samedi 17 mai 2014

Anne Germain : « Chanter la vie, chanter les fleurs, chanter les rires et les pleurs » (Partie 4/6)

Pour lire la page précédente de l'entretien, vous pouvez cliquer ici.
 (Plan: Partie 1: enfance, formation, chanteuse d'orchestre; Partie 2: choeurs pour des chanteurs de variété; Partie 3: enregistrements solistes; Partie 4: groupes vocaux; Partie 5: musiques de films; Partie 6: doublage, compositions)



Dans l’ombre des studios : J’aimerais qu’on aborde maintenant les différents groupes vocaux dont vous avez fait partie…

The Swingle Singers en studio
Les groupes vocaux d’alors étaient constitués des mêmes chanteurs interchangeables. Mon premier groupe important après le « baptême » chez Franck Pourcel ce furent  les Riff avec Hubert Rostaing chez Philips, puis il y a eu les Angels de Christian Chevallier chez Pathé où je remplaçais quelques fois des « titulaires », puis les Barclay, un groupe beaucoup plus fourni –douze hommes et douze femmes- ce qui causait de la difficulté à ne prendre que des choristes de « variétés ». Il y eut donc quelques camarades venus des chœurs classiques  de la radio qui ont d’ailleurs participé aussi à des doublages comme André Meurant ou Michel Richez, de charmants camarades. Jean Cussac et Jeanette Baucomont tout comme Janine de Waleyne et Danielle Licari venaient du classique mais ils s’étaient parfaitement adaptés au style variété. Dans les Barclay il y a eu aussi des chanteuses de cabaret comme Francesca Solleville ou Claire Leclerc. Et parfois pour « faire le nombre » ont été convoqués des instrumentistes venant « faire chanteur » pour l’occasion comme le jeune Jean-Claude Casadesus à peine sorti du conservatoire de percussions, le violoniste Roger Berthier ou Jean-Claude Dubois harpiste à la Garde Républicaine, futur patron des studios de la Grande Armée.

Il faut dire aussi que dans ces séances de variété venaient aussi pour jouer des instrumentistes de haut niveau comme Jean-Luc Ponty, Didier Lockwood, Emmanuel Krivine futur chef de l’Opéra de Lyon, Michel Portal, Patrice Fontanarosa et aussi la merveilleuse harpiste Lily Laskine si gracieuse avec nous et si simple : lorsque nous étions assises à côté d’elle dans certaines séances et que nous lui disions « Madame », elle nous reprenait « Ah non ! Pas de Madame, nous faisons le même métier … » -pas tout à fait au même niveau quand même !- «… c’est "Lily" et c’est tout ! ». Quel exemple ! Il y en a beaucoup qui auraient pu prendre modèle !

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Les Barclay: Qu'il fait bon vivre (1960)
Claude et Anne Germain au centre, dos à dos. 
Partie gauche: Christiane Legrand et Jacques Denjean, Margaret Helian et Franck Thore, Claudine Meunier et Michel Richez, Jean-Claude Dubois et Jeanette Baucomont, Rita Castel et ?
Partie droite: Danielle Licari et ?, Francesca Solleville et André Meurant, Bob Quibel et ?, ? et Michèle Bertin-Conti?, Nicole Binant et ?, Jean Cussac et Geneviève Roblot ?


DLODS : Un autre groupe important pour vous : les Swingle Singers.

Répétition pour le 2ème album des Swingle
Oui ça a été important ne serait-ce que par la beauté du répertoire, le succès mondial –les disques se vendent toujours dans le monde entier- mais dans un groupe on reste quand même anonyme, à preuve des changements plusieurs fois d’éléments hommes et femmes qui n’ont pas empêché le groupe de continuer.

Il y a eu évidemment pour ce groupe français l’extraordinaire engagement pour aller chanter à la Maison-Blanche au cours d’un concert donné afin de marquer la fin du deuil du Président Kennedy. Ce fut vraiment un événement mémorable à raconter aux petits enfants ! A la suite, concerts à Washington et à New York pour la campagne du Parti Démocrate –nous avons fait de la politique malgré nous !-, télés à Hollywood dans la foulée, à notre disposition voitures officielles avec chauffeur, etc. Des stars, quoi ! Je disais à mes partenaires « Attention, le retour en France… » ! Il est vrai que dans les studios personne ne nous a tressés de couronnes et que nous avons repris notre travail de simples choristes comme avant.

