samedi 17 mai 2014

Anne Germain : « Chanter la vie, chanter les fleurs, chanter les rires et les pleurs » (Partie 3/6)


Pour lire la page précédente de l'entretien, vous pouvez cliquer ici.
(Plan: Partie 1: enfance, formation, chanteuse d'orchestre; Partie 2: choeurs pour des chanteurs de variété; Partie 3: enregistrements solistes; Partie 4: groupes vocaux; Partie 5: musiques de films; Partie 6: doublage, compositions)




Dans l’ombre des studios : Parlons maintenant de différentes expériences solistes que vous avez eues, à commencer par les duos que vous avez enregistrés, notamment « La jeune fille et le commissaire » !

Christian Chevallier qui avait composé la musique a pensé à moi pour donner la réplique à Hugues Aufray, c’était sa première épouse Vline Buggy la parolière entre autres de « Belles, belles, belles » qui en avait écrit le texte. Ca avait un petit côté « Parapluies de Cherbourg » romantique et dramatique très loin de « Santiano », ça n’a pas eu l’accueil mérité. On l’a enregistré de nuit dans les beaux studios Barclay de l’avenue Hoche, disparu lui aussi avec tous les autres : Philips, Pathé, Polydor, etc. comme dans la chanson de Gainsbourg : « disparus Brian Jones, Eddy Cochran, Janis Joplin, T-Rex, Elvis… ». Très triste quand même !

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 Hugues Aufray et Anne Germain: La jeune fille et le commissaire (1968)


J’ai aussi enregistré un autre duo avec un partenaire célébrissime mais sans sa présence, donc un duo toute seule ! On m’a appris une fois enregistré qu’il s’agissait de Jean Gabin. Sans doute ne voulait-il personne à ses côtés. On m’a ensuite demandé d’enregistrer la version en anglais tout ça en minaudant à la façon Jane Birkin que sans doute les producteurs n’avaient pu s’offrir ! Dans ce disque c’est surtout le titre « Maintenant, je sais » qui a été la coqueluche des programmateurs en radio, dommage car « Maître Corbeau et Juliette Renard » est une chanson très jolie, et une version très originale de la fable. J’ai beaucoup aimé la chanter car c’est encore tout autre chose que Peau d’âne et les Demoiselles de Rochefort ou les Swingle ! Et puis on y entend un Jean Gabin tout en finesse et en malice loin de la nostalgie de l’autre chanson.

Il y a eu aussi quelques duos pour l’émission de radio de Jean-Christophe Averty Les cinglés du music-hall avec le grand Georges Rabol au piano : d’abord Bob Martin qui m’avait introduite dans l’émission, une fois avec Pierre Louki, et quelques fois avec le comédien récemment disparu Sacha Briquet qui chantait très bien.

DLODS : Contrairement à d’autres choristes, vous n’avez jamais eu peur de « transformer » votre voix…

J’ai sans doute malmené ma voix mais c’est parce que j’ai toujours donné priorité au style, au caractère et à l’esprit de la musique et du texte. Parfois j’ai un peu forcé et alors les cordes vocales en prennent un coup. Ou alors, après, il faut le repos vocal et refaire des exercices pour tout remettre en place, ce que je n’avais pas le loisir de faire. Mais changer ma voix ce n’était pas toujours dangereux quand ce n’était qu’une fois comme dans une émission de télé où j’ai « doublé » Dalida en faisant la seconde voix qu’elle avait chantée en studio pour son disque, mais qu’elle ne pouvait faire en direct sur le plateau. Son frère Orlando était épaté : « On aurait Dali ! On aurait dit Dali ! » (rires).

Par contre j’ai enregistré un jour une série de « covers » pour un copain et il y avait la chanson de Barbara Streisand « Woman in love » où elle « gueule » littéralement. Il a fallu la faire trois fois pour une histoire de réglage de son, alors là je me suis fait mal. J’avais recommencé à travailler ma voix avec une merveilleuse prof, Mme Decrait, la maman d’Eliane Victor de l’émission Les femmes aussi. Elle était furieuse ! « Ah, il va falloir tout recommencer ! ». C’est arrivé à de grands chanteurs ou chanteuses même du lyrique d’avoir des problèmes graves pour avoir forcé ou chanté sur la fatigue : polypes à opérer, rééducation, obligés de décommander des concerts ! Enfin, j’ai tout de même tenu assez longtemps malgré mes acrobaties et imprudences…

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INEDIT EN CD: Jean Gabin et Anne Germain : There's no fool like an old fool (1974)
Pour écouter la chanson originale ("Maître Corbeau et Juliette Renard"), rendez-vous sur Bide et Musique


DLODS : Pouvez-vous me parler de ces reprises (« covers » dans le jargon du disque) dans lesquelles vous vous êtes formidablement imprégnée du style des interprètes originaux ?

