La mémoire des comédiens, chanteurs et musiciens "dans l'ombre des studios"
mardi 14 octobre 2014
La semaine prochaine...
Trois spectacles à ne pas rater la semaine prochaine:
-Mon manège à moi: mes 400 coups, spectacle drôle et émouvant de François Constantin, "bête de scène", percussionniste et chanteur de grand talent. François rend hommage à son père Jean Constantin, grand auteur-compositeur-interprète ("Mon manège à moi" pour Edith Piaf, "Ma gigolette" pour Yves Montand, "Mon truc en plume" pour Zizi Jeanmaire) à l'univers comico-poétique, rythmiquement inspiré par les musiques d'Amérique du Sud, dont il fut avec Henri Salvador l'un des premiers "importateurs" en France.
Cette représentation du mardi 21 octobre à 20h au Théâtre l'Européen à Paris (avant une série au Théâtre des Déchargeurs) est exceptionnelle car la famille Constantin sera réunie au grand complet sur scène pour interpréter une ou plusieurs chansons: Lucie Dolène (merveilleuse voix française de Blanche-Neige en 1962, voix de Madame Samovar dans La Belle et la Bête), Olivier Constantin (voix de Jack dans L'étrange Noël de Monsieur Jack, voix chantée du Prince dans le redoublage de La Belle au Bois dormant), Virginia Constantine (superbe chanteuse de jazz), etc.
Infos et réservations:
http://www.leuropeen.info/index.php?wh=programme&evt=717#717
-Après quelques mois d'absence, les soirées "Dans l'ombre des studios" reprennent à L'Auguste Théâtre. Vendredi 24 octobre à 21h, les comédiens-chanteurs Michel Mella et Barbara Tissier (deux grandes voix du doublage), accompagnés au piano et au chant par Patrick Vilbert, présentent une nouvelle version de Mella-Pression!, avec de nouvelles chansons, sans sucre ajouté.
Infos:
http://augustetheatre.com/mella-pression
Réservations au 01.48.78.06.68 ou augustetheatre@gmail.com (tarif à 12€ au lieu de 16€ en donnant le mot de passe "Dans l'ombre des studios")
-Il ne reste plus que quelques représentations pour applaudir Denis Laustriat dans Sugar au Vingtième Théâtre. Voix française d'Orlando Bloom (Le seigneur des anneaux, Pirates des Caraïbes), Mark-Paul Gosselaar (New York Police Blues) ou encore George Eads (Les Experts), Denis est un comédien d'une rare subtilité...
Réservations:
http://www.billetreduc.com/117345/evt.htm
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dimanche 12 octobre 2014
Décès de Louis Aldebert, ancien membre des Double Six
Une très triste nouvelle pour tous les passionnés de groupes vocaux: Louis Aldebert, membre fondateur des Double Six, nous a quittés vendredi 10 octobre à Los Angeles des suites d'une longue maladie.
Louis naît le 8 juin 1931 à Ismailia (Egypte), son père travaille alors à la Compagnie du Canal de Suez. En France, il découvre les clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés, et se lie d'amitié avec de nombreux jazzmen ainsi qu'avec les premières équipes de choristes "modernes" (Mimi Perrin, Jean-Claude Briodin, Jacques Hendrix, Ward Swingle, etc.).
Lancé dans le monde des studios d'enregistrement parisiens, Louis Aldebert accompagne bon nombre de chanteurs parmi lesquels Gilbert Bécaud, John William, Francis Lemarque, Henri Salvador. En 1959, il fait partie des fondateurs du groupe de jazz vocal Les Double Six, formation aussi brève que novatrice et extraordinaire. A ses côtés chez les Double Six, sous l'oeil du jeune directeur artistique Quincy Jones, Monique Guerin qui devient son épouse et avec qui il enregistre des chansons en duo sous le nom de "Monique & Aldebert", et compose des chansons pour Brigitte Bardot, Mouloudji, Jean-Claude Pascal, Régine, Danielle Darrieux, etc.
En soliste, on peut entendre chanter Louis dans Vivre pour vivre (1967) de Claude Lelouch, musique de Francis Lai, également sur une petite réplique des Demoiselles de Rochefort (1967) de Michel Legrand, et dans le doublage français des Aventures de Yogi le nounours (1964) où il fait la voix chantée de Yogi dans une chanson. Il enregistre aussi plusieurs chansons Disney pour des livres-disques Adès, seul ou avec Monique, sans que leur nom soit une seule fois mentionné sur les pochettes de disques. C'est grâce à mon amie Anne Germain et à sa formidable mémoire des voix que j'ai pu enfin en 2010 les "identifier" dans plusieurs de ces disques (Peter Pan (J'ai des ailes), La Belle et le Clochard (Bella Notte), Cendrillon (Bi bi di ba bi di boo), Bambi (L'amour c'est le refrain), etc.) dont certains titres sont encore utilisés dans des compilations Disney, sans crédits ou avec des crédits erronés (par exemple: François Périer indiqué comme chanteur de Peter Pan, alors qu'il ne fait que la narration et Louis Aldebert chante les chansons).
En 1969, le couple est engagé avec deux autres chanteurs pour faire partie de la revue menée par Line Renaud au Dunes Hotel de Las Vegas. Tombés amoureux des Etats-Unis, Louis et Monique s'installent à Los Angeles. "The Aldeberts", leur nouveau nom de scène, enregistrent, composent et arrangent, jouent dans des clubs de jazz californiens, accompagnent quelques artistes comme choristes. Malgré une reconnaissance critique et le plaisir de côtoyer de grands musiciens américains, cette seconde partie de carrière sera assez difficile...
En 2005, Monique Aldebert a publié aux éditions Mémoires d'Oc ses souvenirs, De la musique avant toute chose. Je pense bien évidemment fort à elle et à sa famille.
Remerciements à Jean-Claude Briodin.
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Louis naît le 8 juin 1931 à Ismailia (Egypte), son père travaille alors à la Compagnie du Canal de Suez. En France, il découvre les clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés, et se lie d'amitié avec de nombreux jazzmen ainsi qu'avec les premières équipes de choristes "modernes" (Mimi Perrin, Jean-Claude Briodin, Jacques Hendrix, Ward Swingle, etc.).
Les Double Six : Tickle Toe (Jazz à Juan-les-Pins, 1964)
Solistes Louis Aldebert et Claudine Meunier
(avec également Monique Aldebert, Mimi Perrin, Bob Smart et Jean-Claude Briodin)
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| Bill Coleman et Louis Aldebert (1967) |
Monique & Aldebert: La Grande Cymbale (1963)
En soliste, on peut entendre chanter Louis dans Vivre pour vivre (1967) de Claude Lelouch, musique de Francis Lai, également sur une petite réplique des Demoiselles de Rochefort (1967) de Michel Legrand, et dans le doublage français des Aventures de Yogi le nounours (1964) où il fait la voix chantée de Yogi dans une chanson. Il enregistre aussi plusieurs chansons Disney pour des livres-disques Adès, seul ou avec Monique, sans que leur nom soit une seule fois mentionné sur les pochettes de disques. C'est grâce à mon amie Anne Germain et à sa formidable mémoire des voix que j'ai pu enfin en 2010 les "identifier" dans plusieurs de ces disques (Peter Pan (J'ai des ailes), La Belle et le Clochard (Bella Notte), Cendrillon (Bi bi di ba bi di boo), Bambi (L'amour c'est le refrain), etc.) dont certains titres sont encore utilisés dans des compilations Disney, sans crédits ou avec des crédits erronés (par exemple: François Périer indiqué comme chanteur de Peter Pan, alors qu'il ne fait que la narration et Louis Aldebert chante les chansons).
Louis et Monique Aldebert: L'amour c'est le refrain
![]() |
| Dunes Hotel, Las Vegas, 1969 B. Arcadio, M. Aldebert, F. Ciccoli et L. Aldebert |
En 2005, Monique Aldebert a publié aux éditions Mémoires d'Oc ses souvenirs, De la musique avant toute chose. Je pense bien évidemment fort à elle et à sa famille.
Louis Aldebert : Il y eut le jour, il y eut la nuit (1967)
(Choristes: Bernard Houdy, Vincent Munro, Françoise Walle, Christiane Cour)
Remerciements à Jean-Claude Briodin.
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Libellés :
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Monique Aldebert
mercredi 8 octobre 2014
Danielle Licari ce soir sur France Musique
Après avoir arrangé le mois dernier la venue de Claudine Meunier à l'émission "42ème rue" sur France Musique consacrée aux "Parapluies de Cherbourg" (émission à réécouter ici), j'ai été sollicité par Laurent Valière pour faire participer Danielle Licari à une autre émission spéciale "Parapluies".
Le spectacle des Parapluies de Cherbourg (dirigé par Michel Legrand avec Marie Oppert, Vincent Niclo, Natalie Dessay, Laurent Naouri) enregistré le mois dernier au Châtelet sera diffusé ce soir de 20h à 21h30 sur France Musique.
La diffusion sera suivie d'une émission en direct (de 21h30 à 22h30) présentée par Laurent Valière avec en invités ma jeune amie Marie Oppert (17 ans, superbe Geneviève), Vincent Vittoz (metteur en scène)... et Danielle Licari, qui interviendra par téléphone.
Sa participation sera certainement, comme pour Claudine, très "symbolique", mais je suis heureux et fier de contribuer modestement à mettre en valeur nos chères "voix de l'ombre" sur une grande radio musicale nationale.
Pour beaucoup d'entre nous, Danielle est la voix de Catherine Deneuve dans Les Parapluies de Cherbourg (1964), mais également la superbe interprète du Concerto pour une voix de Saint-Preux, l'accompagnatrice en "vocaliste" soliste ou choriste de nombreux artistes (Charles Aznavour "Mon émouvant amour", François Deguelt "Le ciel, le soleil et la mer", Michel Delpech "Chez Laurette"), la voix chantée de personnages de films musicaux (Hodel dans Un violon sur le toit) et de dessins animés (Aurore dans La Belle au Bois dormant). Une artiste magnifique, à qui j'aurai certainement l'occasion de consacrer un article prochainement...
(Mise à jour du 9/10/14: Pour écouter le concert et l'émission avec Danielle Licari, cliquez ici)
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Le spectacle des Parapluies de Cherbourg (dirigé par Michel Legrand avec Marie Oppert, Vincent Niclo, Natalie Dessay, Laurent Naouri) enregistré le mois dernier au Châtelet sera diffusé ce soir de 20h à 21h30 sur France Musique.
La diffusion sera suivie d'une émission en direct (de 21h30 à 22h30) présentée par Laurent Valière avec en invités ma jeune amie Marie Oppert (17 ans, superbe Geneviève), Vincent Vittoz (metteur en scène)... et Danielle Licari, qui interviendra par téléphone.
