à des « people » pour prêter leurs voix aux personnages de ce film éternel avant de se rabattre sur une distribution plus "classique". François y évoque un sondage lancé par Disney pour savoir quelle personnalité doublerait idéalement Blanche-Neige (résultats : Laetitia Casta, Alizée, etc.). De mon côté, plusieurs acteurs ayant participé à ce troisième doublage m’apprendront que le marketing Disney a songé le plus sérieusement du monde à faire doubler les nains… par l’Equipe de France de football !


II) Deux premiers doublages : un réalisé à Paris, et l’autre aux Etats-Unis ?

Les années passent et les informations publiées par François sont copiées sur de nombreux sites internet et même dans l’excellent ouvrage de Pierre Lambert sans jamais être contredites. En 2009, Olikos, webmaster du site « Grandsclassiques.fr » consacré à l’époque exclusivement aux films Disney, déniche une bobine super 8 contenant un extrait de Blanche-Neige dans un doublage inconnu. Les voix sont datées, ce qui nous laisse penser qu’il s’agit du premier doublage. Seul problème : les comédiens ont un petit accent étrange, peut-être québécois.
François effectue de nouvelles recherches qui l’amènent en novembre 2009 à publier un deuxième article : « Le Mystère Blanche-Neige : La VF de 1938 » . Il nous dévoile :

-Que des salaires ont été versés par Disney en 1938 à des acteurs français vivant aux Etats-Unis pour doubler Blanche-Neige à Hollywood, notamment à Christiane Tourneur (voix parlée de Blanche-Neige), Beatrice Hagen (voix chantée), et plusieurs comédiens français connus pour jouer principalement des maîtres d’hôtel et serveurs français dans les films hollywoodiens des années 30. Il s’agirait donc de la version dont nous avons trouvé un extrait super 8 (scène du bain), et dont il existe aussi un autre extrait (scène de la danse) diffusé dans des émissions de Noël Disney des années 70.

Irène Hilda
-Que la revue Pour vous du 29 juin 1938 indique que la chanteuse Irène Hilda a doublé Blanche-Neige à Hollywood. La chanteuse, née en 1920 confirme avoir doublé Blanche-Neige, mais à Paris.

-Que Lita Recio se souvenait avoir doublé la Reine en tandem avec Marcelle Praince sur la sorcière.

-Qu’à la mort de la comédienne Claude Marcy, la presse avait annoncé qu’elle avait doublé Blanche-Neige.

-Autre élément non révélé : la famille de l’adaptateur Louis Sauvat a déclaré à mon correspondant Gilles Hané qu’en plus du doublage de 1962, celui-ci aurait participé au doublage original.

A partir de ces nouveaux faits, François Justamand propose deux scénarios :
    
    1) Un doublage a bien été fait dans l’urgence à Hollywood pour la sortie du film au Quebec, et un deuxième a été réalisé rapidement après en France (avec Irène Hilda en voix chantée de Blanche-Neige, et peut-être Claude Marcy, Lita Recio, Marcelle Praince, etc.).

    2) Les archives de Disney  (Burbank) se trompent sur la date de 1938 pour les salaires des expatriés français. Le premier doublage a bien été fait en France, et il y aurait eu un doublage hollywoodien fait non pas en 1938 mais pendant la guerre, alors que les copies de la VF originale de Blanche-Neige étaient inaccessibles ou détruites.

Le fait que les rares extraits dont nous disposons soient visiblement issus de la VF d’Hollywood nous laisse alors penser que celle-ci a été faite après le doublage réalisé en France, et que la deuxième hypothèse est certainement la bonne


III) Un seul premier doublage : le doublage hollywoodien ?

En octobre 2012, JB Kaufman publie The fairest one of all, livre très documenté sur la réalisation de Blanche-Neige. Il écrit que malgré la loi française obligeant les majors à effectuer leurs doublages en France, Disney avait pu obtenir une dérogation spéciale pour doubler Blanche-Neige dans l’urgence en février/mars en 1938 à Hollywood, sous la direction du producteur et comédien multilingue Marcel Ventura (qui doublait selon lui le Prince) et la supervision de Stuart Buchanan (qui doublait le Chasseur dans la Version Originale). C’est cette version qui a été projetée au Cinéma Marignan pour la sortie officielle de Blanche-Neige. J.B Kaufman révèle par ailleurs que si le public était très content du doublage, David Hand et les distributeurs étaient en revanche déçus par les voix chantées.
 
