mardi 1 juillet 2014

Philippe Dumat : Mémoires d'un inconnu (Partie 4/7)

Une fois par semaine, retrouvez sur Dans l'ombre des studios un nouvel épisode des souvenirs de jeunesse du comédien Philippe Dumat...

Partie 4: Première tournée, Partie 5: Première tournée (suite)Partie 6: Défense passive, Libération de ParisPartie 7: Spectacles patriotiques à la Libération, Vidéo bonus)          


     
       Valises bouclées, mère éplorée, j’attaquais donc le 5 septembre ma première aventure d’artiste dramatique dans des conditions d’impréparation qui me seraient, aujourd’hui, insupportables. Il faut dire qu’à Marseille-en-Beauvaisis, toutes les conditions de perdre foi et illusions artistiques étaient réunies. Imaginez une halle couverte, comme cadre d’ensemble. Des planches sur de hauts tréteaux en guise de scène. Un fil de fer supportant un rideau « noir », monté sur de gros anneaux et qu’un homme ouvrait ou fermait en courant. Précisons que Robert Houlvigue était tellement grand que sa tête dépassait au-dessus du rideau fermé. Ajoutez deux échelles qui servaient pour entrer en scène ou en sortir. Des loges d’artistes tapissées de paille, où s’ébattaient des poules et des lapins, et un éclairage de la plus grande pauvreté ! Vous serez ainsi dans l’ambiance de ma « première » provinciale, avec La porteuse de pain. Tout cela ne m’a pas empêché de me payer un trac redoutable devant une salle comble de braves gens ravis d’être là et qui avaient payé de leurs deniers et de leur inconfort le droit de se distraire et de pleurer. Je ne sais si bien j’ai joué… disons que j’ai tout dit.
Certes, le fait de sortir brillamment en lançant au méchant : « Quant à vous Monsieur, gardez vos millions, moi, je garrrde mon amour ! » puis de descendre une échelle en faisant attention à ne pas se casser la figure, nuit au prestige de la sortie à effets. De même, il est difficile de réprimer le fou-rire en voyant un monsieur faire des allées et venues en courant pour faire des rappels de rideau. Mais pour moi, la représentation s’était déroulée au mieux. A la fin du spectacle, les nerfs ayant craqué et la pauvreté du cadre étant revenue au premier plan, mes camarades venus gentiment me féliciter trouvèrent un saule-pleureur qui se répandait sur la paille. Je fus consolé de mon gros chagrin, non sans avoir hoqueté à l’administrateur « C’est ça, le théâtre ? »
Ce dernier fut bien amical « Ah ! Je vois, tu es déçu par le cadre, mais ne t’en fais pas, on a commencé par le plus moche. Tu verras, St Nicolas d’Aliermont, Loudinières, Gamaches, Envermeu.. c’est autre chose… et puis, on bouffe bien dans ces coins-là ! »

                De fait, le lendemain fut impérial : machinistes, beaux décors, et tout et tout. J’ai omis de vous dire que nous n’emportions que quelques accessoires  car, en principe, nous trouvions sur place les décors nécessaires. Nos théâtres, essentiellement des salles paroissiales, possédaient presque toujours un salon et une forêt et ceux-ci alternaient tout au long des sept ou huit tableaux composant nos mélodrames. Ces changements incessants ralentissaient considérablement l’action déjà longue, surtout en raison de l’incompétence des machinistes de fortune, et l’on peut dire qu’il poussait un arbre après chaque baisser de rideau.
                Cahin-caha, nous poursuivîmes nos randonnées dans des bleds parfaitement inconnus de moi, et je me dois de dire que le succès accompagnait nos performances. En effet, le public était ravi d’aller au théâtre dans sa localité, surtout lorsque le curé avait affirmé en chaire que le spectacle serait beau et moral. Nos affiches baladaient leur tristesse sur tous les murs. Pas de noms d’acteurs mais simplement au-dessus du titre « Avec 14 artistes des principaux théâtres de Paris ! Il est prudent de louer ! ». Les programmes, dont je conserve tous les exemplaires, n’étaient autre qu’une feuille de papier double du genre confettis. Cette pauvreté était plus imputable à des restrictions de papier qu’à un désir d’économie sordide. L’un des ennuis de l’aventure résidait dans les voyages. A l’instar des militaires et des curés, nous nous levions tôt car les transports ferroviaires étaient précaires. Les premiers trains nécessaires à l’étape du jour partaient dès potron-minet et les seconds ne permettaient pas d’assurer la représentation de façon certaine. Résultat, il fallait prendre le premier, ce qui n’excluait pas de longues attentes aux correspondances. Je haïssais les quais de gare et les courants d’air de Mézidon, Bréauté-Beuzeville ou Serquigny. Le voyage de 7 ou 8 km entre Sassetot-le-Mauconduit et Valmont s’effectuait à pied. En effet, la seule locomotion découverte par l’administrateur était une charrette plate tirée par un cheval de labour. On hissa les bagages et les personnes âgées de la troupe sur le plateau roulant, après avoir persuadé les jeunes de profiter du beau temps pour faire le parcours à travers champs. Cette perspective nous séduisit et, si l’on excepte le « piqué » de quelques mosquitos de la R.A.F. qui nous contraignirent à des plat-ventres dans des bottes de foin ou des fossés, l’aventure ne fut pas dénuée d’attrait et de pittoresque.
               
