dimanche 9 janvier 2011

Lucie Dolène : Un sourire en chantant (Partie 2/4)

Pour lire la précédente partie de l'interview (partie 1/4), veuillez cliquer ici 

Dans l'ombre des studios : A l’origine, vous avez une formation de chanteuse mais il vous est arrivé de jouer dans des émissions télévisées et même des pièces de théâtre. Peut-on dire que ce travail de comédienne est venu par étapes, avec votre participation à des opérettes et des doublages ?

J’ai toujours eu envie d’être comédienne. J’ai préparé le concours d’entrée au conservatoire que j’ai raté, et j’ai été très triste de ne pas rentrer au conservatoire comme comédienne. A l’époque, je pensais que les deux disciplines étaient tellement complémentaires, tellement importantes. Pour moi, jouer la comédie était aussi important que chanter. Pour chanter il faut être comédienne, et inversement car c’est une belle discipline le chant, c’est quelque chose où vous arrivez à maîtriser votre colonne d’air et… à respirer (rires) ! C’est important de simplement respirer en scène. Donc voilà, j’ai beaucoup travaillé la comédie avec de très bons professeurs comme Claude Viriot, Henri Bosc, Roger Gaillard, et même un peu plus tard Michel Vitold dont j’ai suivi les cours qu’il donnait à l’Atelier.


Extraits de la comédie musicale Paris by night (1982) 
avec Mouloudji, Lucie Dolène et Armand Mestral

DLODS: Qu’est-ce que vous pensez du préjugé assez français qui dit qu’on ne peut être chanteur et comédien à la fois ?

C’est une hérésie absolue, mais je pense que ce préjugé s’en va un peu, parce que, depuis maintenant une vingtaine d’années, les jeunes comédiens font de la danse, du chant. Ne pas avoir fait de danse, c’est le regret de ma vie. J’avais cette obsession de la comédie et du chant, qui pour moi étaient indissociables, et je n’ai pas réalisé que la danse était aussi extraordinaire. Alors maintenant je sais que beaucoup de jeunes comédiens pratiquent les trois disciplines et cela me semble évident!

DLODS: Quels sont vos premiers souvenirs d’émissions de télévision ?

J’ai participé à une comédie musicale montée à la télévision par Claude Loursais, un fameux réalisateur, qui s’appelait Le Sire de Vergy et là-dedans j’avais un rôle très drôle et  le privilège de jouer avec Jean Rochefort. On s’est beaucoup amusé avec Jean Rochefort parce qu’il était passionné. Je lui racontais que je rentrais des Etats-Unis, alors il était fasciné par ça et me disait « Est-ce que tu as connu Sinatra ? Ah qu’est-ce qu’il chante bien ce mec-là, tu te rends compte !». C’était quelqu’un d’absolument délicieux et facétieux.

DLODS: Et justement… Est-ce que vous avez connu Sinatra ?

Non, je n’ai pas connu Sinatra, par contre j’ai chanté à Las Vegas dans le programme Nat King Cole de Johnny Mathis ce jeune chanteur qui avait une si belle voix, et Tony Bennett. Donc je suis restée 3 mois à Las Vegas, quand même.

DLODS: Avez-vous participé aussi à quelques émissions de variétés à cette époque ?

J’ai fait énormément de choses avec Jean Nohain dans 36 chandelles. C’est là que j’ai rencontré Jean Le Poulain et Robert Hirsch, et j’ai eu le bonheur de faire partie de cette équipe absolument géniale, avec Jacqueline Maillan. C’était l’ancêtre du feuilleton à la télévision et ça s’appelait La perle rose, ça passait toutes les semaines dans 36 chandelles. Moi je faisais couple avec Robert Hirsch et Jacqueline avec Jean Le Poulain, et nous nous sommes tellement amusés avec ça, c’était un  très grand bonheur ! Après avec Jean Le Poulain j’ai fait une série dont mon mari avait fait le générique et écrit beaucoup de chansons, Les Le Poulain au galop, une émission de variétés qui passait tous les dimanches à midi. Je chantais toute seule, parfois avec Jean, et jouais dans des sketches. Et puis après, j’ai fait Le tour du monde en 80 jours avec Jean.

DLODS: Plus tard, vous avez aussi joué dans la pièce Le noir te va si bien  avec Jean Le Poulain.

