lundi 22 avril 2013

Janine de Waleyne : de Boby Lapointe à Léo Ferré



Chanteuse soliste et choriste, ondiste, chef de chœurs, Janine de Waleyne est certainement l’une des figures les plus marquantes des studios d’enregistrement des années 60-70. Celle qui fut la « Juanita Banana » d’Henri Salvador, et chanta tant de magnifiques duos avec Jacques Brel, Léo Ferré, Boby Lapointe ou encore Baden-Powell est décédée en 1987 dans la plus grande indifférence médiatique. Reconstituer le fil de sa vie et de sa carrière d’interprète prolifique mais peu souvent créditée sur les pochettes de disques fut un travail de longue haleine, et n’aurait été possible sans les recherches parallèles d’Alaric Perrolier (amateur éclairé de l’œuvre de Léo Ferré), la participation du fils de Janine, Clément Bailly, percussionniste aujourd’hui expatrié au Laos, et les témoignages de bon nombre d’amis choristes. Qu’ils en soient ici remerciés.


Jeanine Marcelle Duparcq de Waleyne naît le 2 mai 1921 à Paris (10ème). Issue d’une famille de musiciens et d’artistes (elle est parente du compositeur Henri Duparc ainsi que de Théodore Dubois, auteur d’un célèbre traité d’harmonie), elle suit depuis la plus tendre enfance des études musicales sous la houlette de sa mère, Madeleine Duparcq de Waleyne, pianiste concertiste, élève de Maurice Ravel et amie de Marguerite Long ainsi qu’au Conservatoire National de Paris.

A l’âge de huit ans, elle devient championne internationale de danses rythmiques, et intègre vers l’âge de seize ans un quatuor d’ondes Martenot (certainement celui de Ginette Martenot),  l’un des tous premiers instruments électroniques de l'histoire de la musique. Elle fait partie des Jeunesses musicales de France, section folklore, joue même des ondes Martenot avec un bagad breton dans les années trente, et collecte avec sa mère des chansons et des costumes traditionnels de toutes les régions de France. Ces documents lui permettront plus tard de collaborer à l’écriture du livre Costumes de notre terroir de Charles Brun (1945). Janine de Waleyne participe à des tournées en France et en Europe avec le groupe folklorique fondé par sa mère, ainsi qu’à l’inauguration du Musée national des arts et traditions populaires (1937).



Janine joue sous la direction de Ginette Martenot (octuor d'ondes Martenot)
"Blue Moon" à l'Exposition Universelle de 1937


Janine vers 1939
(Remerciements à Matej Hanauer)
Au début de la Seconde Guerre Mondiale, Janine de Waleyne s’engage à la Croix-Rouge pour aider les réfugiés. Elle devient la "marraine de guerre" du pilote de chasse tchèque Otto Hanzlicek, venu combattre auprès des troupes françaises. Janine travaille comme pianiste au Poste Parisien (Radio Paris) et compose des musiques de scène (Le Bout de la Route de Jean Giono, 1941), tout en portant du courrier pour la Résistance. A la Libération, elle réintègre la Croix-Rouge pour les blessés et les rapatriés. C’est par l’arrivée des GI’s qu’elle découvre le jazz, devient une grande admiratrice d’Ella Fitzgerald et fréquente à Saint-Germain-des-Prés la bande de Juliette Greco et de Boris Vian. Habitant non loin de ce quartier mythique, Janine et son mari (guitariste formé par Django Reinhardt qu’il payait en bouteilles de vin, comédien, devenu psychanalyste plus tard) reçoivent régulièrement chez eux Henri Salvador, le contrebassiste de jazz Pierre Michelot, Michel et Christiane Legrand, et même Quincy Jones. Son fils Clément, né en 1951, garde de superbes souvenirs de ces soirées musicales. C’est certainement à cette même époque qu’elle change son prénom Jeanine en Janine. 

En 1954, sur une idée d’Eddie Barclay, la chanteuse américaine Blossom Dearie forme un groupe vocal de jazz moderne, les Blue Stars of France. Pour cela, elle s’entoure de plusieurs chanteurs ou musiciens chanteurs, parmi lesquels Christiane Legrand et Janine de Waleyne. Une première en France. Janine n’enregistre que le premier disque et, fâchée avec Christiane Legrand, ne sera jamais associée à la création des groupes vocaux de jazz qui vont se former par la suite (les Double Six, les Swingle Singers, etc.), dans lesquels la soeur de Michel Legrand a une place de premier plan. 