               Au début d’octobre, changement de secteur avec une incursion en Touraine. Après Hommes, Chanay sur Lathan et Vendôme (tout de même !) et avant de jouer deux jours de suite à Chartre-sur-le-Loir, nous restâmes les 6 et 7 octobre à Chateaurenault. Notre premier cycle, qui s’achevait le 24, nous avait alors permis de donner déjà une trentaine de représentations, sans une relâche. La fatigue allait être atténuée ce mois-ci, car nous demeurions deux jours successifs dans huit des localités.
                La cité du cuir était donc l’un des lieux où nous épuisions toutes nos ressources théâtrales : Les deux gosses, et « La trimbaleuse de briffetons » (comme l’on disait entre nous). Ici se place l’une des anecdotes qui ont émaillé octobre 43.
                Descendu dans un modeste hôtel de la ville, je m'étais offert un verre de tord-boyaux en compagnie d’un camarade de la troupe au bar de l’hôtel des Tanneurs.
Vous me direz que ce fait n’a aucun intérêt. Toutefois, un gros monsieur entra à son tour dans l’établissement et consomma avec le patron. Il était tellement ventru et rubicond que je fis remarquer finement à mon compagnon : « Eh ben, celui-là ne souffre pas des restrictions ! »
(Oui, me redirez-vous, mais l’intérêt n’est pas plus grand. Tout à fait d’accord, seulement cette notation est indispensable pour la suite). Nos deux soirées s’étant déroulées avec le plein succès habituel, je me reporte à la matinée du 8, alors que la troupe s’étirait dans la rue menant à la gare, chacun portant son bagage personnel. Les panières d’accessoires ont déjà été transportées par les soins du régisseur jusqu’au guichet d’enregistrement et les acteurs se rendent nonchalamment au lieu de rendez-vous sempiternel : la gare.
Il est de règle qu’un battement d’au moins 20 minutes précède le départ du train. Je me trouvais en tête du groupe pour pénétrer dans le domaine de la SNCF et apercevoir aussitôt un quarteron de gendarmes faisant les cent pas. D’un commun accord, les pandores s’avancent vers moi comme si j’étais l’ennemi public n°1, tandis que leur chef (un brigadier) m’apostropha d’un ton sec :
« -Vous faites partie de la bande ?
-De la troupe théâtrale, rectifiais-je.
-C’est pareil, conclut-il (créant de suite un malaise). Ouvrez les bagages.
-De quel droit ? hasardais-je théâtralement.
-Insolent ! Ouvrez, je vous dis, et plus vite que ça ! Faites pas l’innocent… »
                Je dus m’exécuter et, tandis que je déballais ma grande valise, le brigadier me murmura à l’oreille :
«- Vous feriez mieux d’avouer, ça vous coûterait moins cher.
-Je ne comprends pas, fis-je avec la sincérité de la blanche colombe que j’étais. (Le sentiment de l’injustice est celui qui me hérisse le plus)
-Ca va bien, sortez votre porte-feuille ! »
Et moi, d’exhiber celui-ci en y extrayant les 500 francs de l’acompte touché la veille.
« Tiens, tiens, roucoula le représentant de la loi, en examinant trois de mes billets qui avaient le tort de porter des traces d’épingles, ces billets proviennent d’une liasse ! »
Que répondre à cela ? Ecrasé par sa perspicacité, je me tus.
« Je confisque cet argent. »
Bien que d’une nature pondérée, je sentais la moutarde me monter au nez et, sur un ton excédé, je le mis en demeure de me fournir des explications :
«- Puisque vous faites le malin, sachez que vous étiez avant-hier après-midi au café de l’hôtel des Tanneurs, où vous preniez un verre…
-Mon Dieu ! pensais-je, il sait tout. Que faire ?»
Après mon acquiescement, le faible en galons enchaîna :
« Eh bien, mon ami, on a dérobé le portefeuille d’un client du bar. Il contenait 9000 francs et c’est vous qui étiez le plus près de lui. »
Enfin mis au parfum, je fus soulagé par l’énoncé du grief. En effet, que m’imaginais-je avoir perpétré dans une crise de somnambulisme ? 
Aussi, je rétorquai que je n’étais pas seul dans le bistro et qu’il était un peu facile d’accuser les gens.
« D’ailleurs, on va vous confronter avec la victime ! »
Et sur ces entrefaites, je vis arriver le gros monsieur ! (vous vous souvenez ? Le ventru… les restrictions… c’était lui).
« -Est-ce lui ? interrogea le brigadier en pointant son index vers moi.
-C’est bien lui, avoua le gros.
-Ah, ah ! triompha le subtil agent de la force publique, qui, exhibant mes 300 francs sous l’œil torve du détroussé…
-Reconnaissez-vous vos billets ? (genre de réplique qui ne fait pas vrai)…
-Ben…Ben… c’est délicat, n’est-ce pas… admis l’interpellé torturé par le doute ».
                J’explosai alors, en demandant si ce monsieur avait l’exclusivité des billets perforés. Puis, profitant de ce léger flottement, ainsi que de l’assurance (pourtant fragile) de mon bon droit, je me mis en devoir d’augmenter la confusion de mes vis-à-vis par de joyeuses plaisanteries.
« J’ai une valise à maquillage, vous savez… oh ! Une petite valise, mais 9000 francs ce n’est pas gros non plus !
-Ouvrez ! ordonna le gendarme. »
                Pendant qu’il tripotait mes tubes de fond de teint, je lui conseillais de regarder dedans. Il eut un haut le corps en tombant sur un petit revolver (accessoire de scène) mais s’aperçut très vite qu’il était à amorces.
« Ne vous foutez pas de moi, parce que ça pourrait devenir grave, hein ? »
                Tandis que je subissais les humiliations de la gendarmerie sous le regard surpris des voyageurs, tous les autres comédiens avaient été invités à ouvrir leurs bagages dans le hall ou sur les quais, alors que les panières à accessoires avaient été visitées à la consigne. Un de mes camarades eut la facétie de sortir la paire de menottes servant dans la pièce à l’arrestation de la malheureuse Jeanne Fortier.
« -Qu’est-ce que c’est que ça ? s’indigna l’un des gendarmes.
-Entre collègues, on se reconnaît tout de suite, plaisanta Robert Delahodde, d’un ton jovial.»
                Beaucoup de gens attendaient le train. Parmi eux, il y avait plusieurs de nos spectateurs de la veille, tour à tour amusés, déçus, surpris, réprobateurs ou choqués. Les meilleures choses ayant une fin, on entendit le sifflet annonciateur du train de Tours, lequel entrait en gare. L’administrateur, qui s’était contenu jusqu’ici, éclata soudain en imprécations du haut de ses 1m85. S’adressant au brigadier, il tonna :
« -C’est fini, oui ? Je peux prendre le train ? Vous nous avez assez emmerdés !
-Ah ! Monsieur, je vous en prie !
-C’est moi qui vous en prie. Je prends le train, oui ou non ? Je vous préviens que si je ne joue pas ce soir, vous paierez la représentation. »
                Le brigadier tenta encore quelques appels au calme puis pâlit un tantinet lorsque Robert Houlvigue s’adressant à la foule des voyageurs, demande des bonnes volontés susceptibles de témoigner que nous avions été fouillés illégalement, comme des malpropres, sur le quai de la gare. L’aventure se gâtait pour les représentants de l’ordre, qui avaient quelque peu outrepassé leurs droits. Exploitant son avantage, Houlvigue brandit sa carte d’abonnement au « Pariser Zeitung » (je dois préciser qu’il était, depuis de longues années, marié à une suissesse allemande et parlait parfaitement la langue) :
« -Je vous causerai quelques ennuis, vous savez ! Alors ? Je monte ou je ne monte pas dans le train ?
-Du calme, voyons !
-Donnez-moi votre nom.
-Je suis gendarme.
-Votre nom ?
-Je suis brigadier. »
                Un véritable chœur des vierges arriva du groupe des voyageurs : « C’est le brigadier Untel» (j’ai oublié ce Dubois, Duval, Durand ou Dupont). «Même que c’est une vache !» précisa une voix anonyme.
                Fonçant à mon tour dans le chaos, j’exigeai et obtins la restitution immédiate de mon argent, tout en prévenant le brigadier que je porterai plainte. Nous montâmes dans le tortillard en lançant de nouvelles invectives à l’adresse des quatre malheureux gendarmes tout penauds. Lorsque le chemin de fer s’éloigna, nous vîmes bien des gesticulations sur le quai. Les gendarmes, le gros monsieur, le chef de gare et quelques employés discutaient ferme. Quel dommage pour nous que cette séquence savoureuse ait été du cinéma muet.
                L’épilogue de cette aventure nous parvint plusieurs semaines après l’envoi d’une lettre de protestation au parquet de Tours. Le brigadier Tartempion avait été relevé de son poste et le coupable arrêté : c’était le patron de l’hôtel !