Ah, Le noir te va si bien ! C’était un très beau souvenir aussi. Je ne vous ai pas raconté comment j’ai connu Jean Le Poulain. Je l’ai connu à Toulon à l’époque où nous y habitions, et il était au conservatoire de Toulon avec une de mes sœurs qui aurait fait une comédienne époustouflante, mais malheureusement, à cette époque là, devenir comédienne posait problème aux parents. Elle était une grande amie de Jean, et moi je les entendais répéter leurs scènes au conservatoire, il venait à la maison travailler avec elle, et quand je retrouvais Jean à la télévision des années plus tard il me disait toujours « Quand même tu me rappelles bien Toni ! », le diminutif de ma sœur Antonine. Jean c’était un être étonnant parce que très généreux. Mais les jours où il n’avait pas envie d’être là il n’était pas là. Il le faisait sentir tout de suite.

DLODS: Est-ce que Francis Blanche était le même type d’homme ?

Un peu, Francis était vachard, mais quand il aimait les gens, c’était quelqu’un de merveilleux, il avait un fond de générosité. C’était plus fort que lui les bons mots, les vannes qui font rire au détriment de quelqu’un, mais je n’ai que de très bons souvenirs de Francis. Dans La Belle Arabelle, il y avait aussi son père, Louis Blanche, un très vieux monsieur, un peu sourd. Alors quand ils se rencontraient en coulisses, il lui disait « Alors ça va vieille branche ? Il ne m’entend pas le vieux con ? Hein, tu ne m’entends pas, vieux con ? » (rires)
Et puis après il le prenait dans ses bras, il l’embrassait.

DLODS: Avez-vous déjà joué dans des films ?

Non malheureusement je n’ai rien fait, sauf dans Diesel, un film de Robert Kramer qui est mort maintenant. J’ai joué une gardienne de prison dans ce film absolument dément qui n’a pas du tout marché.

DLODS: Parlons un petit peu de la séquence « Les recettes de Loula » que vous animiez pour l’émission de jeunesse Vitamine.

J’ai fait cette émission grâce à une amie, Liliane Davis (choriste de Claude François notamment, ndlr), qui m’a contactée un jour en me disant « Je travaille dans une production où l’on cherche une comédienne qui ferait une grand-mère un peu allumée dans l’émission des enfants le mercredi après-midi, Vitamine, et qui présenterait des recettes culinaires, est-ce que tu veux venir faire un essai ? ». Alors je suis allée faire l’essai et j’ai été prise, et ça c’est un très beau souvenir, c’était bien, très drôle à faire, beaucoup de travail et de succès.

Générique des Recettes de Loula chanté par Lucie Dolène

DLODS: Après vous avoir « perdu » des écrans depuis plusieurs années, nous vous avons récemment retrouvée dans le court-métrage Chicago Blues. Comment ce projet a-t-il été lancé ?

Le réalisateur, Sylvain Dardenne, a contacté un comédien qui m’a mise sur le coup. Il m’a raconté son histoire, évidemment c'était très plaisant. On a tourné ça dans la maison de ses parents et puis au final j’ai vu avec tristesse ce film que j’ai trouvé très mauvais, moi y compris.

DLODS: Était-ce dû au petit budget ?

C’est toujours un petit budget, mais ça a dû quand même lui coûter pas mal de sous. Ce n’est pas nous qui lui avions coûté de l’argent parce que nous travaillions comme ça, pour l’amour de l’art, je suis tout à fait pour quand le sujet en vaut la peine et que le projet a l’air bien. En tout cas, je lui souhaite d’en refaire d’autres qui vont bien marcher parce qu’il a certainement un certain talent ce garçon mais là, ça ne s’est pas bien passé.

DLODS: On a parlé de Le noir vous va si bien, pièce qui avait été jouée dans le cadre de « Au théâtre ce soir ». Avez-vous eu d’autres contacts avec la scène en tant que comédienne ?

J’ai quand même joué Mère Courage au Théâtre 71 de Malakoff pendant plus de trois mois sous la direction d’un homme merveilleux qui s’appelait Guy Kayat, et ça fait partie de mes quelques très beaux souvenirs de ma vie de saltimbanque. Je jouais avec des acteurs qui étaient formidables, qui n’étaient pas des stars, pas des gens connus, mais qui faisaient partie de la troupe des comédiens qu’employait Guy Kayat. Il m’a rencontrée et m’a dit « Vous êtes ma Mère Courage ! », je lui ai dit « Mère Courage, moi ? Ce n’est pas possible ! »

DLODS: Vous ne vous voyiez pas dans le rôle ?

