samedi 17 mai 2014

Anne Germain : « Chanter la vie, chanter les fleurs, chanter les rires et les pleurs » (Partie 2/6)

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(Plan: Partie 1: enfance, formation, chanteuse d'orchestre; Partie 2: choeurs pour des chanteurs de variété; Partie 3: enregistrements solistes; Partie 4: groupes vocaux; Partie 5: musiques de films; Partie 6: doublage, compositions)





Anne Germain

Dans l’ombre des studios : Fin années 50 - début années 60, grand "boum" de l'industrie du disque: éclosion de nouveaux talents, avec ainsi énormément de travail pour les choristes et musiciens de studio qui enchaînent plusieurs séances d'enregistrement par jour, arrivent parfois au studio sans savoir pour qui ils vont jouer et doivent déchiffrer une partition en moins de cinq minutes. Vous souvenez-vous de la toute première séance de chœurs que vous avez faite ?

Oui, c’était pour Franck Pourcel et son grand orchestre : il y avait là une grande chorale. Les « groupes » dont je viens de parler faisaient une grève pour obtenir un cachet identique à celui des autres instrumentistes et correspondant à leur prestation de petit ensemble, travail exigeant beaucoup plus de perfection et de précision que dans un grand ensemble où les défauts ici ou là sont plus dissimulés. Alors un camarade m’avait envoyé là pour une première fois, que je découvre comment se passait une séance de studio. C’était pour Pathé-Marconi dans les studios du réalisateur Jean-Pierre Melville, rue Jenner. Ensuite j’ai continué petit à petit à faire ma place. Pour Hubert Rostaing chez Philips boulevard Blanqui qui n’existe plus, non plus que Barclay avenue Hoche et les autres.

DLODS : Quel est le premier chanteur que vous avez accompagné ?

Dans les tous premiers je me souviens d’Henri Salvador qui était chez Barclay, il ne se produisait pas encore. C’était donc avenue Hoche dans ces très beaux studios ; j’étais alors enceinte de ma seconde fille Isabelle qui allait quelques années plus tard chanter notamment dans Les Aristochats (1970). Plus tard un jour en séance Henri m’a dit « Pourquoi ne fais-tu pas un tour de chant ? Tu gagnerais beaucoup d’argent et tu pourrais te payer des servantes ! » (rires). C’est le temps où Eddie Barclay avait engagé un jeune arrangeur américain débutant, Quincy Jones, et nous avons travaillé avec lui souvent, notamment pour le chanteur américain Andy Williams, une belle voix de crooner et charmant. C’est le moment où sont vraiment nés les Double Six et où ils ont enregistré leur premier disque Meet Quincy Jones qui a estomaqué tout le monde par la qualité époustouflante de la performance. Gloire à eux dont tant sont aujourd’hui « over the rainbow » !


Henri Salvador et les Angels : Count Basie (1966)
Au centre: Henri Salvador. Choristes de gauche à droite: Jean-Claude Briodin, Louis Aldebert, Anne Germain, 
Danielle Licari, Bob Smart et Jacques Hendrix 

 

DLODS : Dans un Palmarès des Chansons en 1966, vous faites partie des Angels et accompagnez Henri Salvador dans « Count Basie ». L'arrangement des voix est superbe.

Oui, Anne-Marie Peysson nous a présentés comme étant les Angels –le groupe formé chez Pathé par Christian Chevallier qui d’ailleurs était au piano- mais ce soir-là, des Angels d’origine il n’y avait que Jean-Claude Briodin et Jacques Hendrix, mais j’avais pour ma part bien enregistré la chanson que nous interprétions en accompagnement d’Henri Salvador, le fameux « Basie » quelques temps plus tôt au mythique studio Charcot (disparu lui aussi). Nous avions alors réalisé l’exploit de « mettre en boîte » ce titre en vingt minutes pendant les quarts d’heure supplémentaires.  La séance avait été consacrée à des titres très « commerciaux » auxquels Jacqueline Salvador, épouse et productrice tenait davantage car cela avait « boosté » la carrière d’Henri, mais lui tenait particulièrement à ce titre car c’était du jazz et il se faisait plaisir, seulement les suppléments de cachets faisaient faire la grimace à Jacqueline (rires) : « Va pour faire ce dernier titre, mais vite vite ! ». Un exploit, mais il y avait une équipe plus qu’à la hauteur, Double Six et Swingle mélangés ! Cela dit, le soir de l’émission c’était tout aussi nickel, avec du « beau monde » : Danielle Licari, Jean-Claude Briodin, Bob Smart, Louis Aldebert et Jacques Hendrix.

