mardi 19 mars 2013

Le premier doublage de Blanche-Neige enfin retrouvé !


« Bonjour, je vous signale que je possède une copie  de la version Française de 1938 de « Blanche Neige et les sept Nains » en 16mm ». J’ai eu la chance de recevoir en décembre 2012 ce message que tant de passionnés de doublage rêveraient de recevoir au moins une fois dans leur vie, et d’entreprendre avec la formidable aide technique de mon correspondant Greg P. (rédacteur de l’excellent blog « Film perdu ») une numérisation de ce doublage perdu depuis le redoublage de 1962… Blanche-Neige et les Sept Nains est le premier film d’animation qui soit à la fois sonore et en couleurs, il a été vu par des millions d’enfants dans le monde. Un film mythique sur lequel bon nombre de livres très exhaustifs ont été écrits, et pour lequel persistent pourtant de nombreux mystères sur sa ou ses premières versions françaises. Je vous propose avant d’évoquer cette dernière découverte un petit historique de l’évolution des théories sur le sujet …

I) Blanche-Neige et ses trois doublages…

En 2001, Blanche-Neige et les sept nains sort enfin en DVD, avec un nouveau doublage. François Justamand, passionné de doublage, fondateur de La Gazette du Doublage (magazine papier qui deviendra un site internet hébergé par le site Objectif Cinéma),  se penche sur le sujet  et écrit un article pour le magazine DVD Vision n°15, qu’il reprendra  ensuite dans La Gazette du Doublage en 2005 sous le titre de « Blanche-Neige et les 7 Nains : ses trois doublages »  avec quelques compléments.

Dans cet article, il nous révèle :

-Qu’Eliane Celys a connu beaucoup de succès en France avec son disque d’« Un jour mon prince viendra », mais qu’elle n’a pas, contrairement à ce que beaucoup pensent, participé au premier doublage (1938). D’après Lucie Dolène, c’est Lucienne Dugard qui prêtait sa voix à Blanche-Neige. Affirmation basée, comme me le racontera Lucie en 2009, sur une anecdote qui lui avait été rapportée par Colette Brosset, et que la découverte d’un disque de l’histoire de Blanche-Neige contée par Lucienne Dugard semble confirmer. 

-Que le deuxième doublage (avec Lucie Dolène) que beaucoup d’entre nous connaissent date de 1962 (date trouvée grâce aux archives de l’INA). François détaille la distribution (que chacun peut retrouver dans le générique de la VHS). Pour ce 2ème doublage, François identifiera des années plus tard André Valmy sur le chasseur et Serge Nadaud sur le miroir magique (non crédités au générique), et j’apporterai quant à moi grâce aux souvenirs des chanteurs Jean Cussac et Anne Germain le nom d’André Theurer (directeur musical) et plusieurs noms de choristes doublant les nains dans les chansons.

-Que le troisième doublage (avec Valérie Siclay et Rachel Pignot) a certainement été réalisé en 2001 pour des problèmes de droits, en raison du procès intenté par Lucie Dolène à Disney. L’information, donnée par plusieurs professionnels (qui tiendront à rester anonymes) et suggérée par Lucie Dolène elle-même, sera suivie d’un démenti catégorique de Disney, invoquant un simple souhait de rajeunissement des voix. Un démenti peu convaincant car ce troisième doublage est très fidèle au deuxième.

Lucie Dolène
-Que pour ce troisième doublage, Disney a pensé pendant un moment à des « people » pour prêter leurs voix aux personnages de ce film éternel avant de se rabattre sur une distribution plus "classique". François y évoque un sondage lancé par Disney pour savoir quelle personnalité doublerait idéalement Blanche-Neige (résultats : Laetitia Casta, Alizée, etc.). De mon côté, plusieurs acteurs ayant participé à ce troisième doublage m’apprendront que le marketing Disney a songé le plus sérieusement du monde à faire doubler les nains… par l’Equipe de France de football !


II) Deux premiers doublages : un réalisé à Paris, et l’autre aux Etats-Unis ?