                Le 14 octobre, nous étions à Lezay (Deux-Sèvres). Deux jours durant, un grand marché couvert devait être le cadre de nos ébats. Le premier soir, location presque comble pour La porteuse de pain. Le lendemain, salle vide pour Les deux gosses. Cette constatation parut bizarre au chef de troupe qui profita de l’un des entractes du 14 pour s’adresser au public :
« Peut-on me dire pourquoi Les deux gosses n’attirent personne ? La pièce ne vous plaît pas ? »
Au milieu du brouhaha qui suivit cette annonce, quelques spectateurs parvinrent à expliquer que la pièce avait été jouée trois semaines auparavant par une troupe d’amateurs locaux. Avec un à-propos étonnant, Houlvigue demanda :
« Et si demain, à la place du mélodrame prévu, nous vous donnions un spectacle de variétés, viendriez-vous ?
-Oui ! hurla la foule.
-Très bien. Alors, pour que nous puissions avoir l’assurance d’une recette valable, en dépit de l’absence de publicité pour cette soirée, nous vous délivrerons les billets à la sortie… »
                Après sa prouesse réalisée, Roubert Houlvigue affronta l’ébahissement de nous tous.
« Mes enfants, il s’agit de sauver la représentation. Nous n’avons pour ainsi dire pas de relâche, aussi si nous ne jouions pas demain, faute de spectateurs, vous ne seriez pas payés. »
En accomplissant un effort général, nous admîmes qu’il était possible de monter cahin-caha une soirée dite de « music-hall ».
Delahodde jouait de l’accordéon et avait un vague numéro de duettistes avec Antérieu. Paulette de Beaupré était apte à réciter quelques poèmes tandis que sa fille avait travaillé la danse. Suzy Fasquelle (une ancienne des Folies-Bergères de Rouen) se sentait les capacités d’une Fréhel. Marc Rochard connaissait plusieurs chansons et poèmes réalistes. Raymond Capy (qui ne se cachait point d’être plus féminin qu’une dame) jouait fort bien du piano. Je me risquais à vouloir bien chanter le succès d’André Claveau « Tu pourrais être au bout du monde », dont je connaissais presque les paroles. Houlvigue serait le présentateur « en jaquette » de la soirée. Quelques autres camarades (dont deux assez âgés) nous promettaient leur soutien moral, à défaut d’un répertoire ad-hoc.
                La journée du 15 se passa à répéter avec le concours d’un pianiste obligeamment prêté et le soir, nous étions prêts à donner un spectacle digne de son cadre, dont la tenue était celle d’une honnête soirée paroissiale. L’importance de l’audience était une réalité encourageante, car le public de la veille avait été renforcé par tous ceux que le tambour de ville avait rameutés.
                Assis devant l’estrade, face à son instrument mais dos au public, Capy était de blanc vêtu, avec une énorme cravate noire du genre Lavallière, le mouchoir dans la manche, le cheveu un peu long, poudré, yeux et lèvre faits. Pour créer une ambiance de variété, il attaqua le « Rêve d’amour » de Liszt déployant je dois le dire une grande sensibilité d’interprétation. Les bravos succédèrent au silence religieux de l’auditoire. Capy se leva, se retourna et salua. Son visage était inondé de larmes. Le grand mouchoir surgit de la manche, essuya les pleurs du concertiste et l’on passa à la suite.
                Houlvigue présenta chaque numéro avec aisance et les gens étaient visiblement ravis. Coupée par un entracte au cours duquel certains des interprètes vendirent leur photo dans la salle (comme à l’accoutumée) la soirée fut presque plus longue que d’habitude. Il convient de signaler que plusieurs artistes réussirent à dire ou à chanter jusqu’à six morceaux choisis. Quand vint mon tour, l’annonce de ma chanson déclencha des chuchotis de plaisir. Comme pour tous les autres, on entendit lors de mon apparition :
« Tiens, c’est celui qui faisait tel rôle hier ! »
                Après le premier couplet et le refrain, le visage de mon accompagnateur exprima des mimiques satisfaites pendant que sa main gauche brandissait deux doigts vers moi et que sa bouche me marmonnait des choses parfaitement inintelligibles. Sans m’inquiéter, j’entamais le second couplet, au milieu de très légers murmures. Ma voix était bien sortie et je fus applaudi chaudement. C’est en quittant la scène que j’appris avoir chanté deux fois le même couplet avec la plus tranquille assurance. Le lendemain matin, on me remit à l’hôtel un petit mot avec un rouleau de papier tenu par un élastique.Il était écrit « Une auditrice charmée mais surprise ». Déroulant le papier, j’y trouvai la partition de la chanson. Je n’ai jamais connu l’auteur de cette charmante mise en boîte.
                Je précise que cette soirée fut unique et qu’elle constitue une anecdote originale dans le placard des souvenirs.

                Les 19 et 20 octobre nous étions à Marans (Charente) pour un nouveau doublé. Là, l’anecdote est extra-théâtrale. Assis dans le salon de l’hôtel, à l’issue de la représentation du 20, en compagnie de deux camarades (y compris l’inénarrable pédéraste dont je parlais plus avant) et dégustant quelques sandwiches, alors que le reste de la troupe avait regagné ses chambres, nous vîmes trois officiers allemands entrer. Quelques claquements de talons précédèrent les mots aimables d’un capitaine :
« -Fous, ardistes… Schauspieler theater. Nous saimons pien le déatre. Foulez-fous nous vaire le blaisir de poire le jambagne afec nous ? 
-C’est que nous allions nous coucher !
-Zil fou blait, z’est un blaisir pour nous. Nous partir temain bour Russie. La guerre, grand malheur ! »
Difficile de refuser peut-être une dernière joie, même à l’ennemi héréditaire. Et puis, j’aime bien le champagne, qui n’est guère dans mes moyens ! Je n’irai pas jusqu’à évoquer une œuvre de Résistance, en vertu de ce que c’était « toujours ça de pris sur l’ennemi », mais nous acceptâmes l’invitation en précisant que nous nous levions tôt le lendemain et que la cérémonie ne devait pas durer longtemps. Avant l’arrivée de la bouteille et au cours de sa dégustation, la conversation fut des plus banales, surtout en raison de la grande pauvreté de nos vocabulaires respectifs franco-allemands. A un certain moment, le plus haut gradé s’absenta pour satisfaire probablement un besoin naturel. Il fut suivi sous peu par notre folle tordue. Quelques minutes se passèrent en compagnie des deux lieutenants, puis la porte s’ouvrit, laissant le passage au capitaine, fort irrité. Sur ses talons, Capy apparut, fort penaud et tripotant son éternel mouchoir. L’allemand lança à ses congénères quelques phrases bien senties dans la langue de Goethe. Les trois hommes claquèrent leurs bottes, saluèrent et sortirent.
« -Qu’est-ce qui s’est passé, Raymond ?
-Rien, rien, je ne comprends pas !
-Espèce de salope ! T’as cherché à te placer, hein ?
-Mais non, je t’assure… »
                Sans nul doute, notre androgyne avait proposé le pain maudit à l’occupant ! Nous étions en train de sermonner le coupable depuis cinq minutes lorsque la porte se rouvrit, cédant le passage à nos trois militaires souriants, détendus et apparemment prêts à l’holocauste. Après s’être concertés, les trois teutons avaient du réaliser que l’acte de chair serait infiniment moins pénible que l’hiver russe ! Il faut reconnaître en outre que la vie de garnison à Marans… ne doit pas l’être tellement !... (si je peux me permettre ce mauvais jeu de mot).
                Le capitaine se fit l’interprète de la décision en des termes assez sommaires, qui se résumaient par « Vous trois… nous trois… Nous partir demain ». L’instant fut bien plus pénible pour moi que celui qui suivit le départ courroucé de nos interlocuteurs :
« -Nicht, nicht… Lui, oui… Pas nous… Nous pas aimer les hommes !
-Vous, ardistes !
-Ia, ia, mais pas homosexuels. (Ce qui surprit beaucoup).
-Me laissez pas tout seul, les copains, gémit Capy.
-Toi, démerde-toi. Tu l’as voulu, tu l’as.
-Oh ! C’est pas possible, ils sont trois !
-Eh bien tu te sacrifieras pour ta religion, mais nous on ne passera pas à la casserole.
-Fous, pas fouloir ?
-Non, non, c’était pour rire. Nous, pas comme ça.
-Alors, pas zig-zig ?
-Non, pas zig-zig. Lui client, pas nous… »

                Capy trembla en vain. Il ne subirait pas l’outrage collectif. Les allemands n’insistèrent heureusement pas et prirent congé sur un échange de « bonne chance ».


(A suivre...)


(c) Philippe Dumat / Dans l'ombre des studios

Partie 4: Première tournée, Partie 5: Première tournée (suite)Partie 6: Défense passive, Libération de ParisPartie 7: Spectacles patriotiques à la Libération, Vidéo bonus)            

Suivez toute l'actualité de "Dans l'ombre des studios" en cliquant sur "j'aime" sur la page Facebook.

jeudi 5 juin 2014

La Belle au Bois dormant (1959) : ses deux doublages



Dans le cadre du festival «Les anciens doublages Disney » organisé avec « Film Perdu », « La Gazette du Doublage » et « Les Grands Classiques », j’ai le plaisir de vous présenter des extraits inédits ainsi qu’une analyse de l’adaptation et des voix du premier doublage du chef d’œuvre de Walt Disney La Belle au Bois Dormant (1959). Exceptionnellement, j’ai proposé à mon ami Gilles Hané de co-écrire avec moi cet article, d'où l’emploi de la première personne du pluriel. Nos remerciements à Colette Adam, Huguette Boulangeot, Roger Carel, Jean Cussac, Serge Elhaïk, Anne Germain, Jacques Pessis, Greg Philip et Guy Severyns pour leur contribution à cet article.