DLODS : J’aimerais qu’on évoque maintenant quelques chanteurs en particulier…

Oh bigre, il ne faut pas que j’en oublie ! (rires)

DLODS : Léo Ferré…

Je l’ai accompagné pour la première fois à L’Alhambra fin 1961. Jean-Michel Defaye son magnifique arrangeur avait constitué une petite formation avec deux pianos (dont Paul Castanier, pianiste aveugle), une rythmique, un accordéon et douze choristes -six femmes et six hommes-, c’était superbement écrit pour les voix comme toujours avec Jean-Michel Defaye et il y avait une force émotionnelle encore plus forte qu’avec des cordes. C’était un spectacle inoubliable avec ces textes sublimes d’Aragon, de Ferré ou Jean-Roger Caussimon. L’une d’elle s’intitulait « la gueuse », c’est-à-dire la République. « T’as ton fichu qu’est tout fichu, la gueuse », et la femme de Léo dans un coin de la scène, assise sur un tabouret, tricotait une écharpe bleu blanc rouge qui s’allongeait chaque soir car elle tricotait pour de vrai. « Encore un mois et elle atteindra les premiers rangs d’orchestre ! » pensions-nous. Y a-t-il des gens qui s’en souviennent…

DLODS : Vous avez également accompagné un tout jeune débutant…

Un jour avec trois collègues nous sommes allées faire une séance pour un jeune dont on commençait à entendre beaucoup parler et qui allait bientôt « casser la baraque » comme on dit : Johnny Hallyday. Il était encore chez Vogue et avait à peine dix-neuf ans vers février 1962. Malgré son répertoire tonitruant il paraissait réservé, timide même. Nous avons eu l’occasion en 1965 de l’accompagner à l’Olympia avec l’orchestre de Jacques Denjean, avec Danielle Licari et Jackye Castan. Nous ne chantions pas le dernier titre du coup nous restions derrière le rideau du fond de scène pour le regarder car il était magnifique : vingt-deux ans ! C’était un phénomène de scène et il l’est resté toute sa longue carrière. Il a prouvé ensuite qu’il était aussi un très grand interprète avec une voix indestructible qu’il n’a pourtant pas ménagée ! Il faut l’entendre dans « L’hymne à l’amour » ou « Ne me quitte pas », il n’y a que lui qui pouvait rendre l’intensité émotionnelle de ces deux chansons avec cette authenticité et justesse. Inutile de vous dire combien je l’admire notre Johnny !

DLODS : A l’époque, pourquoi les choristes étaient-ils « cachés » dans les coulisses ?

Nous n’étions pas « cachés » dans les coulisses mais en retrait, juste au bord de la scène pour une question de prise de son : il n’y avait pas le matériel d’aujourd’hui permettant de « sortir » les voix au milieu des cuivres, de la rythmique et même des cordes, car à l’époque il y avait un orchestre permanent à l’Olympia avec des cordes.

 Sheila : Pamela (1967)
Choristes de g. à d. : Christiane Cour, Alice Herald, Anne Germain, Françoise Walle, 
Jacques Hendrix, Bernard Houdy, Claude et José Germain

 

DLODS : Dans les « yéyés », vous avez aussi beaucoup travaillé pour Sheila, pour qui vous avez même été responsable des chœurs…

Les tous premiers Sheila c’était Christiane Legrand qui convoquait les choeurs pour le chef d’orchestre Jean Claudric. Christiane était beaucoup plus connue que moi. Ensuite quand j’ai quitté les Swingle, Jean m’a demandé de convoquer mais vous savez, c’était tantôt l’un ou l’une. Claude Carrère, le producteur de Sheila, était très exalté, il croyait en son poulain ! En émission, il grimpait derrière les cameramen sur le marchepied de la caméra mobile pour suivre Sheila dans le moindre de ses déplacements et lui faire des grands signes, ce n’était pas l’idéal pour la concentration (rires) ! Pour les chœurs, il s’était entiché de la grande voix de basse de Jean Stout (la voix française chantée de Baloo dans Le Livre de la Jungle, ndlr) et le demandait avec insistance. Jean était un garçon grand et puissant, aussi Claude Carrère me disait « Amène-moi le bûcheron ! Amène-moi le bûcheron ! » (rires). Sheila était la plus charmante des yéyés, simple et naturelle, ne jouant jamais les stars. Une autre qui était aussi très gracieuse, c’était Mireille Mathieu.