Fin des années 50, les chanteurs de variétés sont alors principalement accompagnés par des choristes lyriques, provenant en grande partie de l’Opéra-Comique, comme le chœur Marguerite Murcier, qui accompagne sur scène et en studio Edith Piaf, Luis Mariano, etc. Janine de Waleyne pressent qu’avec l’évolution des styles musicaux, des arrangements et l’expansion du marché du disque, les chanteurs vont de plus en plus avoir besoin de choristes « modernes », rompus à tous les styles de chant et notamment au jazz, pour les accompagner. Ces choristes, il faut les choisir, les diriger vers les arrangeurs du moment en fonction de leurs besoins. Janine s’engouffre dans ce créneau sans trop y croire. « Lorsqu’on a commencé à faire des chœurs vers 1955-1956, Janine nous a dit « on va en profiter, mais je ne pense pas que ça durera plus de deux ou trois ans ». Et finalement la grande époque des chœurs a duré bien plus longtemps » se souvient Claudine Meunier (ex-Blue stars, Double Six et Swingle Singers). Janine devient donc avec Christiane Legrand (puis plus tard Jean Stout et Danielle Licari) l’une des principales intermédiaires pour le choix des chœurs. Plébiscitée par la plupart des arrangeurs parisiens, elle fait rapidement la pluie et le beau temps dans le milieu des « requins de studio », et s'entoure notamment de Jean-Claude Briodin, Jean Cussac, Michèle Dornay, Claudine Meunier, Claude et Anne Germain. Cette position lui permet aussi de s’affirmer comme chanteuse soliste.


 Janine de Waleyne à la télévision
(Choeurs de "L'orange" avec Gilbert Bécaud, duo "L'été où est-il?" avec Boby Lapointe, soliste "Je suis un soir d'été" avec Jacques Brel, et répétitions avec Léo Ferré)


Son amplitude vocale exceptionnelle lui permet de tout faire. Pour Gilbert Bécaud, elle pousse les cris déchirants de « L’Orange » et participe à ses chœurs en studio, tournées, à l’Olympia (1967), etc. Pour Jacques Brel, elle chante en duo avec lui, sur scène et en studio « Demain l’on se marie » (1958), participe à l’enregistrement des dialogues de son poème symphonique Jean de Bruges (1965), chante les vocalises de « Je suis un soir d’été » (1968). Rarement créditée sur les pochettes de disque (les rares fois où elle l’est, son nom est une fois sur deux mal orthographié), on peut l’identifier grâce à son timbre reconnaissable dans les titres de bon nombre de chanteurs des années 60 : Jean Ferrat (soliste "Deux enfants au soleil", studio 1961 (réenregistrée quelques années plus tard dans un nouvel arrangement avec les vocalises de D. Licari) et Alhambra 1965), Alain Barrière (soliste « Ma vie », 1964), Sheila (choriste « Vous les copains », 1964), Antoine (soliste "Dites-moi ma mère", 1969), Gribouille (soliste « Les corbeaux », 1965, dans laquelle son interprétation n’est pas sans rappeler Yma Sumac), etc.

Medley Janine de Waleyne 1: Demain l'on se marie (duo avec Jacques Brel), L'espoir (soliste pour Léo Ferré), Ma vie (soliste pour Alain Barrière), La dispute (soliste pour la musique du film Les Galets d'Etretat, musique Georges Garvarentz), Naquele Tempo (duo avec Baden-Powell), L'étoile a pleuré rose (soliste pour Léo Ferré).

D. Licari, J. de Waleyne, M. Dornay et M. Conti
(Séance studio pour Léo Ferré, période 1964-1967)
(Photo H. Grooteclaes)
Mais s’il y a bien un artiste qui a révélé toute l’étendue du  talent de Janine de Waleyne, c’est  Léo Ferré. Dès le début des années 60, l’artiste utilise la voix de Janine comme un véritable instrument soliste en studio et dans des concerts à Paris. Un grand respect mutuel les lie. Cette collaboration atteindra son apogée pour l’enregistrement et les concerts (Opéra-Comique 1974, Palais des Congrès 1975) de l'oratorio La Chanson du mal-aimé (1972) où Janine prouve qu'elle peut aussi superbement chanter de manière « classique » et pour l'enregistrement de l'album L’espoir (1974) : dans ce dernier, elle accompagne Léo Ferré sur plusieurs titres (« Je t’aimais bien tu sais », « Marie », « L’espoir », « Les amants tristes », « La damnation »), jonglant sur les couleurs, les accentuations, les changements d’octaves. Une interprétation sublime…