Sa participation sera certainement, comme pour Claudine, très "symbolique", mais je suis heureux et fier de contribuer modestement à mettre en valeur nos chères "voix de l'ombre" sur une grande radio musicale nationale.
Pour beaucoup d'entre nous, Danielle est la voix de Catherine Deneuve dans Les Parapluies de Cherbourg (1964), mais également la superbe interprète du Concerto pour une voix de Saint-Preux, l'accompagnatrice en "vocaliste" soliste ou choriste de nombreux artistes (Charles Aznavour "Mon émouvant amour", François Deguelt "Le ciel, le soleil et la mer", Michel Delpech "Chez Laurette"), la voix chantée de personnages de films musicaux (Hodel dans Un violon sur le toit) et de dessins animés (Aurore dans La Belle au Bois dormant). Une artiste magnifique, à qui j'aurai certainement l'occasion de consacrer un article prochainement...
(Mise à jour du 9/10/14: Pour écouter le concert et l'émission avec Danielle Licari, cliquez ici)
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mardi 7 octobre 2014
Philippe Dumat : Mémoires d'un inconnu (Partie 7/7)
Une fois par semaine, retrouvez sur Dans l'ombre des studios un nouvel épisode des souvenirs de jeunesse du comédien Philippe Dumat... Dernière partie aujourd'hui...
(c) Philippe Dumat / Dans l'ombre des studios
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(Partie 1: Enfance, Débuts dans la chaussure, L'Exode, Partie 2: Marchand de chaussures, Figuration, Le mur de l'Atlantique , Partie 3: Fin du mur de l'Atlantique, Théâtre Pigalle, Audition pour une tournée,
Partie 4: Première tournée, Partie 5: Première tournée (suite), Partie 6: Défense passive, Libération de Paris, Partie 7: Spectacles patriotiques à la Libération, Vidéo bonus)
Début décembre 44, quelques jours après ces belles pages artistiques,
un coup de téléphone affolé de Jeckson me demande de sortir quatorze camarades
de l’ennui. Il s’agissait de jouer trois jours plus tard La joueuse d’orgues à Aulnay-sous-Bois car la maladie d’un
interprète plongeait la troupe dans le marasme. N’ayant pas ce chef d’œuvre à
mon répertoire, je conseillai vivement à mon interlocuteur de s’adresser au
bureau paritaire. Persuadé qu’il trouverait son bonheur de cette façon,
j’ajoutai inconsciemment que dans le cas contraire il serait toujours temps de
me faire signe. Qu’avais-je dit là ? Je n’avais fait que perdre 24 heures
précieuses, à l’issue desquelles un nouveau S.O.S. me fut lancé :
« Viens vite nous voir, il faut sauver
la situation ! Je te donnerai 300 francs, mais n’en parle à personne, car
tous les autres ont 250. »
Je me rendis, la mort dans
l’âme, rue de l’Echiquier, pour chercher une brochure chez les organisateurs.
« -Alors, quel est le rôle ?
-Tu joues Savane père et Savane fils.
-C’est tout ? m’écriai-je, affolé.
-Ne t’en fais pas. C’est toujours le même
qui joue les deux (sic).
D’ailleurs, ils ne sont jamais ensemble. Et puis, ne te fais pas de souci, on
possède bien la pièce, les camarades l’ont beaucoup jouée et on te soutiendra.
Tu n’as rien à craindre ».
J’étais encore bon pour une
acrobatie et il n’était pas question de répéter. Je n’avais qu’à me ruer sur le
texte et l’ingurgiter en 48 heures. Je me dois de dire que cette aventure ne
m’excitait aucunement, en dépit des 300 francs promis. Tout ce travail, pour
une fois ! Les rôles n’en finissaient pas de parler, à telle enseigne que
le jour de la représentation, je savais virtuellement le Père… mais le Fils
était des plus incertains. Oh ! L’horrible soirée ! Je devais me
coller une barbe pour le Père et me présenter imberbe pour le Fils, ceci afin
que les cinquante malheureux spectateurs qui somnolaient dans la salle,
comprennent bien, qu’en dépit d’un air de famille, ils n’avaient pas affaire à
des jumeaux. L’ennui de ce double rôle venait (entre autre) du fait que le père
paraissait au premier tableau, le fils au deux, le père au trois, le fils au
quatre, le père au cinq, le fils au six !!! Dieu merci, le père mourait
avant le 7, mais cette gymnastique sensibilisait mon épiderme irrité par
l’arrachage de la barbe à trois reprises… non quatre, car lors du dernier
changement et alors que mon visage était couvert de vernis, une panne
d’électricité me contraignit à appliquer mon postiche, avec les yeux de la foi.
Bien entendu, le tout était de travers et je dus recommencer prestement et
rageusement l’opération, au retour de la lumière. Et puis… il y avait eu le
reste… Je m’étais vite rendu compte, au contact de la dure réalité, que j’étais
peut-être celui qui savait le mieux son rôle. Le père Jeckson, affublé d’un
orgue de barbarie portatif, avait à chanter une mélodie ravissante :
« Voici venir le temps des roses,
Des roses zé des lilas »
Ces paroles
étant ad libitum, il ne s’en priva pas ! Ne sachant pas une broquille de
son texte parlé, il glissait ostensiblement vers la coulisse pour tenter de
capter les répliques que sa famille lui soufflait. Comme il était sourd et
qu’il fredonnait à tout hasard « Le
temps des roses-zé-des-lilas » pour meubler l’action, le public
arrivait à entendre les répliques avant lui. J’avais le rouge au front. Au fil
des tableaux, ma panique et ma honte laissaient place à la résignation et à
quelques fous rires nerveux. En dépit de ma conscience professionnelle, je ne
pouvais être plus royaliste que le roi et j’étais bien aise de voir la salle
quasiment vide, tout en jouant moi-même dans le plus parfait anonymat. Dans les
dernières scènes de Savane fils –et voyant bien que personne ne viendrait à mon
secours- j’avais disposé le texte sur un tabouret, en coulisses, et je sortais
constamment de scène, en disant à mes partenaires « Tiens, j’entends du bruit », ou « Quelqu’un ? » ou « On marche ! » ou « Je vous assure que nous ne sommes pas seuls ! »… Je photographiais instantanément la page
suivante, avant de revenir au supplice. Lorsqu’à la fin de cette abominable
catastrophe, Jeckson me déclara qu’en raison de la maigre recette il ne pensait
pas pouvoir me donner mes 300 francs, la colère m’envahit et, le prenant par
les épaules –sans le respect que je lui devais- je lui promis de lui faire une
grosse tête, s’il ne respectait pas sa parole. J’eus mon argent, car je ne
l’avais pas volé.
J’ai revu plusieurs fois ces
braves gens, mais n’ai plus eu l’occasion de retravailler avec eux.
En décembre 1944, si la guerre
n’était pas finie, une immense partie de la France était libérée et les
directeurs de tournées firent appel à un répertoire intouchable auparavant. Les
pièces patriotiques illustrant les guerres de 1870 ou de 14-18, la résistance
de l’Alsace, etc. J’ai su que Jeckson avait monté Les martyrs de Strasbourg. Les affiches étaient alléchantes :
« Au 4ème acte, reconstitutions de Strasbourg en
flammes » !!! En fait, une toile de fond représentait une rue avec quelques
maisons écroulées et, de chaque côté de la scène, la famille agitait (dans
l’obscurité) des bouts de journaux enflammés, en évitant de se brûler les
doigts !
Pour ma part, je fus engagé par
Max Noiset pour Les Oberlés, pièce
d’Edmond Haraucourt, d’après René Bazin. J’interprétais Von Farnow, l’officier allemand
épris de la fille Oberlé. Le couple était forcément antipathique en regard du
jeune patriote, Jean Oberlé (le fils), de sa jolie et héroïque fiancée
alsacienne et du grand-père Oberlé, qui ne recouvrait l’usage de la parole, au
dernier acte, que pour jeter au visage de Von Farnow : « Ici… Chez moi ! » en
lui montrant la porte avec sa canne. J’ai rarement entendu un rôle aussi court
rapporter à son interprète de telles acclamations ! En revanche, mon
personnage collectionnait les injures et les menaces, puisque j’ai failli me
faire casser la figure à trois reprises, à la sortie des artistes. Nous étions
revenus à la belle époque du mélodrame, lorsque le public voulait faire son
affaire au troisième couteau (lisez : le méchant de la pièce). Il faut
dire que le récent souvenir de l’occupant était vivace au coeur des français et
que l’uniforme kaki avait plus de prestige que le vert !
Je m’étais entraîné, à la ville,
au port du monocle et la morgue de mon personnage irritait, tout autant que les
propos qu’il tenait. J’avais été dispensé d’aller quêter dans la salle, au
profit des vieux artistes, car je n’aurais guère fait de recette. Un jour, des
gens vinrent faire dédicacer leur programme, en évitant soigneusement ma loge
et celle de ma pseudo-fiancée. Interpellant fourbement l’un des spectateurs, je
lui demandai s’il avait passé une bonne soirée :
«-Oui Monsieur, mais pas grâce à vous !
-Ah bon ! Vous n’avez pas aimé ce que
je faisais ?
-C’est votre uniforme, Monsieur.
-Je suis comédien, vous savez, il faut bien
jouer ce rôle. Ca ne veut pas dire que je les regrette !
-Si Monsieur. Quand on joue comme vous le
faites, c’est qu’on les aimait, les Boches ! »
J’ai reçu ces propos en pleine
face et ai remercié le monsieur, du beau compliment qu’il venait de m’adresser. Je
ne pense pas qu’il ait compris…
Le mois de janvier 45 fut très
dur. Nous ne réussîmes à jouer que sept fois au total. Motif : en dehors
de deux retours à Paris, prévus de par l’itinéraire, nous nous heurtâmes à
d’incroyables difficultés de transport. Ponts coupés sur la Loire, neige
épaisse, verglas, etc. qui nous mirent à rude épreuve et nous imposèrent des
« relâches » forcés. J’ai souvenance d’un petit train breton qui
devait nous emmener de Rennes à Becherel. Le voyage fut épuisant ! La
locomotive avait du mal à traîner les trois wagons-miniatures, où nous
grelottions de froid. Il était périlleux de traverser les routes, car
l’intérieur des rails était verglacé et risquait de provoquer un déraillement.