DLODS : Vous avez aussi accompagné Claude François. Etait-il très dirigiste avec ses choristes ?

Avec nous, l’ancienne équipe, jamais. On l’a dit pour ceux d’après : orchestre, choristes, danseuses. Mais avec nous non, jamais désagréable ni méprisant au contraire. J’ai eu l’occasion de faire son dernier show à l’Empire et nous nous sommes envoyé des bises à travers le grand escalier roulant « -Alors tu chantes bien, hein, tout à l’heure ! » « -Evidemment Claude, comme toujours ! ». Il y avait Françoise Walle à côté de moi. C’est la dernière fois que nous lui avons parlé si sympathiquement car il est mort deux jours après. Oui il nous respectait bien car il savait que nous avions fait les Double Six et les Swingle Singers, donc autre chose que des « douwap douwap »!

DLODS : Sur quels titres l’avez-vous accompagné en studio?

« Belles, belles, belles», «  Marche tout droit », « Si j’avais un marteau », « Pauvre petite fille riche »,  « Le jouet extraordinaire », « Quand un bateau passe » (de Burt  Bacharach), etc. Jusqu’à ce qu’il ait un groupe attitré, alors nous faisions seulement les séances où il fallait des voix en plus.

DLODS : Avez-vous accompagné des « grands anciens » de la génération de Charles Trénet ?

Oui j’ai eu le temps de travailler pour la dernière séance à ma connaissance de Maurice Chevalier avec Caravelli (pour CBS à Charcot), Tino Rossi dont nous avons fait aussi le dernier Casino de Paris plus un an de galas dans toute la France –ambiance super sympa avec de bons camarades- et dans le calme ! Charles Trénet, que nous avons accompagné pour son dernier Olympia avec Danielle Licari, Jackye Castan, Jean Stout et d’autres avec Roger Pouly au piano. Nous pensions qu’à la première il y aurait le Tout-Paris, tout le métier, que des « fans ». En effet ce fut du délire, un triomphe. Mais ce qui nous a « soufflés » c’est que les semaines suivantes avec du « vrai » public populaire ça a été pareil. Nous avons fait quelques années après un autre spectacle au Théâtre du Rond-Point, une sorte d’hommage, salle archi pleine et un maximum de jeunes. Lorsqu’il a chanté « Voulez-vous danser Marquise ? » c’était extraordinaire, il était déjà âgé mais quelle jeunesse, quelle fantaisie, quelle finesse, un talent sans doute inégalé. La salle était emballée comme je l’ai rarement vue.

J’ai également accompagné le charmant Jean Sablon, notre premier crooner ! J’ai un souvenir délicieux de ce « gentleman ». Nous étions allés répéter chez lui pour une émission de télévision où nous devions chanter « La chanson des rues ». Nous étions à l’image des passants qui s’attardaient autour du chanteur des rues justement comme cela se faisait dans le temps. Ensuite le chanteur vendait les petits formats, paroles et musique de la chanson. Aujourd’hui, plus de chanteurs de rues, ils sont remplacés par internet !

Sans quitter trop Jean Sablon, mon mari a travaillé pour Mireille qui fut sa partenaire autrefois. Claude avait été contacté par Michel Berger qui produisit son dernier disque avec entre autres « J’ai changé mon piano d’épaule », une très jolie chanson pleine d’une nostalgie délicate. Mon mari et Michel Berger s’entendaient très bien car tous deux discrets et bien élevés, en plus Claude écrivait super bien les cordes en particulier ce que Michel Berger appréciait beaucoup car il avait sa rythmique qui enregistrait à part.

DLODS : Jacques Brel avait peu de chœurs dans ses chansons, mais l’avez-vous accompagné par exemple dans « Les remparts de Varsovie » ?

