samedi 17 mai 2014

Anne Germain : « Chanter la vie, chanter les fleurs, chanter les rires et les pleurs » (Partie 5/6)

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(Plan: Partie 1: enfance, formation, chanteuse d'orchestre; Partie 2: choeurs pour des chanteurs de variété; Partie 3: enregistrements solistes; Partie 4: groupes vocaux; Partie 5: musiques de films; Partie 6: doublage, compositions)




Dans l’ombre des studios : Je souhaiterais maintenant que nous évoquions les différentes musiques de films auxquelles vous avez participé, à commencer par Les Demoiselles de Rochefort (1967)

Vous me parliez de maquettes : j’avais été demandée pour enregistrer celles des Demoiselles. Comme je vous l’ai déjà expliqué pour La Fugue il fallait présenter quelques airs pour ces messieurs les producteurs. Ca s’est fait à la Comédie des Champs Elysées transformé en studio d’enregistrement dans la journée (les Double Six y ont enregistré leur premier 33 tours avec Quincy Jones), une petite loge d’orchestre au fond servait de cabine aux ingénieurs du son (salut à Gilbert qui prenait si bien les voix et à Jean-Pierre !). Le soir la salle redevenait théâtre. Michel Legrand avait réuni un simple orchestre de cuivres et une rythmique, pas de cordes. J’ai chanté une des chansons de Solange « Je rentrais de l’école et je traînais Boubou » (elle chantonne) reprise dans le film par Claude Parent. L’autre chanson, celle de Delphine a été interprétée pour la maquette par Nicole Darde qui n’a pas chanté dans le film car ensuite le projet ayant été retenu par Hollywood (Gene Kelly, etc.) nous avons passé des auditions avec les autres choristes de l’époque. J’ai auditionné avec la « Chanson de Delphine à Lancien » : « Mais que sais-tu de moi, toi qui parles si bien, etc. » (elle chantonne) que j’ai déchiffrée en même temps derrière Michel au piano en lisant par dessus son épaule ! Il y avait là Francis Lemarque qui avait investi aussi dans le projet, Agnès Varda et bien sûr Jacques Demy. J’ai donc été retenue aussitôt pour faire la « voix chantée » de Catherine Deneuve. Par contre je n’avais pas été contactée pour les auditions des Parapluies de Cherbourg (1964).

DLODS : C’est Danielle Licari qui doublait Catherine Deneuve dans Les Parapluies. Pourquoi ont-ils ressenti le besoin de changer de voix pour Les Demoiselles?

L’extrême originalité des Parapluies de Cherbourg qui a tant étonné le monde de la critique et le monde tout court c’est qu’il était entièrement chanté : pas une parole de comédien, que du chant (d’ailleurs  je trouve que les chanteurs n’ont pas eu la reconnaissance qu’ils méritaient, car ce sont eux qui font le film. Ils auraient dû être invités au festival de Cannes !), alors que dans Les Demoiselles il y a beaucoup de texte et on entend donc les voix des comédiens. Il fallait donc que les timbres des voix parlées et chantées raccordent parfaitement, c’est pourquoi Danielle Licari n’a pas fait Les Demoiselles de Rochefort ni Peau d’âne.

DLODS : D’où venait Claude Parent, la voix chantée de Françoise Dorléac dans Les Demoiselles de Rochefort?

C’est Mme Legrand la maman de Michel qui connaissait tout le monde dans le métier par sa maison d’édition et qui a pensé à Claude Parent. Elle avait un tour de chant alors et a dû faire un essai après nous. Elle a été prise aussitôt car sa voix « collait » parfaitement à celle parlée de Françoise Dorléac.


Anne Germain (voix chantée de Catherine Deneuve): Chanson de Delphine
du film Les Demoiselles de Rochefort (1967) 
 

DLODS : Dans Les Demoiselles de Rochefort comme dans les autres films de Jacques Demy, les chansons ont été enregistrées avant le tournage du film. Les comédiens du film ont-ils assisté à l’enregistrement ?

Oui, les deux sœurs sont venues se rendre compte du travail dans la cabine du son, mais il n’y a pas eu de contact personnel avec elles. La pauvre Françoise s’est tuée tragiquement l’année suivante. Quant à Catherine Deneuve, elle est toujours restée très discrète sur le fait de n’avoir pas chanté elle-même dans les films de Demy.

DLODS : Vous avez quand même participé à une émission quelques temps après la sortie du film…

Oui, nous avions été sollicitées Claude Parent et moi pour une émission de télévision dans laquelle nous devions chanter en direct devant un écran la chanson des jumelles. Il y avait là Serge Gainsbourg et d’autres artistes. Un de mes « collègues » batteurs André Arpino éprouve le besoin de me présenter à Serge Gainsbourg qu’il avait accompagné (naturellement je ne mentionne pas notre rencontre à Milord l’arsouille quelques années avant sa célébrité, la carte de la Cité des Arts, etc. s’en est-il souvenu ?), mon copain lui dit « Je te présente Anne Germain, qui a prêté sa voix à Catherine Deneuve dans Les Demoiselles de Rochefort ». Gainsbourg me regarde et dit « Il ne faut rien prêter dans ce métier » (rires) !

DLODS : Que pensez-vous du film au moment de sa sortie ?