Baden-Powell et Janine
Autre rencontre importante : le chanteur et guitariste brésilien Baden-Powell  qui, en tournée en France, tombe sous le charme de la voix de Janine de Waleyne. La mode depuis le début des années 60 et l’apparition du jazz samba étant d’engager des vocalistes en accompagnement du guitariste-chanteur principal, Baden-Powell l'engage pour enregistrer plusieurs albums avec lui (parmi lesquels Images on guitar – Baden + Janine, 1972) et Janine part en tournée avec l’artiste à Rio et San Salvador. Un Baden-Powell qu’elle trouve génial lors de ses concerts, malgré un penchant malheureusement trop prononcé pour l’alcool. Son fils Clément de Waleyne participe à cette aventure comme percussionniste, les débuts d’une longue carrière de studio sous le nom de Clément Bailly.

Medley Janine de Waleyne 2: Je t'aimais bien tu sais (soliste pour Léo Ferré), Andréa c'est toi (duo avec Boby Lapointe, voix truquée), Sur une plage (slow de Gérard Calvi), Larmes en sol pleureur (ondes martenot pour une musique de Michel Magne, voc. Christiane Legrand), Savez-vous... (soliste pour Maurice Chevalier), Venham mais cinco (soliste pour Zeca Afonso), La damnation (soliste pour Léo Ferré).


Boulimique de travail, Janine est partout et dans tous les registres  dans les années 60/70: chœurs et soli dans des chansons en studio, sur scènes et en tournées (tournée en Russie comme chef de chœurs pour Michel Legrand), comédies musicales (Paris Populi  de Francis Lemarque en 1974), publicités, jingles, musiques de films (le superbe blues du film Des pissenlits par la racine, le duo « La dispute » du film Les Galets d’Etretat), de scène (théâtre, cabarets). « Avec Janine de Waleyne nous avons même enregistré un duo pour le club Le Paradis Latin qui s’appelait « Je suis ta pédale douce ». Autant te dire que nos fous rires ont rendu l’enregistrement difficile! » se souvient avec amusement et nostalgie son « collègue de micro » Michel Barouille. En doublage en revanche, son travail est plus discret : pas mal de chœurs (Winnie l’Ourson (1966), Robin des Bois (1973)), quelques petits soli dans des films (Oliver ! (1968), Pinocchio (1975)), mais peu de « grands » rôles. On notera quand même sa participation comme voix chantée de plusieurs personnages dans Dorothée au Pays des Chansons (1980). Elle chante également plusieurs chansons du Kanapoutz de L’île aux enfants (1978).



 Scopitone de "Juanita Banana" (1966) avec Henri Salavador et la voix de Janine de Waleyne


Femme de tempérament, Janine a  dans la vie une véritable nature comique, exploitée par les chanteurs qui en font une Ulrika Von Glott (personnage de cantatrice déjantée créé par Marianne James) avant l’heure. Pour son ami Henri Salvador, elle fait les aigus de « Juanita Banana » sur l’air de Gilda de Rigoletto de Verdi  et participe à plusieurs de ses chœurs comme « Minnie petite souris ».  Pour Régine elle chante en duo "Pourquoi un pyjama?" (1966), pour Henri Tachan « Comme dans un opéra » (1981) et pour Maurice Chevalier « Savez-vous… » (reprise de 1965 de « Savez-vous planter les choux ? »). Pour Boby Lapointe, elle incarne la délirante fée de « L’été où est-il ? » (1967), chante avec lui « J’ai fantaisie » (1964), mais aussi « Andréa c’est toi » (1967), où sa voix, ralentie par l’ingénieur du son Pierre Roche, donne l’effet d’une parfaite imitation de Tino Rossi. En 1962, le compositeur Gérard Calvi, l’un de ses grands amis pour qui elle avait chanté le slow « Sur une plage » (1957), a l’idée de l’engager pour jouer dans la comédie musicale La Grosse Valse avec Louis De Funès et les Branquignols au Théâtre des Variétés. Elle y interprète plusieurs rôles, dont une chanteuse de blues black dans un duo avec un Louis De Funès déchaîné. Cet aspect comique est aussi exploité dans des fictions ORTF des années 60. 