Parvenus dans une petite gare, nous avons du attendre fort longtemps, car le
mécanicien ne pouvait ravitailler sa machine en eau… elle était gelée. Il
brancha un tuyau sur le château d’eau pour faire fondre la glace, à l’aide de
la vapeur. Désireux de me dégourdir les jambes, j’ai alors la bonne idée
d’aller voir ce qu’il se passe, d’engager la conversation avec le brave
conducteur, de m’extasier sur son matériel, de monter sur la locomotive et…
tout en bavardant de la neige et du beau temps… de me déchausser avant de
présenter mes pieds transis devant le foyer bienfaisant. Ce fut divin. Au bout
d’un moment, le cheminot me dit alors, avec son bel accent du terroir :
« Bon, ben vous restez là ; je
vais faire un tour et pisser. Quand elle chantera, vous tirerez
là-dessus. »
Ravi de l’aubaine, je restais
là, à guetter un certain sifflement comparable au bruit de la cocotte-minute,
je tirais alors sur une manette qui expulsait la vapeur, hors de la chaudière.
Quand tout fut en ordre, il y eut le dernier intermède comique de cette
aventure. On fit entasser ce qui restait de voyageurs dans un seul wagon et on
détacha les deux autres, avec tous les gros bagages, afin que le convoi, ainsi
allégé, puisse être capable de gravir une côte redoutable, paraît-il !
Nous sommes donc repartis,
épuisés et sans valises, à Becherel, à l’heure où d’habitude notre spectacle
prend fin. Nous aurions d’abord été incapables de nous produire sur scène,
après une telle épreuve. Nous avons pu récupérer le lendemain la soirée perdue…
en même temps que nos bagages.
A peine rentré à Paris, nous
devions effectuer un déplacement à Troyes. Cette unique représentation se solda,
avec le voyage aller-retour par une absence globale de trois jours et une
épreuve physique démesurée par rapport au gain et à la distance parcourue.
Non, le métier d’acteur n’est
pas un métier de fainéant, comme beaucoup se plaisent à le croire, en ignorant
certains de ses dessous.
En février 45, l’accumulation des
durs moments passés se traduit par une mauvaise angine qui me cloue chez moi
durant huit jours. Je suis remplacé, car le spectacle continue et personne
n’est irremplaçable. Je reprends mon service le 13 à Niort. L’itinéraire, un
peu nouveau pour moi, nous emmène vers le sud et j’ai 20 ans à Tarascon. Nous
avons fait une incursion dans le midi-moins-le-quart et ne tardons pas à
remonter vers le nord de la France. Il faut reconnaître que le circuit est
hybride, zigzagant, incohérent et donc… fatigant. Nous avons tout de même
l’honneur de quelques chefs-lieux de département, mais le plus clair de notre
temps se passe dans le chemin de fer, sur les quais de correspondance, donc au
gré des horaires de la SNCF (de la « cé-n-cé-cef » comme devait me le
dire ultérieurement un administrateur de tournée fâché avec la prononciation de
ce sigle !).
Les journées, les kilomètres,
les représentations s’accumulent sans pour cela donner lieu à des anecdotes
valables ; c’est la vie quotidienne de chacun, à la fois laborieuse,
riche, gaie, triste, et souvent effacée. Tout à coup, vous êtes le 20 mai 1945,
il fait beau, l’Allemagne a capitulé quelques jours auparavant et vous vous
trouvez à Montchanin-les-Mines (Saône-et-Loire) car vous jouez au théâtre, le
soir. Il y a dans la localité une animation due aux premières communions. Il
est à peu près 3 heures de l’après-midi et vous vous trouvez dans une salle, au
rez-de-chaussée de l’Hôtel des Négociants, où vous êtes descendu. Maintenant,
vous vous mettez à ma place.
Il y a quelques personnes
attablées et un petit groupe, composé de trois hommes, dont deux jeunes
militaires en uniforme, assez grands, qui conversent entre eux, sans crainte de
gêner leurs voisins. Le plus âgé des trois, un homme d’environ quarante ans,
lance de fréquents regards dans ma direction. Je sens qu’on parle de moi.
Le moment arrive où ce monsieur s’approche de moi et se présente :
« -Parizet, marchand de bestiaux.
« Le caïd » dans la Résistance.
-Dumat, comédien. »
Il m’offre un verre, en
compagnie de ses deux sbires et après échange de quelques banalités me parle de
résistance, de milice, d’allemands, sujet sur lequel je suis très apte à la
discussion, de par mon intérêt pour les faits de guerre. « Le caïd »
paraissait assez excité et je me rendais compte que la première communion d’un
petit ange de ses relations avait été pour lui prétexte à force libations. Il
m’offrit un second verre, puis un troisième ; j’avais la faiblesse
d’accepter à chaque fois car mes premières et timides hésitations à le faire
m’attirèrent une menaçante invitation à trinquer. Puis, la situation devint
démente sans que (et pour cause) je puisse imaginer la tournure que prendraient
les événements. Sortant son portefeuille, Parizet me montra d’abord des liasses
de billets de banque :
« Vous voyez, j’ai de l’argent, moi !
Vous me demanderiez de vous prêter 200.000 francs… hop ! … facile. »
Puis, la conversation s’engagea
sur ma profession. Mon interlocuteur était tout surpris d’apprendre qu’il y
avait théâtre le soir à Montchanin. J’ai toujours été étonné du peu d’intérêt
suscité par les affiches, surtout dans les localités où les spectacles sont
plutôt rares.
«- Vous me dites que vous êtes artiste,
je veux bien le croire, mais êtes-vous en mesure de me le prouver ?
-Venez ce soir au théâtre, vous verrez bien.
-Non. Je veux dire que moi, je peux vous
prouver que je suis marchand de bestiaux, insista mon interlocuteur, en me
présentant une carte professionnelle. »
Devant tant de suspicion imbécile,
j’exhibai alors ma propre carte corporative. A cette époque, les artistes appartenaient
au C.O.E.S. puisqu’il n’y avait pas de syndicats (Comité d’Organisation des
Entreprises du Spectacle, pour ceux que cela intéresserait). Saisissant ma
carte, Parizet l’empocha après l’avoir lue.
« -Voulez-vous me rendre ce papier,
s’il vous plaît.
-Non, je le garde.
-Ecoutez, j’ai assez ri. Je vous demande de
me redonner ma carte.
-Vous voulez boire un verre ?
-Non, Monsieur, j’ai assez bu et les
plaisanteries les plus courtes sont les meilleures. »
Puis Parizet me parla en
allemand.
«- Je ne comprends pas cette langue et
je vous demande, en français, de me rendre cette carte.
-Vous connaissez Darnand ?
-Evidemment, répondis-je, qui ne connaît pas
le nom du chef de la milice ?
-Ah ! Ah ! triompha mon encombrant
interlocuteur qui ajouta : Je vais téléphoner au brigadier de
gendarmerie. »
Puis, il
remit ma carte du C.O.E.S. à l’un des deux jeunes militaires en lui ordonnant
de la garder. Lorsqu’il se fût éloigné, je demandai à l’intéressé de me rendre
la carte, en lui disant sur un ton badin : « Votre ami m’a l’air d’avoir bu un coup de trop, maintenant j’ai
autre chose à faire. »
Sans aucun humour, le soldat me
répondit avec un air menaçant : « Le
chef m’a dit de la garder, je la garde ».
Sans rien comprendre à ce qui
m’arrivait, une espèce de malaise diffus m’envahissait. Revenant du téléphone,
Parizet m’avertit que le brigadier de gendarmerie allait venir.
« -Tant mieux, répliquai-je… à tout
hasard.
-Vous venez faire un petit tour avec nous,
en voiture ? proposa le caïd.
-Non, Monsieur, je n’en ai pas envie. »
Sortant un révolver 9 mm de sa
poche, le marchand de bestiaux eut un rictus désagréable pour me répondre un
« dommage » bourré de sous-entendus… J’étais très mal dans ma peau,
lorsque le patron de l’hôtel passa près de nous. Allant à lui, j’essayais de
savoir ce qui se passait.
« -Ne vous énervez pas, me dit-il, il
est un peu gai.
-C’est possible, mais il a le vin méchant.
Je vous demande de lui préciser que je suis un client de passage et que tout ça
est un peu long.
-Vous comprenez, c’est une personnalité
importante de la résistance, dans la région !
-C’est possible, seulement il m’emmerde. Je
ne suis pas une personnalité, mais j’ai fait ce que j’ai pu dans ce domaine et
je ne vais pas lui raconter ma vie. »
Très peu de temps après, un
brigadier de gendarmerie fit son entrée dans la salle et alla vers Parizet. Ma
carte professionnelle passa dans les mains du représentant de la loi ; les
deux soldats sortirent (détail important) et le caïd offrit un verre au
gendarme, qui accepta nonobstant son uniforme. Les deux hommes faisaient
patia-patia, en se tournant souvent dans ma direction, ce qui me confirmait que
l’on parlait de moi. Je me faisais vraiment l’effet d’un coupable qui se croit
innocent et j’étais sur la sellette en pensant au sentiment horrible que doit
éprouver la victime d’une erreur judiciaire.
Après d’interminables palabres,
le brigadier vint à moi. Je me rappelle avoir alors éclaté :
«- Voulez-vous, s’il vous plaît, me
restituer ma carte d’artiste, que ce monsieur m’a volé !
-Calmez-vous, Monsieur, ça va s’arranger.
J’ai pris votre défense !
-Comment, ma défense ?
-Oui, vous comprenez… Monsieur Parizet est
une personnalité importante…
-Ca je commence à le savoir, mais qu’est-ce
que je lui ai fait ?
-Eh bien… Il vous reconnaît !
-Je ne l’ai jamais rencontré.
-Oui mais lui est sûr de vous avoir vu
habillé en milicien…
-Quoi ? m’écriai-je indigné.
-Oui, on peut se tromper, n’est-ce
pas ?
-Non, brigadier, c’est trop grave. Il m’a
menacé d’un révolver ! Si j’avais été « me promener » avec lui
et ses deux acolytes, ils n’avaient qu’à me vider leur chargeur dans le ventre.
-Oh ! Tout de même pas !
-Comment, mais il est saoul ! Alors, il
n’a qu’à venir ce soir au théâtre, il pourra m’accuser demain d’avoir porté
l’uniforme allemand. C’est trop commode ! »
Le gendarme me montra ma carte
en me faisant remarquer que « le caïd » avait été troublé par la
mention imprimée « Carte de collaborateur artistique ». J’avoue que
ce détail n’avait jamais éveillé le moindre doute dans la profession. On frémit
devant cette sorte de malentendu !
Un immense brouhaha venant de la
rue interrompit notre conversation. Quelqu’un entra :
« Monsieur Parizet ! Un
accident ! Venez vite ! »
Le justicier sortit en trombe,
suivi du brigadier, de l’hôtelier et... de votre serviteur qui courait toujours
après sa justification sociale. Un véritable drame venait de se produire. Les
deux jeunes soldats, passablement éméchés, s’étaient installés dans la voiture
de Parizet, après avoir quitté la salle de l’Hôtel des Négociants. Ils avaient
mis le moteur en marche, bien que ne sachant pas conduire, et le véhicule avait
presqu’aussitôt accroché une malheureuse jeune femme qui circulait à
bicyclette, regagnant son domicile après une première communion en campagne. Le
conducteur, affolé, avait accéléré au lieu de freiner, traînant sur plus de
cinquante mètres sa victime. Transportée chez le pharmacien voisin, qui avait
ouvert sa porte pour la circonstance, la pauvre femme mourut en quelques
minutes. Tout le monde était horrifié, particulièrement moi qui réalisais, avec
la mort d’une inconnue, à quoi j’avais peut-être échappé.