J’en ai fait beaucoup. De l’«alimentaire » comme on dit, pour des maisons de disque comme Musidisc ou publicitaire comme Multitechnique qui avaient l’autorisation des producteurs d’origine de reprendre sur un seul 33 tours une sélection des « tubes » du moment : un Sheila, un Annie Cordy, un Dalida, un Mireille Mathieu, un Françoise Hardy… dont le titre de Michel Jonasz et Gabriel Yared « J’écoute de la musique saoule » qui comportait un solo du chanteur noir américain Arthur Simms que j’ai dû relever d’oreille là encore car personne n’avait mis sur partition son impro extraordinaire dans le style « funky ». C’était loin de « La Bonne du Curé » (rires) ! J’ai aussi fait Donna Summer « Love me… baby » et « Lady Marmelade ». Chez les garçons qui faisaient des covers il y avait aussi des presque vedettes dont Georges Blanès et un qui allait composer le « tube » du siècle un peu plus tard, Jacques Revaux avec « Comme d’habitude » (« My way » par la grâce de Paul Anka). Il a abandonné alors très vite les « covers » et est aussi devenu producteur de Michel Sardou, quel destin !

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 Anne Germain: Bang Bang (années 60)


DLODS : N’avez-vous pas eu l’opportunité à un moment ou à un autre de suivre une carrière de soliste ?

Oui, ça aurait pu se faire mais je n’ai pas donné suite. Jacques Bedos, l’oncle de Guy voulait m’engager chez Decca. Je chantais alors dans l’orchestre d’Armand Migiani, de grandes vocalises de jazz à la mode dans le style de la musique du film La Parisienne que chantait Christiane Legrand, mais j’étais trop prise par ma famille. Il faut beaucoup de disponibilité, et puis c’est aussi la fin de l’indépendance car on appartient à une maison de disques. J’étais partie dans une autre direction et finalement bien m’en a pris car j’ai pu vivre plus librement tout en gagnant bien ma vie et en n’étant pas loin de la maison.

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Anne Germain chante avec l'orchestre Armand Migiani (1964)


DLODS : Vous a-t-on quand même proposé des chansons ?

Il y a bien longtemps un soir avec mon frère et des amis nous sommes retournés au Milord l’arsouille en « clients » et nous avons découvert un nouvel auteur-interprète hors du commun : Serge Gainsbourg. Cela m’a causé une telle émotion que j’ai demandé à Francis Claude si je pouvais aller lui dire un mot –je ne sais pas comment j’ai trouvé le culot, moi qui suis si coincée d‘ habitude, mais c’était un besoin irrésistible- ! Il était assez impressionnant –sur scène déjà- avec son fameux regard oriental un peu hautain, mais il m’a écouté gentiment lui dire mon admiration. Je lui ai dit que j’étais chanteuse aussi (d’orchestre à l’époque), il a compris qu’il ne s’agissait pas d’une « groupie » à la noix. A cette époque j’aurais été tentée de chanter toute seule un répertoire à moi. Je lui ai avoué que j’aimerais chanter ses chansons, il m’a répondu « Mais c’est des chansons de mec, ça ! » puis il m’a donné sa carte –il habitait la Cité des arts à cette époque- et m’a dit « venez me voir, je vais essayer de trouver quelque chose pour vous » eh bien je n’ai jamais osé y aller ! Ce n’était pas mon destin de faire un tour de chant. Comme je vous l’ai dit c’est tellement une autre vie même si c’est grisant je n’aurais sans doute pas tenu le coup : trop de pression, de stress alors qu’en accompagnant tout le monde je ne me suis jamais ennuyée et j’ai gardé une vie à peu près « normale » avec mes filles et malgré une activité très souvent intense.

DLODS : Comment définissez-vous votre voix ? Chez les Swingle Singers vous étiez considérée comme alto, alors que dans Peau d’âne ou Les Aristochats par exemple vous aviez de très beaux aigus ?

Quand je suis arrivée dans les séances on ne m’a pas mise dans les premières voix réservées aux grandes aigues comme Christiane Legrand, Danielle Licari ou Janine de Waleyne. J’étais deuxième ou troisième voix, ce qui m’a un peu étouffé la voix d’être souvent dans un registre proche de la voix parlée. La voix est un muscle qu’il faut entraîner comme les abdos, le souffle, etc. Ninon disait en parlant du lyrique « Le chant c’est de l’athlétisme ! ». C’est vrai, même pour la variété : à moins d’une grande résistance naturelle, on ne dure pas longtemps quand on ne s’entraîne pas, la voix perd sa tonicité et l’aigu alors c’est pire. J’en ai fait un peu des premières voix mais pas assez pour consolider. En plus il y avait les « grandes » premières voix dont je viens de parler, qui étaient tellement sûres ! Je pense que sans Christiane, Ward Swingle n’aurait pas formé les Swingle Singers, c’était une vraie soprano léger, une soliste extraordinaire.

DLODS : J’aimerais qu’on évoque maintenant une expérience qui je crois vous a laissé un grand souvenir : chanter à la Comédie-Française.