Medley Janine de Waleyne 3: Les amants tristes (soliste pour Léo Ferré), Faces in the dark (arrangement d'ondes martenot pour une musique de Mikis Theodorakis), Les corbeaux (soliste pour Gribouille), Comme dans un opéra (duo avec Henri Tachan), Blues du film Des pissenlits par la racine (voix truquée, musique de Georges Delerue), Marie (soliste pour Léo Ferré).


Dédicace de Léo Ferré à Janine
(Photo Hubert Grooteclaes, vers 1964)

Elle n’oublie pas non plus son instrument fétiche, les ondes Martenot, qu’elle utilise pour des chanteurs (Léo Ferré dans plusieurs disques dont Les Fleurs du mal (1957),  Boby Lapointe dans L’été où est-il ?), des musiques de films (pour Mikis Theodorakis : arrangements de Faces in the dark (1960) de David Eady, Le Couteau dans la plaie (1962) d’Anatole Litvak), musiques expérimentales (« Larmes en sol pleureur » de Michel Magne, avec la voix de Christiane Legrand), disques pour enfants (Babar, où les ondes Martenot représentent les dialogues de Babar et de l'autruche Adrienne), réclames, bruitages, pièces radiophoniques, musiques de scène…


Janine de Waleyne et Léo Ferré en 1975
(Photo Patrick Ullmann)
Dans le courant des années 70, les arrangements demandent de moins en moins de chœurs, ou alors des voix « dans le vent » qui ne nécessitent pas forcément de savoir lire la musique. Janine tient jusqu’au bout à s’entourer de lecteurs et lectrices, parmi lesquelles la jeune Jocelyne Lacaille (qui travaillera pour Michel Sardou, Johnny Hallyday, Claude François, etc.) à qui elle passe le relai. Fin des années 70, à la découverte d’un cancer compliqué Janine se retire sur la Côte d’Azur, où elle enseigne le chant au Conservatoire de Nice jusqu’à sa mort le 22 décembre 1987. Une fin plutôt triste, comme en témoigne son fils Clément : « Ma mère était ce qu’on appelle un requin de studio. Un requin, et j’ai été un de ceux-là, n’a pas d’états d’âme et pas beaucoup d’amis dans ce métier extraordinaire mais affreux. Dès qu’on peut le virer pour X raisons, on ne s’en prive pas. Ses « amis » à son enterrement n’étaient pas nombreux. ». Une autre anecdote, relatée par Claudine Meunier, confirme ce triste constat : « Janine qui était très malade avait demandé à Jean-Claude Briodin qu’il fasse venir Gilbert Bécaud à son enterrement. Jean-Claude, qui avait travaillé tant de fois comme choriste pour Bécaud, avait dû passer par je ne sais combien d’intermédiaires pour arriver à le contacter. Il me disait que Janine ne se rendait pas compte que nous n’étions que des pions dans ce métier. »

Interprète exceptionnelle, Janine de Waleyne est restée inconnue du grand public, à la différence de Danielle Licari (Le Concerto pour une voix) ou Christiane Legrand qui ont chacune connu une certaine notoriété. Il nous reste heureusement de très nombreux enregistrements pour découvrir ou redécouvrir cette artiste étonnante...



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samedi 20 avril 2013

Nouvelle soirée "Dans l'ombre des studios" et autres news...

J'ai le grand plaisir de vous annoncer que la deuxième soirée Dans l'ombre des studios aura lieu mardi 21 mai à 21h à L'Auguste Théâtre (Paris). François Constantin, percussionniste de grand talent, fils de Jean Constantin et Lucie Dolène, rendra hommage à son père dans son spectacle Mon manège à moi, en avant-première avant le festival d'Avignon. Un spectacle drôle, poétique, rythmé qui met à l'honneur un auteur-compositeur-interprète malheureusement un peu oublié... Ces soirées que j'organise sont une occasion à la fois de découvrir de bons spectacles, tous inédits, mais aussi de se retrouver entre amis comédiens, choristes, et passionnés de doublage et de chansons dans un lieu convivial... Venez nombreux!
Réservations ici (attention, les places partent vite!)...
(L'Auguste Théâtre, 6 impasse Lamier, 75011 Paris. Tél: 01.48.78.06.68)     

Quelques nouvelles d'autres amis:

- Comédien, chanteur, auteur, compositeur, Michel Mella prépare en ce moment un spectacle qui sera programmé pour la troisième soirée Dans l'ombre des studios. Ce spectacle aura lieu à L'Auguste Théâtre mardi 24 septembre 2013 à 21h, avec la participation de Barbara Tissier, Hervé Rey et Patrick Vilbert. Plus d'informations cet été ...