Les années passent et les informations publiées par François sont copiées sur de nombreux sites internet et même dans l’excellent ouvrage de Pierre Lambert sans jamais être contredites. En 2009, Olikos, webmaster du site « Grandsclassiques.fr » consacré à l’époque exclusivement aux films Disney, déniche une bobine super 8 contenant un extrait de Blanche-Neige dans un doublage inconnu. Les voix sont datées, ce qui nous laisse penser qu’il s’agit du premier doublage. Seul problème : les comédiens ont un petit accent étrange, peut-être québécois.
François effectue de nouvelles recherches qui l’amènent en novembre 2009 à publier un deuxième article : « Le Mystère Blanche-Neige : La VF de 1938 » . Il nous dévoile :

-Que des salaires ont été versés par Disney en 1938 à des acteurs français vivant aux Etats-Unis pour doubler Blanche-Neige à Hollywood, notamment à Christiane Tourneur (voix parlée de Blanche-Neige), Beatrice Hagen (voix chantée), et plusieurs comédiens français connus pour jouer principalement des maîtres d’hôtel et serveurs français dans les films hollywoodiens des années 30. Il s’agirait donc de la version dont nous avons trouvé un extrait super 8 (scène du bain), et dont il existe aussi un autre extrait (scène de la danse) diffusé dans des émissions de Noël Disney des années 70.

Irène Hilda
-Que la revue Pour vous du 29 juin 1938 indique que la chanteuse Irène Hilda a doublé Blanche-Neige à Hollywood. La chanteuse, née en 1920 confirme avoir doublé Blanche-Neige, mais à Paris.

-Que Lita Recio se souvenait avoir doublé la Reine en tandem avec Marcelle Praince sur la sorcière.

-Qu’à la mort de la comédienne Claude Marcy, la presse avait annoncé qu’elle avait doublé Blanche-Neige.

-Autre élément non révélé : la famille de l’adaptateur Louis Sauvat a déclaré à mon correspondant Gilles Hané qu’en plus du doublage de 1962, celui-ci aurait participé au doublage original.

A partir de ces nouveaux faits, François Justamand propose deux scénarios :
    
    1) Un doublage a bien été fait dans l’urgence à Hollywood pour la sortie du film au Quebec, et un deuxième a été réalisé rapidement après en France (avec Irène Hilda en voix chantée de Blanche-Neige, et peut-être Claude Marcy, Lita Recio, Marcelle Praince, etc.).

    2) Les archives de Disney  (Burbank) se trompent sur la date de 1938 pour les salaires des expatriés français. Le premier doublage a bien été fait en France, et il y aurait eu un doublage hollywoodien fait non pas en 1938 mais pendant la guerre, alors que les copies de la VF originale de Blanche-Neige étaient inaccessibles ou détruites.

Le fait que les rares extraits dont nous disposons soient visiblement issus de la VF d’Hollywood nous laisse alors penser que celle-ci a été faite après le doublage réalisé en France, et que la deuxième hypothèse est certainement la bonne


III) Un seul premier doublage : le doublage hollywoodien ?

En octobre 2012, JB Kaufman publie The fairest one of all, livre très documenté sur la réalisation de Blanche-Neige. Il écrit que malgré la loi française obligeant les majors à effectuer leurs doublages en France, Disney avait pu obtenir une dérogation spéciale pour doubler Blanche-Neige dans l’urgence en février/mars en 1938 à Hollywood, sous la direction du producteur et comédien multilingue Marcel Ventura (qui doublait selon lui le Prince) et la supervision de Stuart Buchanan (qui doublait le Chasseur dans la Version Originale). C’est cette version qui a été projetée au Cinéma Marignan pour la sortie officielle de Blanche-Neige. J.B Kaufman révèle par ailleurs que si le public était très content du doublage, David Hand et les distributeurs étaient en revanche déçus par les voix chantées.
 
En plus des révélations de J.B Kaufman, Greg P., rédacteur de l’excellent blog « Film perdu » (consacré aux films perdus, scènes coupées, etc.) et grand passionné de Blanche-Neige, retrouve un entrefilet (« Notules de la colonie française », 1938) : « Christiane Tourneur , qui n’est pas inconnue dans le cinéma français, mais qui s’est bornée, depuis sa venue à Hollywood, à être Madame Jacques Tourneur, espère qu’à la suite de Blanche Neige, où elle a doublé, avec le talent que l’on sait, le personnage principal, elle arrivera à percer dans les films américains. » et un article (magazine Pour vous, 11 mai 1938) indiquant que le doublage a bien été fait dans les studios de Walt Disney. Il mentionne ses découvertes dans deux articles, « Blanche Neige dans la presse française » et « Blanche Neige et sa première de gala parisienne » .