En plus des révélations de J.B Kaufman, Greg P., rédacteur de l’excellent blog « Film perdu » (consacré aux films perdus, scènes coupées, etc.) et grand passionné de Blanche-Neige, retrouve un entrefilet (« Notules de la colonie française », 1938) : « Christiane Tourneur , qui n’est pas inconnue dans le cinéma français, mais qui s’est bornée, depuis sa venue à Hollywood, à être Madame Jacques Tourneur, espère qu’à la suite de Blanche Neige, où elle a doublé, avec le talent que l’on sait, le personnage principal, elle arrivera à percer dans les films américains. » et un article (magazine Pour vous, 11 mai 1938) indiquant que le doublage a bien été fait dans les studios de Walt Disney. Il mentionne ses découvertes dans deux articles, « Blanche Neige dans la presse française » et « Blanche Neige et sa première de gala parisienne » .

Ces nouveaux éléments mettent donc à mal l’hypothèse d’un doublage effectué aux Etats-Unis pendant la guerre. Le premier doublage a bien eu lieu aux Etats-Unis mais en 1938, avec Christiane Tourneur.

Qu’en est-il alors de l’idée d’un doublage réalisé en France ?  A-t-il vraiment eu lieu, et si oui quand ? Lita Recio et Irène Hilda, nonagénaires au moment de leur interview, ont-elles confondu avec un enregistrement de disque ? Peut-être ont-elles seulement passé des essais pour un éventuel redoublage ? Le mystère demeure encore sur ce point…

IV) La découverte du premier doublage

Début décembre 2012, je suis contacté par un collectionneur, Jean-Pierre P., qui m’annonce avoir en sa possession depuis quelques mois une bobine 16 mm contenant l’intégralité du premier doublage de Blanche-Neige, une copie qu’il a restaurée et qui aurait appartenu à une époque à un présentateur et réalisateur bien connu qui avait déjà effectué un premier travail de restauration. Plutôt sceptique, je lui demande de m’en faire écouter un extrait par téléphone… Surprise, il s’agit bien du doublage hollywoodien, complètement disparu depuis le redoublage de 1962 ! Passionné par les vieilles bobines et opposé au numérique, Jean-Pierre refuse de confier cette bobine à un laboratoire, mais m’autorise en revanche à venir chez lui pour la numériser avec les moyens du bord. Greg (du blog « Film perdu ») répond à mon appel à l’aide lancé sur Facebok et me propose son aide technique : filmer l’écran avec une caméra HD, et prélever le son en reliant la sortie son du projecteur à son ordinateur.

C’est avec une immense émotion que Greg et moi découvrons ce trésor, qui commence par un générique contenant les noms de Marcel Ventura (directeur artistique), « assisté d’Alfred A. Fatio » (quelle était sa fonction ? Adaptateur des dialogues ? Opérateur-son ? A-t-il également, comme Ventura, prêté sa voix à l’un des personnages ?), sous la supervision de Stuart Buchanan… La bobine étant en très bon état, nous découvrons dans d’excellentes conditions les voix du film (dont celle de la Reine, très théâtrale et impressionnante), ainsi que des inserts français qui ne se sont ensuite pas retrouvés dans la VHS du doublage de 62 (notamment la scène où Blanche-Neige inscrit « Grincheux » sur le gâteau qu’elle prépare).

Greg effectue chez lui une restauration minutieuse du film : il utilise l’image du DVD américain (en 24 images/secondes) y intègre les inserts de la première version. Pour ce qui est du son, il enlève le "souffle" commun aux bandes sonores de l'époque. Le film ayant quelques micro-coupures (principalement pendant les chansons) à cause de précédentes cassures de pellicule, il effectue des repiquages discrets sur d’autres supports et se paye même le luxe de mettre le tout en 5.1.