N. Darde et A. Germain dans
"Le Bourgeois Gentilhomme"
En 1972, pour célébrer « l’année Molière », la Comédie-Française avait engagé Jean-Louis Barrault, ancien sociétaire, pour monter une nouvelle mise en scène du Bourgeois gentilhomme. Jean-Louis Barrault a voulu une totale fantaisie avec, sauf au début de la pièce, un arrangement très pop de la musique de Lully pour lequel il a demandé Michel Colombier, très en vogue, afin de donner un maximum de vie et de fantaisie à cette pièce, surtout pour l’énorme « canular » de la fin organisé pour ridiculiser ce bourgeois sot et affreusement nouveau riche. La première partie est donc chantée « classique » et à la fin c’est le grand délire, assez « popisant ». Il fallait donc chanter dans les deux styles requis. Il y avait là une distribution éblouissante : Jacques Charon, Robert Hirsch, Georges Descrières, Michel Duchaussoy, Geneviève Casile et des jeunes presque débutants dont Francis Huster, Francis Perrin et aussi Isabelle Adjani avec qui nous prenions le thé pendant la pause des répétitions. Au cours de ces répétitions nous avons vu arriver un jeune et beau pianiste –pour tenir « l’épinette »- venu faire quelques cachets, car inconnu, arrivé en France depuis peu. Il n’est pas resté –ce n’était pas son style sans doute !- et c’était… Gabriel Yared ! Des répétitions du Français aux Oscars à Hollywood, quelle carrière ! J’ai eu l’occasion de travailler avec lui plus tard…

Le théâtre étant en grands travaux de rénovation, nous avons joué sous un grand chapiteau, comme au cirque, installé Place de la Concorde à l’entrée des Tuileries. Les loges c’étaient de petits boxes avec une grande toile pendue en guise de porte, tout le monde était logé à la même enseigne un peu comme au temps de Molière peut-être ? Quel clin d’œil ! Une fois les travaux terminés la troupe a pu réintégrer sa Maison, mais nous n’avons pas retrouvé cette ambiance exceptionnelle…

DLODS : Pourriez-vous évoquer un autre de vos grands souvenirs ? La réalisation des maquettes de la comédie musicale La Fugue (1978) du grand pianiste Alexis Weissenberg…

Alexis Weissenberg avait composé une comédie musicale, La Fugue, pour laquelle il souhaitait que Nicole Croisille chante les maquettes, elle ne pouvait pas et elle lui a indiqué mon nom. Lorsque j’ai vu la musique et réalisé qu’il y avait deux airs beaucoup trop aigus pour moi, je lui ai conseillé Géraldine Gogly qui avait fait Le Bourgeois Gentilhomme avec moi, la tournée au Japon avec Paul Mauriat et qui se trouvait sans travail. Pour le garçon, je lui ai envoyé Michel Barouille, un autre très bon chanteur. Ces deux camarades avaient des voix très travaillées mais chantaient aussi très bien la variété. Michel, Géraldine et moi avons enregistré les maquettes avec les auteurs Francis Lacombrade –un ancien jeune comédien du film Les amitiés particulières- et Bernard Broca, et Jeanne Colletin qui ont fait les « chœurs » avec nous dans certains titres : en cabine, le directeur artistique de Deutsche Grammophon (et d’Herbert Von Karajan), impressionnant quand même pour de petits chanteurs de variété, qui s’était dérangé pour juste une « maquette ». Ce fut un très beau travail et un souvenir rare.

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INEDIT: Anne Germain (acc. au piano par Alexis Weissenberg): Mon destin (1978)
Maquette pour la comédie musicale La Fugue


DLODS : A ce propos, quel est le principe d’une « maquette » dont on entend pas mal parler dans le métier ?

Il faut réaliser une démonstration de ce que sera la réalisation finale avec beaucoup moins de moyens évidemment, de façon à ce que les « investisseurs » aient une « vision » la plus précise possible du projet, c’est pourquoi nous avons enregistré avec juste un piano comme accompagnement mais quel piano puisque c’était Alexis Weissenberg lui-même –le compositeur, donc- qui jouait. Etre accompagné ainsi ne pouvait jamais se reproduire, un vrai cadeau du ciel. Nous avons enregistré dans les grands studios Pathé près du pont de Sèvres. Très malheureusement ce spectacle n’a pas eu le succès espéré. Il y avait beaucoup d’idées, de poésie et de fantaisie, avec des interprètes, acteurs, chanteurs, danseurs, de grand talent, mise en scène de Jean-Claude Brialy, chorégraphie de Matt Mattox (célèbre danseur de Broadway). Dans les premiers rôles mon copain Jean Salamero que j’allais retrouver quelques années plus tard dans l’émission Thé dansant de Jacques Martin, et aussi une jeune débutante inconnue qui ne l’est pas resté très longtemps : Arielle Dombasle.


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(Plan: Partie 1: enfance, formation, chanteuse d'orchestre; Partie 2: choeurs pour des chanteurs de variété; Partie 3: enregistrements solistes; Partie 4: groupes vocaux; Partie 5: musiques de films; Partie 6: doublage, compositions)
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