Ces nouveaux éléments mettent donc à mal l’hypothèse d’un doublage effectué aux Etats-Unis pendant la guerre. Le premier doublage a bien eu lieu aux Etats-Unis mais en 1938, avec Christiane Tourneur.

Qu’en est-il alors de l’idée d’un doublage réalisé en France ?  A-t-il vraiment eu lieu, et si oui quand ? Lita Recio et Irène Hilda, nonagénaires au moment de leur interview, ont-elles confondu avec un enregistrement de disque ? Peut-être ont-elles seulement passé des essais pour un éventuel redoublage ? Le mystère demeure encore sur ce point…

IV) La découverte du premier doublage

Début décembre 2012, je suis contacté par un collectionneur, Jean-Pierre P., qui m’annonce avoir en sa possession depuis quelques mois une bobine 16 mm contenant l’intégralité du premier doublage de Blanche-Neige, une copie qu’il a restaurée et qui aurait appartenu à une époque à un présentateur et réalisateur bien connu qui avait déjà effectué un premier travail de restauration. Plutôt sceptique, je lui demande de m’en faire écouter un extrait par téléphone… Surprise, il s’agit bien du doublage hollywoodien, complètement disparu depuis le redoublage de 1962 ! Passionné par les vieilles bobines et opposé au numérique, Jean-Pierre refuse de confier cette bobine à un laboratoire, mais m’autorise en revanche à venir chez lui pour la numériser avec les moyens du bord. Greg (du blog « Film perdu ») répond à mon appel à l’aide lancé sur Facebok et me propose son aide technique : filmer l’écran avec une caméra HD, et prélever le son en reliant la sortie son du projecteur à son ordinateur.

C’est avec une immense émotion que Greg et moi découvrons ce trésor, qui commence par un générique contenant les noms de Marcel Ventura (directeur artistique), « assisté d’Alfred A. Fatio » (quelle était sa fonction ? Adaptateur des dialogues ? Opérateur-son ? A-t-il également, comme Ventura, prêté sa voix à l’un des personnages ?), sous la supervision de Stuart Buchanan… La bobine étant en très bon état, nous découvrons dans d’excellentes conditions les voix du film (dont celle de la Reine, très théâtrale et impressionnante), ainsi que des inserts français qui ne se sont ensuite pas retrouvés dans la VHS du doublage de 62 (notamment la scène où Blanche-Neige inscrit « Grincheux » sur le gâteau qu’elle prépare).

Greg effectue chez lui une restauration minutieuse du film : il utilise l’image du DVD américain (en 24 images/secondes) y intègre les inserts de la première version. Pour ce qui est du son, il enlève le "souffle" commun aux bandes sonores de l'époque. Le film ayant quelques micro-coupures (principalement pendant les chansons) à cause de précédentes cassures de pellicule, il effectue des repiquages discrets sur d’autres supports et se paye même le luxe de mettre le tout en 5.1.

Après de longues recherches pour retrouver des extraits de films dans lesquels apparaissent les comédiens de la première version (tâche ardue, car ces comédiens avaient des tous petits rôles, et parlaient peu), il compare leurs voix et arrive à identifier avec plus ou moins de certitude « qui double qui ».
Ces recherches sont détaillées dans son article "Blanche Neige et les sept nains, la version française de 1938" (publié simultanément au mien), dans lequel il évoque également les différences visuelles et sonores de ce premier doublage par rapport aux autres versions qui ont suivi.

Avec l’autorisation de Jean-Pierre P., qui a eu la générosité de nous offrir l’accès à cette fameuse bobine (alors que tant d'autres collectionneurs gardent leurs trésors pour eux), nous avons le plaisir de vous proposer un visionnage du film (dans un format compressé, en plusieurs parties), qui sera retiré rapidement pour des raisons de droit. Disney ayant définitivement mis au placard les anciens doublages de ses films (cela fait maintenant des années que nous espérons les retrouver dans des sorties DVD), cette diffusion non commerciale n’a pour but que de vous faire découvrir un trésor perdu depuis cinquante ans :
Partie 1, Partie 2, Partie 3, Partie 4, Partie 5, Partie 6
(Ces vidéos seront retirées jeudi 21 mars à 18h et ne seront pas remises en ligne. Aucune copie ne sera faite)