Je n’ai pas été éblouie à l’époque, j’étais encore dans la magie des grandes comédies musicales américaines comme Chantons sous la pluie, The Bandwagon, Royal Wedding et tant d’autres splendeurs avec les Marge et Gower Champion, Vera Hellen, Fred Astaire, enfin les génies du spectacle chanté et dansé. Ce n’était pas au niveau bien que très vivant. En fait c’est français, aussi beaucoup comme mes camarades et moi ont été surpris du succès que rencontre ce film avec le temps, car en effet des générations de jeunes l’ont découvert et l’ont trouvé formidable, la chanson des jumelles est devenu un « classique » ! Mais nous forcément n’avions pas le même regard ayant « travaillé » pour ce film. Peau d’âne (1970), c’est différent, il n’y a aucune référence hollywoodienne. Un conte de fées infiniment poétique –la scène de l’enterrement de la Reine au début dans son cercueil de verre en forme de bulle porté à travers un champ enneigé, c’est d’une beauté !-, d’autres passages un peu surréalistes au-delà du conte, parfois un peu inspirés par Cocteau peut-être ? Comme Parking d’ailleurs…


Anne Germain (voix chantée de Catherine Deneuve): Recette pour un cake d'amour
du film Peau d'âne (1970) 


DLODS : Aviez-vous passé une nouvelle audition pour Peau d’âne?

Non, j’ai été demandée directement : toujours la même obligation des voix qui raccordent. Musicalement par contre, c’était plus chanté, plus « lyrique » sauf la « Recette pour un cake d’amour » qui a un petit style Burt Bacharach/Herb Alpert –aïe si Michel lit ça, gare (rires)! Jacques Revaux a repris naturellement la voix chantée de Jacques Perrin.

DLODS : L’univers de Michel Legrand est-il particulièrement difficile à s’approprier ?

Pas pour moi, je ressens sa musique comme si je la connaissais depuis toujours, c’est tellement évident ce qu’il écrit, c’est une vraie musique de Musicien. Dans ses séances il faut chanter juste et « en place » quand c’est jazzy comme les séances que nous avions faites pour Stan Getz. Michel a toujours été charmant et amical avec moi, il était content, donc…

DLODS : Francis Huster chantait lui-même dans Parking (1985) de Jacques Demy, et ce n’était pas très «heureux » …

Je n’ai jamais compris comment la partie chantée de son rôle lui avait été confiée finalement, alors qu’un vrai chanteur avait déjà fait un enregistrement très concluant car une belle voix et un vrai interprète : Daniel Levi. Il a chanté plus tard dans Les Dix Commandements avec beaucoup de succès. Cela s’est déjà produit que des vedettes fassent du chantage et exigent de chanter ou sinon elles ne font pas le film, mais… motus !

DLODS : Pour Michel Legrand vous avez chanté dans Les Mariés de l’An II (1971) de Jean-Paul Rappeneau…

Ah oui, Michel avait dit à Paulette qui convoquait les musiciens « Je ne veux personne d’autre qu’Anne Germain » (rires) ! Je chantais  « Gloire à la République, mort à tous les fanatiques, etc. » (elle chante) à la place de la belle Laura Antonelli ! Pour Michel j’ai fait un soir au studio Davout une très belle maquette –encore !- pour le film de Claude Lelouch Les uns et les autres (1981). C’est Nicole Croisille qui devait chanter et jouer la scène dans le film mais elle n’était pas là et Claude Lelouch avait absolument besoin de la musique pour tourner le lendemain. J’ai donc enregistré à sa place en attendant son retour pour le définitif. C’était magnifique, un orchestre somptueux comme toujours avec Michel. Hélas j’ai oublié de demander à l’ingénieur du son de me faire une petite bande en souvenir et quand j’y ai pensé c’était trop tard : Nicole avait enregistré la séquence et comme il n’y avait qu’une piste chant la mienne avait été effacée. Désolant et grave de ne pas penser plus loin que l’immédiat. Pour Cannabis (1970) de Serge Gainsbourg, même oubli. Pour ce film qu’il avait réalisé et dont il avait composé la musique avec l’aide de Jean-Claude Vannier pour les arrangements, il y avait une scène dans un cabaret de travestis où l’un d’eux mimant Marylin Monroe chantait une chanson en anglais évidemment mais composée par Serge. Il lui fallait donc une fille chantant bien en anglais, ne pouvant utiliser un vrai disque de Marylin. Deux prises, tout le monde satisfait, mais là encore j’ai oublié de demander une bande pour moi ! Il reste ce qui est dans le film, mais la scène étant brutalement interrompue dans l’histoire, la chanson est donc brutalement coupée aussi, je n’ai donc jamais pu l’avoir en entier. Où est-elle aujourd’hui  cette bande ? Jane Birkin le sait peut-être car c’est elle qui avait écrit le texte…

DLODS : J’imagine que vous aviez dû faire des chœurs pour Gainsbourg ?

Je n’ai fait des chœurs pour Serge Gainsbourg qu’une fois : pour sa comédie musicale Anna, avec Anna Karina d’ailleurs : « Sous le soleil exactement », etc.

DLODS : Nous allons maintenant parler d’une autre « figure » de ce métier qui vous avait engagée comme soliste pour son premier film Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (1972) : Jean Yanne… Comment l’avez-vous connu?

Ce n’est pas Jean Yanne qui m’avait engagée mais mon mari ! Claude avait déjà travaillé en collaboration avec Michel Magne qui avait besoin de bons arrangeurs et orchestrateurs pour ses musiques car Michel était surtout un mélodiste avec beaucoup d’idées mais il ne savait pas écrire pour tout un orchestre. Dans le projet de film de Jean il devait y avoir beaucoup de musique de variété principalement avec solistes et chœurs pour les chansons qu’on entend à longueur de journée dans une station de radio genre RTL. J’ai donc fait toutes les chansons en « imitation », comme je l’avais déjà fait dans des covers. Jean Yanne je l’avais déjà croisé quand avec Christiane Legrand, Claude et d’autres copains nous faisions des pubs pour Les Programmes de France avec le cher Gérard Sire dans un petit studio rue Croix des petits Champs dans un immeuble en face de la Banque de France. Eh bien, malgré le temps, Jean Yanne s’est souvenu de moi à mon grand étonnement.