Arrivée d’autres gendarmes,
arrestation des chauffards, réprobation unanime des badauds. J’ai lâchement
profité de toutes ces circonstances pour dire quelques mots bien sentis
au « caïd » et cela suffisamment fort pour que l’entourage en
profitât. Après l’avoir traité d’individu dangereux et lui avoir rappelé qu’il
était civilement responsable de l’accident occasionné par ses subordonnés, je
lui conseillais de se préparer à sortir les nombreuses liasses de billets de
banque dont il aurait besoin en la circonstance. J’ai ensuite déclaré au
brigadier que je portais plainte pour les calomnies et les menaces dont j’avais
été l’objet.
« Ecoutez, Monsieur, voilà votre carte
d’artiste ; pour le reste, je n’ai pas le temps de m’occuper de ça !
Car il y a un mort et c’est plus important que votre histoire ! Dans
quelques jours, on verra ! »
Bien sûr, l’affaire en est
restée là, car moi j’étais en route pour d’autres épisodes… mais il faut
reconnaître que l’incident fut particulièrement déplaisant et son dénouement
tragique.
Afin de sortir de la monotonie
et éviter la mécanisation de nos personnages (ce sont, du moins, les arguments
que j’employais pour persuader mon directeur d’accepter une permutation de
rôle, entre mon camarade G. Peyrou et moi), je proposais de laisser « Von
Farnow » à Peyrou et de jouer Jean Oberlé. L’expérience amusait l’intéressé
autant que moi et Noiset ne refusa pas. Ce qui fut dit fut fait, je trouvais
Georges parfait en officier allemand, le monocle lui allait mieux qu’à moi. Il
hérita aussi des insultes et de l’antipathie réservées au rôle, tandis que par
inférence, les applaudissements saluaient mes répliques. En dehors de tout
cabotinage, croyez-moi, on s’habitue très bien à se faire acclamer toutes les
cinq minutes !
Pour varier les plaisirs, Noiset
avait décidé de repasser dans quelques endroits avec un autre spectacle et
c’est pourquoi nous avons appris et répété (tout en voyageant avec Les Oberlé) une pièce, Terre de feu. J’avais hérité du rôle de
Louverné, un vieux paysan enrichi et exploiteur, lequel en outre, n’avait pas
fait la guerre de 14. Cette vieille carne antipathique se faisait chasser à
coup de pierres de son village, après une jolie algarade mélodramatique avec son
garçon de ferme. Le rôle de ce dernier (un sympathique titi qui avait eu la
chance de « faire » Verdun) était tenu par Noiset lui-même. Il se
payait un joli triomphe populaire en répliquant à mon personnage :
« Je suis Jupin Anatole, caporal au 4ème
zouave, décoré à Verdun… et je vous dis merde ! »
Un ennui cependant, Terre de feu était un spectacle très
court et la direction avait eu l’idée de compléter la soirée avec une pièce en
un acte : La Libération de Paris
écrite par un jeune auteur à jamais méconnu, pour le plus grand bien de tous.
Comment résumer ce petit chef d’œuvre ?
Nous sommes au domicile d’une
modeste famille française et l’on se bat dans Paris, qui se libère. A tour de
rôle, le père, la fille et le fils quittent la maison, sous des prétextes
divers. Restée seule, la mère ouvre alors un placard, duquel sort un
parachutiste américain, qu’elle cachait en secret. J’étais ce G.I. à l’accent
incertain, attifé d’oripeaux divers, dont une paire de bottes allemandes,
prélevées personnellement à l’ennemi, par mes soins. En soi, déjà, mon
accoutrement était ridicule. Rentrant à l’improviste, le père découvrait le
parachutiste, la mère avouait son secret tandis que le père, bouleversait,
révélait à sa moitié que lui-même appartenait à la Résistance à l’insu de sa
famille. Ensuite, c’est le retour de la fille qui ne peut cacher plus longtemps
à ses parents sa qualité de résistante. Inquiétude pour le fils qui,
naturellement, était lui aussi un héros de la résistance, ainsi que nous
l’apprend un pompier du quartier, venu avertir sa famille que le petit est tombé
glorieusement sur une barricade. Je précise que le pompier était interprété par
un très vieil acteur de la troupe : Charles Parc, 75 ans. Apparaissaient
enfin une civière, sur laquelle gisait le fils mort, et le reste de la troupe,
portant ou escortant le corps, recouvert d’une drapeau français. Après les
larmes d’usage, une vibrante Marseillaise éclatait, jusqu’à ce que le rideau
tombe.
La première mondiale eut lieu à
Gray (Haute-Saône). La salle commença à sourire à la vue du parachutiste et de
son habillement. L’arrivée du père, puis de la fille ainsi que le misérable
rebondissement de leurs aveux réciproques, augmentèrent les rires du public.
L’apparition du vieillard, déguisé en pompier, provoqua une franche hilarité,
tant le personnage était peu crédible. Des rafales de rires et de sifflets
railleurs accueillirent l’entrée de la civière et du héros frappé à mort. Les
lazzis du public allaient de pair avec les larmes de la famille douloureuse. La
Marseillaise nous sauva des pommes cuites et l’audience se leva avec
patriotisme, à l’écoute de l’hymne national.
La Libération de Paris se joua en deuxième et dernière mondiale
quelques jours plus tard et la réaction nous confirma que l’œuvre avait un vice
de forme. La troupe toute entière avisa Max Noiset qu’elle refuserait à
l’avenir d’interpréter ce navet. Il y eut quelques menaces ou mots aigres-doux,
mais la cause fut entendue et Terre de
feu se joua une troisième et ultime fois, sans l’autre pièce.
Parmi les localités traversées
par la troupe et éclairées de notre culture, je citerai Ruffec, où une
chauve-souris gâcha notre soirée, en nous survolant tout au long des actes. A
cette époque, j’ignorais que ce chiroptère était à l’origine de l’intervention
du radar et qu’en conséquence, elle ne risquait pas de nous heurter
maladroitement. Il n’empêche que nous avons beaucoup joué en baissant la tête,
pour fuir les frôlements. L’animal perturbait le public après chaque note et
revenait sur nous lorsque la salle s’éteignait et que le rideau ouvert ramenait
le point lumineux qui l’attirait et l’affolait.
Il y eut aussi Matha, où la
visite d’une fabrique de Pineau des Charentes nous enivra, tant par la
dégustation que par l’odeur d’alcool flottant dans l’air. Puis Bazoges-en-Pareds,
petite localité qui est le berceau de Clémenceau et du Maréchal de Lattre de
Tassigny.
En juillet 45, nous avons
arpenté la Bretagne en commençant le dimanche 1er (deuxième anniversaire
de mes débuts) par une matinée à Saint Michel-Mont-Mercure et une soirée à
Saint Philbert-du-Pont-Charrault. Quelques villes importantes, telles
Saint-Brieuc, Brest, Quimper, mais aussi… Cugand, Martigné-Ferchaud,
Bain-de-Bretagne, Grand-Fougeray, Cléguerec !!! Le 14, notre fête
nationale ne fut pas la mienne, car nous nous embarquâmes à Quiberon sur un
petit bateau de pêcheur, afin de rallier Belle-Ile.
Toujours très doué, j’avais
choisi la seule place à éviter, c’est-à-dire le nez au-dessus du tuyau
d’échappement du moteur. Le joyeux teuf-teuf et les effluves de mazout me
rendirent proprement malade tout le long de la modeste traversée. Nous jouions
le lendemain soir dans une espèce de salle des Fêtes. Notre surprise fut grande
en découvrant qu’il n’y avait aucun siège pour les spectateurs du Palais (le
Palais étant le nom de la capitale insulaire, plus que celui de l’établissement).
Qu’à cela ne tienne, la salle fut comble et les gens tous assis car chacun,
selon l’habitude, avait apporté sa chaise !
Mes « galas » avec Max
Noiset s’achevèrent en apothéose, à la fin du mois, à Saint-Aubin-du-Cormier et
Saint-Brice-en-Coglès… Une nouvelle page à tourner et deux mois parfaitement
creux pour suivre.
Il ne me viendra pas à l’idée de
me plaindre de cet arrêt de travail forcé puisqu’il m’a permis de passer quinze
jours dans le cadre paradisiaque de la Côte d’Azur. J’ai découvert ce lieu
privilégié grâce à la gentille invitation de la marraine de ma mère, qui
possédait à Villefranche sur Mer une superbe villa surplombant la rade. Ce
séjour de rêve fut de ceux qui laissent de la joie au cœur, tant par le
bien-être ressenti que par la chaleur de l’accueil ou la beauté des paysages
environnants.
Le retour a quelque peu terni
mon plaisir, car les chemins de fer n’avaient pas retrouvé la cadence et
l’efficacité qui sont leur apanage, en dehors des guerres et des grèves !
Je suis parti vers 8h du matin et n’ai guère passé moins de 23h dans les
soufflets d’un train surchargé. Même dans cet endroit instable et bruyant, nous
trouvions le moyen d’être quatre ! A la fraîcheur du matin succédèrent la
chaleur de l’après-midi et la froidure de la nuit. Pendant cette longue épreuve
mes compagnons de route avaient réussi à me circonvenir afin qu’on se tape une
« petite belote ». Je vous recommande la partie de cartes, assis sur
une valise disposée verticalement, laquelle exécutait un perpétuel mouvement
rotatoire, du fait du va-et-vient du soufflet. Aujourd’hui, on a découvert la
relaxation en faisant vibrer électriquement votre matelas… Je ne suis pas
convaincu mais là, je l’étais encore moins, car la danse de Saint-Guy, entre
deux wagons, fait à peine rire un quart d’heure !
Comme il faut toujours essayer
de se satisfaire avec l’inévitable j’en arrivais presque à me réjouir de n’être
pas installé devant les WC. A cet endroit, les six enfants d’une malheureuse
femme n’arrêtaient pas de brailler, constamment torturés par des envies bien
naturelles ou réveillés par les besoins d’autrui, lorsqu’ils étaient parvenus à
fermer les yeux. Je ne transcrirai pas mes diverses pensées durant ces 23
heures et me ferai plaisir en pénétrant tout de suite en Gare de Lyon (à
Paris).
A voir les ectoplasmes qui
descendaient du train, je pouvais juger de mon propre état de décomposition.