-Roger Carel est ponctuellement sorti de sa retraite en février pour enregistrer la voix d'Astérix dans le film d'animation Le Domaine des Dieux d'Alexandre Astier. La dernière session d'enregistrement devrait avoir lieu courant mai.

-Choriste en studio et tournées pour de nombreux chanteurs (Claude François, Johnny Hallyday, Nicoletta, etc.) et spécialiste du chant gospel, Jocelyne Lacaille donnera un stage de gospel (chant, attitude scénique, etc.) à Lisieux (Calvados). Pour plus d'informations: voice.optimum@yahoo.fr

-En ce moment vous pouvez applaudir l'excellent Bernard Métraux (voix entre autres de Bill Murray, David Caruso, etc.) dans Roméo et Juliette à la Tour vagabonde (Paris), théâtre élisabéthain itinérant construit sur le modèle du Globe Theatre de Londres. Le lieu est magique, la distribution et la mise en scène éclatantes... Réservations ici

-C'était le plus joli choeur de jeunes femmes des années 60, et certaines (dont mes correspondantes Nicole Darde et Claude Chauvet) ont connu par la suite une belle carrière de choriste studio: les Djinns seront à l'honneur de l'émission Etonnez-moi Benoît samedi 27 avril à 11h sur France Musique. Benoît Duteurtre recevra à cette occasion Claudie Le Bozec, Genneviève Berno, Annie Morel et Chantal Thevenard.

-Patrice Dozier, comédien, met son talent et ses belles qualités humaines dans un nouveau projet, ComCyrano, coaching en expression orale pour comédiens, cadres, etc. Son site internet

-Cela fait ce mois-ci exactement dix ans que j'ai interviewé mon premier comédien, il s'agissait de Roger Lumont... J'étais alors au lycée, lui avais envoyé un courrier et il m'avait très gentiment appelé. Pour célébrer ces dix ans d'amour pour les artistes, j'ai concocté un petit montage fait de vidéos complètement inédites de comédiens, prises lors d'interviews, repas, etc.


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mardi 19 mars 2013

Le premier doublage de Blanche-Neige enfin retrouvé !


« Bonjour, je vous signale que je possède une copie  de la version Française de 1938 de « Blanche Neige et les sept Nains » en 16mm ». J’ai eu la chance de recevoir en décembre 2012 ce message que tant de passionnés de doublage rêveraient de recevoir au moins une fois dans leur vie, et d’entreprendre avec la formidable aide technique de mon correspondant Greg P. (rédacteur de l’excellent blog « Film perdu ») une numérisation de ce doublage perdu depuis le redoublage de 1962… Blanche-Neige et les Sept Nains est le premier film d’animation qui soit à la fois sonore et en couleurs, il a été vu par des millions d’enfants dans le monde. Un film mythique sur lequel bon nombre de livres très exhaustifs ont été écrits, et pour lequel persistent pourtant de nombreux mystères sur sa ou ses premières versions françaises. Je vous propose avant d’évoquer cette dernière découverte un petit historique de l’évolution des théories sur le sujet …

I) Blanche-Neige et ses trois doublages…

En 2001, Blanche-Neige et les sept nains sort enfin en DVD, avec un nouveau doublage. François Justamand, passionné de doublage, fondateur de La Gazette du Doublage (magazine papier qui deviendra un site internet hébergé par le site Objectif Cinéma),  se penche sur le sujet  et écrit un article pour le magazine DVD Vision n°15, qu’il reprendra  ensuite dans La Gazette du Doublage en 2005 sous le titre de « Blanche-Neige et les 7 Nains : ses trois doublages »  avec quelques compléments.

Dans cet article, il nous révèle :

-Qu’Eliane Celys a connu beaucoup de succès en France avec son disque d’« Un jour mon prince viendra », mais qu’elle n’a pas, contrairement à ce que beaucoup pensent, participé au premier doublage (1938). D’après Lucie Dolène, c’est Lucienne Dugard qui prêtait sa voix à Blanche-Neige. Affirmation basée, comme me le racontera Lucie en 2009, sur une anecdote qui lui avait été rapportée par Colette Brosset, et que la découverte d’un disque de l’histoire de Blanche-Neige contée par Lucienne Dugard semble confirmer. 