Vous trouverez également ci-dessous le carton actualisé du premier doublage (pour les redoublages, cliquez ici). Un immense remerciement et bravo à tous les « acteurs » de cette enquête, principalement Jean-Pierre P., François Justamand (La Gazette du Doublage), Greg P. (Film perdu) et Olikos (Grandsclassiques). 
Je rappelle par ailleurs que d'autres doublages sont encore introuvables: Pinocchio (doublage hollywoodien ou québécois d'époque, et doublage français d'après-guerre), Bambi (premier doublage), La Belle au Bois Dormant (premier doublage)... Vous possédez des bobines ou autres supports pouvant contenir l'intégralité ou des extraits de ces doublages? N'hésitez pas à me contacter (danslombredesstudios@gmail.com)


Doublage français d'origine (février-mars 1938) :
Société : Studios Disney (Hollywood) 2
Direction artistique : Marcel Ventura 2
Assistant : Alfred A. Fatio 2
Superviseur : Stuart Buchanan 2

Blanche-Neige : Christiane Tourneur 3 (Dialogues)
Blanche-Neige : Béatrice Hagen 3 (Chant)
Le prince : Marcel Ventura 3 (Dialogues et/ou chant ?)
Le chasseur: André Cheron 4

Le miroir magique ?: Jean de Briac 4
La Reine : Adrienne d'Ambricourt 3
La sorcière : Adrienne d'Ambricourt 3
Prof : Eugène Borden 4
Grincheux : André Cheron 4
Joyeux : Charles de Ravenne 4
Dormeur ? : Roger Valmy 4
Timide ? : Louis Mercier 4
Atchoum ? : Roger Valmy 4
 
Fiches voxographiques de Blanche-Neige et les Sept Nains réalisées par Olivier Kosinski (Les Grands Classiques), François Justamand (La Gazette du Doublage) et Rémi C. (Dans l’ombre des studios). Ces fiches ont été vérifiées par plusieurs spécialistes mais peuvent contenir des erreurs. Pour toute reprise de ces informations, veuillez noter en source ce lien ou celui-ci.  

Sources:
1Chrisis2001 / Disney Central Plaza
2Crédits bobine 16 mm (numérisée par Greg P. et Rémi C.),
3F. Justamand / La gazette du doublage  (Remerciements à François Senesi, Gérard Roig, Marcel Colin, Olivier Kosinski, Daniel Sicard, Irène Hilda et Disney Consumer Products), 
4Greg P./Film perdu (Grâce aux noms donnés par François Justamand)
5Carton VHS/DVD/Blu-Ray (Remerciements à Philippe Copin et Laurent Girard/Voxofilm),
6Rémi / Dans l'ombre des studios  (Remerciements à Anne Germain, Jean Cussac et Gilles Hané)



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lundi 28 janvier 2013

Décès de Bernard Dhéran

Après Daniel Gall, Jean Topart et Perrette Pradier, c'est une autre "légende" du doublage qui nous quitte: Bernard Dhéran est décédé hier matin à 86 ans à Marrakech où il avait une résidence secondaire.

Ancien sociétaire de la Comédie-Française, Bernard Dhéran était une figure du théâtre classique, mais aussi du boulevard. Souvent "casté" dans des rôles d'aristocrates péremptoires, il aimait beaucoup surprendre son public, comme en acceptant il y a quelques années de jouer dans Toc Toc de Laurent Baffie un homme atteint du syndrome Gilles de la Tourette. La pièce connut un immense succès, jouée plusieurs fois à Paris et télédiffusée. 

Au doublage, sa voix chaude et élégante faisait merveille sur des acteurs de grande classe, pour la plupart britanniques: David Niven (Bonjour Tristesse), Michael Caine (Un pont trop loin), Anthony Hopkins (dans ses films en costume comme Le Masque de Zorro), Christopher Plummer (Le Nouveau Monde), Ian McKellen (X-Men), Christopher Lee (Star Wars). Depuis quelques années il avait aussi repris le doublage de la plupart des acteurs autrefois doublés par Jean-Claude Michel comme Sean Connery (A la rencontre de Forrester) ou Leslie Nielsen (Scary Movie 3 et 4).

Il avait écrit une autiobiographie au titre particulièrement long, Je vais avoir l'honneur et l'ineffable jouissance, chers vieux abonnés de la Comédie-Française, chers lecteurs, d'aiguiser ma plume d'oie et de vous asséner avec tendresse quelques truculentes histoires vécues au cours des tribulations d'un comédien ordinaire du roy et de la république, pleine de souvenirs réjouissants, et illustrée par de nombreuses photographies.