Je ne crois pas, je m’en souviendrais ! Jacques Brel, quand même ! Par contre avec Janine de Waleyne nous avons fait « Rosa, rosa, rosam ».

Photo dédicacée par Gilbert Bécaud
1er groupe de choristes: ?, ?, A. Rippe et C. Cour
2e groupe de choristes: A. Germain, J. de Waleyne,
B. Houdy et B. Smart
DLODS : Et Gilbert Bécaud ?

Pour Gilbert Bécaud c’était Janine qui nous convoquait. Nous avons fait souvent ses spectacles à l’Olympia. Quel tour de chant ! Que de belles chansons tellement diverses  :« Seul sur son étoile » , « La vente aux enchères » avec le violoneux canadien Monsieur Pointu, « Dimanche à Orly », « L’important c’est la rose », « Les cerisiers sont blancs », et naturellement toutes les séances. On ne peut toutes les citer, aucune n’est médiocre. Une qui nous avait particulièrement frappés par son originalité –peut-être trop, et pas assez commerciale- et qui n’a pas eu de succès,  « Dieu est mort », sur des paroles de Pierre Delanoë. Tout va mal sur terre, les hommes ne savent pas quoi faire, alors il faut aller voir le bon Dieu pour lui demander des comptes. Et à la fin de la chanson les hommes arrivent dans un édifice où Dieu habite. « Ils suivirent de longs couloirs, un huissier en costume noir leur dit : "Messieurs vous venez tard, vous venez tard. Depuis ce matin à l'aurore, Dieu est mort." ». Image très frappante… C’est une chanson dure mais magnifique.


Gilbert Bécaud: Les cerisiers sont blancs (1968)
Choristes de g. à d. : Anne Germain, Danielle Licari et Jackye Castan 


DLODS : On vous voit dans des images d’archives accompagner Gilbert Bécaud à la télévision avec Danielle Licari et Jackye Castan dans la chanson « Les cerisiers sont blancs ». Il vous fait la « bébête qui monte » et semble avoir un petit faible pour vous !

C’était trop mignon, mais il a fait ça comme ça dans l’envol de l’interprétation –et parce que je me trouvais le plus proche de lui sur le plateau- et non pas à cause d’un « faible » pour moi ! Toutes ces vedettes nous aimaient bien tant qu’on faisait bien ce qu’elles attendaient de leurs accompagnateurs. Mais quand il leur prenait l’envie de changer d’équipe pour des questions de mode ils n’avaient plus beaucoup de sentiments !

DLODS : Vous avez également fait partie des choristes de « Charlie t’iras pas au paradis »…

Oui c’était avec Jean-Claude Petit devenu très à la mode par ses arrangements pour Julien Clerc (« La cavalerie », etc.) très réussis. Alors tout le monde l’a demandé. C’était un travail passionnant grâce à la diversité des artistes que nous accompagnions, malgré beaucoup de travail et la course d’un studio à l’autre.

DLODS : En dehors d’Andy Williams dont on parlait précédemment, avez-vous accompagné sur scène ou en studio des vedettes internationales ?

Lors du Midem à Cannes nous avons accompagné Tom Jones je crois bien. Il y a eu aussi un célèbre compositeur de musiques de films anglais, je pense John Barry, qui devait diriger le grand orchestre de Raymond Lefevre et interpréter un « pot-pourri » de tous les tubes de ses films. Il n’y avait pas eu de temps pour répéter ça, et nous avions une partition de deux mètres de large pliée en accordéon que l’on dépliait au fur et à mesure, le tout en déchiffrage à vue ! Heureusement que c’était avec deux très bonnes musiciennes et lectrices, Jackye Castan et Danielle Licari. Nous avons « assuré » comme on dit !

DLODS : Pensez-vous à d’autres personnalités ?