Je ne me voyais pas dans le rôle au départ. Quand on pense aux femmes qui ont joué Mère Courage comme Germaine Montero par exemple. C’était un contre-emploi pour moi, mais j’ai tellement été bien guidée par Guy Kayat dans cette aventure que, pour moi, ça  a été tout d’un coup une évidence, je me suis prise au jeu. Et quel jeu ! Car c’est certainement un des plus beaux rôles qu’une comédienne rêve de jouer.

"Oh bonjour!" ("Good morning") du film Chantons sous la pluie (1952)  chantée en VF 
par Yves Furet, Pierre Laurent et Lucie Dolène

DLODS: Nous allons évoquer maintenant votre carrière dans le doublage de films. A quand remonte votre premier doublage ?

L’un de mes premiers doublages devait être Chantons sous la pluie dans lequel je faisais la voix chantée de Debbie Reynolds. J’aurais bien aimé faire les dialogues aussi mais je ne les ai pas faits.

DLODS: Vous souvenez-vous des autres interprètes ?

Il y avait un chanteur du nom de Pierre Laurent qui doublait Donald O’Connor sur les chansons, Odette Laure qui doublait celle qui avait l’horrible voix (Jane Hagen, ndlr), Yves Furet, qui doublait Gene Kelly. Yves Furet était un comédien très coté, très connu, professeur d’art dramatique, je suis sûre que c’est lui qui doublait Gene Kelly aussi sur les dialogues. Pour ce qui est de Pierre Laurent, j’en suis moins sûre.

DLODS: Il semble, aussi curieux que cela puisse paraître, qu’Yves Furet ait seulement doublé Gene Kelly sur les chansons, et que c’est sa voix française habituelle, Michel André, qui l’ait doublé sur les dialogues.

Vous savez, c’est un peu comme ça dans le doublage, quand un comédien marque un rôle titre, après cela devient une espèce d’exclusivité. Moi je pensais qu’Yves Furet avait doublé la voix parlée aussi mais effectivement, si vous me dites ça, ça ne m’étonne pas.

DLODS: Visiblement la partie chantée du doublage a été enlevée des DVD Zone 2, on entend juste les chansons en VO.

C’est exact, ils ont supprimé tout le doublage chanté en français, et je vous avoue qu’un ami m’a trouvé notre doublage, et j’ai trouvé ça assez mauvais.

DLODS: Est-ce que selon vous le doublage de ce type de films musicaux doit être intégral, c'est-à-dire doubler aussi les chansons dont certaines peuvent être considérées comme « cultes » dans leur version originale?

C’est une bonne et difficile question. Je crois que c’est extrêmement difficile de réussir un bon doublage en français. Ça a été fait, par exemple pour  My Fair Lady qui était très réussi.

DLODS: Ensuite vous retrouvez Debbie Reynolds dans La conquête de l’Ouest, toujours en voix chantée. L’avez-vous doublée dans d’autres films ?

Non, mais je l’ai doublée assez récemment dans des épisodes de la série télévisée Will & Grace.

DLODS: Vous l’avez retrouvée 40 ans après… aussi pétillante?

Oh, elle est formidable ! Je peux vous dire que les années n’ont pas pris beaucoup de poids sur elle. Elle est belle comme un cœur, et elle a pris une autorité, elle est drôle quoi !

DLODS: C’est une comédienne qui vous convenait bien aussi par votre style de chansons ?

Oui.

DLODS: A ce propos, quand vous doublez comme ça une chanteuse, est-ce que vous injectez une partie de votre personnalité ou vous préférez vous effacer complètement en essayant d’imiter la chanteuse originale?

Il y a une structure musicale à laquelle on ne peut pas échapper, ce qui fait que c’est un petit peu des deux. C’est quelque chose qu’on sent au moment où on le fait. On essaie de s’infiltrer dans le personnage initial, et puis si on le peut, si on le sent et si ça n’est pas trop décalé par rapport à l’image, on peut mettre un petit chouia de ce qu’on ressent. Mais c’est plus facile dans un dessin animé, parce que là il y a beaucoup plus de créativité. Avec des comédiens, des personnages réels, humains, c’est plus difficile.

DLODS: Comment se faisaient les enregistrements des chansons dans les doublages de cette époque ? Y avait-il par exemple des notes sur la bande rythmo ? Est-ce que la technique a changé  depuis?

Oui, il me semble qu’il y avait des notes sur les bandes rythmo. On avait la voix originale dans le casque et c’est ce qui me convenait le mieux. En tout cas, pour certaines prises. Après on enlevait la voix, on ne gardait que la bande orchestre mais le meilleur guide pour moi était la voix originale.