Après de longues recherches pour retrouver des extraits de films dans lesquels apparaissent les comédiens de la première version (tâche ardue, car ces comédiens avaient des tous petits rôles, et parlaient peu), il compare leurs voix et arrive à identifier avec plus ou moins de certitude « qui double qui ».
Ces recherches sont détaillées dans son article "Blanche Neige et les sept nains, la version française de 1938" (publié simultanément au mien), dans lequel il évoque également les différences visuelles et sonores de ce premier doublage par rapport aux autres versions qui ont suivi.

Avec l’autorisation de Jean-Pierre P., qui a eu la générosité de nous offrir l’accès à cette fameuse bobine (alors que tant d'autres collectionneurs gardent leurs trésors pour eux), nous avons le plaisir de vous proposer un visionnage du film (dans un format compressé, en plusieurs parties), qui sera retiré rapidement pour des raisons de droit. Disney ayant définitivement mis au placard les anciens doublages de ses films (cela fait maintenant des années que nous espérons les retrouver dans des sorties DVD), cette diffusion non commerciale n’a pour but que de vous faire découvrir un trésor perdu depuis cinquante ans :
Partie 1, Partie 2, Partie 3, Partie 4, Partie 5, Partie 6
(Ces vidéos seront retirées jeudi 21 mars à 18h et ne seront pas remises en ligne. Aucune copie ne sera faite)

Vous trouverez également ci-dessous le carton actualisé du premier doublage (pour les redoublages, cliquez ici). Un immense remerciement et bravo à tous les « acteurs » de cette enquête, principalement Jean-Pierre P., François Justamand (La Gazette du Doublage), Greg P. (Film perdu) et Olikos (Grandsclassiques). 
Je rappelle par ailleurs que d'autres doublages sont encore introuvables: Pinocchio (doublage hollywoodien ou québécois d'époque, et doublage français d'après-guerre), Bambi (premier doublage), La Belle au Bois Dormant (premier doublage)... Vous possédez des bobines ou autres supports pouvant contenir l'intégralité ou des extraits de ces doublages? N'hésitez pas à me contacter (danslombredesstudios@gmail.com)


Doublage français d'origine (février-mars 1938) :
Société : Studios Disney (Hollywood) 2
Direction artistique : Marcel Ventura 2
Assistant : Alfred A. Fatio 2
Superviseur : Stuart Buchanan 2

Blanche-Neige : Christiane Tourneur 3 (Dialogues)
Blanche-Neige : Béatrice Hagen 3 (Chant)
Le prince : Marcel Ventura 3 (Dialogues et/ou chant ?)
Le chasseur: André Cheron 4

Le miroir magique ?: Jean de Briac 4
La Reine : Adrienne d'Ambricourt 3
La sorcière : Adrienne d'Ambricourt 3
Prof : Eugène Borden 4
Grincheux : André Cheron 4
Joyeux : Charles de Ravenne 4
Dormeur ? : Roger Valmy 4
Timide ? : Louis Mercier 4
Atchoum ? : Roger Valmy 4
 
Fiches voxographiques de Blanche-Neige et les Sept Nains réalisées par Olivier Kosinski (Les Grands Classiques), François Justamand (La Gazette du Doublage) et Rémi C. (Dans l’ombre des studios). Ces fiches ont été vérifiées par plusieurs spécialistes mais peuvent contenir des erreurs. Pour toute reprise de ces informations, veuillez noter en source ce lien ou celui-ci.  

Sources:
1Chrisis2001 / Disney Central Plaza
2Crédits bobine 16 mm (numérisée par Greg P. et Rémi C.),
3F. Justamand / La gazette du doublage  (Remerciements à François Senesi, Gérard Roig, Marcel Colin, Olivier Kosinski, Daniel Sicard, Irène Hilda et Disney Consumer Products), 
4Greg P./Film perdu (Grâce aux noms donnés par François Justamand)
5Carton VHS/DVD/Blu-Ray (Remerciements à Philippe Copin et Laurent Girard/Voxofilm),
6Rémi / Dans l'ombre des studios  (Remerciements à Anne Germain, Jean Cussac et Gilles Hané)



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