En hommage, je vous propose trois liens:

L'excellent hommage de la critique de théâtre du Figaro Armelle Héliot:
http://www.lefigaro.fr/culture/2013/01/27/03004-20130127ARTFIG00143-bernard-dheran-l-elegance-du-comedien.php  

Une interview de Bernard Dhéran que j'avais réalisée il y a quatre ans avec François Justamand pour La Gazette du Doublage:
http://www.objectif-cinema.com/spip.php?article5177

Une compilation de voix réalisée par Le Monde du Doublage Français:
https://www.facebook.com/photo.php?v=1536787914970



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dimanche 20 janvier 2013

Décès de Perrette Pradier

Perrette Pradier nous a quittés dans la nuit de mardi à mercredi à 74 ans des suites d'une crise cardiaque a-t-on appris  par l'AFP. Une figure incontournable pour les téléspectateurs des années 60-80, la terrorisante voix de Madame Medusa et de nombreuses autres "sorcières" animées pour plusieurs générations d'enfants, ou simplement "P.P." pour ses amis, nombreux à lui rendre hommage sur les réseaux sociaux. Des fleurs jaunes, ses préférées, en hommage à une comédienne hors du commun...

Perrette Pradier naît le 17 avril 1938 à Hanoï (Indochine). Après avoir suivi des cours d'esthétique et de manucure, elle s'inscrit à un cours de théâtre puis étudie au Conservatoire National Supérieur d'Art Dramatique (après avoir réussi le concours d'entrée), où elle participe à une tournée de la Comédie-Française. L'une des premières pièces qu'elle joue sur les boulevards, Boeing Boeing de Marc Camoletti, rencontre un succès phénoménal et sera adaptée dans de nombreux pays (il s'agit de la pièce française la plus jouée dans le monde) et au cinéma (avec Jerry Lewis et Tony Curtis). Remarquée pour sa beauté éblouissante et son talent, elle devient rapidement une jeune première à la mode, interprétant aussi bien des rôles de soubrettes ingénues que de femmes fatales. Au cinéma, Les Trois Mousquetaires de Bernard Borderie (la belle Constance Bonacieux), La Chambre ardente de Duvivier (avec Jean-Claude Brialy), Furia à Bahia pour OSS117 d'André Hunebelle, etc. Au théâtre: principalement des classiques avec une collaboration fidèle avec le metteur en scène et comédien Jean Meyer. A la télévision, beaucoup de "dramatiques", feuilletons, et bien sûr les émissions Au théâtre ce soir dont elle est l'une des principales "sociétaires". Par son statut de "starlette", elle est régulièrement interviewée par la télévision ou la presse, parfois pour parler de tout (couture, animaux) sauf de son métier de comédienne. Surfant sur son succès, Philips sort même un disque Danse Party chez Perrette Pradier, compilation de chansons et instrumentaux qu'elle recommande pour des soirées dansantes.

En dehors des planches et des plateaux de tournage, Perrette Pradier est remarquée dans la vie de tous les jours pour son humour et son sens de la répartie, capable de raconter les pires horreurs avec un naturel déconcertant. Ces qualités vont lui permettre d'être invitée dans de nombreuses émissions de divertissement en direct comme Les Jeux de 20 heures dans les années 70 ou L'Académie des 9 dans les années 80, où elle est remarquée par le grand public.

P. Pradier et B. Woringer dans Les amours de Paris
C'est Roger Carel qui lui montre la direction des studios de doublage, comme il me l'a raconté: "Nous jouions avec Michel Serrault "Monsieur Dodd" (1966) au Théâtre des Variétés. Elle m'a demandé que je la présente à des studios de doublage et je l'ai amenée à la SND où les films de la Fox étaient doublés. Michel Gast et Jenny Gérard la connaissaient déjà comme comédienne et lui ont fait passer des essais. Elle a tout de suite été brillante et on lui a rapidement confié des rôles importants. C'était une très bonne et très belle comédienne et j'avais le bonheur d'être parmi ses fidèles amis. On s'appelait mutuellement Thérèse Panier et Rosie Carel depuis qu'une jeune standardiste de la SND, devenue des années plus tard speakerine à Radio Alger, nous avait nommés ainsi par erreur. J'ai beaucoup de chagrin...". Glenda Jackson (Marie Stuart, reine d'Ecosse), Faye Dunawaye (Les Trois Mousquetaires), Diane Keaton (Woody et les Robots), Jacqueline Bisset (Monsieur St. Ives): autant de grandes actrices, séduisantes, et de fort tempérament à qui elle prête sa voix avec beaucoup de classe. A la télévision, elle double Kate Jackson dans deux séries à succès, Drôles de dames (aux côtés de Philippe Dumat et d'Evelyn Selena et Béatrice Delfe, deux autres "grandes dames" du doublage) et Les deux font la paire et double des "guests" dans toutes les séries à succès de l'époque.