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Lucie Dolène : Un sourire en chantant (Partie 1/4)


Entretien réalisé par Rémi C. le 27/06/09

Remerciements à Lucie Dolène et Virginie pour leur accueil, et à Joëlle David et Pascal Laffitte pour leur relecture attentive.

Depuis quelques années, nous n’entendons plus beaucoup Lucie Dolène, la voix mythique de Blanche-Neige dans le doublage de 1962 de Blanche-Neige et les sept nains et de Madame Samovar dans  La Belle et la Bête. En cause les directeurs artistiques actuels qui ne la sollicitent pas assez, mais peut-être aussi une discrétion naturelle chez cette artiste d’une grande sensibilité. Une perte pour le doublage quand on connaît son grand talent de comédienne et de chanteuse.

La première fois que j’ai eu Lucie Dolène au téléphone, elle s'est étonnée que l’on puisse s’intéresser « à une vieille dame comme elle ». J’ai finalement réussi à la convaincre de m’accorder un entretien et c’est par une belle journée de juin qu’elle m’a reçu dans sa maison, en banlieue parisienne. Nous nous sommes alors plongés dans une longue et passionnante traversée, un peu hors du temps, dans un océan de souvenirs plein de nostalgie … et de quelques orages passagers.


Dans l'ombre des studios: Comment vous est venue la vocation de chanteuse ?

Quand j’étais enfant je chantais tout le temps. J’avais une jolie petite voix qui, pour un enfant de 10 à 12 ans, était déjà assez timbrée, qui n’était pas ce qu’on appelle une « voix d’enfant ».
Quand j’étais au conservatoire de Toulon, en classe de solfège, mon professeur me baladait dans la classe de chant pour dire « écoutez, la petite que j’ai chez moi est capable de chanter l’air des Clochettes de Lakmé, vous vous rendez compte ! ». C’est vrai, je grimpais très haut sans même m’en rendre compte. De là, évidemment, j’ai toujours eu envie de chanter. Ça a commencé à l’adolescence lorsque j’avais une quinzaine d’années, je travaillais avec un professeur que j’aimais beaucoup. Je n’ai travaillé que du classique, évidemment. J’avais envie de devenir une grande chanteuse d’opéra soprane léger. Je ne me débrouillais pas trop mal mais très vite je me suis rendu compte que je n’avais pas l’étoffe d’une chanteuse lyrique car j’étais très timide, traqueuse, je perdais facilement mes moyens. Jusqu’au moment où j’ai entendu des chansons, des choses beaucoup plus légères comme de l’opérette, et je me suis dit que c’était plutôt cela ma voie.

Lucie Dolène chante les Chants de France de Joseph Canteloube
(1. "Y a rien de si charmant" (Savoie), 2. "La fermo d'un paure omé" (Languedoc), 3. "Petite Claudinette" (Savoie) et 4. "Som-Som" (Languedoc))


DLODS: Comment avez-vous débuté dans le métier ?

Lorsque j’étais encore dans la voie classique, j’ai fait connaissance, grâce au professeur de violon de Saint-Amand-Montrond où je vivais à l’époque, de maître Joseph Canteloube qui était un très grand musicien français assez peu connu hélas, élève de Vincent D’Indy, qui a fait un travail tout à fait remarquable sur les chansons du folklore français. Maître Canteloube a adoré ma voix et m’a beaucoup fait travailler. Nous avons fait un disque ensemble, chez Ducretet-Thomson, voix et piano, et nous avons obtenu le grand prix du disque Charles Cros. C’est un magnifique souvenir. J’ai eu l’occasion de chanter à l’Ecole Normale de Musique, à la salle Gaveau avec Camille Maurane où nous chantions tous deux des œuvres de Canteloube. Quand je suis allée retirer mon prix avec Maître Canteloube à la réception qui était donnée, j’ai eu le grand privilège de voir arriver Madame Piaf qui, elle aussi, a eu un prix ce jour-là. Elle a aperçu MacOrlan dans un salon et elle a fendu la foule en disant « Ah, vous ! C’que vous m’avez fait rêver ! ». C’était théâtral, une entrée comme Piaf en avait le secret. Et à côté de ça, j’ai rencontré quelqu’un qui était pas mal non plus : Madame Colette. Elle était assise dans un fauteuil et ne bougeait pas, mais elle avait dit « Amenez-moi la petite qui a gagné le prix du folklore, parce que j’ai voté pour elle». Alors j'ai fait la connaissance de Colette qui m’a embrassée. Elle m’a dit « Mettez-vous là à côté de moi, mon petit ! », alors je me suis assise à ses genoux, sur une très belle moquette, elle a posé ma tête sur ses genoux et je n’ai plus osé bouger.