Une idée folle traversa mon cerveau : « Je vais me payer un taxi
après cette épopée ! ». Las ! La monstrueuse file d’attente qui
piétinait devant la station déserte, m’ôta tout espoir. Je n’étais ni vieux, ni
infirme, ni enceinte. Je n’étais qu’un jeune homme fatigué, ce qui me situait à
l’arrière ban des « ayant-droit » à la priorité.
C’est alors qu’au milieu de
cette foule énorme, une femme d’une cinquantaine d’années, en pantalon, les
cheveux coupés dans un style viril, s’approcha de moi, alors que je me résignais
à emprunter le métro. Elle était le doigt du destin pointé sur le merveilleux
pigeon que j’étais :
« -Vous cherchez peut-être un
véhicule ?
-Oui, Madame.
-Où allez-vous ?
-Vers l’Etoile.
-J’ai ce qu’il vous faut. »
Elle m’entraîna par le bras, en
me persuadant qu’elle était mon sauveur, et me fit descendre jusqu’en bas des
marches de la gare. Là, elle présenta une minuscule petite voiture à pédales,
comportant deux places et… quatre pédales ! Un pédalo pour route, en
quelque sorte. Je fus rapidement embobiné et donc d’accord sur les 300 francs
que me coûterait la course, étant entendu que je fournirais l’aide de mes
pieds ! Dans un état de semi-abrutissement, je pris place à côté d’elle
et, la valise coincée derrière nous, elle s’empara du volant :
« Attention ! Un, deux, vous
pédalez en même temps que moi ; quand je dirai stop, vous arrêtez pour que
je change de vitesse ».
La voiture démarra en même temps
qu’un interminable monologue de la dame :
« -Il faut bien s’entraider, n’est-ce
pas Monsieur ?
-Oui, Madame.
-Je suis seule dans la vie depuis que mon
salaud de mari m’a plaquée. Attention, stop, je change de développement. »
Je pensais au fond de moi « Elle devait le battre et il s’est
enfui ». Le ron-ron persécuteur de ma conductrice était ponctué
d’impératifs coups de trompe, qui nous signalaient à chaque croisement. Vous
savez, le genre poire qui fait « pouët-pouët » ! De temps à
autre, un chauffeur d’autobus nous invectivait de toute sa hauteur, car il
s’avérait que nous étions petits, mais gênants ! La sueur envahissait mon
front, surtout dans les côtes. Nous étions la risée générale :
« -Hue cocotte ! Vas-y
mignonne !
-Ta gueule ! lançait mon chauffeur.
-Alors, fainéant, t’as pas honte de te faire
traîner par une gonzesse ?
-Merde ! » répliquait mon
ingénue, qui prenait ainsi ma défense.
Le rouge de ma honte s’ajoutait
à celui de ma lassitude. Le comble fut atteint pour moi, après un changement de
vitesse, alors que nous roulions à tombeau ouvert et qu’un agent très en colère
nous apostropha :
« -Est-ce que vous allez
circuler ?
-Je ne peux pas aller plus vite que le
violon, espèce de c… » répliqua ma douce compagne !
Dieu merci, nous étions hors de
portée. Peut-être me suis-je senti grotesque pour toutes les fois où je n’ai
pas cru l’être. Modestes embouteillages compris, nous n’avons pas mis deux
heures pour effectuer le trajet ; mais quel bon moment j’ai passé
là ! Tel un automate, je m’immobilisais aux stops, et repartais sur « Pédales » ! A l’Etoile,
je renaissais à l’espérance, bien qu’abruti par les malheurs de ma harengère,
les quolibets, les pouët-pouët ! Un dernier aboiement, un coup de frein et
notre engin s’immobilisa rue des Acacias, sous l’œil goguenard du concierge.
« Alors, Monsieur Philippe, on revient
de voyage ? »
Je m’extirpe alors du véhicule,
éreinté, suant et douloureux. Il ne me restait plus qu’à sortir mes 300 francs,
avec la désagréable impression que j’aurais bien mérité de les gagner. Sur le
pas de la porte cochère, mon interlocutrice, fraîche comme une rose-pompon, me
rappelle alors qu’elle est toujours à ma disposition, Gare de Lyon, et au même
endroit (sauf, je suppose, lorsqu’elle a trouvé un gogo dans mon genre). Puis
elle ajoute avec une candeur à couper le souffle :
« C’est dommage que vous ne soyez pas
venu huit jours plus tard, je vais avoir un petit moteur ! »
Au début d’octobre 45, j’ai
retrouvé le contact avec la scène grâce, une fois encore, à Maurice Hilbert qui
avait hérité de la direction artistique du théâtre municipal d’Epernay. Cette
agréable petite ville…
Ainsi s'arrêtent les "mémoires inachevées" de Philippe Dumat... Merci à tous nos lecteurs pour leurs charmants messages.
J'aurai le plaisir d'animer au prochain Salon des Séries et du Doublage (samedi 22 novembre 2014, Paris) une rencontre "Che n'ai rien fu, rien entendu: Hommage à Philippe Dumat par l'équipe du doublage de Papa Schultz" en compagnie des comédiens Patrick Floersheim, Regis Ivanov, Roger Lumont, Michel Mella, Michel Muller, Odile Schmitt et de quelques invités surprise. Plus d'infos à venir sur "Dans l'ombre des studios".
J'aurai le plaisir d'animer au prochain Salon des Séries et du Doublage (samedi 22 novembre 2014, Paris) une rencontre "Che n'ai rien fu, rien entendu: Hommage à Philippe Dumat par l'équipe du doublage de Papa Schultz" en compagnie des comédiens Patrick Floersheim, Regis Ivanov, Roger Lumont, Michel Mella, Michel Muller, Odile Schmitt et de quelques invités surprise. Plus d'infos à venir sur "Dans l'ombre des studios".
En "bonus", une vidéo de Philippe prise lors d'une réunion familiale en mai 2005, dans laquelle il raconte ses débuts dans la chaussure. Un grand merci à Babette Dumat, Alexis Lalouette et Greg .
(Partie 1: Enfance, Débuts dans la chaussure, L'Exode, Partie 2: Marchand de chaussures, Figuration, Le mur de l'Atlantique , Partie 3: Fin du mur de l'Atlantique, Théâtre Pigalle, Audition pour une tournée,
Partie 4: Première tournée, Partie 5: Première tournée (suite), Partie 6: Défense passive, Libération de Paris, Partie 7: Spectacles patriotiques à la Libération, Vidéo bonus) Suivez toute l'actualité de "Dans l'ombre des studios" en cliquant sur "j'aime" sur la page Facebook.
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dimanche 28 septembre 2014
Unreleased recording: "Pavane for a dead Princess" (Ravel) by The Swingle Singers (1967) / Enregistrement inédit: "Pavane pour une infante défunte" (Ravel) par les Swingle Singers (1967)
In 1967, in a Parisian studio, The Swingle Singers recorded their album "Spanish Masters" ("Sounds of Spain/Concerto d'Aranjuez" in France) paying tribute to great spanish composers. Among the tracks recorded there is a wonderful arrangement of Maurice Ravel's "Pavane for a dead Princess" (Ravel was a French composer very inspired by Spain, in which he had some roots).
With permission and support from four of my friends in the "Swingle Singers" (Claudine Meunier, Hélène Devos, Jean Cussac and José Germain), I am glad to give you this wonderfully harmonized and absolutely unreleased recording on my page "Dans l'ombre des studios".
Composed by Maurice Ravel /Arrangements by Ward Swingle
Sopranos: Christiane Legrand (solist) and Jeanette Baucomont
Alti: Claudine Meunier and Hélène Devos
Tenors: Ward Swingle and Jo Noves
Bass: Jean Cussac and José Germain
Drums: Daniel Humair/ Double bass: Guy Pedersen
I invite you also to read my interviews (with rare pictures and videos of The Swingle Singers) of Swingle Singers Anne Germain and Claudine Meunier.
En 1967, les Swingle Singers enregistrent dans un studio parisien l'album "Sounds of Spain/Concerto d'Aranjuez" ("Spanish Masters" aux Etats-Unis), rendant hommage aux grands compositeurs espagnols. Parmi les titres enregistrés figure un arrangement de la superbe "Pavane pour une infante défunte" de Maurice Ravel, compositeur français très inspiré par l'Espagne dont il avait quelques origines.
![]() |
| Programme tournée 1971 |
Malheureusement, l'héritier de Maurice Ravel (le chauffeur de son frère Edouard) s'oppose à la sortie de ce titre. Ward Swingle décide alors de remplacer la "Pavane" par le "Concerto d'Aranjuez" de Rodrigo, qui donnera finalement son nom au disque.
Les Swingle Singers incluront la "Pavane pour une infante défunte" dans leur répertoire de tournée, mais elle ne sera jamais gravée sur disque, ni à l'époque, ni lors des éditions CD Philips.
Avec l'autorisation et le soutien de quatre de mes amis "Swingle Singers" (Claudine Meunier, Hélène Devos, Jean Cussac et José Germain), j'ai le plaisir de vous offrir sur "Dans l'ombre des studios" cet enregistrement superbement harmonisé et totalement inédit.
Composé par Maurice Ravel / Arrangements: Ward Swingle
Sopranos: Christiane Legrand (soliste) et Jeanette Baucomont
Alti: Claudine Meunier et Hélène Devos
Ténors: Ward Swingle et Jo Noves
Basses: Jean Cussac et José Germain
Batterie: Daniel Humair / Contrebasse: Guy Pedersen
Je vous invite à lire également mes interviews des Swingle Singers Anne Germain et Claudine Meunier (avec de rares photos et vidéos).
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mardi 2 septembre 2014
Claudine Meunier invitée à l'émission "42ème Rue" (France Musique)
A l'occasion de la création des Parapluies de Cherbourg à la rentrée au Théâtre du Châtelet, Laurent Valière organise pour son excellente émission "42ème Rue" un concert privé avec des extraits du spectacle et interviews des artistes (Michel Legrand, la formidable Marie Oppert (jeune talent à surveiller de près!), Vincent Niclo, Natalie Dessay, Laurent Naouri) demain à 11h30 au foyer du Châtelet (entrée libre). L'émission sera diffusée sur France Musique dimanche 7 septembre de 11h à 12h.
A cette occasion, avec mon concours, mon amie Claudine Meunier (voix de Madeleine dans le film) a accepté de se joindre aux participants de l'émission pour évoquer les chanteurs originaux du film de Jacques Demy. Ne manquez pas ce rendez-vous!