Montage d'extraits de la B.O. de Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil  
Anne Germain imite Sylvie Vartan ("Jesus, rends-moi Johnny"), Mireille Mathieu ("Jésus Java"), Gloria Lasso ("Che o Che") et France Gall ("Chanson bête et stupide")


DLODS : Dans ce film on entend votre voix à de nombreuses reprises, c’est un véritable « festival Anne Germain », vous vous imprégnez de tous les styles…

J’ai repris des évocations de Sylvie Vartan, France Gall, Gloria Lasso, Zizi Jeanmaire, etc. C’était sympa à faire, dans une ambiance super car tout ça plaisait beaucoup à Jean Yanne. Claude avait glissé un petit passage « brésilien » de son cru à la façon « Les Masques » qui sonnait super bien, trop court mais dans lequel on reconnaît dans deux petites répliques les voix de Michel Cassez et Danielle Licari. Cette chanson c’est « Symphonie pour odeur et lumière » : « A cinq heures du soir, dans son bureau, la dactylo sent mauvais sous les bras ».

DLODS : Il y a également deux chansons interprétées par un certain N’Dongo Lumba. Je ne trouve aucune trace de cet artiste, était-ce un pseudonyme ?

Klaus Blasquiz
Oui, naturellement il fallait créer l’illusion, c’est le propre du cinéma, vous savez. Il avait super bien chanté. Nous pensions qu’il serait un rival sérieux pour le grand Johnny mais il faisait en fait partie du groupe Magma et n’a pas été intéressé par une carrière de soliste, il était sûrement très bien avec son groupe. Il chantait la chanson « Jesus San Francisco » dans le film. C’était l’époque où le monde du spectacle a exploité Jésus (Jesus-Christ Superstar, le film de Norman Jewison) et Jean Yanne n’a pas manqué d’ « épingler » cette « mode » ! Ce chanteur c’était Klaus Blasquiz que nous avons « retrouvé » des années après mon mari et moi pour une expertise d’instruments synthétiques pour lesquels il avait créé une sorte de musée.

DLODS : Votre mari a poursuivi sa collaboration avec Jean Yanne sur d’autres films…

En effet, Claude a été sollicité pour les films suivants avec ou sans Michel Magne. Jean Yanne avait lui-même des idées de musique et il a souhaité confier directement à Claude les arrangements et musiques additionnelles des petites « maquettes » qu’il s’était enregistré lui-même. Certes, le matériel était mince ! Sauf pour Deux heures moins le quart avant Jesus-Christ (1982) où il a demandé Raymond Alessandrini un grand virtuose du piano qui n’a pas eu la carrière à la hauteur de son talent. Trop modeste lui aussi, pas tout à fait Philippe Sarde !

Anne Germain : Pauvre Bach
du film Chobizenesse (1975) 

DLODS : Pour Chobizenesse (1975) de Jean Yanne, vous chantez en soliste "Pauvre Bach", une parodie des Swingle Singers… et on peut également vous voir à l'image dans une scène du film!

C’était vraiment de la figuration dans une scène tournée au Théâtre de la Madeleine. Un film assez délirant comme Jean Yanne aimait bien, avec toujours avec lui de très grands acteurs, comme à cette occasion Robert Hirsch et la grande Denise Gence, tous deux de la Comédie-Française quand même ! Les acteurs aimaient bien travailler avec Jean Yanne car c’était toujours une partie de rigolade avec malgré tout le savoir-faire et le talent !

DLODS : Dans un tout autre genre, puisque nous évoquons les musiques de films que vous avez chantées, nous ne pouvons pas oublier le générique de l’émission L’île aux enfants (1974)!

J’avais été convoquée par Roger Pouly le pianiste de Charles Trénet pour soutenir une chorale d’enfants qui devait chanter ce générique, ce que j’ai fait. J’ai donc chanté avec eux mais ensuite Christophe Izard, l’auteur, m’a demandé de chanter la partie soliste (le couplet) car le petit garçon prévu n’y arrivait pas. J’ai donc eu l’idée de chanter une octave en-dessous pour ne pas faire une fausse voix d’enfant, car les fausses voix d’enfants ça s’entend, ce n’est pas crédible, alors j’ai chanté plutôt à la façon d’une « maman » avec un timbre naturel, ce qui je pense a contribué au succès de ce générique. Cela a beaucoup plu à Christophe Izard qui m’a ensuite redemandée pour l’émission Les visiteurs du mercredi.

Anne Germain: Générique de L'île aux enfants (1975)


DLODS : Vous avez continué à travailler avec Roger Pouly et Christophe Izard ?

Christophe Izard avait repris Sesame Street, réalisé en noir et blanc avec les premières « muppets » bien avant le Muppet Show qui sera diffusé plus tard avec les voix des « stars » du doublage. Les épisodes que nous avons doublés étaient très courts mais il y en avait un très grand nombre. Nous faisions souvent le doublage sans bande rythmo car cela arrivait tellement vite des Etats-Unis qu’il n’y avait pas eu le temps de les préparer, on avait juste les textes sur un papier et on doublait à l’image ! Heureusement ce n’étaient que des poupées avec des mouvements de « bouche » imprécis et saccadés donc moins délicat que pour des visages humains. Ca aussi c’était hilarant. Fatiguant, mais si drôle à faire ! Encore un souvenir qui sort de l’ordinaire dans mon travail de « choriste ».

DLODS : Qui faisait avec vous les voix des Sesame Street ?

Il y avait donc Roger Pouly engagé pour la circonstance, son épouse et deux copains à eux dont je ne sais plus les noms et que je n’ai jamais revus. Plus tard je retrouverai d’autres « muppets » en doublant Les Fraggle Rock avec Vincent Grass, Michel Mella, Claude Lombard et Jocelyne Lacaille.

"Ballet du rêve" par Anne Germain (voix chantée de Noëlle Adam)
dans L'homme orchestre (1970)



DLODS : Avez-vous en tête des souvenirs de chœurs dans des films français connus ?