DLODS: Elle était impressionnante ?

Elle était gentille comme tout, et ce qui était formidable c’était son accent bourguignon : elle roulait les « r », etc. Et elle a parlé avec Edouard Herriot. J’ai capté un peu de leur dialogue : il lui disait « Ah ! ma chère Colette, vous vous souvenez quand je vous écrivais des lettres d’amour » et elle lui répondait « Ah, ne parrrlons plus de tout ça mon pauvrre ami, parlons plutôt de nos douleurs ! Comment vont vos douleurs ? Est-ce que vous avez essayé la cortisone, parce que moi ça me réussit assez bien ! ». C’était très mignon.

DLODS: C’était en quelle année ?

J’ai un peu de mal avec les dates, mais ça devait être en 50 ou 51. Ensuite j’ai continué à chanter un petit peu pour Maître Canteloube. L’histoire de la chanson me titillait pas mal, et j’avais entendu parler d’un auteur-compositeur qui s’appelait Guy Lafarge, qui avait déjà fait jouer une de ses opérettes qui s’appelait Il faut marier maman et je me disais que j’aurais bien rencontré cet homme-là. Un jour j’ai fait preuve d’audace et je l’ai appelé en lui demandant si je pouvais le rencontrer et il m’a dit « Mademoiselle, j’ai un quart d’heure à vous accorder si vous pouvez venir jusqu’à moi, mais pas plus car après je pars en voyage ». Je suis donc allée chez lui, j’ai fait de mon mieux pour arriver à l’heure. Et en fait d’un quart d’heure au bout de deux heures j’étais toujours là. C’était une ruse pour se débarrasser de moi au cas où ça ne l’aurait pas intéressé. Donc ça a été une très belle rencontre. Il m’a de suite monté un tour de chant avec des chansons à lui et d’autres, et puis j’ai commencé tranquillement à faire des cabarets qui étaient très sympathiques, notamment L’Echanson, d’André Pasdoc, qui était un homme délicieux. J’ai chanté là pendant très longtemps, et j’ai beaucoup chanté dans des boîtes russes qui étaient au top à l’époque, où on chantait devant toutes les têtes couronnées du monde, c’était drôle et impressionnant à la fois. Ces gens-là étaient tous extrêmement gentils. Il y avait notamment le shah d’Iran, le roi Hussein de Jordanie, Gina Lollobrigida, Sophia Loren, Curd Jürgens…

DLODS: Que des « petits joueurs » ?

Que des petits joueurs, exactement (rires). Il y avait aussi Onassis, qui était un homme assez envahissant, qui faisait beaucoup de bruit à sa table à tel point qu’une fois j’ai interrompu ma chanson et je lui ai dit « Est-ce que vous m’entendez ? Parce que moi je vous entends très bien, monsieur Onassis ! ». Il s’est alors écrié en riant « Oh, she’s wonderful ! », a applaudi, a fait taire toute sa table et arrêter le service à sa table.  Ils m’ont fait un triomphe pour l’avoir un petit peu blackboulé (rires). Voilà, sinon je suis aussi passée à Bobino avec Philippe Clay et j’ai fait l’A.B.C qui était un bon succès avec une chanteuse merveilleuse qui s’appelait Dany Dauberson.


Lucie Dolène chante "C'était hier" (1960)

DLODS: Vous est-il arrivé de faire des tours de chant à l’étranger?

Oui, j’avais été entendue par le directeur d’une boîte à New York qui était venu souper chez les Russes. Il a convoqué un impresario de William Morris Agence et j’ai été engagée à New York dans une boîte qui s’appelait La vie en rose  et ça a été un très beau succès et un très beau souvenir.

DLODS: Dans le court-métrage Blanche-Neige Lucie de Pierre Huyghe, vous racontez avoir rencontré Walt Disney aux Etats-Unis. Etait-ce à cette occasion ?

