dimanche 4 mars 2012

Gérard Rinaldi : Bye bye, déjà...


J’ai appris avec une immense tristesse vendredi matin le décès des suites d’une longue maladie de Gérard Rinaldi, comédien, chanteur, auteur de pièces et de chansons… Gérard était un artiste surdoué, mais aussi un « homme bien ». Je l’avais rencontré pour la première fois en mars 2007. Le conviant à faire partir du jury d’un festival de théâtre étudiant que j’organisais à Cannes avec des amis étudiants comme moi en école de commerce, il avait gentiment accepté mon invitation. Une présence à la fois pudique et chaleureuse. Nous nous revoyions depuis deux fois par an, quand son emploi du temps le lui permettait. Je ne l’ai jamais « interviewé », mais garde en mémoire de très nombreuses anecdotes qu’il m’a racontées… Hommage à l'une des "légendes" de ce métier.

Né en 1943, le bébé Gérard Rinaldi reçoit des bonnes fées une « bonne tête », une voix exceptionnelle, beaucoup d'humour et de nombreuses qualités humaines (modestie, générosité, écoute). Adolescent, il monte un groupe de musique avec des copains, qui deviendra « Les Problèmes ». Cheveux longs, catogans, et déjà un esprit à la fois rebelle et farceur, ils accompagnent Pascal Danel, puis Antoine. On est en pleine vague yéyé. Par leur look et leurs provocations, ils s’attirent les foudres d’une France réactionnaire qui veut leur « couper les cheveux », et doivent même engager des gardes du corps pour se protéger.

En 1966, ils font la première partie des Rolling Stones lors de leur tournée en France (ils osent même chanter « Satisfaction », avant que Mick Jagger ne les remette gentiment à leur place), s’affranchissent d’Antoine et deviennent Les Charlots. Dès le premier disque, le titre « Je dis n’importe quoi, je fais tout ce qu’on me dit » (en réponse à « Je dis ce que je pense et je vis comme je veux » d’Antoine) chanté par Gérard avec l’accent berrichon, annonce la couleur : celui d’un esprit parodique et potache. 

De par son exceptionnelle voix et son charisme, Gérard devient le leader du groupe. Son don pour l’imitation fait mouche comme en témoignent son Gainsbourg de « Sois érotique », Luis Mariano de « Paulette, la reine des paupiettes » (parodie des « espagnolades » de l’époque), Jacques Dutronc de « Je suis trop beau », Tino Rossi de « Je chante en attendant que ça sèche » et ses très nombreuses « chansons à accent » (berrichon, arabe, etc.). Il participe par ailleurs à l’écriture de la plupart des chansons du groupe (avec Jean Sarrus et Luis Rego). 
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L’année 1971 marque la sortie d’un nouveau tube, « Merci Patron », qui deviendra un « hymne » des manifestations syndicales, et leurs débuts au cinéma dans La Grande Java de Philippe Clair. Groupe de jeunes blagueurs qui ne se prennent pas au sérieux et se moquent gentiment des règles, ils amènent un vent frais dans le cinéma comique français de l’époque. Le public est vite conquis par leurs films qui totalisent plusieurs millions de spectateurs à travers le monde (une tournée promotionnelle en Inde virera à l’émeute, tant les « Crazy Boys » sont populaires là-bas) : Les Bidasses en folie, Les Fous du Stade, Les quatre Charlots mousquetaires, etc.

A cette époque, Gérard a un premier contact avec le doublage. Pour des raisons de droits (il est lié par contrat aux Charlots), il prend le pseudonyme de Gérard Dinal et enregistre la voix du chanteur de quadrille dans Lucky Luke in Daisy Town (1971) (mystérieusement remplacé par Philippe Clay dans le disque sorti à l’époque et réédité par PlayTime), et participe au doublage de la série d’animation Oum le Dauphin Blanc

Fin des années 70/début des années 80, le succès cinématographique des Charlots s’essouffle un peu. Ils se recentrent alors sur leur carrière de chanteurs, enregistrent plusieurs albums de chansons paillardes dont les célèbres « Histoire merveilleuse » (ou « Je bande ») et « Ah ! Viens ! » (avec Debbie Stoockett alias Nicole Croisille), et deux tubes : une parodie (« Chagrin d’labour ») et un « hommage » à Véronique et Davina (« L’apérobic »).

Gérard ne retrouve plus l’esprit original du groupe, les rebelles sont devenus une machine commerciale un peu ringarde, et les producteurs ne les encouragent pas à changer de voie. Il quitte le groupe en 1983 pour démarrer une carrière solo, à la fois au cinéma (Descente aux Enfers de Francis Girod, où il incarne Elvis, animateur d’un centre de vacances), au théâtre (Double mixte dans une mise en scène de Pierre Mondy), et à la télévision (Marc et Sophie, série à succès!).
C’est aussi l’année où il commence « officiellement » sa carrière dans le doublage de films. Il est tout d’abord engagé pour des rôles parlés et chantés : le méchant Ratigan dans Basil Détective Privé (qui chante "Bye Bye déjà"), Henri le Pigeon dans Fievel et le Nouveau Monde (Christopher Plummer doublant le pigeon avec un accent français dans la Version Originale, Gérard a l’idée de le doubler en imitant Maurice Chevalier), ou bien encore Steve Martin (le Dentiste) dans La Petite Boutique des Horreurs