Bien qu’ayant connu un succès public et critique très mitigé à sa sortie, La Belle au Bois Dormant est considéré par les puristes comme un film phare dans l’œuvre de Walt Disney, car l’ambition artistique de ce projet ne sera jamais égalée par les studios Disney dans les trois décennies suivantes. La stylisation des personnages, la beauté des décors et la musique de Tchaïkovski, donneront aux spectateurs le souvenir d’un film d’une grande force esthétique.

La Belle au Bois dormant a connu deux doublages français, le premier pour sa sortie en 1959 et sa reprise en 1971, le second pour une nouvelle sortie cinéma en 1981. Dès lors, le premier doublage est passé aux oubliettes, et les ressorties de 1987 et 1995 ainsi que les K7 vidéo, CD de la B.O.F, Laserdisc, DVD, et autres Blu-Ray ont repris la nouvelle adaptation. De cet enregistrement, seuls subsisteront dans le commerce  pendant des années les chansons du film : « C’était Vous » - uniquement la partie chantée par la princesse se terminant par ses vocalises (utilisée dans certaines compilations en CD), et « Le Monde », « Gloire à la Princesse Aurore », « A toi La beauté », ainsi que le premier couplet de la chanson des Rois : « Trinque ». Ces airs figurent dans l’enregistrement réalisé en 1959, gravé sur le disque 25 cm proposé par le label  « Le Petit Ménestrel, »  en collaboration avec les studios Disney, et raconté superbement par Michèle Morgan entourée de comédiens talentueux. Cet enregistrement de l’histoire et des chansons du film, contrairement à de nombreux autres titres de la collection ne fut jamais réenregistré et fit l’objet d’une longue exploitation, 30 cm, CD avec diverses couvertures, ce qui en dit long sur sa qualité artistique. Certains airs sont repris dans le disque 17cm raconté par Caroline Cler, et dans des compilations de chansons publiées chez le même éditeur. C’est d’ailleurs l’une des rares fois où ces chansons sont reprises de la bande sonore du film sans être réenregistrées ou réadaptées, pratique alors courante dans la collection le Petit Ménestrel.

Au catalogue de Film Office en super 8mm, un premier montage sonore des scènes finales du dessin animé, « Le Prince et le Dragon »,  fut également longtemps disponible. Bizarrement, et de manière plus brève, dans un montage deux fois plus long de chansons populaires de films de Disney paru après 1981, intitulé « Disney Mélodies », on pouvait encore entendre « C’était vous » jusqu’à l’intervention du Prince. Ces articles, très onéreux à l’époque, étaient réservés à une élite sociale équipée de projecteurs sonores, ou de passionnés, et furent donc distribués dans un circuit plus restreint que les vinyles suscités. Un autre montage sonore en super 8mm, de 60 m, disponible à partir des années 80 : « Valse de la Forêt » reprenait le réenregistrement de 1981, contrairement à ce que l’on peut trouver affirmé sur certains sites.

Il y a quelques années, deux passionnés ont diffusé plusieurs extraits inédits du premier doublage : la forêt (Le Monde / C’était vous), la préparation des surprises d’anniversaire, Eglantine guidée par Maléfique, Maléfique et Philippe dans le cachot / Evasion et combat de Philippe. Très récemment, nous avons retrouvé de nouveaux extraits très courts, ce qui a permis à notre ami Greg Philip (Film perdu) de réaliser un montage avec le talent qui est le sien. Nos apports sont minimes, mais plairont certainement aux fans de La Belle au Bois Dormant et de son premier doublage. Quels sont-ils ?

-Courts extraits de la scène du baptême d’Aurore
-Scène « Eglantine guidée par Maléfique » commencée quelques secondes plus tôt par une discussion entre les fées
-Courte réplique de Flora (« Partons ») au chevet d’Aurore (omise dans la version de 1981)
- Intégration de la chanson « Trinque » et de plusieurs chœurs qui avaient été en partie utilisés pour le disque de l’histoire du film racontée par Michèle Morgan.
-Intégration de l’image des  génériques d’époques de début et de fin, disponibles dans le Laserdisc du second doublage (ce qui explique pourquoi nous avons laissé le chœur en V.O.). Notons que le générique de début contient la distribution du premier doublage, la mention « d’après le conte ravissant de Charles Perrault » et que le générique de fin est différent de celui de la V.O : après un fondu au noir qui l’écourte, avant l’extinction de la bougie, le mot « fin » est indiqué dans un carton à part, alors que dans la V.O « The end » est en surimpression du livre fermé, après l’extinction.

Ces nouveaux éléments nous donnent l’opportunité de rectifier la fiche "voxographique" donnée sur le forum de « La Gazette du Doublage » par un voxophile en 2003, recopiée avec ses erreurs sur de nombreux sites, et même retrouvée sur le passionnant et magnifique ouvrage que Pierre Lambert a consacré à La Belle au Bois Dormant. Ils nous permettent également de faire une analyse comparative de l’adaptation et des voix des deux doublages :


L’ADAPTATION DES DIALOGUES

Pierre-François Caillé
L’adaptation des dialogues est signée par Pierre-François Caillé (1907-1979), traducteur de référence. On lui doit notamment la traduction du livre Autant en emporte le vent et la fondation de la Société Française des Traducteurs (1948). Il adapte le doublage de plus de cent cinquante films, parmi lesquels Autant en emporte le vent (1945) pour sa sortie en France en 1950, Vera Cruz (1954), Les 101 Dalmatiens (1961), Quoi de neuf, Pussycat ? (1965) ou Pendez-les haut et court (1968). Un prix de traduction porte son nom. 
Son adaptation est plus précise, riche et fidèle que celle réalisée en 1981 par Natacha Nahon (ce qui n’enlève rien aux mérites de cette dernière, d’autant que le problème des « redoublages » chez les adaptateurs est épineux puisqu'ils sont tenus par la Sacem de faire une adaptation différente de celle du premier doublage pour ne pas être accusés de plagiat).
Natacha Nahon a adapté plusieurs Disney dans les années 70/80 : Les aventures de Bernard et Bianca (1977), Le Petit Âne de Bethlehem (1978)et s’est également chargée à cette même époque de la réadaptation de Dumbo (1980).

Précise…

- Pierre-François Caillé utilise le terme exact de baquet et non de seau pour animer les ustensiles de ménage dans la chaumière,

- Le futur épousé est accusé par Pimprenelle d’être « décati » (old en anglais). C’est une exagération comique, car le Prince Philippe n’a peut être que cinq ans de plus que la princesse Aurore et n’est pas vraiment défraichi ! En 1981 il est simplement qualifié d’« horrible », la référence à l’âge disparaît … avec l’humour. Certes, peu d’enfants connaissent le premier adjectif, mais désormais ils ont perdu l’occasion de le découvrir.

Riche…

- Le sortilège final de Maléfique sur le château de Stéphane est, par Pierre-François Caillé « Qu’une forêt de ronces devienne son tombeau, dans un nuage de mort qu’elle croisse inextricable, assouvis ma vengeance, je la veux implacable, que la malédiction règne autour du château ». Plus sépulcral et vindicatif que « Qu’une forêt de ronces soit désormais son tombeau, qu’un orage se déchaine et qu'il gronde la haut, vas, cours et porte par-delà l’horizon, au château et alentours cette malédiction ».

Fidèle…

- Eglantine est la traduction de Briar Rose, le pseudonyme exact utilisé par les Fées d’après le narrateur de la V.O., et non Rose comme dans la version de 1981. Mais les marraines utilisent le diminutif de Rose en anglais à plusieurs reprises à l’égard de leur filleule. On imagine donc que Natacha Nahon a choisi « Rose » pour des questions de synchronisme.

- C’est bien « Avant le coucher du soleil, à son seizième anniversaire » et non « avant l’aube de ses seize ans » que la princesse doit se piquer et se piquera le doigt… Ce qui maintient le suspens après la découverte de la véritable identité d’Eglantine par le corbeau, et oblige Maléfique à agir très vite pour que sa prédiction se réalise. Un traveling abandonne d’ailleurs les trois Fées penchées sur le corps inanimé d’Aurore, pour cadrer un soleil se couchant encore, dans l’embrasure de la fenêtre du donjon, soulignant l’accomplissement de la funeste prophétie de la sorcière. Ce soleil, enfin couché, quelques secondes plus tard est d’ailleurs le signal pour démarrer les festivités associées au retour de la Princesse Aurore, que l’on croit rescapée de la malédiction de Maléfique.