Oui, car de cette boîte je suis partie chanter à la soirée privée de Conrad Hilton pour l’ouverture de l’hôtel Hilton de Hollywood. On était dans une espèce de folie féerique. Il y avait un souper extraordinaire avec toutes les stars de Hollywood, Gilbert Bécaud et moi étions à la table de Walt Disney, et on se regardait tous les deux en se disant « tu te rends compte ! ». A un moment donné, on a vu entrer des petits éléphanteaux qui avaient été peints en rose -en rose bonbon, les pauvres !- et qui portaient de grandes corbeilles de fruits sur leur petit dos et on s’est dit « quand, l’année prochaine, on dira à nos camarades qu’on a reçu nos fruits de petits éléphants roses, est-ce que tu crois qu’on nous prendra au sérieux ? »

DLODS: Vous étiez les seuls Français ?

Nous étions les seuls Français à cette table-là, mais après, nous avons rencontré Jean-Pierre Aumont, et Raoul Breton (éditeur, notamment, des disques de Charles Trénet, ndlr) qui nous a proposé d’aller voir Edith Piaf au Mocambo. C’est un souvenir extraordinaire parce qu’elle chantait avec ce magnétisme, cette espèce de pouvoir qu’elle avait, et pourtant il était tard (2h du matin), c’était son 2ème ou 3ème show, elle est entrée sur scène dans un brouhaha indescriptible, et rien qu’en regardant la salle, toute cette assemblée de fumeurs et buveurs s’est apaisée tout doucement. Après le concert, Raoul nous a proposé de rencontrer Edith et je me suis dit « Mais qu’est-ce que je vais pouvoir dire à cette femme ? ». J’étais au comble de l’extase et de l’enchantement parce que c’était extraordinaire, une émotion si forte, si intense, et quand on est arrivé dans sa loge elle a dit bonjour et discuté avec tout le monde… et elle m’a complètement ignorée (rires). Elle ne m’a pas regardée, j’ai tout de suite compris qu’elle m’avait écartée. Mais ce n’était pas grave car, comme ça, elle m’a enlevé l’angoisse de me demander ce que j’allais lui dire. Enfin, c’était Piaf, elle n’aimait pas les femmes, surtout les toutes jeunes femmes comme moi qui à l’époque étais plutôt mignonne de ma personne. Mais l’essentiel de cette soirée, c’était elle et l’émotion qu’elle m’avait procurée.

DLODS: Avez-vous eu des propositions de tournage aux Etats-Unis ?

Oui car j’ai rencontré cette année-là Joe Pasternak qui était un grand producteur de comédies musicales, qui voulait me proposer un contrat à la MGM que j’ai refusé parce que j’avais signé pour une opérette avec Luis Mariano. Alors il me disait « Mais qui c’est, Luis Mariano ? » et étonnée, je lui répondais «Comment ? Vous ne connaissez pas Luis Mariano ? ». J’étais naïve (rires). Je lui ai dit que j’avais déjà signé mon contrat et il m’a répondu « Oui mais ça c’est mon business le contrat, je vais dealer avec eux, etc ». Finalement cela ne s’est pas fait, mais c’était pas mal car il me proposait de rester 5 ans à la MGM, de bien parfaire mon anglais, de faire de la danse. Je l’ai regretté par la suite, je vous avoue. La MGM, c’était Deanna Durbin, Doris Day !

DLODS: Après les cabarets… l’opérette ?

Oui il y a eu tout d’abord une opérette de Guy Lafarge qui s’appelait Schnock, avec Jean Rigaux qui était un homme drôle et merveilleux à la fois. Son père était ténor à l’Opéra, et était un grand ami de Debussy. Et Jean me racontait que Debussy l’emmenait au square faire de petites promenades parce qu’il était très ami de son père et quand ils rentraient, qu’il ramenait le petit Jean à l’appartement, il lui disait « Maintenant je vais te raconter notre promenade, tu te rappelles quand on a vu le petit oiseau ?» et il improvisait sur le piano de son père : « Voilà le petit oiseau, voilà quand on a vu l’écureuil »

DLODS: Ensuite vous avez chanté dans Chevalier du ciel  d’Henri Bourtayre avec Luis Mariano et Francis Blanche. Quels souvenirs gardez-vous de Luis Mariano ?

Il était adorable, extrêmement gentil et soucieux du confort de ses partenaires, et moi qui étais toujours très traqueuse comme je vous l’ai dit, il me réconfortait toujours. Quand on chantait un duo tous les deux il me tenait la main et me disait « ça va, ça va ». Un très beau souvenir.

DLODS: Puis il y a eu La Belle Arabelle avec les Frères Jacques… et Francis Blanche !