Hélas, j’ai « loupé » Frank Sinatra à Monte-Carlo, un grand gala où il était venu chanter pour son amie la princesse Grace et pour quoi était descendu le Grand orchestre d’Eddie Barclay avec à sa direction Quincy Jones qui travaillait pour Barclay à l’époque, plus des chœurs dont l’équipe des Double Six, mais je n’ai pas pu en faire partie pour cause de grossesse. Par contre, j’avais eu l’occasion de le rencontrer et même d’obtenir un autographe sur une partition de piano d’une chanson de son répertoire, « How about you », que je chantais quand j’étais chanteuse d’orchestre et dont mon mari avait relevé l’arrangement d’après le disque. C’était au Casino du Palm Beach à Cannes, avec l’orchestre de Benny Vasseur et André Paquinet dont je vous ai déjà parlé. Sinatra était venu en « client » mais l’entrée des jeux lui avait été interdite car il n’avait pas son passeport ! La loi était alors très stricte, Sinatra ou autre ! Il était assez furieux. Un maître d’hôtel nous avait prévenus de la « visite » de la star et je n’ai trouvé que cette partie de piano –ce dont mon mari avait eu l’idée géniale en l’absence de photo- pour essayer d’obtenir un autographe. Nous avons réussi avec le maître d’hôtel qui m’accompagnait à l’intercepter alors qu’il s’en retournait –très mécontent- entouré d’une équipe sortie d’un film de Coppola : nanas en direct de Las Vegas et gardes du corps du même style « pas tibulaires, mais presque » aurait dit Coluche !  Il m’a jaugée de la tête aux pieds d’un regard bleu et avenant comme de l’acier trempé, a jeté un regard intéressé tout de même sur la partition, l’a dédicacée quand même - mais juste sa signature, pas de « sincerely yours », rien !-  et est reparti sans me demander de la chanter ! Heureusement, mon Dieu ! Voilà ma grande rencontre avec Frankie (rires). Eh bien je préfère notre beau Johnny, y a pas photo comme on dit !

Je ne me suis pas retrouvée non plus dans les chœurs de Sammy Davis Jr quand il est venu à l’Olympia. Nous étions dans la salle cette fois avec ma famille. Un très grand souvenir d’un géant de la scène : chant, danse, mime, époustouflant !



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(Plan: Partie 1: enfance, formation, chanteuse d'orchestre; Partie 2: choeurs pour des chanteurs de variété; Partie 3: enregistrements solistes; Partie 4: groupes vocaux; Partie 5: musiques de films; Partie 6: doublage, compositions)
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Anne Germain : « Chanter la vie, chanter les fleurs, chanter les rires et les pleurs » (Partie 1/6)


Elle a prêté avec grand talent sa voix à Catherine Deneuve pour les chansons des Demoiselles de Rochefort et de Peau d’âne, interprété le générique de L’île aux enfants, fait partie des Swingle Singers (lauréats de plusieurs Grammy Awards), accompagné les plus grand artistes sur scène et en studio (Léo Ferré, Barbara, Charles Trénet, etc.). En plus d’être l’une des plus belles voix de ce métier, Anne Germain en est également par sa culture et sa mémoire un témoin passionné et passionnant. Rare en interview, elle a accepté de répondre à mes questions et de nous offrir ainsi ce bel entretien. 

Série d’entretiens réalisés entre le 16/02 et le 27/03/14.
Remerciements à mes fidèles amis et « partenaires de recherches » Gilles Hané, Greg Philip (blog Film Perdu), François Justamand (La Gazette du Doublage), Jean Letellier (Radio Enghien), Serge Elhaïk (France Musique) et Alaric Perrolier pour nos échanges d’informations, photos, disques, vidéos, etc.


Dans l’ombre des studios : Anne Germain, vous êtes née à Paris au printemps...

Pour paraphraser Céline dans Mort à crédit, « Je suis née en avril, c’est moi l’printemps » !

DLODS : Etes-vous issue d’une famille d’artistes ?

Pas de professionnels en tout cas. Papa n’était pas musicien. Maman, ses frères et sœurs avaient le goût et le sens du chant ; mon grand-père maternel avait une voix splendide, les gens venaient des villages éloignés pour l’écouter lorsqu’il chantait à la messe dans leur village d’Auvergne. Malheureusement, aucun d’eux n’a pu suivre d’études musicales.