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Gérard devient vite un « grand » du doublage, prêtant sa voix à John Malkovich (Dans la ligne de mire), Tommy Lee Jones (Piège en haute mer), Jack Nicholson (Man Trouble), Ben Kingsley (Shutter Island) et Ted Danson (Damages). Il m’avouait il y a peu son découragement face à la participation de plus en plus « intrusive » des décideurs dans le doublage : « Ted Danson doit reprendre le premier rôle de la série Les Experts… On m’a demandé de passer des essais dessus, alors que ça fait des années que je le double. J’ai refusé de passer des essais, ils vont certainement prendre quelqu’un d’autre... »

Le statut de « personnalité » de Gérard ne l’empêche pas d'accepter de reprendre avec beaucoup d’humilité et ses dons d'imitation naturels les rôles réguliers de comédiens disparus : Sipowicz dans New York Police Blues (précédemment doublé par Henri Poirier et Jacques Richard), Krusty le clown et plusieurs personnages des Simpson (suite au décès de Michel Modo), Big Ben dans les séquences inédites de La Belle et la Bête.
Il double aussi Dustin Hoffman (recordman du nombre de « voix françaises » différentes) dans plusieurs films dont Last Chance for Love (suite au désistement de Pierre Arditi) qu’il a beaucoup aimé doubler et qui reste l’un de ses meilleurs souvenirs de doublages, avec Lorenzo (1992). Dans Lorenzo, il double Nick Nolte, père d’un enfant malade, qui se bat pour trouver un remède. Un sujet tellement émouvant que l’équipe fond en larmes pendant le doublage.

Gérard Rinaldi prête plusieurs fois sa voix à David Suchet (Ultime Décision, Meurtre Parfait). Peut-être aurait-il pu reprendre Hercule Poirot (suite à la retraite de notre ami Roger Carel), je l'avais en tout cas suggéré à Roger qui cherchait un remplaçant. Séduit par cette idée, Roger en avait parlé à la direction artistique de la série…

Gérard devient également avec ses camarades Daniel Beretta, Richard Darbois, Michel Mella et Bernard Alane l’une des voix incontournables des films Disney de la fin des années 80 aux années 2000, prêtant sa voix à Dingo (depuis le début des années 90), au Chef Louis dans La Petite Sirène, au Hibou dans le redoublage de Danny le petit mouton noir et à de nombreux personnages.


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Parallèlement à sa carrière dans le doublage, Gérard tourne beaucoup, principalement pour la télévision (peut-être trop « étiqueté » par les Charlots et Marc et Sophie, il peine à s’imposer au cinéma), dans des fictions, des « drames ruraux » comme il les nomme. « C’est devenu un jeu. Quand j’arrive le matin sur un plateau, je demande « Qu’est-ce qu’on tourne aujourd’hui ? » et toute l’équipe du tournage me répond en chœur « Un drrrrame rrrurral ! »».

Passionné par le jazz et la chanson française des années 30-40, il enregistre en 2007 un album de vieilles chansons françaises interprétées « façon crooner », avec des musiciens de jazz. En raison d’un changement de producteurs, il réenregistre à deux reprises les chansons. Le disque doit finalement sortir en 2012 chez Sony. Gérard en est particulièrement fier, même s’il doit faire quelques concessions (enregistrer un peu plus de « tubes » et mettre de côté quelques chansons moins connues). C’est pour promouvoir ce disque et d’autres projets personnels (co-écriture de la pièce Chambre d’hôtes ou La vie déjantée des Rognoles avec Sylvie Loeillet), qu’il accepte de participer à la tournée Age tendre et têtes de bois et de réenregistrer des tubes des Charlots (Les Charlots 2008 et Les Charlots : L’essentiel). Un retour vers une certaine médiatisation (Les Grosses Têtes de Philippe Bouvard en 2008 et 2011, Vivement Dimanche, Le Plus Grand Cabaret du Monde, Les Années Bonheur, Etonnez-moi Benoît, Dimanche soir chez Hubert à plusieurs reprises, etc.) qui lui prouve une nouvelle fois tout l'amour que lui porte le public.

Lors de notre dernière rencontre mi-novembre, entre deux tournages (deuxième saison de La Nouvelle Maud à Angoulême (rôle du père d'Emma Colberti) et un épisode de Caïn à Marseille (rôle d'un mafioso atteint de la maladie d'Alzheimer)), Gérard débordait de projets : montage de sa pièce Les Rognoles dans un théâtre parisien, participation à une tournée d’anciens humoristes (sur le même principe qu’Age Tendre et Têtes de Bois), tournée de concerts « crooner », enregistrement de chansons avec le groupe Les Low Budget Men (association pour la mise à disposition de défibrillateurs), mise en scène d’une comédie musicale parodique sur Zorro qu’il avait écrite et qui traînait depuis trop longtemps dans ses cartons…

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Gérard Rinaldi laisse un immense vide dans la profession. Pour décrire l’état de tristesse dans lequel il nous abandonne, je reprendrai les mots de notre ami commun Michel Mella « Notre magnifique camarade et ami, artiste de grand talent, érudit et drôlissime, modeste et indulgent, nous a quittés. Gérard Rinaldi n'est plus et on est comme des cons. »

Pour en connaître un peu plus sur la carrière de Gérard Rinaldi, je vous invite à visiter le site de mon amie Marlène Meyer, sa "fan n°1", à lire l'excellent livre "100% Charlots" de Jean Sarrus, et à écouter cette émission des Grosses Têtes (juin 2011)


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