- En anglais, Flora arme le bras de Philipe d’un bouclier de Vertu et d’une épée de Vérité, ces appellations symboliques sont conservées par Pierre François Caillé, Natacha Nahon ne donne au Prince qu’un simple bouclier, mais l’épée de Vérité garde son nom.




Des différences de points de vue entre les deux doublages…

-Maléfique est toujours la Fée du Mal chez Caillé, elle invoque les forces du Mal qu’elle commande après que son sort est accompli, et aussi quand elle se change en dragon pour tenter d’arrêter le Prince qui a osé la défier. La référence à l’Enfer au moment de cette métamorphose dans le deuxième doublage paraît presque inadaptée car connotée religieusement. Le Mal est plus universel, car moral, et plus laïque. Pourtant, si l’on suit à la lettre la Version Originale ("Now shall you deal with me O Prince, and all the powers of hell !"), … c’est quand même Natacha Nahon qui a raison !

-Eglantine, avec Pierre-François Caillé, qualifie le prince de ses rêves de « romanesque » (sorti d’un roman). Il est devenu « romantique » chez Natacha Nahon. Le terme « romantic »  dans la V.O. recouvre les deux notions. Mais il y a une différence. A qui donner raison ? Ca se discute…

Quelques imperfections dans le premier doublage :

-Le vocabulaire d’Eglantine est parfois un peu daté. Elle déclare qu’elle a « roulé » ses marraines, Rose en 1981 se contente de leur « désobéir ».

- Les incantations de Pimprenelle lorsqu’elle fait le ménage, et de Flora concevant la robe, sont normalement en vers en V.O. tout comme les explications de Flora au Prince lors de sa libération du cachot du château de la Montagne Interdite. P. F. Caillé a choisi de ne pas versifier, à la différence de Natacha Nahon qui, elle, ne fait rimer que Flora en ces deux occasions.

Quelques incohérences dans le deuxième doublage :

- Pimprenelle dans la V.O. sauve la Princesse en la plongeant dans le sommeil et non dans la mort. Mais jamais la durée de 100 ans n’est explicitement évoquée dans ce passage de la V.O.

- Lorsque la Princesse s’adresse en parlant à la chouette déguisée en Prince ou au prince lui même, elle les vouvoie. Philippe continue de la vouvoyer dans la partie dialoguée. En revanche lorsqu’ils chantent, ils n’hésitent pas à se tutoyer à tour de rôle. La musique adoucit les mœurs, c’est bien connu !

- Maléfique passe du tutoiement au vouvoiement lorsqu’elle s’adresse à son corbeau. « - Et toi, tu es mon dernier espoir, prends ton vol et va enquêter… » ;  mais alors qu’il vient d’être changé en gargouille par Pimprenelle : « - Et vous, dites à ces folles de… »  hurle Maléfique, comme si elle s’adressait à une foule éloignée d’elle.
Erreur, elle parle à son corbeau !
Les folles, ce sont ses sbires, ses créatures que Pierre-François Caillé lui fait traiter de sottes. Mais chez lui, la méchante Fée tutoie son corbeau et lui parle sans hurler, conformément à la version originale…puisque seuls cinquante centimètres les séparent !


L’ADAPTATION DES CHANSONS

Comme pour La Belle et le Clochard (1955), l’adaptation des chansons en 1959 est signée Henry Lemarchand (parfois orthographié Henri). Cet auteur de chansons qui a adapté il y a déjà des années « Lily Marlene » en français et en écrira encore de nombreuses autres, signera aussi l’adaptation des airs de La Mélodie du Bonheur (1966). Un autre nom est associé à Henry Lemarchand pour cette adaptation de La Belle au Bois Dormant : Michel Lukine. Il n’apparaît pas sur les cartons du générique français de 1959, ni sur les brochures publicitaires, mais est fréquemment cité comme co-adaptateur des chansons tant sur le livre disque Disneyland évoqué précédemment, que sur différentes reprises de « C’était Vous », dont les paroles se rapprochent de la version de 1959, par Mathé Altéry (chez Pathé), mais aussi Marie Myriam (Le Petit Ménestrel), voire même plus tardivement Douchka (Ibach/Polygram) !
En 1981, Natacha Nahon, en plus des dialogues,  adapte également les chansons, elle n’a peut-être pas encore un « pedigree » équivalent. La force de l’expérience joue un peu contre elle sur l’air principal du film : « C’était vous » nous paraît mieux écrit que « J’en ai rêvé », et la prosodie utilisée sur « l’il-lu-si-on »  qui parfois nous ment par Huguette Boulangeot, est parfaite.
Les  offrandes des fées chantées par les chœurs au début du film sont aussi plus allégoriques et donc plus poétiques en 1959, que celles plus descriptives proposées par Natacha Nahon.
Dans cette dernière adaptation, l’adjectif joli (assez pauvre) est un peu galvaudé :
- Jolie Princesse reçoit tous nos vœux (Gloire à la Princesse Aurore)
- Sa voix sera jolie - (Les dons des Fées)
- A celui, que la nuit, je vois dans mes rêves si jolis - (Je voudrais)
- Un aussi doux rêve est un présage joli - (J’en ai rêvé)

Quelques incohérences relevées dans le 2ème doublage :

- Le terme « belle au bois dormant » signifie « la jeune fille dormant dans le bois » (le bois que la 7ème fée chez Perrault a fait pousser pour protéger son sommeil de 100 ans). Natacha Nahon déforme ce sens dans la chanson « Je voudrais » en faisant dire à Rose « Je suis sa belle au bois dormant ». La belle de l’inconnu parce qu’il hante ses rêves alors qu’elle vit recluse dans la forêt ? Briar Rose, en anglais, attend simplement que quelqu’un vienne à sa rencontre pour lui chanter une chanson d’amour. En V.O., l’expression "Sleeping Beauty" n’est citée que dans la chanson où les fées endorment le château, car la notion de bois ne figure pas dans le titre anglais, et à ce moment-là Aurore est bien endormie ! Natacha Nahon glisse à nouveau donc « la belle au bois dormant » dans cette chanson… bien qu’aucun bois n’entoure pour l’instant le château. Mais « La Belle au Bois Dormant » est presque une antonomase pour désigner une belle jeune fille endormie… avec ou sans bois !

- La chanson « J’en ai rêvé » est chantée avec des paroles différentes par Rose et les chœurs du début ou de fin de film : ainsi « un aussi doux rêve est un présage joli » (chœur) / « … un présage d’amour » (Rose). Avec « amour » la rime avec « mornes et gris » qui arrive dans les vers suivants se perd. Le remplacement d’un mot par l’autre parait presque une erreur non remarquée lors de l’enregistrement.


LES COMEDIENS

Le directeur artistique du premier doublage ne figure pas au générique. Il s’agissait certainement de Serge Nadaud ou Henri Allegrier-Ebstein. Le deuxième doublage était quant à lui dirigé par la comédienne Jacqueline Porel, qui à la manière des apparitions « hitchcockiennes » s’attribuait régulièrement quelques répliques dans les doublages qu’elle dirigeait (dans le doublage de 1981 elle double la Reine). Le jeu des comédiens est globalement plus théâtral en 1959, du fait des origines d’une partie de la distribution, de la direction des comédiens à l’époque et aussi peut-être à cause de l’adaptation plus classique. En 1981, le jeu s’est allégé…mais les personnages y ont peut être perdu un peu de caractère, et la tension dramatique s’en ressent.