Raymond Asso
Mes parents étaient hôteliers. Ils ont eu à diriger à Montmartre un joli hôtel avec jardin, assez rare à Paris. Je suis née là donc : Basque par papa, Auvergnate par maman et Montmartroise de naissance, le droit du sol, vous savez ? Beaucoup d’artistes ou écrivains y ont séjourné plus ou moins longtemps avant et après la guerre : Pierre Mac Orlan, Raymond Asso (ancien compagnon d’Edith Piaf, auteur des chansons « Mon Légionnaire », « Comme un petit coquelicot », etc.), Charles Trénet, Michel Simon, Frédéric Apcar –danseur et futur directeur du Dunes à Las Vegas qui y fit venir Line Renaud-. Après-guerre Dario Moreno qui nous empruntait notre piano –car je faisais du piano alors- et que le jeune Michel Legrand venait faire répéter –je n’aurais jamais imaginé qu’un jour je deviendrais son interprète !-, Robert Chauvigny aussi un remarquable pianiste accompagnateur d’Edith Piaf à qui je dois d’avoir travaillé le chant, Roger Corbeau grand photographe de plateau pour le cinéma. Nous avons donc été imprégnés très jeunes par cet esprit artiste.

DLODS : Vos parents écoutaient quels styles de musique ?

C’était surtout maman qui chantait des mélodies anciennes ou des airs d’opérettes : La veuve joyeuse, Le pays du sourire et autres. Le chant c’était un besoin vital mais ils n’avaient guère de loisirs pour écouter de la musique, trop cloués par le travail. Après la guerre nous avons eu enfin un tourne- disque. Avec mon grand frère qui était un fou de musique nous écoutions de tout. Une amie pianiste qui venait de Lyon prendre des cours avec de grands maîtres répétait chez nous et nous étions gorgés de fugues de Bach et d’études de Chopin ou Debussy.

Pendant la guerre, l’hôtel a été réquisitionné par l’armée allemande puis après sont venus les Américains : parmi les soldats certains étaient musiciens et avaient avec eux des petits albums de musique de variété jazzy. Quand ils ont entendu le piano ils ont demandé à maman la permission de l’utiliser. Ils nous ont fait découvrir « In the mood », « Chattanooga choo choo » et autres « Moonlight Serenade ». Mon frère et notre amie pianiste déchiffraient ces partitions.

Mon frère a ensuite fait une récolte de tous les disques 78 tours que l’on trouvait alors. Nous écoutions Duke Ellington, Fats Waller dont je « reproduisais » les morceaux d’oreille et aussi Dinu Lupatti ou Walter Gieseking pour le classique, en chant c’était Catherine Sauvage, les chansons de Prévert et Kosma, Piaf aussi bien que Victoria de los Angeles, Mouloudji et Mario Lanza ! Nous avons aussi découvert les groupes vocaux américains à cette époque. Mon frère et des copains de collège avaient formé un petit groupe vocal dès ce temps-là qui chantait alors des chansons traditionnelles françaises.


Glenn Miller : In the mood (1939)

DLODS : Comment s’appelait ce groupe ?

Un groupe vocal allemand d’avant-guerre qui reproduisait des instruments de musique dans certains titres les avait marqués : les Comedian Harmonists. Il y avait aussi Ray Ventura et ses Collégiens, ils se sont donc nommés les « Collégiens Harmonistes ». A la Libération il y a eu une explosion de nouveaux artistes, c’est l’époque de La Rose Rouge, du Lorientais, du Tabou, et autres caves. Mon frère et ses copains ont découvert Léo Ferré inconnu qui chantait chez Francis Claude au Quod-Libet, une cave rue du Pré-aux-Clercs, ces collégiens ont sympathisé avec eux, Ferré leur a confié quelques partitions et le groupe à commencer à les ajouter à leur répertoire. Certaines co-écrites avec Francis Claude sont hélas oubliées aujourd’hui : il y en a qui conviendraient bien à Bernard Lavilliers : « Regardez-les défiler », « Les métros vont, les métros viennent », « La Chambre », « La vie d’artiste », etc. Francis Claude a ensuite ouvert une autre « boîte » au Palais Royal, Le Milord l’Arsouille, où les garçons venaient chanter quand ils voulaient en « copains ». Ont débuté là Serge Gainsbourg –je ne me doutais pas qu’un jour je travaillerais pour lui en soliste pour son film Cannabis-, Claire Leclerc que j’ai retrouvée des années après dans les studios avec les Angels ou les Barclay, et Michèle Arnaud.

DLODS : Comment avez-vous intégré le groupe de votre frère ?