Perrette Pradier double dans des dessins animés toute une galerie de personnages particulièrement extravagants : reines pompeuses ou dames patronnesses (la reine des souris dans Basil détective privé, Gussie Sourisfeller dans Fievel et le Nouveau Monde), méchantes hystériques (Medusa dans Les Aventures de Bernard et Bianca), vieilles sorcières gâteuses (Taram et le chaudron magique, Hercule). Dans ces personnages délirants Perrette Pradier s'épanouit pleinement, l'enregistrement est un spectacle à lui tout seul car elle reproduit la gestuelle et les grimaces des personnages. "Je crois que la belle fille très précieuse ce n'est pas trop pour moi, je pense qu'il faut y aller à la générosité" témoignait-elle pour le bonus DVD de Bernard et Bianca. En 2002, dans la continuité de ces "voix de sorcières", c'est elle qu'on choisit pour redoubler E.T dans le chef d'oeuvre de Spielberg. Il y a deux ans, Perrette Pradier participe avec Lucie Dolène et Jacques Ciron à l'enregistrement de voix de Citrouilles et vieilles dentelles, superbe court-métrage animé, primé dans plusieurs festivals, dont l'action se passe dans une maison de retraite pour personnages de contes de fées. Juliette Loubières, la réalisatrice, se souvient: "Quand je l'ai contactée par téléphone elle a été très directe: "Oui mon p'tit, et bien quoi ? Vous cherchez une voix de vieille folle dingue c'est ça ?" On devait lui demander l'exercice souvent..."


En 1990, Perrette Pradier devient directrice artistique de doublage sur des séries (Les Craquantes), séries d'animation (Dilbert, Bob et Bobette) et téléfilms tout d'abord. Puis de beaux films d'animation comme Aladdin, Le Roi Lion, Hercule, Mulan... où elle n'oublie pas de se "caster" occasionnellement sur des petits rôles. En directrice artistique, par son métier et un caractère parfois rude sans être méchant, elle impressionne beaucoup les nouvelles générations. La comédienne Marie-Frédérique Habert qui a travaillé avec Perrette sur les séries The Big C et Alerte à Hawaii en témoigne: "J'ai eu un trac fou la première fois que j'ai travaillé avec elle mais elle m'a fait rire pour me détendre un peu. Elle dirigeait vraiment bien, et j'avais plus l'impression de faire du théâtre que du doublage, car elle travaillait comme au théâtre, avec les intentions et les ruptures. Elle était une vraie comédienne, et quand nous lui avons proposé de jouer dans une pièce elle a dit oui tout de suite." Dans un reportage de Télérama réalisé en 2002 à Dubbing Brothers, la journaliste raconte ces "moments de travail" et semble fascinée par "P.P" dont elle relate les indications gouailleuses. En une rencontre, le doublage a certainement gagné une "partisane" pourtant issue du plus "anti-doublage" des magazines de télévision.
E. Constantine et P. Pradier, Des frissons partout
Perrette Pradier était donc un véritable "phare" dans le métier, et pas seulement pour les comédiens. "Comme à beaucoup de gens du métier, elle m'a tout appris" se souvient Laurence Fattelay. "Quand j'étais chargée de prod, je l'ai regardée diriger pendant des heures. Je l'ai entendue dire un millier de fois "la synchro, là, on s'en fout. Regarde ce que ton comédien a dans l'oeil, et joue-le comme lui, et tu verras, ça rentrera". Et ça rentrait. Alors que toutes les lois de la détection et de la rythmo disaient que c'était impossible, ça rentrait. Parce que, "quand quelqu'un te parle, tu regardes ses yeux, pas sa bouche". Règle élémentaire qui me sert tous les jours quand j'écris. Et quand je suis passée à l'adaptation (elle a elle-même fait de l'adapt pendant une dizaine d'année, formée par Jacqueline Cohen), elle est venue exprès vérifier avec moi mon tout premier épisode. Un épisode de "Days of our lives". Autant dire qu'elle ne l'a pas fait par plaisir...  Malgré la pénibilité de l'exercice, elle n'a rien lâché et on y a passé la journée. Les corrections, les conseils, les astuces, les règles... tout ce qu'elle m'a appris ce jour-là me sert encore au quotidien, six ans plus tard."