C’est un très beau souvenir. Ça n’engendrait pas la mélancolie, tout ça ! Francis était aussi dans Chevalier du ciel. Quels fous rires on a eu avec lui ! Dans Chevalier du ciel, Mariano jouait le rôle d’un aviateur dont l’avion se crashait dans la jungle. Francis Blanche jouait son mécanicien. Au début du 2ème acte, il l’appelait « Capitaine ! Capitaine ! Où êtes-vous ? ». Et quand Luis arrivait en disant « Ah, je vous ai retrouvé, mon bon, etc. » il lisait les insanités que Francis avait inscrites sur son torse au moment de l’entracte. Alors Luis, qui était très rieur, poussait des hurlements de rires, la salle comprenait et Francis se tournait vers le public en disant « Je ne comprends pas ce qu’il a mon capitaine ! ». Les gens comprenaient la blague. Quand le public est dans le coup, ça marche très bien.

DLODS: Et vous étiez en tête d’affiche dans ces opérettes ?

Oh oui ! j’avais le premier rôle, le rôle de la jeune première, donc je n’étais pas à la fin. Evidemment il y avait sur l’affiche les Frères Jacques, Francis Blanche « et » Lucie Dolène…

DLODS: Dans les années 70 vous vous êtes faite plus discrète dans la chanson. Est-ce dû à la vague yéyé ?

Oui, la vague yéyé a un petit peu stoppé nos ardeurs, et puis j’ai quand même eu mes enfants, je m’en suis occupé, j’ai profité de leur petite enfance et de leur adolescence. Et puis j’ai continué un petit peu, mais de manière plus irrégulière.



Reportage chez Jean Constantin et Lucie Dolène (1969)

DLODS: En parlant de famille justement, quand avez-vous rencontré votre mari l’auteur-compositeur-interprète Jean Constantin?

Ma rencontre avec mon mari s’est faite quand je chantais à L’Orée du Bois, je chantais une chanson de Jean qui s’appelait "Mon manège à moi", je faisais une petite parodie sur ce manège. On lui avait recommandé de venir me voir, il est venu m’écouter et a beaucoup aimé ce que j’ai fait. C’était sympa de le rencontrer. Je lui ai demandé s’il pouvait me proposer d’autres chansons. Nous nous sommes donné rendez-vous le lendemain et nous ne nous sommes plus quittés.

DLODS: Il avait peut-être un répertoire un petit peu différent de ce que vous chantiez à l’époque, est-ce qu’il a influencé votre répertoire par la suite?

Non pas vraiment, mais c’était une belle rencontre. J’ai chanté plusieurs de ses chansons comme « Lettre à Virginie ».

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Pourquoi un blog ?

Il y a encore une vingtaine d'années, la distribution du doublage d'un film figurait rarement au générique. Les disques des grands chanteurs de variétés indiquaient rarement le noms des choristes, même quand ceux-ci avaient des soli importants. Peu d'artistes conservaient leurs fiches de paie. Internet n'était pas dans beaucoup de foyers, et le partage d'informations entre les passionnés n'était pas évident.

Ce manque d'archives sérieuses ouvre un champ de recherches passionnant aux cinéphiles et mélomanes, car c'est un véritable patrimoine "bis" de la culture qui reste à explorer. Et aussi une course contre la montre et un challenge pour les oeuvres les plus anciennes.
 
"Dans l'ombre des studios" se propose donc d'aller à la rencontre d'artistes talentueux et passionnants, qui méritent un éclairage particulier sur leur carrière: seconds rôles français, comédiens "de doublage", choristes, membres de grands groupes vocaux, chanteurs et musiciens oubliés ou méconnus...

J'espère que vous aurez autant de plaisir à lire ces entretiens que j'en ai eu à les réaliser.

Sans vouloir faire une parodie d'immodestes et pompeux remerciements d'Oscars qui ne me ressemblerait pas, je tiens quand même à rendre hommage à tous les artistes et familles d'artistes qui m'ont donné un peu de leur temps. Je sais que les remerciements se font généralement à la fin d'un projet, mais n’ayant pas eu l’occasion de les faire il y a un an et demi au moment de mon départ de « La Gazette du Doublage », les voici...