Anne Germain dans
Le Gendarme et les Extra-Terrestres
Pas français mais tout de même cas rare, un James Bond, Moonraker (1979) bénéficiant d’une grève des musiciens en Angleterre. Autrement Le Gendarme de Saint-Tropez (1964) avec le célèbre « Douliou douliou Saint-Tropez » et Le Gendarme et les Extra-terrestres (1979) dans lequel nous sommes à l’image dans la scène du couvent, en bonnes sœurs. Dans Astérix et Cléopâtre (1968), nous chantons Danielle Licari, Nicole Darde et moi les servantes de Cléopâtre dans la scène du bain. Il y a eu aussi un beau duo avec Danielle Licari pour Alain Delon dans son film Madly (1970), Tendre poulet (1978) avec Annie Girardot et Philippe Noiret où l’on nous voit –une vraie chorale, cette fois !- dans quelques scènes. J’avais fait une chanson dans un épisode de la série télé Arsène Lupin avec Georges Descrières pour une musique de Claude Bolling. Tant d’autres aussi pour Vladimir Cosma dont Les Malheurs d’Alfred (1972) et la série télévisée Le Loup blanc (1977), mais aussi pour Georges Delerue, François de Roubaix que j'aimais énormément et dont la disparition tragique m'a beaucoup choquée, etc. Il faudrait que je ressorte toutes mes feuilles de paie pour tout citer car il y en a trop !


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(Plan: Partie 1: enfance, formation, chanteuse d'orchestre; Partie 2: choeurs pour des chanteurs de variété; Partie 3: enregistrements solistes; Partie 4: groupes vocaux; Partie 5: musiques de films; Partie 6: doublage, compositions)
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Anne Germain : « Chanter la vie, chanter les fleurs, chanter les rires et les pleurs » (Partie 4/6)

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 (Plan: Partie 1: enfance, formation, chanteuse d'orchestre; Partie 2: choeurs pour des chanteurs de variété; Partie 3: enregistrements solistes; Partie 4: groupes vocaux; Partie 5: musiques de films; Partie 6: doublage, compositions)



Dans l’ombre des studios : J’aimerais qu’on aborde maintenant les différents groupes vocaux dont vous avez fait partie…

The Swingle Singers en studio
Les groupes vocaux d’alors étaient constitués des mêmes chanteurs interchangeables. Mon premier groupe important après le « baptême » chez Franck Pourcel ce furent  les Riff avec Hubert Rostaing chez Philips, puis il y a eu les Angels de Christian Chevallier chez Pathé où je remplaçais quelques fois des « titulaires », puis les Barclay, un groupe beaucoup plus fourni –douze hommes et douze femmes- ce qui causait de la difficulté à ne prendre que des choristes de « variétés ». Il y eut donc quelques camarades venus des chœurs classiques  de la radio qui ont d’ailleurs participé aussi à des doublages comme André Meurant ou Michel Richez, de charmants camarades. Jean Cussac et Jeanette Baucomont tout comme Janine de Waleyne et Danielle Licari venaient du classique mais ils s’étaient parfaitement adaptés au style variété. Dans les Barclay il y a eu aussi des chanteuses de cabaret comme Francesca Solleville ou Claire Leclerc. Et parfois pour « faire le nombre » ont été convoqués des instrumentistes venant « faire chanteur » pour l’occasion comme le jeune Jean-Claude Casadesus à peine sorti du conservatoire de percussions, le violoniste Roger Berthier ou Jean-Claude Dubois harpiste à la Garde Républicaine, futur patron des studios de la Grande Armée.

Il faut dire aussi que dans ces séances de variété venaient aussi pour jouer des instrumentistes de haut niveau comme Jean-Luc Ponty, Didier Lockwood, Emmanuel Krivine futur chef de l’Opéra de Lyon, Michel Portal, Patrice Fontanarosa et aussi la merveilleuse harpiste Lily Laskine si gracieuse avec nous et si simple : lorsque nous étions assises à côté d’elle dans certaines séances et que nous lui disions « Madame », elle nous reprenait « Ah non ! Pas de Madame, nous faisons le même métier … » -pas tout à fait au même niveau quand même !- «… c’est "Lily" et c’est tout ! ». Quel exemple ! Il y en a beaucoup qui auraient pu prendre modèle !

Les Barclay: Qu'il fait bon vivre (1960)
Claude et Anne Germain au centre, dos à dos. 
Partie gauche: Christiane Legrand et Jacques Denjean, Margaret Helian et Franck Thore, Claudine Meunier et Michel Richez, Jean-Claude Dubois et Jeanette Baucomont, Rita Castel et ?
Partie droite: Danielle Licari et ?, Francesca Solleville et André Meurant, Bob Quibel et ?, ? et Michèle Bertin-Conti?, Nicole Binant et ?, Jean Cussac et Geneviève Roblot ?


DLODS : Un autre groupe important pour vous : les Swingle Singers.

Répétition pour le 2ème album des Swingle
Oui ça a été important ne serait-ce que par la beauté du répertoire, le succès mondial –les disques se vendent toujours dans le monde entier- mais dans un groupe on reste quand même anonyme, à preuve des changements plusieurs fois d’éléments hommes et femmes qui n’ont pas empêché le groupe de continuer.

Il y a eu évidemment pour ce groupe français l’extraordinaire engagement pour aller chanter à la Maison-Blanche au cours d’un concert donné afin de marquer la fin du deuil du Président Kennedy. Ce fut vraiment un événement mémorable à raconter aux petits enfants ! A la suite, concerts à Washington et à New York pour la campagne du Parti Démocrate –nous avons fait de la politique malgré nous !-, télés à Hollywood dans la foulée, à notre disposition voitures officielles avec chauffeur, etc. Des stars, quoi ! Je disais à mes partenaires « Attention, le retour en France… » ! Il est vrai que dans les studios personne ne nous a tressés de couronnes et que nous avons repris notre travail de simples choristes comme avant.