Dans le premier doublage, Aurore est doublée par une certaine Irène Valois sur laquelle nous n’avons aucune information. Il s’agit certainement d’une jeune comédienne qui  a arrêté sa carrière assez tôt. Elle fait plus enfantine et naïve que Janine Forney (doublage de 1981), dont la voix fragile convient bien aux jeunes adolescentes frondeuses (Pamela Franklin dans Les belles années de Miss Brodie (1969)), ou aux jeunes femmes perturbées (Margot Kidder dans Sœurs de sang (1973)). En 1981, Aurore paraît plus malicieuse, contemporaine mais aussi un peu moins altière que dans la version originale. Mais ni Irène Valois ni Janine Forney n’arrivent à égaler la voix de Mary Costa, plus sophistiquée, dotée d’une diction raffinée et aristocratique. Avec elle, Aurore bien qu’élevée pendant 16 ans au milieu d’une forêt, s’exprime déjà comme une princesse. Quelle distinction innée !

Jeanne Dorival
Pour Maléfique, le ton du doublage de 1959 nous semble plus juste, même si le jeu est un peu théâtral, Maléfique reste toujours maîtresse d’elle-même. Elle est doublée par Jeanne Dorival dont la carrière est assez confidentielle et même mystérieuse : quelques feuilletons radiophoniques comme Signé Furax (dans le rôle de Malvina avec Maurice Biraud, dont elle était proche) et Les Maîtres du Mystère,  peu de télévision ou de cinéma, un peu de théâtre (il est possible qu’elle ait un lien de parenté avec Georges Dorival, sociétaire de la Comédie-Française), on perd complètement sa trace en 1962. Nous avons contacté le journaliste et réalisateur Jacques Pessis, qui nous a indiqué n'avoir lui-même pas réussi à retrouver sa trace (ni celle d'éventuels ayants-droit) au moment de l'édition CD de Signé Furax dont il est le producteur. Tout ce qu'il peut nous dire, c'est que Jeanne Dorival ne faisait pas partie de la "bande" habituelle de Pierre Dac et Francis Blanche... Dans La Belle au Bois dormant, Jeanne Dorival compose son personnage : elle insiste volontairement sur des mots pour donner davantage de reflet à son texte. Apparitions et départs spectaculaires au baptême, ou dans la tour haute du château, transformation finale en dragon : Maléfique est un peu cabotine, et Jeanne Dorival est en parfaite adéquation avec cette sorcière qui s’exprime fréquemment avec ironie et condescendance. Cela concorde avec un univers de conte de fées, qui supporte très bien une certaine emphase.

Maléfique reste affectée en 1981, mais plus en surface, du fait d’un texte un peu moins riche ; mais parfois elle perd son sang-froid et va jusqu’à hurler (notamment dans la scène finale). Sylvie Moreau, dont la voix profite d’une bonne « réverbe » tout au long du film, rajeunit beaucoup Maléfique et la rend presque séduisante, élégante, voire suave (pour mémoire elle a doublé Sigourney Weaver dans Working Girl). Grâce à elle, on se rend enfin compte de la beauté de ses traits sous ses cornes, mais,  elle surjoue un peu, ses rires prolongés par exemple, manquent parfois d’authenticité. Mais indéniablement, Sylvie Moreau apporte une touche personnelle, indélébile à la personnalité de Maléfique. Le seul soucis de continuité vocale ne peut justifier qu’elle ait été à nouveau distribuée dans ce même rôle, des années plus tard, sur le jeux vidéo Kingdom Hearts 2, et en voix-off dans la bande annonce française pour le lancement du film en Blu-Ray.
Jeanne Dorival lui donne, quant à elle, un côté plus autoritaire et sec, elle semble aussi plus âgée, cependant sa voix se rapproche davantage du timbre d’Eleanor Audley. C’est important  car le rire de cette dernière a été laissé à plusieurs reprises dans les 2 VF, et donc Jeanne Dorival  est plus « raccord ».



Jeanne Dorival (Duchesse d'Olivarès) et Danièle Condamin (Princesse d'Eboli)
dans Don Carlos (1957)


Flora sonne un peu plus vieille et plus « rustique » en 1959 dans la bouche d’Henriette Marion, comédienne habituée aux personnages à fort tempérament. Chez Disney, on la retrouve les années suivantes dans Les 101 Dalmatiens (Nanny, la gouvernante), Merlin l’enchanteur (Aglaé, la cuisinière d’Hector) ou bien encore Mary Poppins (la femme aux oiseaux). En 1981, le personnage sera doublé par l’excellente Paule Emanuèle, habituée des doublages de Jean-Pierre Dorat et Jacqueline Porel (La Reine de Cœur dans Alice au Pays des Merveilles (doublage de 1974), Shelley Winters/Lena Logan dans Peter et Elliott le dragon (1977), Big Mama dans Rox et Rouky (1981), Tante Sarah dans La Belle et le Clochard (doublage de 1989), etc.). Toutes les deux sont proches de la V.O (Verna Felton) tout en apportant des nuances différentes. Henriette Marion est plus dramatique et grave (par exemple dans de la scène de libération du Prince, où elle instaure une vraie tension), Paule Emanuèle apporte quant à elle une dimension plus joviale à la rondeur du personnage, particulièrement dans les préparatifs de l’anniversaire de la princesse.


Henriette Marion (Mlle Dochet) et Jean Richard (Maigret)
dans Les Enquêtes du commissaire Maigret : La maison du juge (1969)


Colette Adam en 1932
Voix française occasionnelle de Joan Fontaine, Maureen O’Hara ou bien encore Ida Lupino, la voix de Colette Adam est méconnaissable lorsqu’elle interprète Pâquerette (et non Pimprenelle, comme indiqué sur tous les sites). Si elle ne figurait pas au générique et si elle ne nous avait pas elle-même confirmé sa participation à ce doublage lorsque nous l’avions interviewée il y a une dizaine d’années, il nous en serait permis d’en douter. Issue d’une famille proche de George Sand (qui participera à la grande donation du Musée de la Vie Romantique), Colette Adam a fait ses débuts au Théâtre de l’Odéon au début des années 30. Sa silhouette assez fine lui permet de jouer notamment Chérubin dans Le Mariage de Figaro. Voisine de Camille Guérini dans le quartier des Pyrénées à Paris, qu’elle côtoie à la ville et en studio, elle est restée très amie de Renée Simonot (membre avec elle de « La Costière », l’association des anciens de l’Odéon) avec qui, dans les années 40, elle partage les jeunes premières du cinéma américain ; son amie aux studios Paramount, et elle à ceux de la Fox. « Un jour où je venais au studio avec de magnifiques chaussures en pécari, Nicolas Katkoff (directeur du studio) me dit « Dis donc, ça marche bien la synchro! » » nous confiait-elle avec amusement. La Belle au Bois Dormant est l’un de ses derniers doublages, car en raison d’engagements de moins en moins nombreux, elle arrête le métier vers 1960 au profit d’une sage reconversion dans un poste administratif pour une caisse de retraites. Sa Pâquerette, très contrastée, fait un peu gâteuse et gaffeuse mais dégage aussi un réel potentiel comique et émotionnel. En 1981, Marie-Christine Darah, qui est à la fois la voix française de Whoopi Goldberg, mais aussi celle du jeune renard dans Rox et Rouky (1981), adoucit quelque peu les contours.

Les interprétations de Pimprenelle par Jacqueline Ferrière (et non Colette Adam) en 1959 et Jeanine Freson en 1981 sont sensiblement identiques et conformes à l’originale : Barbara Luddy, qui prêtait sa voix à Lady dans « La Belle et le Clochard ». C’est probablement l’unique incursion de Jacqueline Ferrière dans le dessin animé, plus habituée aux brunes brûlantes hollywoodiennes (Ava Gardner, Jane Russell), mais elle s’y glisse parfaitement ; tout comme Jeanine Freson qui prêta souvent sa voix à Natalie Wood.