Pour rappel, liste des mes articles concernant des chanteurs des musiques de films de Jacques Demy:
-Interview d'Anne Germain (Delphine dans Les Demoiselles de Rochefort, Peau d'âne dans Peau d'âne)
http://danslombredesstudios.blogspot.fr/2014/05/anne-germain-chanter-la-vie-chanter-les.html
-Hommage à José Bartel (Guy dans Les Parapluies de Cherbourg, Bill dans Les Demoiselles de Rochefort)
http://danslombredesstudios.blogspot.fr/2012/11/hommage-jose-bartel.html
-Portrait de Claudine Meunier (Madeleine dans Les Parapluies de Cherbourg, Esther dans Les Demoiselles de Rochefort)
http://danslombredesstudios.blogspot.fr/2014/04/joyeux-anniversaire-claudine-meunier.html
-Interview de Jean Stout (Lancien dans Les Demoiselles de Rochefort)
http://danslombredesstudios.blogspot.fr/2011/05/jean-stout-baloo-petit-jean-et-les.html
-Portrait de Jean Cussac (Dubourg dans Les Parapluies de Cherbourg, Un garçon de ferme dans Peau d'âne)
http://www.objectif-cinema.com/spip.php?article4411
-Portrait de José Germain (Le patron du café dans Les Parapluies de Cherbourg)
http://www.objectif-cinema.com/spip.php?article4827
-Hommage à Christiane Legrand (Mme Emery dans Les Parapluies de Cherbourg, Judith dans Les Demoiselles de Rochefort, La Fée des Lilas dans Peau d'âne)
http://danslombredesstudios.blogspot.fr/2011/11/hommage-christiane-legrand-1930-2011.html
A cette occasion, avec mon concours, mon amie Claudine Meunier (voix de Madeleine dans le film) a accepté de se joindre aux participants de l'émission pour évoquer les chanteurs originaux du film de Jacques Demy. Ne manquez pas ce rendez-vous!
Pour rappel, liste des mes articles concernant des chanteurs des musiques de films de Jacques Demy:
-Interview d'Anne Germain (Delphine dans Les Demoiselles de Rochefort, Peau d'âne dans Peau d'âne)
http://danslombredesstudios.blogspot.fr/2014/05/anne-germain-chanter-la-vie-chanter-les.html
-Hommage à José Bartel (Guy dans Les Parapluies de Cherbourg, Bill dans Les Demoiselles de Rochefort)
http://danslombredesstudios.blogspot.fr/2012/11/hommage-jose-bartel.html
-Portrait de Claudine Meunier (Madeleine dans Les Parapluies de Cherbourg, Esther dans Les Demoiselles de Rochefort)
http://danslombredesstudios.blogspot.fr/2014/04/joyeux-anniversaire-claudine-meunier.html
-Interview de Jean Stout (Lancien dans Les Demoiselles de Rochefort)
http://danslombredesstudios.blogspot.fr/2011/05/jean-stout-baloo-petit-jean-et-les.html
-Portrait de Jean Cussac (Dubourg dans Les Parapluies de Cherbourg, Un garçon de ferme dans Peau d'âne)
http://www.objectif-cinema.com/spip.php?article4411
-Portrait de José Germain (Le patron du café dans Les Parapluies de Cherbourg)
http://www.objectif-cinema.com/spip.php?article4827
-Hommage à Christiane Legrand (Mme Emery dans Les Parapluies de Cherbourg, Judith dans Les Demoiselles de Rochefort, La Fée des Lilas dans Peau d'âne)
http://danslombredesstudios.blogspot.fr/2011/11/hommage-christiane-legrand-1930-2011.html
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vendredi 29 août 2014
Philippe Dumat : Mémoires d'un inconnu (Partie 6/7)
Une fois par semaine, retrouvez sur Dans l'ombre des studios un nouvel épisode des souvenirs de jeunesse du comédien Philippe Dumat...
(A suivre...)
(c) Philippe Dumat / Dans l'ombre des studios
Suivez toute l'actualité de "Dans l'ombre des studios" en cliquant sur "j'aime" sur la page Facebook.
(Partie 1: Enfance, Débuts dans la chaussure, L'Exode, Partie 2: Marchand de chaussures, Figuration, Le mur de l'Atlantique , Partie 3: Fin du mur de l'Atlantique, Théâtre Pigalle, Audition pour une tournée,
Partie 4: Première tournée, Partie 5: Première tournée (suite), Partie 6: Défense passive, Libération de Paris, Partie 7: Spectacles patriotiques à la Libération, Vidéo bonus)
Dès mon
retour à Paris, je m’engage dans la brigade spéciale, sorte de petite troupe de
choc de la « Défense passive » (Note
de Dans l’ombre des studios : la brigade spéciale de la Défense Passive, sur laquelle les informations sont rares, est à ne surtout pas confondre avec les brigades
spéciales, policiers d’élite spécialisés dans la traque aux résistants).
Uniforme de toile, couleur marron, avec lettres dorées sur écusson noir :
« B.S. » et casque français. Dès l’alerte, nous devions gagner notre
P.C. de la rue Bayen. Discipline et salut militaire. Après le rassemblement,
des camions venaient nous prendre pour nous diriger sur les lieux bombardés.
Là, j’ai fait mon apprentissage de l’horreur en déblayant les ruines et
ramassant morts et blessés. Les alertes étaient quasi-quotidiennes et
nocturnes. Nous avions une sirène à deux pas de la maison et… je ne l’entendais
pas. C’est beau d’être jeune. Maman me secouait et me disait (pleine de
reproches) : « Va à tes
déblaiements ! »
Aussitôt levé et encore à moitié
endormi, j’offrais le spectacle du monsieur à poil et casqué ! Je vais me
permettre, pour la petite histoire, de conter par le menu les péripéties de ce
que fut mon premier déblaiement. Rassemblés par la grâce de la sirène, en son
P.C. de la rue Bayen, le groupe « Ternes » de la Brigade Spéciale (4
sections de 12 hommes chacune) est dirigé par camions sur les lieux du
bombardement en cours, c’est-à-dire à Gennevilliers. Là, des avions anglais ont
pilonné des dépôts de carburant et un atelier allemand de réparations pour
leurs chars et camions. L’objectif est en bordure de la Seine et il faut
reconnaître que l’attaque a été aussi précise que faire se peut, eu égard à la
proximité d’habitations civiles non évacuées. Notre mission consiste en
priorité à sauver un maximum de vies françaises : gens bloqués dans leurs
caves ou blessés à secourir. A défaut, ramasser les morts.
Arrivés sur les lieux au moment
où sonne la fin de l’alerte, le spectacle est impressionnant. D’immenses lueurs
en provenance des cuves à essence en flammes et des ateliers allemands
s’élèvent dans la nuit claire. Première vision terrible que celle d’un
parachutiste anglais (dont l’avion a dû être abattu) et qui descend lentement
et inexorablement vers le brasier. Soudain, la chaleur désintègre littéralement
la corolle de soie et l’homme tombe, comme une pierre, au cœur de l’incendie.
Les pompiers français sont déjà sur place, tentant de protéger un gazomètre
tout proche, tandis que le feu attaque de temps à autre une nouvelle cuve de
carburant. Mon cœur bat fort en parvenant sur le chantier qui nous est
assigné : un groupe de quelques maisons détruites.
Nantis de pelles, pioches,
lampes de secours et brancards, nous fouillons les ruines, mais en vain. Ou
bien les locataires avaient pu se mettre à l’abri, ou nous avons été précédés
par d’autres sauveteurs. Je me dirige alors, avec quelques camarades, vers un
autre lieu et soudain j’aperçois dans le fond d’un énorme entonnoir de bombe,
deux cadavres d’allemands. Ce furent donc les deux premiers que je vis, le
spectacle me fascinait, me glaçait et me donnait envie de fuir. L’un des deux
retenait ses tripes à deux mains, tandis que sa jambe droite était
littéralement dévissée sur elle-même. Le second avait la tête ouverte en deux
parties parfaitement égales et l’on avait l’impression de deux profils qui se
regardaient nez à nez. Mon chef de section ordonna à quatre hommes (dont moi)
de descendre ramasser les corps. Vert comme un sous-bois, ainsi que l’a si
joliment défini Courteline, un camarade supplia notre supérieur :
« -Je ne peux pas y toucher, je vous
demande pardon… La prochaine fois, je vous promets…
-D’accord. Contente-toi de regarder, mais il
faudra t’y coller à la prochaine occasion parce que, si c’est pour regarder, tu
peux rester chez toi ! »
J’avais bien envie de l’imiter
mais à quoi bon ? Autant se lancer tout de suite. Je me mis donc en devoir
de descendre au cœur de l’excavation lorsqu’un officier allemand surgissant
d’on ne sait où s’écria « Non
Monsieur, pas toucher ! »
Je l’aurais embrassé. Il est
bien évident que les Fridolins attachaient peu d’importance à des cadavres
inutiles, préoccupés qu’ils étaient de sauver en premier lieu leur matériel.
C’est pourquoi nous assistions, médusés, au spectacle de soldats pilotant à
toute vitesse des camions arrachés des hangars et dont l’arrière traînait des
flammes. L’un de mes camarades fut interpellé par un officier nazi :
« -Fous, zortir camion.
-J’sais pas conduire et puis c’est pas mon
boulot.
-Monzieur, fous zortir camion. »
Le ton était menaçant et un
révolver sortit pour ponctuer l’injonction. J’imaginais l’incident m’arrivant à
moi, qui ne savait réellement pas conduire. Avec un courage remarquable, notre
camarade (qui lui, savait conduire) entra dans la fournaise, sortit au volant
d’un camion et précipita celui-ci dans un énorme trou de bombe. S’extrayant
indemne du véhicule renversé, il se présenta devant l’allemand, levant les bras
dans un geste de fatalité :
« Et voilà ! J’vous avais prévenu,
j’sais pas conduire ! »
Blême de rage, son interlocuteur
s’en tint là, Dieu merci !
Revenant
alors sur mes pas, mon pied droit dérapa légèrement. La voix d’un copain me
parvint aussitôt :
« Fais gaffe, Dumat, tu marches sur un
intestin ! »
Il fallait bien me rendre à
l’évidence, c’était vrai. Non loin de là, mon regard tomba sur une autre vision
cauchemardesque : un pied, revêtu d’une chaussette bleue sortait du sol.
Visiblement un malheureux était enterré à cet endroit. Gisait-il verticalement
ou horizontalement ? Je m’accroupis pour gratter délicatement le sol tout
autour du membre et me retrouvai, tout bêtement, avec le pied dans ma main
gantée de cuir. (Je précise que ma mère m’avait fermement recommandé de porter
mes gants pour « ces sales besognes »… et que je ne songeais même pas
à les ôter pour déguster le sandwiche que la camionnette du « Secours
National » nous apportait sur les chantiers. Il est des circonstances où
le manque d’hygiène n’a que peu d’importance ! )
Il fallait se rendre à
l’évidence : le tableau de chasse de ma section se limitait à un pied et à
des intestins ! Posant les pauvres reliques sur un brancard, nous
emportâmes le tout, après l’avoir dissimulé sous une couverture, en direction
d’une église toute proche qui avait été transformée en morgue. Un camarade
m’aidait au transport de la civière et en quittant la zone bombardée, nous
passâmes au milieu d’un groupe important de civils attristés qui guettaient le
résultat de nos recherches. En effet, les gens s’inquiétaient du sort de tel ou
tel voisin, dont on n’avait pas de nouvelles. Chacun sait bien que les
circonstances les plus tragiques engendrent souvent des éclats de rire
irrépressibles. Il me revient à l’esprit, à ce propos, deux incidents survenus
lors des obsèques de mon grand-père à St Pierre de Neuilly.