-Que le deuxième doublage (avec Lucie Dolène) que beaucoup d’entre nous connaissent date de 1962 (date trouvée grâce aux archives de l’INA). François détaille la distribution (que chacun peut retrouver dans le générique de la VHS). Pour ce 2ème doublage, François identifiera des années plus tard André Valmy sur le chasseur et Serge Nadaud sur le miroir magique (non crédités au générique), et j’apporterai quant à moi grâce aux souvenirs des chanteurs Jean Cussac et Anne Germain le nom d’André Theurer (directeur musical) et plusieurs noms de choristes doublant les nains dans les chansons.

-Que le troisième doublage (avec Valérie Siclay et Rachel Pignot) a certainement été réalisé en 2001 pour des problèmes de droits, en raison du procès intenté par Lucie Dolène à Disney. L’information, donnée par plusieurs professionnels (qui tiendront à rester anonymes) et suggérée par Lucie Dolène elle-même, sera suivie d’un démenti catégorique de Disney, invoquant un simple souhait de rajeunissement des voix. Un démenti peu convaincant car ce troisième doublage est très fidèle au deuxième.

Lucie Dolène
-Que pour ce troisième doublage, Disney a pensé pendant un moment à des « people » pour prêter leurs voix aux personnages de ce film éternel avant de se rabattre sur une distribution plus "classique". François y évoque un sondage lancé par Disney pour savoir quelle personnalité doublerait idéalement Blanche-Neige (résultats : Laetitia Casta, Alizée, etc.). De mon côté, plusieurs acteurs ayant participé à ce troisième doublage m’apprendront que le marketing Disney a songé le plus sérieusement du monde à faire doubler les nains… par l’Equipe de France de football !


II) Deux premiers doublages : un réalisé à Paris, et l’autre aux Etats-Unis ?

Les années passent et les informations publiées par François sont copiées sur de nombreux sites internet et même dans l’excellent ouvrage de Pierre Lambert sans jamais être contredites. En 2009, Olikos, webmaster du site « Grandsclassiques.fr » consacré à l’époque exclusivement aux films Disney, déniche une bobine super 8 contenant un extrait de Blanche-Neige dans un doublage inconnu. Les voix sont datées, ce qui nous laisse penser qu’il s’agit du premier doublage. Seul problème : les comédiens ont un petit accent étrange, peut-être québécois.
François effectue de nouvelles recherches qui l’amènent en novembre 2009 à publier un deuxième article : « Le Mystère Blanche-Neige : La VF de 1938 » . Il nous dévoile :

-Que des salaires ont été versés par Disney en 1938 à des acteurs français vivant aux Etats-Unis pour doubler Blanche-Neige à Hollywood, notamment à Christiane Tourneur (voix parlée de Blanche-Neige), Beatrice Hagen (voix chantée), et plusieurs comédiens français connus pour jouer principalement des maîtres d’hôtel et serveurs français dans les films hollywoodiens des années 30. Il s’agirait donc de la version dont nous avons trouvé un extrait super 8 (scène du bain), et dont il existe aussi un autre extrait (scène de la danse) diffusé dans des émissions de Noël Disney des années 70.

Irène Hilda
-Que la revue Pour vous du 29 juin 1938 indique que la chanteuse Irène Hilda a doublé Blanche-Neige à Hollywood. La chanteuse, née en 1920 confirme avoir doublé Blanche-Neige, mais à Paris.

-Que Lita Recio se souvenait avoir doublé la Reine en tandem avec Marcelle Praince sur la sorcière.

-Qu’à la mort de la comédienne Claude Marcy, la presse avait annoncé qu’elle avait doublé Blanche-Neige.

-Autre élément non révélé : la famille de l’adaptateur Louis Sauvat a déclaré à mon correspondant Gilles Hané qu’en plus du doublage de 1962, celui-ci aurait participé au doublage original.

A partir de ces nouveaux faits, François Justamand propose deux scénarios :
    
    1) Un doublage a bien été fait dans l’urgence à Hollywood pour la sortie du film au Quebec, et un deuxième a été réalisé rapidement après en France (avec Irène Hilda en voix chantée de Blanche-Neige, et peut-être Claude Marcy, Lita Recio, Marcelle Praince, etc.).

    2) Les archives de Disney  (Burbank) se trompent sur la date de 1938 pour les salaires des expatriés français. Le premier doublage a bien été fait en France, et il y aurait eu un doublage hollywoodien fait non pas en 1938 mais pendant la guerre, alors que les copies de la VF originale de Blanche-Neige étaient inaccessibles ou détruites.