DLODS : Je crois qu’en arrivant à Washington vous avez eu une surprise en entrant dans la chambre d’hôtel…

Oui, on était installé dans un grand hôtel où étaient logés tous les ambassadeurs et les personnalités de la politique qui devaient venir à la Maison Blanche. On entre dans la chambre, je pose mes valises, et j’ai l’idée de mettre tout de suite la radio américaine en me disant « Voyons ce qu’on écoute aux Etats-Unis », j’allume le poste… et c’est ma voix que j’entends ! Juré ! J’appelle Claude et son frère José qui étaient dans une chambre voisine « Venez ! Venez ! ». Ils passaient un enregistrement que j’avais fait en soliste pour le chef d’orchestre Armand Migiani. Le disque était sorti chez Decca aux Etats-Unis sous le nom de The fabulous voice of Anne Germaine (rires). Il y a deux cent cinquante chaînes de radio, j’ouvre la radio et je m’entends moi ! C’est fou ! Je me disais « C’est de bonne augure ».


The Swingle Singers : Sinfonia (Partita No. 2 BMV 826) (1966)
1er plan: Christiane Legrand
2ème plan: Jeanette Baucomont, Anne Germain, Alice Herald 
3ème plan: Jean Cussac, José et Claude Germain, Ward Swingle 


DLODS : Cinquante ans avant les Daft Punk, les Swingle Singers, groupe français, a été récompensé par quatre Grammy Awards (en 1963, 1964, 1965 et 1969) et trois autres nominations aux Grammy!

Les Swingle Singers à New-York
Oui, d’ailleurs, on en a gardé un à la maison, que Ward nous avait donné. Les Double Six avaient également eu un prix, ils avaient été nommés meilleur groupe vocal de jazz du monde. Mais mon mari et moi nous n’avons jamais eu la grosse tête, l’essentiel pour nous était d’être devant un micro avec la partition, de bien chanter ce qui était écrit et que le résultat soit satisfaisant. Ca c’était important. On  a bien sûr été très surpris quand il y a eu cet appel pour chanter à la Maison-Blanche, c’était inattendu, exceptionnel. Je ne suis pas sûre qu’Yves Montand ou Charles Aznavour y aient chanté. Il y a eu aussi un beau concert au Carnegie Hall en partageant l’affiche avec Oscar Peterson Trio ! Nous sommes les seuls choristes de France à avoir fait ce parcours prestigieux, enfin, pour des petits musiciens de studio.

DLODS : Dans les photos de concerts des Swingle vous êtes toutes et tous habillés avec une grande classe…

A l’époque Ward Swingle avait accompagné Jeanne Moreau au piano et c’est grâce à elle et à son intervention auprès de son ami Pierre Cardin que celui-ci a accepté de nous habiller pour un prix cadeau !

DLODS : Parlons maintenant d’un autre groupe vocal : Les Parisiennes…

Oui, j’ai enregistré quelques titres dont le fameux « Borsalino » avec Michelle Dornay, Annick Rippe et Catherine Garret pour faire un petit soutien aux Parisiennes avant qu’elles n’enregistrent elles-mêmes car c’étaient avant tout des danseuses. Claude Bolling avec qui nous avons souvent travaillé notamment pour Brigitte Bardot faisait leurs arrangements et nous avait demandé pour ce petit coup de pouce. Danielle Licari en a fait aussi avec d’autres filles. Après, c’était le travail de l’ingénieur du son de tout mixer mais en gardant leurs timbres en premier plan.

J’ai également fait des séances de soutien pour les Surfs (produits par les Salvador) pour qu’ils enregistrent après avec plus de sûreté et de confiance, et les garçons dont mon mari ont apporté aussi du soutien pour les Poppys, un groupe de très jeunes garçons chez Barclay.

DLODS : Pouvez-vous me parler d’un groupe vocal qui vous tient particulièrement à cœur, à savoir Les Masques ?

Yves Chamberland, le créateur des studios Davout, avait été très marqué par les Double Six dont il avait été l’un des premiers ingénieurs du son et il avait envie de produire un groupe vocal à son idée. Il produisait alors un ensemble brésilien, le Trio Camara, et a eu l’envie de constituer un groupe vocal avec des chansons d’inspiration brésilienne avec ce trio en accompagnement. Francis Lemarque a été intéressé par le projet et a coproduit le disque avec Yves Chamberland tandis que mon mari écrivait la plupart des morceaux et arrangements, et Alice Herald les paroles. Yves Chamberland a voulu un autre son que les Double Six et il a demandé Nicole Croisille qui n’était pas encore vedette et deux autres filles, Annie Vassiliu et France Laurie, inconnues elles.


INEDIT (avant sortie CD en 2003): Les Masques: Samba Sao
Pour écouter la reprise de Paul Mauriat, cliquez ici  
Pour écouter un titre des Masques plus "chanté", cliquez ici

DLODS : Pourquoi le nom des « Masques » ?