Dieu m’est témoin que j’avais du
chagrin. Au moment des condoléances et au milieu d’un interminable défilé, un
monsieur s’informa auprès de mon grand-oncle recteur : Où était
Gérard ? Transmis de bouche à oreille jusqu’à moi, ce prénom inconnu de
nous tous revint à l’oncle François qui répondit, en roulant superbement les
R :
« Il n’a pas dû pouvoirr
venirr ! »
La surprise s’inscrivit sur le
visage du monsieur :
«- Le fils du défunt ?
-Oh, vous faites erreurr, nous enterrrons
Monsieur Dumas, qui n’a jamais eu que trrois filles ! »
Eh bien, j’ai vu s’éloigner ce
pauvre homme, qui venait d’assister à une messe, après s’être trompé
d’enterrement, en réprimant difficilement mon hilarité. Pas de chance, le mari
d’une vieille amie de ma grand-mère a suivi presque aussitôt. Il s’est présenté
à chacun des membres de la famille, en ces termes :
« Je suis Monsieur Croton, le mari de
Madame Croton, qui n’a pas pu venir parce qu’elle était au lit. »
Cette phrase, répétée vingt
fois, devint insupportable ! Et, lorsqu’au cimetière où il avait suivi (ne
reconnaissant personne et ne voulant oublier quiconque) il me répéta : « Je suis Monsieur Croton, le mari de
Madame Croton, qui n’a pas pu venir parce qu’elle était au lit. » je
suis carrément allé pouffer dans un coin et je n’étais pas le seul !
Cette parenthèse me ramène au
brancard auquel nous étions attelés. Sur notre passage des femmes se signaient
et des hommes se découvraient. C’est alors qu’une voix bouleversée murmura « Oh ! Le malheureux a dû être
écrasé ! »
Sachant ce que nous
transportions, je dus me mordre les lèvres au sang pour ne pas avoir l’air d’un
monstre. Parvenus dans l’église, nous y fûmes accueillis par une infirmière fort
affairée et qui se conduisait en maîtresse de maison, en train de faire des
mondanités. Je la revois très bien avec sa blouse blanche et ses gants de
caoutchouc.
« -Qu’est-ce que vous m’apportez,
Messieurs ?
-Oh, des restes, Madame. »
Elle souleva la
couverture : « Ah oui, en
effet… Ah oui… Attendez… Voyons… A qui est-ce, ça ? Venez avec moi. »
Et nous la suivîmes dans une
crypte en sous-sol aménagée en chapelle ardente. Là, à la seule lueur de
quelques cierges, une vingtaine de formes allongées sous des draps meublaient
cette salle froide et nue. Le spectacle était poignant. Fort à son aise,
l’infirmière soulevait les linceuls les uns après les autres, nous imposant la
vision de femmes, d’enfants, d’hommes figés dans la mort.
« Non, c’est pas ça… Là non plus… Non,
attendez… »
En découvrant l’avant-dernier
corps, elle ne put réprimer un cri de triomphe : « Ca y est ! »
Spectacle
hallucinant d’un malheureux homme, littéralement coupé en morceaux et dont la
tête, les bras, les jambes avaient été patiemment remis à leur place par
l’infirmière, à l’aide de petits morceaux de fil de fer. Elle était fière de
son puzzle ainsi reconstitué.
« Vous comprenez, il faut qu’il soit
présentable à la famille ! »
De fait, le corps n’était plus
amputé que d’un pied et celui que nous voyions était recouvert d’une chaussette
bleue qui dissipait tout doute. La sinistre besogneuse disposa le membre
manquant à l’extrémité inférieure gauche et s’empara, dans ses mains gantées,
de l’intestin qui fut présentement remis à sa place.
« Et voilà, dit-elle avec un soupir
sadico-satisfait, il est complet ! »
Nous ne nous sommes pas fait
prier pour quitter cet endroit de cauchemar. Revenant vers la fournaise au
moment où un capitaine des pompiers demandait des volontaires pour porter, vers
le cœur de l’incendie, des rallonges de tuyaux, je me désignais à lui. Dix
minutes plus tard, je maudissais ma décision en ployant sous le faix d’un lourd
paquet de tuyau en toile, replié en accordéon sur mon épaule. Les lances
d’incendie prenaient leur source à un bateau-pompe amarré depuis peu le long du
quai. Il s’agissait de trimballer ledit tuyau vers le danger et à travers un
terrain parsemé de trous de bombes. Fidèle à mon habitude qui est de faire pour
le mieux lorsqu’on compte sur moi, je me hâtais en titubant vers les cuves à
essence qui s’embrasaient avec régularité les unes après les autres, tandis que
les pompiers arrosaient avec méthode… vous allez le voir ! Soudain, je
trouve sur ma route le capitaine des pompiers. Il me fait signe, avec ses deux
mains, de ralentir :
« -Où cours-tu comme ça, mon petit
gars ?
-Ben, je porte un tuyau, comme vous l’avez
demandé !
-D’accord, mais il n’y a pas de
panique !
-Ah bon, pourtant ça brûle pas mal !
-Oui, mais qu’est-ce qui brûle ?
-Ben… des dépôts d’essence !
-A qui elle est, cette essence ?
-Aux Allemands !
-Alors !!! Plus ça brûle mieux c’est,
non ?
-Ah ben oui… Evidemment ! »
Je m’en voulais, pauvre imbécile, de n’avoir pas réalisé cela tout de
suite…
« Tu comprends, mon petit, le fait
d’arroser avec vigueur ça étale le feu, et plus ça s’étale, plus ça brûle. T’as
saisi ? »
J’étais
rayonnant d’admiration et de joie.
« -Compris, mon capitaine. »
Le sauve-qui-peut général n’a
pas tardé car les flammes commençaient à lécher le gazomètre et son explosion n’était
plus évitable. Tout le monde se mit à l’abri et une violente déflagration
déchira la nuit déjà embrasée. La multitude des petits débris projets alentour
fut sans suite fâcheuse pour les personnes présentes.
Voilà donc le récit d’un
déblaiement. Je n’en ai parlé que parce qu’il fut le premier. J’ai participé
par la suite à de nombreux autres sur lesquels je ne m’appesantirai pas. Ils
furent fertiles en horreur et je n’y vois pas place pour l’humour, fut-il le
plus noir !
Sur le plan artistique, le
théâtre est au point mort. Pour gagner ma vie j’entre à Chaillot où de nombreux
comédiens en mal d’engagement trouvent un salaire honorable en figurant dans
les tragédies à grand spectacle, montées par Pierre Aldebert, sur la scène ou
les marches du Palais de Chaillot. Ainsi, entre juillet et novembre, on peut m’apercevoir
(en cherchant bien et épisodiquement) dans Horace
ou Le Cid, ce qui m’aide
pécuniairement après mon arrêt de travail forcé. Je fais aussi quelques cachets
avec Max Noiset (et le répertoire sacro-saint des mélos) dans plusieurs salles
paroissiales ou municipales parisiennes. Je me produis donc : 47 rue
Klock, 98 rue Martre, 21 rue de la Tombe-Issoire, 15 rue du Retrait, 48 rue
Planque, 21 rue de Jussieu, 13 rue Fagon, 11 place du cardinal Ammette, rue
Lacoste et rue du Rendez-vous… liste que je donne complètement car je la
trouve, pour la capitale, à l’image des itinéraires de province.
Au milieu de ce fatras, un grand
événement s’est déroulé : la Libération de Paris en août 44. J’ai eu aussi
la chance d’y participer, le plus bénévolement du monde avec la Brigade Spéciale
de la Défense Passive qui était devenue pour la circonstance de « passive »
à « active ». Notre chef, Couillard, avait proposé aux quelques 300
hommes de la B.S. de poursuivre une œuvre « française » en devenant
des combattants et un grand pas général en avant avait répondu à son appel.
Hélas ! Seul un quart des effectifs pouvait recevoir un fusil et le tirage
au sort n’avait pas désigné mon groupe. Tous ceux qui pleuraient après une arme
furent priés, en attendant, d’endosser une blouse blanche et de peindre, de la
même couleur, leur casque en l’agrémentant d’une croix rouge.
Ces quelques jours de folie
joyeuse, passés dans l’euphorie du danger accepté, méritent une halte, car ils
font partie de ces moments qui marquent une vie et une époque. Paris avait
senti sa proche libération et s’agitait comme le couvercle d’une marmite qui n’en
peut plus de bouillir. La résistance avait commencé prématurément l’action
directe, avec le risque que pouvait comporter tout retard de l’avance alliée.
Les Allemands étaient là, bien que moins voyants, dans de nombreux quartiers et
personne alors ne connaissait le risque encouru par certains ponts et monuments
si l’ordre destructeur de Hitler avait été exécuté. Le ravitaillement s’amenuisait
encore ; le gaz et l’électricité manquaient presque totalement. Un soir,
mon frère et moi avions sorti nos masques à gaz, beaucoup pour faire rire notre
mère et un peu pour lutter contre la fumée qui se dégageait d’un petit réchaud
à papier sur lequel nous avions décidé de faire cuire quelques haricots blancs
charançonnés. Vous imaginez le nombre de boulettes de papier qu’il nous a fallu
enfourner dans l’ustensile, avant de venir à bout de ce cadeau empoisonné !...
et pourtant bienvenu.
Ayant passé outre à toutes les
adjurations (ou objurgations ?) maternelles, je quitte la maison très tôt
le matin de ma première prise de service en qualité d’infirmer-brancardier-secouriste.
Mon entrain était aussi admirable que mon inaptitude. Revêtu d’une blouse
blanche, coiffé du casque blanc à croix rouge sur le devant, je remonte la rue
des Acacias quasi-déserte, en sifflotant. Notre P.C. était tout proche ;
un garage évacué par l’occupant, avenue de la Grande Armée. Le matériel de
secours était rudimentaire ; l’instrument de travail consistait en une
camionnette à gazogène réquisitionnée et hâtivement peinturlurée de croix
rouges. Seule la bonne volonté était à la hauteur de la situation. Parvenu à
quelques mètres du haut de ma rue, j’aperçois une tête casquée de vert et le
canon d’un fusil, le tout faisant « coucou » vers moi. Moment
désagréable pendant lequel j’ai rapidement décidé de ne pas interrompre mon pas
et mon sifflet allègres. Serrant les fesses je suis arrivé à la hauteur de l’allemand
en lui lançant un jovial salut de la main. Après tout, j’étais déguisé en inoffensif
homme en blanc et ma réaction n’avait rien de suspecte.