 "Un gars comme toi" du film Le Bossu de Notre-Dame (1996) interprétée par Michel Mella (La Rocaille), Perrette Pradier (La Volière) et Bernard Alane (La Muraille)


Ces dernières années, Perrette Pradier dirigeait les doublages de deux excellentes séries, The Tudors et Ugly Betty. Elle nous a quittés beaucoup trop tôt.

(Remerciements à Roger Carel, Laurence Fattelay, Marie-Frédérique Habert et Juliette Loubières. Voxographie sélective et vérifiée de Pascal Laffitte sur La Gazette du Doublage)


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jeudi 6 décembre 2012

Des nouvelles de...

Voici quelques nouvelles d'amis de Dans l'ombre des studios...

-Interprète de nombreux génériques de dessins animés, Michel Barouille est en concert mardi 11 décembre à L'Auguste Théâtre (Paris 11ème), une soirée que j'organise et pour laquelle je vous espère nombreux. Réservations au 01.48.78.06.68 (tarif réduit à 12€ avec le mot de passe "Dans l'ombre des studios") ou sur Billetreduc.

-Il est la voix chantée de Scat Cat dans Les Aristochats et de Bagheera dans Le Livre de la Jungle... José Germain chante avec les Double Quatre (groupe vocal inspiré des légendaires Swingle Singers dont il a fait partie) à Paris (3 rue Pierre L'Ermite, interphone A. Caussé, réservation alban.causse@free.fr) dimanche 16 décembre à 17h.

-Denis Laustriat, l'une de nos plus belles voix actuelles, est en ce moment sur scène dans Le Mariage de Figaro, jusqu'au 13 janvier au Vingtième Théâtre (Paris). Outre le théâtre, Denis poursuit les doublages des séries Royal Pains (Mark Feuerstein/Hank), Les Experts (George Eads/Nick Stokes) et Nikita (Noah Bean/Ryan).

-Formidable comédien, voix française de John Cleese dans la plupart de ses films mais aussi de Zazu dans Le Roi Lion, Michel Prud'homme vient de doubler le rôle du vieux Tobias au grand coeur dans le nouveau film d'animation Niko le petit renne 2.

-Chanteuse et comédienne, Marie Ruggeri interprète son superbe spectacle Louise Michel, écrits et cris (grand succès du off d'Avignon 2012) aux 3èmes rencontres littéraires internationales de Mauritanie (du 6 au 14 décembre, à Nouakchott).

-Il ne reste plus qu'une représentation (samedi 8 décembre à 20h30 au Magasin, Malakoff) pour découvrir Vincent Violette (voix française de Gary Oldman dans la trilogie Dark Knight) dans Qu'ils crèvent les comiques, spectacle singulier pensé comme une plongée dans l'univers du comique. 

-Enfin, je tiens à signaler la sortie l'été dernier du dernier album de mon regretté ami Gérard Rinaldi. Une sortie passée inaperçue dans la presse et chez les disquaires, alors que la maison de disques a semblé privilégier la promotion du nouveau Guy Marchand (utilisation du même titre que celui initialement prévu pour Gérard, même orchestration, etc.). C'est fort dommage car le disque de Gérard est un véritable bijou, il nous plonge avec beaucoup de charme dans l'univers des chansons des années 30 aux années 50. Une voix incroyable, à la fois élégante et malicieuse, une orchestration formidable, respecteuse des chansons originales tout en apportant un vent nouveau, avec "de vrais musiciens dedans" (tandis que tant de chanteurs de variétés faisant un "come-back" au disque se contentent d'un simple synthé pour accompagnement, Chansons de ma jeunesse a été enregistré avec un vrai orchestre). Bref, si vous aimez Gérard, ce CD est plus qu'indispensable, et une bonne idée de cadeau de Noël...


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