Le fait que les rares extraits dont nous disposons soient visiblement issus de la VF d’Hollywood nous laisse alors penser que celle-ci a été faite après le doublage réalisé en France, et que la deuxième hypothèse est certainement la bonne


III) Un seul premier doublage : le doublage hollywoodien ?

En octobre 2012, JB Kaufman publie The fairest one of all, livre très documenté sur la réalisation de Blanche-Neige. Il écrit que malgré la loi française obligeant les majors à effectuer leurs doublages en France, Disney avait pu obtenir une dérogation spéciale pour doubler Blanche-Neige dans l’urgence en février/mars en 1938 à Hollywood, sous la direction du producteur et comédien multilingue Marcel Ventura (qui doublait selon lui le Prince) et la supervision de Stuart Buchanan (qui doublait le Chasseur dans la Version Originale). C’est cette version qui a été projetée au Cinéma Marignan pour la sortie officielle de Blanche-Neige. J.B Kaufman révèle par ailleurs que si le public était très content du doublage, David Hand et les distributeurs étaient en revanche déçus par les voix chantées.
 
En plus des révélations de J.B Kaufman, Greg P., rédacteur de l’excellent blog « Film perdu » (consacré aux films perdus, scènes coupées, etc.) et grand passionné de Blanche-Neige, retrouve un entrefilet (« Notules de la colonie française », 1938) : « Christiane Tourneur , qui n’est pas inconnue dans le cinéma français, mais qui s’est bornée, depuis sa venue à Hollywood, à être Madame Jacques Tourneur, espère qu’à la suite de Blanche Neige, où elle a doublé, avec le talent que l’on sait, le personnage principal, elle arrivera à percer dans les films américains. » et un article (magazine Pour vous, 11 mai 1938) indiquant que le doublage a bien été fait dans les studios de Walt Disney. Il mentionne ses découvertes dans deux articles, « Blanche Neige dans la presse française » et « Blanche Neige et sa première de gala parisienne » .

Ces nouveaux éléments mettent donc à mal l’hypothèse d’un doublage effectué aux Etats-Unis pendant la guerre. Le premier doublage a bien eu lieu aux Etats-Unis mais en 1938, avec Christiane Tourneur.

Qu’en est-il alors de l’idée d’un doublage réalisé en France ?  A-t-il vraiment eu lieu, et si oui quand ? Lita Recio et Irène Hilda, nonagénaires au moment de leur interview, ont-elles confondu avec un enregistrement de disque ? Peut-être ont-elles seulement passé des essais pour un éventuel redoublage ? Le mystère demeure encore sur ce point…

IV) La découverte du premier doublage

Début décembre 2012, je suis contacté par un collectionneur, Jean-Pierre P., qui m’annonce avoir en sa possession depuis quelques mois une bobine 16 mm contenant l’intégralité du premier doublage de Blanche-Neige, une copie qu’il a restaurée et qui aurait appartenu à une époque à un présentateur et réalisateur bien connu qui avait déjà effectué un premier travail de restauration. Plutôt sceptique, je lui demande de m’en faire écouter un extrait par téléphone… Surprise, il s’agit bien du doublage hollywoodien, complètement disparu depuis le redoublage de 1962 ! Passionné par les vieilles bobines et opposé au numérique, Jean-Pierre refuse de confier cette bobine à un laboratoire, mais m’autorise en revanche à venir chez lui pour la numériser avec les moyens du bord. Greg (du blog « Film perdu ») répond à mon appel à l’aide lancé sur Facebok et me propose son aide technique : filmer l’écran avec une caméra HD, et prélever le son en reliant la sortie son du projecteur à son ordinateur.

C’est avec une immense émotion que Greg et moi découvrons ce trésor, qui commence par un générique contenant les noms de Marcel Ventura (directeur artistique), « assisté d’Alfred A. Fatio » (quelle était sa fonction ? Adaptateur des dialogues ? Opérateur-son ? A-t-il également, comme Ventura, prêté sa voix à l’un des personnages ?), sous la supervision de Stuart Buchanan… La bobine étant en très bon état, nous découvrons dans d’excellentes conditions les voix du film (dont celle de la Reine, très théâtrale et impressionnante), ainsi que des inserts français qui ne se sont ensuite pas retrouvés dans la VHS du doublage de 62 (notamment la scène où Blanche-Neige inscrit « Grincheux » sur le gâteau qu’elle prépare).