C’est en référence au Carnaval de Rio, et aussi parce que ceux qui commençaient une carrière de soliste (Nicole Croisille et José Bartel) ne voulaient pas faire de scène. Il n’y a pas eu de photos non plus sur les pochettes de disque. Cela a aussi permis comme pour les autres groupes vocaux de changer les éléments quand les premiers ne purent plus continuer les enregistrements. Parmi les titres composés par mon mari, il y en avait un intitulé « Samba sao » ce qui ne veut rien dire mais collait bien comme une sorte d’onomatopée sur une phrase de la musique, chantée mais sans autre paroles. Ce titre a été entendu par Paul Mauriat dont les disques avaient beaucoup de succès aux Etats-Unis et surtout au Japon et Paul a voulu ce morceau en exclusivité pour le nouveau disque qu’il était en train de réaliser, mais cette fois sans intervention vocale et avec un nouveau titre « Silver fingertips » car il y avait une très brillante partie de clavecin jouée d’ailleurs dans les deux versions par l’ami Maurice Vander. La première version « Samba sao » qui n’apparaît donc plus dans le disque des Masques à cause de l’exclusivité  accordée à Paul Mauriat s’est retrouvée mystérieusement figurer il y a une dizaine d’années dans une compilation de musiques brésiliennes où les Masques sont rebaptisés « Mascara ». Futé, non ?. Où et comment les « créateurs » de ce disque ont-ils eu la bande originale ? Je ne sais pas et n’ai aucun moyen d’éclaircir ce mystère. Yves Chamberland peut-être, en tant que producteur ? A suivre…

DLODS : Vous avez également fait partie des Jumping Jacques…

Jacques Hendrix, ancien des Angels, avait eu envie lui aussi de monter un groupe ne chantant que des onomatopées. C’était très original, produit chez Barclay, mais cela n’a pas marché. Il paraît que cela a servi comme indicatif à la radio ou la télé. Dommage pour le travail et l’idée…

Les Stardust: A la Saint-Médard (1981)
Avec Jo Noves et Anne Germain (solistes), Jean Salamero, Jean Stout et José Germain 

 

DLODS : Vous avez été aussi la soliste du groupe Les Stardust qui accompagnait en 80-81 les artistes programmés par Jacques Martin  dans la première année de son « thé dansant »…

C’est Jean Stout qui m’a convoquée. Lui-même avait été contacté par Bob Quibel car Jean-Claude Briodin ne voulait pas le faire à cause des Troubadours auquel il appartenait. Il y a donc eu outre Jean, José Germain et Jo Noves, ex-Swingle, et mon mari Claude qui écrivait aussi les arrangements pour le groupe. Lorsque Claude est parti c’est Jean Salamero qui l’a remplacé. C’était harmonisé comme les quintets vocaux américains de ces années 50-58, ce qu’avait voulu faire Jacques Martin puisque ce thé dansant était censé se dérouler en 1953 ! De la variété d’avant la vague rock’n’roll. Mais je constate à l’écoute de certaines radios qu’il y a toujours des amateurs pour cette variété-là, de même qu’il y a toujours des amoureux du « musette » heureusement pour la musique fut-elle la plus modeste, car pour moi rock, rap, techno et compagnie c’est plus du bruit qu’autre chose ! Réac Anne Germain ? Ah oui et sans complexe !


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Anne Germain : « Chanter la vie, chanter les fleurs, chanter les rires et les pleurs » (Partie 3/6)


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(Plan: Partie 1: enfance, formation, chanteuse d'orchestre; Partie 2: choeurs pour des chanteurs de variété; Partie 3: enregistrements solistes; Partie 4: groupes vocaux; Partie 5: musiques de films; Partie 6: doublage, compositions)




Dans l’ombre des studios : Parlons maintenant de différentes expériences solistes que vous avez eues, à commencer par les duos que vous avez enregistrés, notamment « La jeune fille et le commissaire » !

Christian Chevallier qui avait composé la musique a pensé à moi pour donner la réplique à Hugues Aufray, c’était sa première épouse Vline Buggy la parolière entre autres de « Belles, belles, belles » qui en avait écrit le texte. Ca avait un petit côté « Parapluies de Cherbourg » romantique et dramatique très loin de « Santiano », ça n’a pas eu l’accueil mérité. On l’a enregistré de nuit dans les beaux studios Barclay de l’avenue Hoche, disparu lui aussi avec tous les autres : Philips, Pathé, Polydor, etc. comme dans la chanson de Gainsbourg : « disparus Brian Jones, Eddy Cochran, Janis Joplin, T-Rex, Elvis… ». Très triste quand même !

 Hugues Aufray et Anne Germain: La jeune fille et le commissaire (1968)


J’ai aussi enregistré un autre duo avec un partenaire célébrissime mais sans sa présence, donc un duo toute seule ! On m’a appris une fois enregistré qu’il s’agissait de Jean Gabin. Sans doute ne voulait-il personne à ses côtés. On m’a ensuite demandé d’enregistrer la version en anglais tout ça en minaudant à la façon Jane Birkin que sans doute les producteurs n’avaient pu s’offrir ! Dans ce disque c’est surtout le titre « Maintenant, je sais » qui a été la coqueluche des programmateurs en radio, dommage car « Maître Corbeau et Juliette Renard » est une chanson très jolie, et une version très originale de la fable. J’ai beaucoup aimé la chanter car c’est encore tout autre chose que Peau d’âne et les Demoiselles de Rochefort ou les Swingle ! Et puis on y entend un Jean Gabin tout en finesse et en malice loin de la nostalgie de l’autre chanson.

Il y a eu aussi quelques duos pour l’émission de radio de Jean-Christophe Averty Les cinglés du music-hall avec le grand Georges Rabol au piano : d’abord Bob Martin qui m’avait introduite dans l’émission, une fois avec Pierre Louki, et quelques fois avec le comédien récemment disparu Sacha Briquet qui chantait très bien.

DLODS : Contrairement à d’autres choristes, vous n’avez jamais eu peur de « transformer » votre voix…

J’ai sans doute malmené ma voix mais c’est parce que j’ai toujours donné priorité au style, au caractère et à l’esprit de la musique et du texte. Parfois j’ai un peu forcé et alors les cordes vocales en prennent un coup. Ou alors, après, il faut le repos vocal et refaire des exercices pour tout remettre en place, ce que je n’avais pas le loisir de faire. Mais changer ma voix ce n’était pas toujours dangereux quand ce n’était qu’une fois comme dans une émission de télé où j’ai « doublé » Dalida en faisant la seconde voix qu’elle avait chantée en studio pour son disque, mais qu’elle ne pouvait faire en direct sur le plateau. Son frère Orlando était épaté : « On aurait Dali ! On aurait dit Dali ! » (rires).