Pour leur amitié fidèle et leur soutien toujours chaleureux, je remercie vivement Jean-Claude Briodin, Roger Carel et son épouse, Jacques Ciron, Georges Costa, Jean Cussac, Lucie Dolène, Philippe (+) et Babette Dumat, Michel Elias, Scott Emerson, Françoise Fabian, Sophie Faguin, Anne Germain (+), José Germain, Vincent Gilliéron, Claude Lombard, Michel Mella, Claudine Meunier, Hélène Pedersen-Devos, Rachel Pignot, Michel Prud'homme, Gérard (+) et Ginette Rinaldi, Marie Ruggeri, William et Marie-Aimée (+) Sabatier, Mathieu Serradell, Philippe Timmerman, Barbara Tissier et Lauren Van Kempen.

Pour des courriers, des appels échangés, des coups de pouce et/ou des belles rencontres, je remercie Aurélie Agostini, Monique Aldebert, Mathé Altéry, Lily Baron, Michel Barouille, Norma Bartel, Slim Batteux, Jeanette Baucomont, Mathieu Becquerelle, Jean-Christophe Benoit, Barbara Beretta, Daniel Beretta, Jackie Berger, Alix Berruet, Luc Bertin, Nicole Binant, Georges Blanès, Elisabeth Boda, Magali Bonfils, Huguette Boulangeot, Estienne Boussuge, Quentin Bruno, Jackye Castan, Francine Chantereau, Claude Chauvet, Franca Chevallier, Maurice Chevit (+), Jean Claudric, Olivier, François et Virginie Constantin, Annie Cordy, William Coryn, Michel Costa, Henriette Coulouvrat, Raoul Curet (+), Richard Darbois, Nicole Darde, Liliane Davis, Béatrice Delfe, Clément de Waleyne, Bernard Dhéran (+), Henry Djanik (+), Paolo Domingo, Alexa Donda, Camille Donda, Jean-Claude Donda, Patrice Dozier, Claude Dupont, Paule Emanuèle, Laurence Fattelay, Sylvie Feit, Patrick Floersheim (+), Alain Floret, Rosine Fourmy, Jean-Loup Horwitz, Isabelle et Victoria Germain, Gary Goldman, Vincent Grass, Lisbet Guldbaek, Marie-Frédérique Habert, Alice Herald, Régis Ivanov, Ivan Jullien (+), Fily Keita, Stéphane Korb, Jocelyne Lacaille, Bruno Lais, Albert Lance (+), Denis Laustriat, Bernard Lavalette, Bénédicte Lécroart, Jack Ledru (+), Christophe Lemoine, Marie Lenoir, Alain et Monique (+) Léonard, Danielle Licari, Francis Linel, Alain Liotet, Fanny Llado, Serge Llado, Juliette Loubières, Roger Lumont, Mathilde, Gérard Meissonnier, Fred Mella, Emmanuel Mertens, Bernard Metraux, Julien Mior, Huguette Morins, Michel Muller, Jo Noves (+), Patrick Osmond, Hélène Otternaud-Richard, Gérard Palaprat, Candice Parise, Dominique Paturel, Frédéric Pieretti, Olivier Podesta, Popeck, Maria Popkiewicz, Dominique Poulain, Patrick Préjean, René Renot (+), Claude Rollet, Paulette Rollin (+), Stéphane Ronchewski, Méry et Richard Rossignol, Jacques Ruisseau, Jean Salamero, Micky Sebastian, Evelyn Selena, Guy Severyns, Priscillia Shillingford, Jean Stout (+), Lasse Svensson, Fred Taieb, Manon Taris, Lauren Taylor Berkman, Jacques Thébault (+), Eliane Thibault, Nicole Trabaud, André Valmy (+), Pierre Valmy, Annaïck Viel, Patrick Vilbert, Vanina Vinitzki, Vincent Violette, Françoise Walle, Catherine Welch.

Et un grand merci à quelques passionnés à qui je dois beaucoup : mes collaborateurs Gilles Hané, Jean-Pierre Nord et David Gential, l'équipe de La Gazette du Doublage (François Justamand et Pascal Laffitte), Greg Philip (Blog Film Perdu), Serge Elhaïk (France Musique), Alaric Perrolier, les animateurs du Nouveau Forum Doublage Francophone (Joëlle David, Christine Maline et Limpychris du "Fan-club Paul Villé") et tous les membres de ce forum, Thierry Attard, Nicolas Barral, les associations "Sérialement Vôtre" et "Pierrot et ses amis", les amis des Compagnons de la Chanson.

Parce qu’il était un ami cher, un grand comédien, un conteur hors pair, et que nous partagions tous les deux cette passion pour l'archivage et la recherche du "p'tit détail qui m'tracasse", ce blog est dédié à la mémoire du comédien Philippe Dumat.


Liste des remerciements mise à jour le 21 mars 2017.

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