DLODS : Je crois qu’en arrivant à Washington vous avez eu une surprise en entrant dans la chambre d’hôtel…

Oui, on était installé dans un grand hôtel où étaient logés tous les ambassadeurs et les personnalités de la politique qui devaient venir à la Maison Blanche. On entre dans la chambre, je pose mes valises, et j’ai l’idée de mettre tout de suite la radio américaine en me disant « Voyons ce qu’on écoute aux Etats-Unis », j’allume le poste… et c’est ma voix que j’entends ! Juré ! J’appelle Claude et son frère José qui étaient dans une chambre voisine « Venez ! Venez ! ». Ils passaient un enregistrement que j’avais fait en soliste pour le chef d’orchestre Armand Migiani. Le disque était sorti chez Decca aux Etats-Unis sous le nom de The fabulous voice of Anne Germaine (rires). Il y a deux cent cinquante chaînes de radio, j’ouvre la radio et je m’entends moi ! C’est fou ! Je me disais « C’est de bonne augure ».


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The Swingle Singers : Sinfonia (Partita No. 2 BMV 826) (1966)
1er plan: Christiane Legrand
2ème plan: Jeanette Baucomont, Anne Germain, Alice Herald 
3ème plan: Jean Cussac, José et Claude Germain, Ward Swingle 


DLODS : Cinquante ans avant les Daft Punk, les Swingle Singers, groupe français, a été récompensé par quatre Grammy Awards (en 1963, 1964, 1965 et 1969) et trois autres nominations aux Grammy!

Les Swingle Singers à New-York
Oui, d’ailleurs, on en a gardé un à la maison, que Ward nous avait donné. Les Double Six avaient également eu un prix, ils avaient été nommés meilleur groupe vocal de jazz du monde. Mais mon mari et moi nous n’avons jamais eu la grosse tête, l’essentiel pour nous était d’être devant un micro avec la partition, de bien chanter ce qui était écrit et que le résultat soit satisfaisant. Ca c’était important. On  a bien sûr été très surpris quand il y a eu cet appel pour chanter à la Maison-Blanche, c’était inattendu, exceptionnel. Je ne suis pas sûre qu’Yves Montand ou Charles Aznavour y aient chanté. Il y a eu aussi un beau concert au Carnegie Hall en partageant l’affiche avec Oscar Peterson Trio ! Nous sommes les seuls choristes de France à avoir fait ce parcours prestigieux, enfin, pour des petits musiciens de studio.

DLODS : Dans les photos de concerts des Swingle vous êtes toutes et tous habillés avec une grande classe…

A l’époque Ward Swingle avait accompagné Jeanne Moreau au piano et c’est grâce à elle et à son intervention auprès de son ami Pierre Cardin que celui-ci a accepté de nous habiller pour un prix cadeau !

DLODS : Parlons maintenant d’un autre groupe vocal : Les Parisiennes…

Oui, j’ai enregistré quelques titres dont le fameux « Borsalino » avec Michelle Dornay, Annick Rippe et Catherine Garret pour faire un petit soutien aux Parisiennes avant qu’elles n’enregistrent elles-mêmes car c’étaient avant tout des danseuses. Claude Bolling avec qui nous avons souvent travaillé notamment pour Brigitte Bardot faisait leurs arrangements et nous avait demandé pour ce petit coup de pouce. Danielle Licari en a fait aussi avec d’autres filles. Après, c’était le travail de l’ingénieur du son de tout mixer mais en gardant leurs timbres en premier plan.

J’ai également fait des séances de soutien pour les Surfs (produits par les Salvador) pour qu’ils enregistrent après avec plus de sûreté et de confiance, et les garçons dont mon mari ont apporté aussi du soutien pour les Poppys, un groupe de très jeunes garçons chez Barclay.

DLODS : Pouvez-vous me parler d’un groupe vocal qui vous tient particulièrement à cœur, à savoir Les Masques ?

Yves Chamberland, le créateur des studios Davout, avait été très marqué par les Double Six dont il avait été l’un des premiers ingénieurs du son et il avait envie de produire un groupe vocal à son idée. Il produisait alors un ensemble brésilien, le Trio Camara, et a eu l’envie de constituer un groupe vocal avec des chansons d’inspiration brésilienne avec ce trio en accompagnement. Francis Lemarque a été intéressé par le projet et a coproduit le disque avec Yves Chamberland tandis que mon mari écrivait la plupart des morceaux et arrangements, et Alice Herald les paroles. Yves Chamberland a voulu un autre son que les Double Six et il a demandé Nicole Croisille qui n’était pas encore vedette et deux autres filles, Annie Vassiliu et France Laurie, inconnues elles.