Par contre j’ai enregistré un jour une série de « covers » pour un copain et il y avait la chanson de Barbara Streisand « Woman in love » où elle « gueule » littéralement. Il a fallu la faire trois fois pour une histoire de réglage de son, alors là je me suis fait mal. J’avais recommencé à travailler ma voix avec une merveilleuse prof, Mme Decrait, la maman d’Eliane Victor de l’émission Les femmes aussi. Elle était furieuse ! « Ah, il va falloir tout recommencer ! ». C’est arrivé à de grands chanteurs ou chanteuses même du lyrique d’avoir des problèmes graves pour avoir forcé ou chanté sur la fatigue : polypes à opérer, rééducation, obligés de décommander des concerts ! Enfin, j’ai tout de même tenu assez longtemps malgré mes acrobaties et imprudences…

INEDIT EN CD: Jean Gabin et Anne Germain : There's no fool like an old fool (1974)
Pour écouter la chanson originale ("Maître Corbeau et Juliette Renard"), rendez-vous sur Bide et Musique


DLODS : Pouvez-vous me parler de ces reprises (« covers » dans le jargon du disque) dans lesquelles vous vous êtes formidablement imprégnée du style des interprètes originaux ?

J’en ai fait beaucoup. De l’«alimentaire » comme on dit, pour des maisons de disque comme Musidisc ou publicitaire comme Multitechnique qui avaient l’autorisation des producteurs d’origine de reprendre sur un seul 33 tours une sélection des « tubes » du moment : un Sheila, un Annie Cordy, un Dalida, un Mireille Mathieu, un Françoise Hardy… dont le titre de Michel Jonasz et Gabriel Yared « J’écoute de la musique saoule » qui comportait un solo du chanteur noir américain Arthur Simms que j’ai dû relever d’oreille là encore car personne n’avait mis sur partition son impro extraordinaire dans le style « funky ». C’était loin de « La Bonne du Curé » (rires) ! J’ai aussi fait Donna Summer « Love me… baby » et « Lady Marmelade ». Chez les garçons qui faisaient des covers il y avait aussi des presque vedettes dont Georges Blanès et un qui allait composer le « tube » du siècle un peu plus tard, Jacques Revaux avec « Comme d’habitude » (« My way » par la grâce de Paul Anka). Il a abandonné alors très vite les « covers » et est aussi devenu producteur de Michel Sardou, quel destin !

 Anne Germain: Bang Bang (années 60)


DLODS : N’avez-vous pas eu l’opportunité à un moment ou à un autre de suivre une carrière de soliste ?

Oui, ça aurait pu se faire mais je n’ai pas donné suite. Jacques Bedos, l’oncle de Guy voulait m’engager chez Decca. Je chantais alors dans l’orchestre d’Armand Migiani, de grandes vocalises de jazz à la mode dans le style de la musique du film La Parisienne que chantait Christiane Legrand, mais j’étais trop prise par ma famille. Il faut beaucoup de disponibilité, et puis c’est aussi la fin de l’indépendance car on appartient à une maison de disques. J’étais partie dans une autre direction et finalement bien m’en a pris car j’ai pu vivre plus librement tout en gagnant bien ma vie et en n’étant pas loin de la maison.

Anne Germain chante avec l'orchestre Armand Migiani (1964)


DLODS : Vous a-t-on quand même proposé des chansons ?

Il y a bien longtemps un soir avec mon frère et des amis nous sommes retournés au Milord l’arsouille en « clients » et nous avons découvert un nouvel auteur-interprète hors du commun : Serge Gainsbourg. Cela m’a causé une telle émotion que j’ai demandé à Francis Claude si je pouvais aller lui dire un mot –je ne sais pas comment j’ai trouvé le culot, moi qui suis si coincée d‘ habitude, mais c’était un besoin irrésistible- ! Il était assez impressionnant –sur scène déjà- avec son fameux regard oriental un peu hautain, mais il m’a écouté gentiment lui dire mon admiration. Je lui ai dit que j’étais chanteuse aussi (d’orchestre à l’époque), il a compris qu’il ne s’agissait pas d’une « groupie » à la noix. A cette époque j’aurais été tentée de chanter toute seule un répertoire à moi. Je lui ai avoué que j’aimerais chanter ses chansons, il m’a répondu « Mais c’est des chansons de mec, ça ! » puis il m’a donné sa carte –il habitait la Cité des arts à cette époque- et m’a dit « venez me voir, je vais essayer de trouver quelque chose pour vous » eh bien je n’ai jamais osé y aller ! Ce n’était pas mon destin de faire un tour de chant. Comme je vous l’ai dit c’est tellement une autre vie même si c’est grisant je n’aurais sans doute pas tenu le coup : trop de pression, de stress alors qu’en accompagnant tout le monde je ne me suis jamais ennuyée et j’ai gardé une vie à peu près « normale » avec mes filles et malgré une activité très souvent intense.

DLODS : Comment définissez-vous votre voix ? Chez les Swingle Singers vous étiez considérée comme alto, alors que dans Peau d’âne ou Les Aristochats par exemple vous aviez de très beaux aigus ?