Passant devant la boulangerie-pâtisserie
qui faisait l’angle de l’avenue de la Grande Armée presqu’en face de notre
poste de secours, j’aperçus une mitrailleuse lourde embossée dans la boutique,
derrière des sacs de sable et servie par deux autres vert-de-gris. Après un
bonjour des plus naturels aux embusqués, j’ai traversé l’avenue pour rallier ma
base opérationnelle et ai franchi le dernier mètre avec la célérité d’un
monsieur dont on a piqué l’arrière-train. Ouf ! Quelle trouille, messiers
dames ! Et ça n’était pas la dernière, Dieu merci !
J’ai passé ensuite 48 heures à
sillonner le secteur, cramponné sur l’aile avant de la camionnette, en
brandissant un drapeau à croix rouge. Nous étions de belles cibles, offertes au
caprice d’un ennemi irritable ou trop nerveux (ce qui paraît admissible, lorsqu’on
sait que chaque fenêtre, chaque porte cochère, chaque toit de Paris était
susceptible de dissimuler un franc-tireur). En fait, tous ces risques pris par
notre équipe ne profitaient qu’à des civils imprudents ou inutilement curieux
blessés par des balles perdues, alors qu’ils auraient mieux fait de rester chez
eux. J’ai vu des colonnes allemandes descendre assez rapidement vers la Porte
Maillot et puis les mêmes colonnes revenir sur leurs pas après avoir constaté
leur impossibilité de forcer l’étau qui se refermait sur la capitale. Avec l’arrivée
des premiers soldats alliés nous avons quitté la tenue blanche et touché un
fusil Mauser pris à l’ennemi. Lourd engin, dont le maniement m’était étranger,
mais n’étions-nous pas en pleine période d’improvisation ?
Je n’oublierai jamais le premier
G.I. venant vers moi… Il mâchait placidement du chewing-gum et sa chemise
grande ouverte laissait apercevoir un système pileux digne d’un orang-outan !
Nous nous sommes embrassés et avons écrit nos noms, lui sur mon brassard FFI et
moi dans l’intérieur de son casque. Il m’a fait l’offrande spontanée d’un
paquet de Lucky Strike et est reparti nonchalamment vers son destin… je l’espère
vers l’Oklahoma.
Il est d’autres choses que je n’oublierai
pas non plus. Cet allemand, devenu franc-tireur par le simple troc de son
uniforme contre des vêtements civils, qui a été lynché et littéralement
dépiauté par les ongles de plusieurs dames hystériques. Véritable pantin
désarticulé et sanguinolent, qu’il a fallu achever d’une balle charitable. Ce
milicien, qui ressemblait à Hitler par la moustache et qui a été fusillé dans
la cour de la Mairie par un peloton hétéroclite de résistants. Il n’avait
certes pas volé son châtiment, après avoir jeté des grenades sur la foule
depuis un toit voisin, mais lorsque vous voyez un homme mourir, les yeux ouverts
et le corps au garde-à-vous, avec un ultime sourire de défi et après avoir
refusé le secours d’un prêtre qui se trouvait là… vous ne pouvez réprimer un
frisson dans le dos, en songeant à votre attitude éventuelle dans le cas où une
erreur vous réserverait le même sort. Après le coup de grâce, l’un des sept
exécutants traduisit le trouble général en déclarant :
« -Ah la vache ! Il a du cran, ce
mec ! »
Il y a eu aussi moi, montant sur
un toit avec un camarade, oubliant, ou plus exactement ignorant alors le
vertige auquel je suis sujet, pour tirer sur un milicien qui venait de
défigurer une femme à coup de fusil alors qu’elle marchait dans la rue. Je
revois également ce passage de prisonniers allemands, capturés au bois de
Boulogne par la 2ème D.B. et qui remontaient l’avenue de la Grande
Armée (ironie du sort !) entassés dans des camions ou des tractions-avant,
lorsqu’ils étaient officiers. Les captifs, dont chaque véhicule était séparé du
suivant par une jeep ou une automitrailleuse, traversaient une marée humaine
déchaînée. Aussi verts que leur uniforme, les officiers de la Wehrmacht se
bouchaient les oreilles pour ne pas entendre les insultes, tandis que les
soldats se protégeaient le visage contre les bouteilles vides lancées sur eux.
De l’un des camions un jeune allemand qui ne pouvait peut-être plus supporter
cette épreuve, sauta brusquement au sol. Réaction insensée et sans issue. Tout
près de moi, un américain épaula sa carabine et tira deux balles dans la tête
du fugitif, cependant que plusieurs autres projectiles s’abattirent sur le
camion d’où s’était échappé le désespéré. Avec un copain, nous récupérâmes deux
blessés : un autrichien qui était frappé dans le dos et un allemand assez
âgé, avec tibia cassé et plaie ouverte. Pour emmener ces deux hommes dans le
poste de secours tout proche, il fallut les protéger de la foule qui réclamait
qu’on les achevât et subir les injures de nos concitoyens qui nous traitaient
de sales collabos (sans crainte de se conduire eux-mêmes aussi mal que l’occupant
honni pour ses atrocités !). Quant au cadavre que nous sommes allé
ramasser ensuite, une grosse mégère du quartier était en train de lui donner
des coups de pied et de lui cracher dessus, en l’abreuvant de mots orduriers.
Devant ce spectacle confondant, j’ai demandé à cette dame si elle voulait que
nous lui emportions le corps chez elle. J’avais, là encore, perdu une occasion
d’éviter des mots doux !
Que l’on me comprenne bien. Il
ne me serait pas venu à l’idée d’avoir une sympathie quelconque pour ceux qui
nous asservissaient depuis cinq ans. J’admets, d’autre part, que des gens qui
ont souffert tout au long de l’occupation puissent se laisser aller à des
débordements regrettables, mais la lâcheté et l’injustice me hérissent, la
foule me fait peur ; qu’elle manifeste une grande joie ou une grande
colère, elle est inhumaine, incontrôlable, sans pitié et sans intelligence.
Voyez-vous, si j’avais été prisonnier et blessé à Berlin, au milieu d’une marée
humaine hostile et vengeresse, j’aurais aimé voir une âme secourable m’arracher
à ses griffes. Sans doute suis-je trop sensible !
Encore une image d’Epinal
concernant la libération de Paris. La descente des Champs-Elysées par de
Gaulle, ses généraux de légende et ses ministres issus de Londres. Mes
camarades et moi faisions la haie à un certain endroit de l’avenue. Nous nous
tenions par les épaules afin de faire un rempart entre eux et le flot hurlant
qui criait sa joie et voulait s’approcher. Sur tous les toits, des pompiers
surveillaient le cortège afin de parer à tout acte désespéré d’un quelconque
tireur isolé. La couleur, le bruit, l’allégresse… Des gens se faisant écraser
les pieds par des chars d’assaut, plutôt que de reculer de 20 cm. Spectacle
unique, délirant, grandiose… Inoubliable !
Moment de fierté que celui où la
B.S. fut invitée à défiler autour de l’Arc de Triomphe devant les masses assemblées
et les soldats de Leclerc, dont les véhicules étaient rangés « en soleil »,
autour du monument. Toutes les voitures militaires et engins blindés avaient
leur capot recouvert d’un tissu rose, destiné (depuis leur marche sur Paris), à
les soustraire de toute erreur d’appréciation de l’aviation amie. Rassemblés
dans notre tenue marron, casqués et flanqués d’un fusil sur l’épaule, nous
avions été harangués par notre chef :
« Alors vous vous alignez sur le
voisin, six par six, tous les fusils à la même hauteur ; quand je dis « gauche »
je ne veux pas voir un couillon se tromper de pied. Comprenez-vous les gars,
faites comme si vous aviez défilé toute votre vie, on vous regarde ! »
Le miracle se produisit et notre
passage fut impeccable. Vivement applaudis, nous tournâmes la tête vers les
soldats de la 2ème D.B. qui nous lançaient des « Bravo les petits gars ». Bien sûr, nous avions fait
plus que ceux qui n’avaient rien fait, mais tellement peu en regard des héros
de la résistance ou de ces hommes qui venaient du Tchad… qu’un léger sentiment
de gêne tempérait mes ébats.
La B.S. qui avait perdu sept
hommes durant les déblaiements, compta 11 autres morts au cours de la semaine
libératoire (ou de libération… à voir). J’ai su que plusieurs autres camarades
engagés par la suite dans la première armée, étaient tombés au front, en menant
la guerre à son terme.
Cette petite fresque étant
brossée et Paris délivré, il fallut attendre encore près de 33 semaines pour
voir s’achever en Europe le cauchemar de 68 mois ! Durant cette période,
mon activité artistique se poursuivit sans éclat. Outre les représentations
dont j’ai parlé auparavant, je fus contacté par l’intermédiaire du bureau de
placement des artistes (la célèbre et sinistre rue Taitbout, longtemps connue
des acteurs) pour cinq galas dans le Nord de la France, avec La Pocharde. Les tournées Jackson
cherchaient en effet un docteur Marignan. Je me rappelle, avec une certaine
tendresse, de cette famille Jackson où le père, la mère, la fille et le fils
jouaient la comédie. Tout cela baignait dans une grande médiocrité. Les
accessoires de scène n’étaient jamais au rendez-vous, car les patrons s’accusaient
mutuellement à chaque fois d’avoir oublié les accessoires sur la cheminée de
leur salon. Durant les cinq représentations données dans des localités
minières, le père Jackson, qui était très dur d’oreille, entra sur scène au
moment où l’un des interprètes avisait la coulisse en s’écriant : « Tiens, voilà la patronne ! »
Immanquablement, la main de la
fille apparaissait et ramenait le vieux sorcier Grégoire hors de l’action en
lui disant d’une voix lassée « C’est
pas à toi, Papa ! ».
(c) Philippe Dumat / Dans l'ombre des studios
(Partie 1: Enfance, Débuts dans la chaussure, L'Exode, Partie 2: Marchand de chaussures, Figuration, Le mur de l'Atlantique , Partie 3: Fin du mur de l'Atlantique, Théâtre Pigalle, Audition pour une tournée,
Partie 4: Première tournée, Partie 5: Première tournée (suite), Partie 6: Défense passive, Libération de Paris, Partie 7: Spectacles patriotiques à la Libération, Vidéo bonus) Suivez toute l'actualité de "Dans l'ombre des studios" en cliquant sur "j'aime" sur la page Facebook.
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