Jacques Berlioz
La fiche établie en 2003 donnait pour le Roi Stéphane le nom de Raymond Rognoni et pour le Roi Hubert le nom de Jacques Berlioz, mais l’écoute de ces nouveaux extraits nous prouve que c’est tout le contraire. Jacques Berlioz (voix des grands seconds rôles Ed Begley, Louis Calhern et Lionel Barrymore, et du père de Don Diego/Zorro dans les premières saisons) prête sa voix grave et granuleuse à Stéphane, et Raymond Rognoni (fondateur de l’école des enfants du spectacle, voix de Joyeux dans le doublage de 1962 de Blanche-Neige et les sept nains) apporte sa rondeur bonhomme au Roi Hubert, comme il l’avait fait à Peter Lorre dans Vingt mille lieues sous les mers (1954). Roger Carel remplace Rognoni à l’identique en 1981, en y apportant une note peut-être plus comique. Autre membre de l’ « écurie » Porel, René Bériard prête sa voix à Stéphane dans ce deuxième doublage pour les dialogues. Pour la chanson « Trinquons à ce soir », il semble avoir eu le soutien du chanteur Henry Tallourd.

Grand habitué des studios de doublages des années 40 aux années 70, Maurice Nasil double l’aboyeur de la cour en 1959. Marc François lui succèdera en 1981, en y mettant une touche plus « solennelle ».


LES CHANTEURS

Dans la première version, les chanteurs sont dirigés par le grand chef d’orchestre Georges Tzipine. Chez Disney, il officie depuis la Libération, sera remplacé par André Theurer pendant les années 60 (du redoublage de Blanche Neige et les sept nains en 1962 à Les Aristochats en 1970) avant de reprendre le flambeau en 1971 avec L’apprentie sorcière jusqu’en 1979 où il sera remplacé pour la décennie qui suit par notre ami Jean Cussac (chanteur classique, choriste dans la variété et le doublage, membre des Swingle Singers) qui assurera donc la direction musicale du doublage de la version de 1981.

Nous avons pu grâce à ce dernier (qui n’a pas travaillé pour le premier doublage mais qui est de la génération de ses chanteurs) et à Serge Elhaïk contacter les chanteurs du premier doublage :

Huguette Boulangeot
Veuve du chanteur Michel Hamel, Huguette Boulangeot est une chanteuse lyrique, à qui on doit de nombreux enregistrements d’opérettes (dont certains ont été réédités en CD, ou sont disponibles sur les plateformes de téléchargement : L’auberge du cheval blanc, Les cloches de Corneville), ainsi que des valses pour le disque et la radio. Elle cessera d’enregistrer vers 1973 en raison de problèmes de voix suite à une opération, et enseignera pendant un moment le chant dans un conservatoire du Nord dirigé par son amie Claudine Collart. Elle ne se souvient plus précisément du doublage de La Belle au Bois Dormant, à part qu’elle avait beaucoup apprécié ce doublage et qu’elle n’en a, dans son souvenir, pas fait d’autres. Pour le chant d’Aurore, la voix d’Huguette Boulangeot est plus proche de l’originale, la soprano Mary Costa, qui assurait dans la version originale les dialogues et les chansons. Les vocalises d’Eglantine en forêt, conservées en version originale, s’harmonisent facilement avec sa voix, plus opératique que celle qui lui succède en 1981.
Danielle Licari
Danielle Licari
est une ancienne élève de la Maîtrise de Radio France, qui a notamment prêté sa superbe voix à Catherine Deneuve dans Les Parapluies de Cherbourg (1964), puis a connu un succès international avec le « Concerto pour une voix » qui l’a conduit à mener par la suite une carrière de soliste sous le label Barclay au travers de plusieurs albums dans les années 70. La version de Danielle Licari est plus simple, plus « variété » ;  sa voix très pure s’harmonise aussi avec les vocalises de Mary Costa,  et elle est forcément plus adéquate pour les oreilles des enfants de 1981 et d’aujourd'hui, car plus contemporaine que la précédente. En ce sens, elle s’adapte parfaitement avec le jeu moderne de Janine Forney. Cependant ni Huguette Boulangeot, ni Danielle Licari ne raccordent parfaitement avec leurs voix parlées, mais cela n’a que peu d’importance, grâce à leur talent respectif, la magie opère. D’ailleurs, des chanteuses aussi différentes que Micheline Dax ou Natalie Dessay, qui ont officié elles aussi dans le doublage, ont prouvé que des voix parlées et chantées pouvaient être complètement différentes.

La voix du Prince en 1981 est plus légère et plus jeune que la V.O. et très caressante tant parlée (par Guy Chapelier) que chantée (par Olivier Constantin). Ici les  deux timbres s’accordent parfaitement. En 1959, la voix de Philippe est plus riche en testostérone, se rapprochant ainsi de la voix originale (Bill Shirley). C’est Guy Severyns qui double le Prince. Comme nous connaissons peu sa carrière il nous a fait part de quelques souvenirs : « Je suis entré en 1942 au Conservatoire, mais le classique c’était trop sérieux pour moi, j’ai préféré faire du music-hall. Pendant la guerre, j’ai connu Eddie Barclay qui pour contourner l’interdiction de danser dans des bals avait ouvert un cours de danse, ce qui était autorisé. J’ai fait mes débuts en allant de concours de chant en concours de chant: amateurs puis semi-professionnels puis professionnels. Je faisais aussi beaucoup de galas gratuits pour les anciens prisonniers de guerre. Un jour j’ai gagné un concours à la radio, j’étais ex-aequo avec Jacqueline François. Ce prix-là m’a donné deux émissions avec l’orchestre de Jo Bouillon qui était à la RTF à l’époque. Et deux mois après je l’accompagnais comme chanteur d’orchestre avec sa femme Josephine Baker dans toute l’Europe, notamment en Suisse et en gala international à Berlin. J’ai aussi été chanteur d’orchestre pour Hubert Rostaing, on a fait des galas à Oran et Alger. J’ai fait énormément de radio : j’avais des émissions régulières comme pendant deux ans « Centrale 21-53 » avec Gisèle Paris et Robert Beauvais tous les dimanches matin en direct du Rex. Je devais chanter ce que les auditeurs demandaient au téléphone pour des anniversaires, des amis, etc. Pierre Spiers dirigeait l’orchestre et je chantais un peu de tout en fonction des demandes, après avoir répété rapidement en studio. J’ai aussi enregistré pas mal de disques pour Guy Lafarge avec qui j’ai débuté vers 47-48, j’ai même eu un prix à Deauville avec une chanson de lui qui s’appelait « Pour moi tout seul ».
J’ai fait un duo avec sa compagne Eliane Thibault (voix de Mary Poppins, ndlr), « Le Sable et la Mer ».Guy Lafarge m’a appris à bien articuler les chansons, il me disait « Une chanson c’est comme une petite pièce de théâtre en trois couplets, et un refrain ». C’était un temps où les chansons voulaient dire quelque chose.

Et puis j’ai été chanteur d’orchestre au Claridge sur les Champs Elysées, et chanteur au Lido. Au Lido c’était une sécurité financière car je travaillais tous les soirs mais ça m’a un peu coupé de la radio et de la télé car j’y ai travaillé cinq ans, je finissais tous les soirs à 2 ou 3 heures du matin, donc c’était impossible d’enchaîner le lendemain matin avec du studio. Quand ça s’est fini j’ai essayé de me remettre dans le circuit mais les places étaient prises. L’acteur André Pousse qui était également impresario m’a envoyé au Liban pour faire sept mois avec la revue du Moulin-Rouge et j’ai enchaîné avec cinq ans au Moulin-Rouge. Ca m’a permis de faire vivre ma famille, mais on ne peut pas chanter ce qu’on veut dans ces boîtes-là, il y a un programme imposé pour les touristes, etc. Et il ne faut pas avoir des problèmes de voix, ça m’est arrivé une seule fois d’être aphone et je m’en souviens encore. Comme je voyais que ma carrière n’allait pas me mener bien loin j’ai accepté la proposition de quelqu’un (que je connaissais du temps où je chantais des publicités à la radio) de me reconvertir : je suis entré dans les laboratoires Vichy, d’abord comme représentant puis comme responsable des étalages. J’ai travaillé jusqu’à soixante-cinq ans alors ça me fait rigoler quand on parle de la retraite à soixante ans. J’ai commencé à travailler en 39, ce n’est pas ma faute s’il y a eu la guerre (rires). »

Guy Severyns : Quelqu'un viendra demain (1957)

Quand on lui parle de doublage : « Je faisais beaucoup de radio, énormément de publicités à Radio Luxembourg avec la secrétaire du directeur qui était la maman de Jean-Loup Dabadie,  car toutes les publicités étaient chantées à l’époque. Mon grand succès était Banania, Aspro aussi, les graines Vilmorin. Mais également pas mal de doublage dans les années 50, car dans beaucoup de films américains qui arrivaient pour être doublés il y avait des chansons et on me demandait. Je travaillais principalement pour Georges Tzipine, chef d’orchestre et responsable de la synchronisation. J’en ai fait une dizaine avec lui, notamment dans les studios de Gennevilliers, mais je ne me souviens plus des titres, à part La Belle au Bois Dormant, dont je n’ai malheureusement conservé aucune copie. Ca se faisait par coup de fil, il fallait pouvoir déchiffrer rapidement la musique, souvent on enregistrait séparément ce qui explique pourquoi je ne me souviens plus très bien de mes partenaires. Je me rappelle avoir doublé un chanteur-comédien-danseur très talentueux, mais il est malheureusement décédé assez jeune, donc tant pis pour moi ! (rires) ».