Quand je suis arrivée dans les séances on ne m’a pas mise dans les premières voix réservées aux grandes aigues comme Christiane Legrand, Danielle Licari ou Janine de Waleyne. J’étais deuxième ou troisième voix, ce qui m’a un peu étouffé la voix d’être souvent dans un registre proche de la voix parlée. La voix est un muscle qu’il faut entraîner comme les abdos, le souffle, etc. Ninon disait en parlant du lyrique « Le chant c’est de l’athlétisme ! ». C’est vrai, même pour la variété : à moins d’une grande résistance naturelle, on ne dure pas longtemps quand on ne s’entraîne pas, la voix perd sa tonicité et l’aigu alors c’est pire. J’en ai fait un peu des premières voix mais pas assez pour consolider. En plus il y avait les « grandes » premières voix dont je viens de parler, qui étaient tellement sûres ! Je pense que sans Christiane, Ward Swingle n’aurait pas formé les Swingle Singers, c’était une vraie soprano léger, une soliste extraordinaire.

DLODS : J’aimerais qu’on évoque maintenant une expérience qui je crois vous a laissé un grand souvenir : chanter à la Comédie-Française.


N. Darde et A. Germain dans
"Le Bourgeois Gentilhomme"
En 1972, pour célébrer « l’année Molière », la Comédie-Française avait engagé Jean-Louis Barrault, ancien sociétaire, pour monter une nouvelle mise en scène du Bourgeois gentilhomme. Jean-Louis Barrault a voulu une totale fantaisie avec, sauf au début de la pièce, un arrangement très pop de la musique de Lully pour lequel il a demandé Michel Colombier, très en vogue, afin de donner un maximum de vie et de fantaisie à cette pièce, surtout pour l’énorme « canular » de la fin organisé pour ridiculiser ce bourgeois sot et affreusement nouveau riche. La première partie est donc chantée « classique » et à la fin c’est le grand délire, assez « popisant ». Il fallait donc chanter dans les deux styles requis. Il y avait là une distribution éblouissante : Jacques Charon, Robert Hirsch, Georges Descrières, Michel Duchaussoy, Geneviève Casile et des jeunes presque débutants dont Francis Huster, Francis Perrin et aussi Isabelle Adjani avec qui nous prenions le thé pendant la pause des répétitions. Au cours de ces répétitions nous avons vu arriver un jeune et beau pianiste –pour tenir « l’épinette »- venu faire quelques cachets, car inconnu, arrivé en France depuis peu. Il n’est pas resté –ce n’était pas son style sans doute !- et c’était… Gabriel Yared ! Des répétitions du Français aux Oscars à Hollywood, quelle carrière ! J’ai eu l’occasion de travailler avec lui plus tard…

Le théâtre étant en grands travaux de rénovation, nous avons joué sous un grand chapiteau, comme au cirque, installé Place de la Concorde à l’entrée des Tuileries. Les loges c’étaient de petits boxes avec une grande toile pendue en guise de porte, tout le monde était logé à la même enseigne un peu comme au temps de Molière peut-être ? Quel clin d’œil ! Une fois les travaux terminés la troupe a pu réintégrer sa Maison, mais nous n’avons pas retrouvé cette ambiance exceptionnelle…

DLODS : Pourriez-vous évoquer un autre de vos grands souvenirs ? La réalisation des maquettes de la comédie musicale La Fugue (1978) du grand pianiste Alexis Weissenberg…

Alexis Weissenberg avait composé une comédie musicale, La Fugue, pour laquelle il souhaitait que Nicole Croisille chante les maquettes, elle ne pouvait pas et elle lui a indiqué mon nom. Lorsque j’ai vu la musique et réalisé qu’il y avait deux airs beaucoup trop aigus pour moi, je lui ai conseillé Géraldine Gogly qui avait fait Le Bourgeois Gentilhomme avec moi, la tournée au Japon avec Paul Mauriat et qui se trouvait sans travail. Pour le garçon, je lui ai envoyé Michel Barouille, un autre très bon chanteur. Ces deux camarades avaient des voix très travaillées mais chantaient aussi très bien la variété. Michel, Géraldine et moi avons enregistré les maquettes avec les auteurs Francis Lacombrade –un ancien jeune comédien du film Les amitiés particulières- et Bernard Broca, et Jeanne Colletin qui ont fait les « chœurs » avec nous dans certains titres : en cabine, le directeur artistique de Deutsche Grammophon (et d’Herbert Von Karajan), impressionnant quand même pour de petits chanteurs de variété, qui s’était dérangé pour juste une « maquette ». Ce fut un très beau travail et un souvenir rare.

INEDIT: Anne Germain (acc. au piano par Alexis Weissenberg): Mon destin (1978)
Maquette pour la comédie musicale La Fugue


DLODS : A ce propos, quel est le principe d’une « maquette » dont on entend pas mal parler dans le métier ?

Il faut réaliser une démonstration de ce que sera la réalisation finale avec beaucoup moins de moyens évidemment, de façon à ce que les « investisseurs » aient une « vision » la plus précise possible du projet, c’est pourquoi nous avons enregistré avec juste un piano comme accompagnement mais quel piano puisque c’était Alexis Weissenberg lui-même –le compositeur, donc- qui jouait. Etre accompagné ainsi ne pouvait jamais se reproduire, un vrai cadeau du ciel. Nous avons enregistré dans les grands studios Pathé près du pont de Sèvres. Très malheureusement ce spectacle n’a pas eu le succès espéré. Il y avait beaucoup d’idées, de poésie et de fantaisie, avec des interprètes, acteurs, chanteurs, danseurs, de grand talent, mise en scène de Jean-Claude Brialy, chorégraphie de Matt Mattox (célèbre danseur de Broadway). Dans les premiers rôles mon copain Jean Salamero que j’allais retrouver quelques années plus tard dans l’émission Thé dansant de Jacques Martin, et aussi une jeune débutante inconnue qui ne l’est pas resté très longtemps : Arielle Dombasle.


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(Plan: Partie 1: enfance, formation, chanteuse d'orchestre; Partie 2: choeurs pour des chanteurs de variété; Partie 3: enregistrements solistes; Partie 4: groupes vocaux; Partie 5: musiques de films; Partie 6: doublage, compositions)
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