The Mills Brothers
J’ai remplacé un des garçons, le ténor qui ne pouvait plus venir répéter. Un groupe vocal nous avait beaucoup marqués après la guerre, c’étaient les Mills Brothers. C’étaient nos idoles avec le Golden Gate Quartet, mais pour chanter leurs titres ce n’était pas facile, on ne trouvait pas les partitions : j’aidais mon frère à relever d’oreille, quelle école ! Il y en a qui ont une bonne vue, moi c’était l’oreille ! Ensuite nous avons dévoré des negro-spirituals, un vrai bonheur de chanter ça, et naturellement tout a capella. J’avais seize ans à l’époque, c’est loin mais je n’ai pas oublié grand-chose ! En France et en Europe même à cette époque personne ne chantait ce répertoire. A Milord un soir nous avons été écoutés par le compositeur américain Vernon Duke (« Autumn in New York »). Il a dit à Francis Claude « C’est le meilleur groupe vocal que j’ai entendu en Europe !». C’est formidable car nous faisions ça par passion en plus des études et en complets amateurs. La musique et surtout chanter c’était un besoin vital dans notre ADN sans doute ! Nous avons fait un soir un très beau concert salle Gaveau avec la chorale « A cœur joie » en intermède. J’ai donc commencé très tôt dans le groupe vocal sans imaginer que j’allais bientôt être une professionnelle dans cette activité.

DLODS : Est-ce à cette époque que vous avez connu votre mari, le regretté compositeur, pianiste et chanteur Claude Germain ?

Un peu après, à dix-sept ans et demi, par un voisin qui était son ami depuis l’Ecole Supérieur de Musique. Claude quand je l‘ai connu était alors un pianiste et un musicien confirmé : harmonie, etc. Il était dans cette école avec le frère de cet ami qui fut le pianiste de Fernand Raynaud, et aussi Maurice Vander, le célèbre pianiste de jazz accompagnateur de Claude Nougaro, etc. Une pépinière de futurs musiciens de studios !

Quand j’ai connu mon mari, je chantais déjà tout ce que j’aimais sans me préoccuper si c’était mauvais pour ma voix. Les standards américains : Sarah Vaughan, Doris Day mon idole… Je chantais en m’accompagnant au piano avec les harmonies d’oreille. Un jour bien plus tard j’ai esquissé quelques notes en studio sur un super Steinway me croyant toute seule. Michel Legrand est sorti de la cabine à ce moment-là et m’a juste dit « Mais Anne, il faut travailler avec Nadia Boulanger ! » (sa grande prof et LA grande prof du Conservatoire). Bref, ce n’était pas mon destin sans doute !

Claude Germain
Bien avant les studios j’ai eu l’occasion d’être engagée dans l’orchestre dont Claude faisait partie. C’était un orchestre de danse. J’avais vingt ans et suis donc devenue professionnelle : débuts au Casino du Touquet qui était très élégant. Nous faisions l’hiver beaucoup de galas, des bals pas toujours splendides mais c’est le métier. Nous avons travaillé aussi tout un hiver dans le magnifique Casino d’hiver de Cannes, celui qui a été sacrifié pour l’horrible « bunker » d’aujourd’hui, puis aussi un été au Palm Beach, celui de Mélodie en sous-sol déglingué aussi aujourd’hui avec des machines à sous ! Là c’était avec un orchestre formé pour l’occasion par André Paquinet et Benny Vasseur, deux grands trombonistes et camarades de rêve, un très bon souvenir pour moi, mais pas de suite pour moi les années suivantes pour cause de bébé. C’est Bob Martin qui m’a remplacée. J’ai souvent travaillé avec André et Benny dans les studios à la belle époque où nous enregistrions tous ensemble ! C’est grâce à eux que j’ai fait mon tout premier enregistrement de chanson en 1958 au studio Barclay qui venait juste d’être construit. Trois titres : « Have you met Miss Jones », « Tout bas, tout bas » et « Small Hotel » pour un disque de leur orchestre, les Trombone Paraders. Belle époque car c’était beaucoup plus vivant que plus tard où l’on a commencé à enregistrer les uns après les autres, dans une ambiance de glace.