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INEDIT (avant sortie CD en 2003): Les Masques: Samba Sao
Pour écouter la reprise de Paul Mauriat, cliquez ici  
Pour écouter un titre des Masques plus "chanté", cliquez ici

DLODS : Pourquoi le nom des « Masques » ?

C’est en référence au Carnaval de Rio, et aussi parce que ceux qui commençaient une carrière de soliste (Nicole Croisille et José Bartel) ne voulaient pas faire de scène. Il n’y a pas eu de photos non plus sur les pochettes de disque. Cela a aussi permis comme pour les autres groupes vocaux de changer les éléments quand les premiers ne purent plus continuer les enregistrements. Parmi les titres composés par mon mari, il y en avait un intitulé « Samba sao » ce qui ne veut rien dire mais collait bien comme une sorte d’onomatopée sur une phrase de la musique, chantée mais sans autre paroles. Ce titre a été entendu par Paul Mauriat dont les disques avaient beaucoup de succès aux Etats-Unis et surtout au Japon et Paul a voulu ce morceau en exclusivité pour le nouveau disque qu’il était en train de réaliser, mais cette fois sans intervention vocale et avec un nouveau titre « Silver fingertips » car il y avait une très brillante partie de clavecin jouée d’ailleurs dans les deux versions par l’ami Maurice Vander. La première version « Samba sao » qui n’apparaît donc plus dans le disque des Masques à cause de l’exclusivité  accordée à Paul Mauriat s’est retrouvée mystérieusement figurer il y a une dizaine d’années dans une compilation de musiques brésiliennes où les Masques sont rebaptisés « Mascara ». Futé, non ?. Où et comment les « créateurs » de ce disque ont-ils eu la bande originale ? Je ne sais pas et n’ai aucun moyen d’éclaircir ce mystère. Yves Chamberland peut-être, en tant que producteur ? A suivre…

DLODS : Vous avez également fait partie des Jumping Jacques…

Jacques Hendrix, ancien des Angels, avait eu envie lui aussi de monter un groupe ne chantant que des onomatopées. C’était très original, produit chez Barclay, mais cela n’a pas marché. Il paraît que cela a servi comme indicatif à la radio ou la télé. Dommage pour le travail et l’idée…

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Les Stardust: A la Saint-Médard (1981)
Avec Jo Noves et Anne Germain (solistes), Jean Salamero, Jean Stout et José Germain 

 

DLODS : Vous avez été aussi la soliste du groupe Les Stardust qui accompagnait en 80-81 les artistes programmés par Jacques Martin  dans la première année de son « thé dansant »…

C’est Jean Stout qui m’a convoquée. Lui-même avait été contacté par Bob Quibel car Jean-Claude Briodin ne voulait pas le faire à cause des Troubadours auquel il appartenait. Il y a donc eu outre Jean, José Germain et Jo Noves, ex-Swingle, et mon mari Claude qui écrivait aussi les arrangements pour le groupe. Lorsque Claude est parti c’est Jean Salamero qui l’a remplacé. C’était harmonisé comme les quintets vocaux américains de ces années 50-58, ce qu’avait voulu faire Jacques Martin puisque ce thé dansant était censé se dérouler en 1953 ! De la variété d’avant la vague rock’n’roll. Mais je constate à l’écoute de certaines radios qu’il y a toujours des amateurs pour cette variété-là, de même qu’il y a toujours des amoureux du « musette » heureusement pour la musique fut-elle la plus modeste, car pour moi rock, rap, techno et compagnie c’est plus du bruit qu’autre chose ! Réac Anne Germain ? Ah oui et sans complexe !


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(Plan: Partie 1: enfance, formation, chanteuse d'orchestre; Partie 2: choeurs pour des chanteurs de variété; Partie 3: enregistrements solistes; Partie 4: groupes vocaux; Partie 5: musiques de films; Partie 6: doublage, compositions)
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2 commentaires:

  1. Merci pour le contenu très intéressant sur les "masques" et "Jumping Jacques"!!

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  2. Nous ferons part à Jean Cussac (ami et voisin) de cet article consacré au Swingle, sa plus belle aventure... humaine et artistique :-)

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