Greg effectue chez lui une restauration minutieuse du film : il utilise l’image du DVD américain (en 24 images/secondes) y intègre les inserts de la première version. Pour ce qui est du son, il enlève le "souffle" commun aux bandes sonores de l'époque. Le film ayant quelques micro-coupures (principalement pendant les chansons) à cause de précédentes cassures de pellicule, il effectue des repiquages discrets sur d’autres supports et se paye même le luxe de mettre le tout en 5.1.

Après de longues recherches pour retrouver des extraits de films dans lesquels apparaissent les comédiens de la première version (tâche ardue, car ces comédiens avaient des tous petits rôles, et parlaient peu), il compare leurs voix et arrive à identifier avec plus ou moins de certitude « qui double qui ».
Ces recherches sont détaillées dans son article "Blanche Neige et les sept nains, la version française de 1938" (publié simultanément au mien), dans lequel il évoque également les différences visuelles et sonores de ce premier doublage par rapport aux autres versions qui ont suivi.

Avec l’autorisation de Jean-Pierre P., qui a eu la générosité de nous offrir l’accès à cette fameuse bobine (alors que tant d'autres collectionneurs gardent leurs trésors pour eux), nous avons le plaisir de vous proposer un visionnage du film (dans un format compressé, en plusieurs parties), qui sera retiré rapidement pour des raisons de droit. Disney ayant définitivement mis au placard les anciens doublages de ses films (cela fait maintenant des années que nous espérons les retrouver dans des sorties DVD), cette diffusion non commerciale n’a pour but que de vous faire découvrir un trésor perdu depuis cinquante ans :
Partie 1, Partie 2, Partie 3, Partie 4, Partie 5, Partie 6
(Ces vidéos seront retirées jeudi 21 mars à 18h et ne seront pas remises en ligne. Aucune copie ne sera faite)

Vous trouverez également ci-dessous le carton actualisé du premier doublage (pour les redoublages, cliquez ici). Un immense remerciement et bravo à tous les « acteurs » de cette enquête, principalement Jean-Pierre P., François Justamand (La Gazette du Doublage), Greg P. (Film perdu) et Olikos (Grandsclassiques). 
Je rappelle par ailleurs que d'autres doublages sont encore introuvables: Pinocchio (doublage hollywoodien ou québécois d'époque, et doublage français d'après-guerre), Bambi (premier doublage), La Belle au Bois Dormant (premier doublage)... Vous possédez des bobines ou autres supports pouvant contenir l'intégralité ou des extraits de ces doublages? N'hésitez pas à me contacter (danslombredesstudios@gmail.com)


Doublage français d'origine (février-mars 1938) :
Société : Studios Disney (Hollywood) 2
Direction artistique : Marcel Ventura 2
Assistant : Alfred A. Fatio 2
Superviseur : Stuart Buchanan 2

Blanche-Neige : Christiane Tourneur 3 (Dialogues)
Blanche-Neige : Béatrice Hagen 3 (Chant)
Le prince : Marcel Ventura 3 (Dialogues et/ou chant ?)
Le chasseur: André Cheron 4

Le miroir magique ?: Jean de Briac 4
La Reine : Adrienne d'Ambricourt 3
La sorcière : Adrienne d'Ambricourt 3
Prof : Eugène Borden 4
Grincheux : André Cheron 4
Joyeux : Charles de Ravenne 4
Dormeur ? : Roger Valmy 4
Timide ? : Louis Mercier 4
Atchoum ? : Roger Valmy 4
 
Fiches voxographiques de Blanche-Neige et les Sept Nains réalisées par Olivier Kosinski (Les Grands Classiques), François Justamand (La Gazette du Doublage) et Rémi C. (Dans l’ombre des studios). Ces fiches ont été vérifiées par plusieurs spécialistes mais peuvent contenir des erreurs. Pour toute reprise de ces informations, veuillez noter en source ce lien ou celui-ci.  

Sources:
1Chrisis2001 / Disney Central Plaza
2Crédits bobine 16 mm (numérisée par Greg P. et Rémi C.),
3F. Justamand / La gazette du doublage  (Remerciements à François Senesi, Gérard Roig, Marcel Colin, Olivier Kosinski, Daniel Sicard, Irène Hilda et Disney Consumer Products), 
4Greg P./Film perdu (Grâce aux noms donnés par François Justamand)
5Carton VHS/DVD/Blu-Ray (Remerciements à Philippe Copin et Laurent Girard/Voxofilm),
6Rémi / Dans l'ombre des studios  (Remerciements à Anne Germain, Jean Cussac et Gilles Hané)



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