Anne Germain & The Trombone Paraders : Small Hotel (1958)
Tout premier enregistrement d'Anne Germain pour un disque, Jazz à la Fiesta restauré récemment par la BNF




DLODS : Nous n’avons pas parlé de votre formation. Vous avez eu comme professeur de chant une grande cantatrice, Ninon Vallin…


Oui elle m’a fait travailler quelques temps après la mort de mon premier prof mais ce n’était pas un bon professeur pour une débutante comme moi. Barbara Hendricks disait cela de l’immense Maria Callas, qu’elle n’était pas une bonne enseignante. C’est souvent le cas de très grands interprètes qui ne savent pas former les autres. Je devais présenter le concours d’entrée au Conservatoire et avais déjà auditionné devant un des profs qui suite à l’audition me voulait déjà dans sa classe. L’audition avait eu lieu au conservatoire devant ses élèves mais ma prof est morte et le choc m’a tellement cassée que je me suis sentie incapable de me préparer toute seule : trop peu entraînée encore. Quelques mois après, c’était la mort de maman !

Ninon Vallin
A propos de ma première professeur de chant, j’ai une anecdote : elle m’avait conseillé de prendre des leçons de claquettes –j’avais déjà pris des cours de danse plus jeune- car elle avait parmi ses élèves Francis Linel qui travaillait les claquettes dans un cours que fréquentaient beaucoup d’artistes. Il y avait là parfois Roger Pierre et Jean-Marc Thibault, Jean-Louis Tristan, le Trio Marny (harmonica), Suzanne Gabriello, etc. et un jeune très élégant dans son allure de danseur qui était la vedette du cours et qui était aussi apprenti comédien au Cours Simon, un autre très gentil et super timide comme moi, qu’à mon immense étonnement j’ai revu des années après passant au programme en vedette américaine à L’Alhambra ! Je l’avais perdu de vue depuis le cours de claquettes : c’était Raymond Devos ! Le si effacé, qui allait être en un rien de temps l’immense vedette de music-hall ! L’autre qui s’appelait alors Jean-Pierre Crochon est devenu célèbre aussi et s’est appelé Jean-Pierre Cassel. Je n’ai pas gardé de contacts avec eux car leur célébrité m’a paralysée. Je n’ai jamais osé aller trouver Raymond et lui rappeler les souvenirs du cours de Jacques Vernon, rue La Bruyère. Jean-Pierre je l’ai croisé quelques fois dans le métier au cours d’émissions de télé, mais il était alors trop connu. Il m’a reconnue pourtant et a toujours été sympa, mais nous n’avons pas eu d’autres contacts.


DLODS : Comment de chanteuse d’orchestre êtes-vous devenue choriste dans la variété ?


Par des camarades musiciens entrés avant moi dans ce circuit et qui m’ont introduite dans ce cercle très fermé des musiciens de studio appelés les « requins » d’ailleurs, c’est dire ! Il y avait déjà quelques groupes vocaux à peu près constitués comme les « Blue Stars » dans le style des groupes vocaux américains très à la mode dans les années 56, 57, etc. Il commençait aussi à y avoir beaucoup de séances d’enregistrement, ça a décuplé encore avec l’arrivée des yéyés. Merci à eux car de ce fait il y a eu beaucoup de travail. Les jeunes arrangeurs comme Michel Legrand avaient besoin de gens qui lisent très bien la musique, qui chantent juste mais surtout pas de voix lyriques. J’ai ainsi travaillé avec les meilleurs de ce métier, les Christiane Legrand, Janine de Waleyne, Mimi Perrin, Ward Swingle, Jean-Claude Briodin, etc. Quand Mimi a eu l’idée des « Double Six » elle a demandé à mon mari Claude d’intégrer le groupe après des essais non concluants avec d’autres, puis il y a eu les prestigieux « Swingle Singers ». Ces deux groupes ont obtenu les plus glorieuses récompenses, surtout aux Etats-Unis. Après l’orchestre j’étais dans la cour des grands ! Mais j’aimais quand même bien chanter en orchestre.


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(Plan: Partie 1: enfance, formation, chanteuse d'orchestre; Partie 2: choeurs pour des chanteurs de variété; Partie 3: enregistrements solistes; Partie 4: groupes vocaux; Partie 5: musiques de films; Partie 6: doublage, compositions)
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