Un autre élément à signaler pour les chansons est l’importance des chœurs dans la musique du film. En 1959, ils sont interprétés par le Chœur Marguerite Murcier, cette dernière étant (selon Jean Cussac  qui  a fait partie de ce chœur à ses débuts, tout comme d’autres choristes de variétés de formation classique comme Jeanette Baucomont ou Michèle Bertin-Conti) organiste à l’Eglise Saint-Etienne-du-Mont (Paris). Son  ensemble vocal accompagnait dans les années 50 bon nombre de chanteurs comme Edith Piaf ou Luis Mariano, et participait à des musiques de films et des doublages. Il était constitué de chanteurs lyriques issus notamment de l’Opéra-Comique, toute une génération balayée à la fin des années 50 par l’arrivée des choristes « modernes » avec des voix non lyriques inspirées par le jazz vocal. Si les chanteurs du Chœur Murcier ne sont plus engagés dans la variété dans les années 60, certains continueront en revanche à faire quelques chœurs dans des doublages comme Pierre Marret ou Georges Théry (Mary Poppins (1964), etc.), fondateurs du groupe Les Compagnons de la Barrique.

Dans la première version française de La Belle au Bois Dormant, les chœurs sont fidèles à la V.O, mais roulent les « r », comme cela était encore à la mode, et de ce fait, sonnent un peu « vieillots ». Les chœurs de 1981 dirigés par Jean Cussac sont beaucoup plus euphoniques, particulièrement harmonieux, il n’y a qu’à écouter leur splendeur dans la chanson de l’endormissement du château. On y retrouve notamment Danielle Licari, Anne Germain (qui nous a indiqué que, fait exceptionnel car le doublage des chansons se faisait normalement sans répétition, une répétition avait eu lieu dans une salle à Vincennes pour mettre en place les chœurs de La Belle au Bois dormant), Claudie Chauvet, la magnifique et inégalable voix de basse profonde de Jean Stout (voix de Baloo), et bien d’autres chanteurs, parmi lesquels un « renfort » évident de choristes classiques (certainement André Meurant, Michel Richez, etc.).


LES EXTRAITS

Voici maintenant les extraits. La restauration du son, la synchronisation et le montage sont le fait de notre ami Greg Philip (blog Film Perdu).



FICHES RECAPITULATIVES

Doublage français d'origine (sortie française 16 décembre 1959) :

Société : Société Parisienne de Sonorisation (S.P.S.) 1
Studio : ?
Direction artistique : ?
Direction musicale : Georges Tzipine 2
Adaptation des dialogues : Pierre-François Caillé 1
Adaptation des chansons : Henry Lemarchand 1
Enregistrement : ?

Princesse Aurore / Eglantine : Irène Valois 3 (Dialogues)
Princesse Aurore / Eglantine : Huguette Boulangeot 3 (Chant)
Prince Philippe : Guy Severyns 3 (Chant, et certainement dialogues)
Maléfique : Jeanne Dorival 3
Flora : Henriette Marion 3
Pâquerette : Colette Adam 4
Pimprenelle : Jacqueline Ferrière 5
Roi Stéphane : Jacques Berlioz 6
Roi Hubert : Raymond Rognoni  3
Aboyeur de la cour : Maurice Nasil 6
Choristes : Chœur Marguerite Murcier 1


Second doublage français (sortie française 25 mars 1981) :

Société : Société Parisienne de Sonorisation (S.P.S.) 1
Studio : ?
Direction artistique : Jacqueline Porel 1
Direction musicale : Jean Cussac 1
Adaptation dialogues et chansons : Natacha Nahon 1
Enregistrement : ?

Princesse Aurore / Rose : Janine Forney 1 (Dialogues)
Princesse Aurore / Rose : Danielle Licari 1 (Chant)
Prince Philippe : Guy Chapelier 1 (Dialogues)
Prince Philippe : Olivier Constantin 7(Chant)
Maléfique : Sylvie Moreau 1
Flora : Paule Emanuèle 1
Pâquerette : Marie-Christine Darah 1
Pimprenelle : Jeanine Freson 1
Roi Stéphane : René Bériard 1 (Dialogues)
Roi Stéphane : Henry Tallourd 8(Chant)
Roi Hubert : Roger Carel 1 (Dialogues et chant)
La Reine : Jacqueline Porel 4
Le Narrateur : Hubert Noël 1
Aboyeur de la cour : Marc François 9
Un sbire de Maléfique : Marc François 9
Choristes : Jean Cussac 8, Anne Germain 8, Danielle Licari 8, Claudie Chauvet 8, etc.

Fiches voxographiques de La Belle au Bois Dormant réalisées par François Justamand (La Gazette du Doublage), Rémi C. (Dans l’ombre des studios), Greg P. (Film perdu) et Olikos (Les Grands Classiques). Ces fiches ont été vérifiées par plusieurs spécialistes mais peuvent contenir des erreurs. Pour toute reprise de ces informations, veuillez noter en source ce lien.

Sources : 1Carton Laserdisc/VHS/DVD/CD, 2Hercule / Nouveau forum doublage francophone (d’après CD québécois), 3F. Justamand / La gazette du doublage (d’après archives CNC), 4Gilles Hané / Dans l'ombre des studios (remerciements à Colette Adam), 5Bastoune / Dans l'ombre des studios,
6Jean-Pierre Nord / Dans l'ombre des studios, 7FX/ La gazette du doublage , 8Rémi / Dans l'ombre des studios  (remerciements à Gilles Hané, Anne Germain, Jean Cussac et Claudie Chauvet),9Darkcook / Nouveau forum doublage francophone (confirmé par David Gential)


BONUS


Reprise de "C'était vous mon rêve" par Mathé Altéry

LE FESTIVAL

Article publié dans le cadre du mini-festival internet « Les anciens doublages Disney », un événement proposé par Greg P./Film Perdu (restauration sonore et montage, archives presse), Rémi C./Dans l’ombre des studios (co-écriture des articles, coordination de l’événement, des archives et des identifications de voix), FJ /La Gazette du Doublage (archives) et Olikos/Les Grands Classiques.

Avec le soutien précieux de Jean-Pierre Nord et Bastoune (identification des voix), Sébastien Roffat (histoire de l’animation), Gilles Hané et Christian (collectionneurs).

Découvrez les autres articles du festival : lundi 2 juin Pinocchio sur Film Perdu, mardi 3 juin Bambi sur Les Grands Classiques, mercredi 4 juin Alice au Pays des Merveilles sur La Gazette du Doublage et jeudi 5 juin La Belle au Bois Dormant sur Dans l’ombre des studios.

Vous êtes collectionneur et possédez des bobines contenant l’intégralité ou des extraits d’anciens doublages Disney ? Prière de nous contacter à danslombredesstudios@gmail.com


SUIVEZ-NOUS!

Suivez toute l'actualité de "Dans l'ombre des studios" en cliquant sur "j'aime" sur la page Facebook